CHAPITRE XIII
Une belle matinée

« TENEZ, voilà un bureau de tabac. N’oublions pas le grand-père Yann », dit Claude, quand ils furent arrivés au village.
François entra dans la boutique. Un tout petit bomme surgit d’un coin sombre, comme un diable d’une boîte.
Je voudrais un paquet de tabac pour M. Yann Le Briz, dit François. Vous connaissez ses habitudes, à ce qu’il paraît.
— Forcément, dit le buraliste. Depuis que je suis ici, je lui en ai vendu, du tabac ! Ce qu’il fume, le père Le Briz ! Voilà, jeune homme.
— Il nous a raconté une bonne histoire », dit François, en posant un billet sur le comptoir.
Le buraliste lui rendit sa monnaie et dit en riant :
« Il vous a sans doute parlé des gens qu’il a connus dans sa jeunesse ? Cet homme-là n’oublie rien des événements qui ont eu lieu il y a quatre-vingts ans et plus ! Et il est rancunier ! Au village, il y a deux personnes qui ne lui plaisent pas du tout et, chaque fois qu’il les rencontre, il crache par terre en signe de mépris. Quand même, il va un peu fort !
— Qu’ont-ils fait pour mériter son mépris ? demanda Mick étonné.
— Ils sont simplement apparentés à son ancien ennemi Laumec, dit le buraliste. Je suis sûr qu’il vous en a parlé !
— Oui, dit François. Mais c’est une très vieille histoire. Il est impossible que M. Le Briz en veuille aux descendants de Laumec !
— C’est pourtant le cas, dit le buraliste. Il s’agit des guides qui font visiter les grottes aux touristes, l’été. Le père Le Briz rêve encore du trésor de Laumec, et sa hantise c’est que les guides le dénichent un jour ! Depuis le temps qu’il a été enfoui ! Personne ne trouvera plus le trésor maintenant !
— On ne sait pas, dit Claude. S’il a été caché dans un endroit où personne n’a encore été voir… Laumec a dû le mettre à l’abri de l’eau. Il est peut-être encore en bon état. Après tout, l’or et l’argent sont inaltérables, n’est-ce pas ?
— C’est ce que disent tous les visiteurs, fit remarquer ironiquement le buraliste. C’est aussi l’avis de Guillaume et Sylvestre, les deux guides. Mais je pense qu’ils cherchent surtout à intéresser les gens qui viennent voir les grottes, et qu’en réalité ils ne croient guère à leur boniment. C’est comme Yann ! Enfin, vous, les enfants, ne vous montez pas la tête. La mer a dû emporter le trésor depuis longtemps ! Au revoir ! Amusez-vous bien ! »
Pilou courut porter son tabac au vieux Yann. Pendant ce temps, Mick dit, tout pensif :

« Après tout, c’est peut-être le buraliste qui voit juste. La raison pour laquelle on n’a jamais trouvé le trésor est que celui-ci a été caché dans un endroit où la mer pénètre…
— Je pense, moi, qu’il est en lieu sûr, dit Claude. Pilou est de mon avis !
— Vous êtes des enfants », dit Mick dédaigneusement.
Il reçut aussitôt un coup de poing de sa cousine. François se hâta d’intervenir :
« Nous visiterons la caverne des Naufrageurs dès que possible. Ainsi, Claude pourra faire la chasse au trésor, si ça l’amuse ! Pour le moment, allons nous promener sur les falaises ; nous essaierons de repérer l’endroit où l’on mettait autrefois un fanal pour avertir les navires, quand il n’y avait pas encore de phare. »
Ils grimpèrent joyeusement, par un sentier abrupt. Le vent leur coupait le souffle. Berlingot se cramponnait aux cheveux de Pilou, dans la crainte d’être emporté. Dagobert, ivre d’espace, courait de toutes ses forces, revenait voir les enfants et repartait aussitôt.
Ils arrivèrent au drapeau rouge, qui flottait sur la falaise. Claude lut l’inscription qui se trouvait en dessous :
« Ce drapeau est destiné à signaler aux bateaux le danger que représentent pour eux les rochers du cap des Tempêtes. Le phare de Loubatz éclaire la côte la nuit. Autrefois, ici même, on allumait un fanal, avant la construction d’un premier phare au cap des Tempêtes. Celui-ci existe toujours, mais il est désaffecté. »
Pilou montra du doigt la dernière phrase. « Je m’en vais changer ça, dit-il. Il faut mettre : « mais, il abrite le Club des Cinq en vacances. »
Pilou, effectivement, sortit un crayon à bille de sa poche et s’apprêtait à rayer les derniers mots, quand François l’en empêcha : « Ne sois pas ridicule ! Tu sais bien qu’il ne faut pas toucher aux inscriptions destinées au public, dit-il. Ferais tu partie de ces fous qui éprouvent le besoin d’écrire partout ?
— Heu… Moi ? Pas du tout ! Jamais je n’écris sur un mur ou sur une pancarte ! J’ai seulement voulu plaisanter et voir ce que tu allais dire…
— Bon, dit François, qui n’en croyait pas un mot. Pouvons-nous distinguer notre phare d’ici ?
— Non, dit Pilou. La falaise s’arrondit sur la gauche et nous cache les rochers et le phare. On comprend que, lorsque les naufrageurs ont enlevé la lanterne de sa place, qui était ici, et l’ont mise dans le chemin par lequel nous sommes venus, les navires soient allés s’écraser sur les rochers !
— Je crois que j’aurais détesté Laumec tout comme Yann l’a fait », dit Claude, qui se représentait les beaux navires fracassés à cause d’un misérable qui voulait piller des épaves !
« Maintenant, il nous faut rentrer, dit François. Il est déjà tard. Nous avons des courses à faire, ne l’oublions pas ! El puis, on dirait qu’il va pleuvoir. »
En effet, avant qu’ils fussent arrivés au village, la pluie se mit à tomber. Elle était glaciale.

