CHAPITRE XIV
Un certain plan

LES ENFANTS inspectèrent les deux pièces d’habitation du phare. François regrettait bien de n’avoir pas veillé à ce que Pilou fermât convenablement la porte derrière eux !
« Oui, on nous a volés ! Ma couverture a disparu, s’écria Claude.
— Mon porte-monnaie ! gémit Annie. Je l’avais oublié sur la table !
— Mon réveil de voyage ! Il n’est plus là ! constata François. Pourquoi ai-je eu l’idée de l’emporter ? Ma montre aurait pu me suffire ! »
D’autres objets avaient disparu.
« Quel est le misérable qui est venu nous voler en notre absence ? se demandait Annie, sur le point de pleurer. Qui a osé ? Il pouvait être vu de la plage !
— Peut-être a-t-il profité de la pluie, dit François. La plage devait être déserte. Il faut avertir la police. Déjeunons ; ensuite j’irai au village en bateau, puisque la marée sera haute. Moi qui avais envie de me reposer cet après-midi !… »
Après le repas, François prit le bateau et rama jusqu’au rivage. Il alla tout droit à la gendarmerie. Là, il fut reçu par le brigadier qui l’écouta placidement, et nota sa réclamation sur un livre.
« Soupçonnez-vous quelqu’un ? » demanda-t-il.
François hésita quelques secondes.
« Non, dit-il enfin. Quand nous sommes revenus au phare, nous avons trouvé deux bouteilles de lait sur les marches. De plus, il y avait une lettre pour nous sur le paillasson, à l’intérieur. Donc le laitier et le facteur sont passés en notre absence. Je ne vois pas qui, en dehors d’eux, a pu venir.
— Le laitier et le facteur sont au-dessus de tout soupçon, déclara nettement le brigadier. Il y a eu sans doute un troisième visiteur, qui lui, n’a pas laissé sa carte de visite ! Je vais tâcher de savoir si quelqu’un aurait aperçu votre voleur se dirigeant vers le phare. Vous ne voyez vraiment pas qui a pu faire le coup ?
— Non, dit François. Je ne connais personne ici, excepté M. Yann Le Briz et le buraliste.
— Ceux-là sont hors de cause, dit le brigadier en souriant. Je vais m’occuper de vous. Quand j’aurai du nouveau je vous tiendrai au courant. Maintenant que vous n’avez plus de clef, méfiez-vous ! Laissez toujours quelqu’un de garde au phare, puisque vous savez qu’il y a des voleurs dans les parages !
— Oui, j’y ai pensé, dit François. Nous pouvons tirer le verrou quand nous sommes à l’intérieur, mais de l’extérieur, nous ne pouvons plus fermer la porte.
— Je crois que le temps va se gâter, dit le brigadier, aussi vous serez mieux dedans que dehors ! J’espère que vous n’êtes pas trop mal dans ce phare. C’est quand même un drôle d’endroit pour camper !
— Nous y sommes très bien, dit François. Venez nous voir à l’occasion, cela nous fera plaisir.
— Pourquoi pas ? » répondit le brigadier, en raccompagnant le jeune garçon.
L’après-midi fut maussade. Il plut sans arrêt. Les habitants du phare jouèrent aux cartes pour passer le temps, mais leur esprit avait du mal à se fixer. Ils pensaient souvent à leur voleur. Bien entendu, ils avaient tiré le verrou, et se sentaient ainsi en sécurité.
« J’ai envie de me dégourdir les jambes, dit Claude, quand elle en eut assez de jouer aux cartes. Je vais monter et descendre plusieurs fois l’escalier du phare, ce sera un excellent exercice !
— Eh bien, vas-y ! lui dit Mick. Personne ne t’en empêche.
— Est-ce que les fondations sont profondes ? demanda Claude.
— Oui, il paraît, répondit Pilou. Mon père m’a dit que lorsqu’on a construit le phare, on a creusé très profondément le roc ; on a fait une sorte de puits.
— Évidemment, il faut à un phare des fondations très solides, pour qu’il puisse résister aux plus effroyables tempêtes ! dit Mick.
— Mon père a trouvé un vieux plan, je ne sais où, dit Pilou. Un plan du phare, établi au moment de sa construction.
— Comme ceux que font les architectes quand ils bâtissent une maison ? demanda Annie.

— Oui. Quelque chose comme ça, répondit Pilou. On y voyait les pièces d’habitation du phare, et la lanterne au-dessus, et, en bas du plan, le détail des fondations.
— Peut-on y descendre ? demanda Mick. Y a-t-il un escalier ou une échelle ?
— Je n’en sais rien, dit Pilou. Nous n’avons jamais été voir cela.
— Sais-tu où est le vieux plan dont tu parles ? demanda François, subitement très intéressé.
— Je ne sais pas où mon père l’a mis, dit Pilou. Laissez-moi réfléchir… Peut-être est-il en haut, près de la lanterne. Je me souviens que mon père est monté avec le plan parce qu’il y avait dessus des indications sur la façon de faire fonctionner la lampe. Il trouvait cela amusant !
— Allons voir là-haut si nous pouvons le trouver, décida François. Viens avec moi, Pilou ! »
Tous deux montèrent jusqu’à la lanterne. De nouveau, François s’extasia sur la vue magnifique qui s’offrait à eux. La pluie venait de cesser, mais le ciel gris promettait d’autres ondées. La mer couleur de plomb lançait de grosses vagues à l’assaut des rochers.
