CHAPITRE IX
 
Dans le phare

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LES CINQ enfants montèrent dans le bateau. Sans se faire prier, Dagobert sauta auprès de Claude. Berlingot, lui, se mit à crier de terreur quand Pilou le prit dans ses bras et s’installa à son tour dans la barque.

« Allons, Berlingot, tu ne te souviens pas de ce petit bateau ? Tu n’as jamais aimé les voyages sur l’eau, n’est-ce pas ? » lui dit tendrement Pilou, en le caressant pour le rassurer.

Il y avait deux paires de rames. François en prit une, et Claude s’apprêtait à prendre l’autre, quand Mick la devança. Il sourit devant la mine déconfite de sa cousine,

« Excuse-moi, dit-il, mais la mer est assez agitée, il faut des muscles pour lutter contre ces grosses vagues ! Je suis tout de même plus fort que toi, Claude !

— Je sais ramer aussi bien que toi ! » protesta Claude.

Juste à ce moment-là, le bateau s’inclina fortement, et Claude n’eut que le temps de rattraper l’une des valises, qui allait passer par-dessus bord.

« Bravo ! s’écria François. Tu as de bons réflexes ! Oh ! là là ! Ce qu’on est secoué !

— Avez-vous vu les rochers sur lesquels nous passons ? demanda Annie, effrayée. Il ne faut pas abîmer le fond de notre bateau !

— À marée basse, on va au phare en marchant sur ces rochers, expliqua Pilou. Il y en a un qui est creusé de telle sorte qu’on peut s’y baigner. Je me suis amusé bien souvent dans cette sorte de petit bassin, dont l’eau chauffe rapidement au soleil !

— Malheureusement, nous ne pourrons pas en profiter, car le temps est froid, soupira Annie. François, regarde cette aiguille de pierre, juste au-dessous de nous !

— En effet, elle peut fendre un bateau en deux », dit François.

Les garçons manœuvrèrent du mieux qu’ils purent. Quand ils eurent franchi .ce passage difficile, les enfants regardèrent le phare qui leur sembla très haut. Il faisait corps avec le roc sur lequel il était bâti. Mick pensa que les fondations devaient être très profondes, pour que le phare fût assez solide pour résister à toutes les tempêtes. Tout en haut, juste en dessous de la lanterne, il y avait une galerie circulaire.

« Quelle belle vue on doit avoir de là-haut ! » s’écria Claude, enthousiaste.

Ils s’approchèrent du phare. Des marches de pierre partaient des rochers et permettaient d’accéder à la porte d’entrée, située hors d’atteinte des vagues.

— Est-ce que la porte est fermée à clef ? demanda Mick, soudain inquiet. J’espère que nous n’avons pas fait tout ce chemin pour rien !

— Bien sûr que la porte est fermée, dit Pilou. Quelqu’un a-t-il la clef ?

— Ah ! ne sois pas stupide ! » s’exclama François, qui s’arrêta de ramer et regarda Pilou d’un œil furibond. « Tu ne vas pas nous dire que nous ne pouvons pas entrer dans le phare, maintenant ?

— Rassurez-vous ! dit Pilou, en riant de l’air effaré de ses compagnons. Je voulais seulement vous taquiner un peu. Voilà la clef ! Papa me l’a donnée, puisque c’est mon phare. Je la garde toujours avec moi ! »

Il exhibait une grosse clef. Claude s’étonne qu’elle pût tenir dans la poche de Pilou.

« À présent, il faut que vous fassiez très attention, dit Pilou aux garçons. Attendez qu’une vague arrive, puis Laissez-vous porter par elle, et tâchez d’atteindre ce rocher, celui qui émerge. Dans ce coin-là, c’est plus calme, on ne sait trop pourquoi. Alors vous pourrez gagner les marches en toute sécurité. Claude, tu vois cette aiguille de pierre ? Pour aborder, tu lanceras la corde autour. C’est toi la mieux placée pour faire ce travail. »

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Tout se passa mieux que le Club des Cinq ne l’espérait Le bateau arriva en effet dans des eaux moins agitées ; les deux garçons ramèrent de toutes leurs forces. Ils arrivèrent au pied du phare, où Claude réussit à amarrer l’embarcation. Il ne leur restait à franchir que quelques rochers pour atteindre les marches. L’un après l’autre, les enfants et Dagobert sautèrent du bateau ; ils regardèrent le phare de tous leurs yeux. Comme il paraissait formidable, vu de près !

« Je vais ouvrir la porte », annonça fièrement Pilou.

Il gravit les marches.

« Regardez de quelles pierres énormes est bâti mon phare ! il durera encore longtemps ! » ajouta-t-il.