Pour se réchauffer, ils entrèrent dans un café et burent un chocolat. Près de la caisse, il y avait un panier avec de beaux croissants dorés. Cette vue réveilla leur appétit et ils ne purent résister au désir d’en manger.
Quand elle eut terminé le sien, Annie dit : « Il faut que nous achetions des cartes postales. Le mieux serait d’en envoyer une tout de suite à tante Cécile. Pourquoi ne pas l’écrire ici ? »
Cette proposition ayant été approuvée de tous, Mick sortit du café et revint bientôt avec un paquet de cartes postales bariolées. Sur quelques-unes d’entre elles, on pouvait voir le phare du cap des Tempêtes.
« Comme cela, maman se fera une idée exacte de notre phare, dit Claude en choisissant une carte. Et toi, Pilou, laquelle veux-tu pour ton père ? Celle-ci ? Bon. Et pour ta mère ?
— Je n’ai plus de mère, dit Pilou. Elle est morte quand j’étais tout petit. C’est pourquoi, mon père et moi, nous ne nous séparons jamais !
— Pauvre Pilou ! » murmura Annie attristée. Elle éprouva le besoin de faire quelque chose pour Pilou :
« Veux-tu un autre croissant ? Je te l’offre, proposa-t-elle généreusement.
— Nous allons tous en reprendre un », décida François, qui avait encore faim. « Dagobert et Berlingot aussi ! Ensuite, nous ferons nos courses et nous rentrerons à la maison… Enfin, je veux dire dans le phare ! »
Ils écrivirent trois cartes, la première à Mme Dorsel, la seconde à Maria, et la troisième au professeur Lagarde.
La pluie venait de cesser. Ils allèrent acheter du pain, du beurre, des œufs, des côtelettes, du lait et des fruits, puis ils retournèrent vers la plage.
« La marée commence à remonter », fit remarquer François, tandis qu’ils abordaient leur sentier rocheux. « J’ai l’impression que nous avons juste le temps d’arriver au phare. Pilou, ne secoue pas trop tes œufs, tu vas faire une omelette ! »
Ils passèrent sur les rochers, sautant quelquefois par-dessus de grosses flaques et évitant les endroits couverts d’algues. De tout près, le phare leur semblait colossal.
« Pourtant, il est petit par comparaison avec le nouveau, dit Pilou. Il faudra que vous alliez le visiter ! Vous verrez sa lanterne tournante : formidable ! Sa lumière porte très, très loin sur la mer !
— Ce petit phare me semble bien suffisant pour le moment », dit Mick, tout en escaladant les marches de pierre qui conduisaient à la porte d’entrée. « Tiens, il y a deux bouteilles de lait devant la porte. Est-ce possible que le laitier soit passé ici ?
— Il venait quand mon père et moi habitions le phare, dit Pilou. Mais seulement quand la marée était basse au moment de sa tournée, bien sûr, car il n’a pas de bateau. Sans doute a-t-il entendu parler de nous ; alors il est venu voir si nous voulions du lait. Comme nous n’étions pas là, il a laissé deux bouteilles.
— Il est bien gentil, dit Mick. Qu’attends-tu pour ouvrir la porte ?
— Je ne crois pas l’avoir fermée ce matin en partant, dit Pilou, qui fouillait en vain ses poches. J’ai dû laisser la clef dans la serrure, à l’intérieur…
— C’est vrai. Une fois la porte ouverte, tu es parti en courant avec Claude, et nous vous avons suivis, dit François. Annie est sortie la dernière. As-tu fermé la porte à clef, Annie ?
— Non, je n’y ai même pas pensé, avoua Annie. J’ai claqué le battant derrière moi et j’ai couru après vous…
— Eh bien, entrons ! » dit François en s’avançant.
La porte s’ouvrit sans résistance, mais quand il fut dans le phare, il constata avec surprise que la clef n’était pas dans la serrure !
François regarda à terre, pour le cas où elle serait tombée. Il ne vit rien. Alors il se retourna vers les autres enfants :
« Quelqu’un est entré ici, dit-il, le front soucieux, la clef a disparu et probablement bien d’autres choses encore… Allons vite voir si on a touché à nos affaires !
— Attends, il y a une lettre sur le paillasson dit Mick. Elle vient de Kernach, Le facteur est passé, lui aussi ! Donc deux personnes au moins sont venues ici en notre absence. Mais je ne crois pas qu’un laitier ou un facteur prendrait quoi que ce soit !
— Montons ! » dit François impatiemment.