Pilou entreprit des recherches dans un coin sombre, sous la lanterne. Cela dura un certain temps. Enfin, il ramena à lui un rouleau de papier et le tendit à François. « Voilà le plan ! » dit-il, tout heureux.
Quand ils furent redescendus dans la cuisine, ils étalèrent le papier sur la table. C’était bien le plan du phare.
« Comme les architectes dessinent bien ! s’écria Claude admirativement.
— Ils apprennent à dessiner, cela fait partie de leur formation professionnelle, dit François. Voyez les fondations ! elles sont encore plus importantes que je ne l’imaginais !
— Les grands édifices comme celui-ci ont toujours des fondations très solides et profondes, dit Mick. Récemment, au lycée, nous avons étudié comment…
— Ne parle pas d’école, interrompit Annie. Nous y retournerons bien assez tôt ! Alors, Pilou, est-ce qu’on peut descendre dans les fondations ?
— Je t’ai déjà dit que je n’en sais rien, répondit Pilou. Et puis, ce doit être un endroit horrible, qui sent mauvais…
— J’aimerais y aller voir, dit Claude en se levant. Je m’ennuie tellement que je sens que si je ne fais pas quelque chose, je vais m’endormir pour cent ans !
— Ce serait une bonne idée, dit François, taquin. Nous serions assurés d’être tranquilles… Oh ! Ne me bats pas comme ça, Claude !
— Venez, dit Claude. Descendons et voyons ce qu’il y a en bas du puits ! »
Cette perspective ne souriait pas le moins du monde à Annie, mais les autres enfants se précipitèrent dans l’escalier, suivis de Dagobert… Quand ils furent en bas, Pilou les conduisit du côté opposé à l’entrée du phare, et leur montra une trappe ronde, dans le sol.
« C’est par là qu’il faut passer pour descendre dans les fondations », dit-il.
Ils ouvrirent la trappe de bois, assez large, et regardèrent en bas. Ils ne virent qu’un trou noir…
« J’ai oublié ma lampe de poche ! s’exclama François. Attendez-moi, je vais la chercher ! »
Quand il revint, François éclaira le puits. Une échelle de fer courait sur l’un des côtés. François descendit quelques échelons.
« Les parois semblent très épaisses, dit-il. Elles sont cimentées. »
Prudemment, il continua sa descente. Il se demandait pourquoi ce puits n’avait pas été comblé. Peut-être qu’un puits creusé ainsi était plus solide qu’un puits plein ?
Un bruit singulier monta jusqu’à lui. Une sorte de gargouillement. Qu’est-que cela pouvait être ?
Il dirigea sa lumière vers le bas, et constata avec étonnement qu’il y avait de l’eau dans le puits, de l’eau qui s’engouffrait… D’où venait-elle ?
Tandis qu’il l’observait, l’eau se retira puis revint. Il descendit encore quelques marches pour essayer de découvrir la clef du mystère.
« Il y a sûrement un passage quelconque en bas, qui laisse entrer la mer…, pensa-t-il. C’est la marée haute en ce moment… Où conduit ce passage ? Est-il constamment inondé ? Il faut que j’en parle aux autres. Nous examinerons ensemble le plan plus attentivement. »
Il remonta, heureux de sortir de ce trou noir et nauséabond. Les autres enfants l’attendaient à la sortie, anxieux du résultat.
« As-tu vu quelque chose d’intéressant, François ? demanda Claude.
— Je comprends ! dit François, en se hissant hors du trou. Où est le plan ? Je voudrais le regarder encore.
— Pilou l’a pris avec lui, mais il vaut mieux que nous remontions, dit Mick. Nous y verrons plus clair là-haut. Raconte vite ce que tu as vu dans ce puits, François !
— Attends que nous soyons dans la cuisine », dit François. Dès qu’il y fut parvenu, il prit le plan des mains de Pilou et se mit à l’examiner avidement. Il posa son doigt sur ce qui représentait le puits, descendit, et s’arrêta à une marque ronde, dessinée dans le bas.
« Vous voyez ce rond ? C’est un trou par lequel la mer entre et sort ! La marée est haute maintenant, alors l’eau monte dans le puits ; mais il y en a peu. À marée basse, l’eau ne pénètre sans doute pas. J’aimerais savoir où conduit ce passage sous la mer ! Remonte-t-il directement à la surface, dans les rochers ? Rejoint-il les cavernes ?
— Pourquoi ne l’explorerions-nous pas à marée basse ? s’écria Claude, toujours exubérante.
— Avant de faire une pareille tentative, il faut être absolument sûrs de ne pas risquer d’être noyés, dit François, qui repliait soigneusement le plan du phare. C’est une découverte très intéressante, n’est-ce pas ? Je pense qu’on n’a pas comblé le puits pour éviter que la pression trop forte de la mer ne mine les fondations. Si l’eau ne montait pas dans le puits, elle pourrait le détruire par ses assauts répétés !
— Sans doute », opina Annie, qui soudain pâlit, effrayée. Une voix de stentor retentissait dans l’escalier :
« Y a-t-il quelqu’un, ici ? Y a-t-il quelqu’un ? »