Il s’approcha de la porte massive, introduisit la clef dans la serrure et tenta de la faire tourner. Il s’y efforça pendant plus d’une minute, puis regarda ses amis d’un air angoissé :

« Je n’y arrive pas. avoua-t-il. Vraiment, je ne vois pas pourquoi ! Qu’allons-nous devenir ?

— Laisse-moi essayer, dit François. Cette serrure n’a pas fonctionné depuis longtemps. C’est probablement pour cela qu’elle résiste. »

Il prit la clef, et, à la deuxième tentative, réussit à ouvrir la porte. Chacun poussa un soupir de soulagement. François fit entrer ses compagnons à l’intérieur du phare.

« Enfin, nous y voilà ! dit-il. Ce qu’il fait sombre ici ! Heureusement que j’ai apporté une lampe de poche ! »

La lumière ne révéla qu’un escalier de fer en colimaçon, qui occupait le centre du phare.

« Cet escalier conduit jusqu’à la lanterne, en passant par quatre pièces différentes, expliqua Pilou. Je vais vous les montrer. Tenez-vous bien à la rampe, car ça étourdit de grimper en tournant si longtemps ! »Pilou prit la tête de la file. Ils montèrent de nombreuses marches. Enfin, ils arrivèrent dans une pièce fort obscure. Pilou l’éclaira.

« C’est là que le gardien du phare mettait ses provisions, dit-il. Dans le coin, il y a une vieille cloche, sous une bâche. Autrefois, elle était pendue tout là-haut, dans la galerie ; on la faisait sonner les jours de tempête.»

Ils parvinrent au second étage.

« Ici, le gardien rangeait les bidons de pétrole nécessaires pour alimenter la lampe du phare, dit Pilou. Dans ce temps-là, on ne connaissait pas encore l’électricité, n’est-ce pas ? alors on éclairait les phares avec des lampes à pétrole. »

Cette pièce était basse de plafond, sans fenêtre, encombrée de récipients vides. Il y régnait une odeur désagréable. Annie se boucha le nez.

« Je n’aime pas cet endroit ! s’exclama-t-elle. Ce que ça sent mauvais ! Passons vite ! »

Puis ce fut le tour d’une chambre accueillante et gaie, grâce au rayon de soleil qui perçait par une étroite fenêtre.

« C’est ici que nous couchions, mon père et moi, dit Pilou. Tiens, nous avons oublié d’emporter ce vieux matelas, qui est dans le coin. Quelle chance ! Il va nous être utile ! »

Ils continuèrent leur ascension, et parvinrent à une pièce plus haute de plafond que les autres, avec une fenêtre étroite et longue. Le soleil éclairait une table, trois chaises, un coffre. Il y avait aussi un vieux bureau et un réchaud ainsi qu’un appareil de chauffage au gaz butane.

« Voilà quelques ustensiles de cuisine, dit Pilou. Nous avons laissé des cuillers, des fourchettes et des couteaux, mais pas assez pour nous cinq, bien sûr ! Il y aussi de la vaisselle. J’en ai cassé beaucoup, mais quand même il reste quelques assiettes et quelques tasses. Je les nettoyais en les essuyant avec un torchon. L’eau est précieuse dans un phare, vous savez ! Il ne faut pas la gaspiller !

— Où est le réservoir à eau ? demanda Claude, subitement nerveuse. Il nous faut de l’eau !

— Mon père a installé un réservoir à l’ouest du phare, pour recueillir l’eau de pluie, dit Pilou. L’eau ainsi captée descend dans un tuyau qui passe par une fenêtre et alimente un robinet au-dessus de l’évier. Mon père est très habile, et pour lui une installation comme celle-là, c’est simple comme bonjour. Il ne voulait pas être obligé d’aller dehors pour se laver ! Ah ! nous nous sommes bien amusés, tous les trois, ici !

— Tous les trois ? répéta Mick, surpris. N’étais-tu pas seul avec ton père ?

— Et Berlingot, qu’est-ce que tu en fais ? » demanda Pilou.

En entendant son nom, le petit singe sauta dans les bras de Pilou et s’y blottit, comme pour lui prouver son affection.

« Que nous reste-t-il à voir ? demanda François.

— La lanterne ! Je vais vous la montrer tout de suite ! Venez, c’est très intéressant ! » s’écria Pilou, les yeux brillants de joie.

Tous se précipitèrent derrière Pilou.

Dagobert suivait avec peine. Il commençait à en avoir assez de se tortiller dans cet escalier incommode. Quant au singe, très à l’aise, il précédait Pilou, comme s’il voulait faire lui-même les honneurs du phare !

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