CHAPITRE XI
 
Yann Le Briz

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QUAND la nuit tomba, Pilou alla chercher une vieille lampe.

« Il y a encore du pétrole dedans, dit-il. Je vais l’allumer, pour que nous puissions continuer notre partie de cartes.

— Quel dommage qu’il nous soit impossible d’allumer la grande lampe, là-haut, dit Claude. Pour un gardien de phare, ce doit être un moment émouvant que celui où il éclaire la lanterne pour guider les navires. Je voudrais bien savoir s’il y a longtemps que les hommes construisent des phares !

— L’un des premiers grands phares a été construit trois cents ans avant Jésus-Christ sur une île nommée Pharos — d’où son nom — près du port d’Alexandrie, récita François emphatiquement

— Tu en sais des choses ! lui dit Annie avec admiration.

— Il n’y a pas longtemps que je l’ai lu, avoua François.

— En quoi était-il ? En pierre, comme celui-ci ? demanda Pilou.

— Non, il était fait de marbre blanc, dit François. Ce devait être merveilleux !

— Comment éclairait-il ? demanda Pilou.

— Il paraît que les Grecs allumaient chaque soir un feu gigantesque en haut du phare. Les navires pouvaient voir les flammes à plus de cent kilomètres !

— Par exemple ! Le phare devait être très grand, fit remarquer Mick.

— On pense qu’il aurait eu environ cent-quatre-vingts mètres de haut, dit François.

— J’aimerais aller le voir un jour, s’il en reste quelque chose, murmura Mick.

— Hélas ! il n’en reste rien. Que veux-tu, après vingt-deux siècles ! Il a été détruit par un tremblement de terre », expliqua François.

Tous se turent, impressionnés, et regardèrent autour d’eux. Un tremblement de terre ! Quelle catastrophe cela doit être pour un phare !

« Rassurez-vous ! dit François. Nous n’aurons pas de tremblement de terre cette nuit. Le phare d’Alexandrie était l’une des Sept Merveilles du monde. Surtout, ne me demandez pas de vous énumérer les autres ! J’ai bien trop sommeil pour m’en souvenir !

— C’est triste un phare éteint, fit observer Annie. Dis-moi, Pilou, si la lampe est hors d’usage maintenant ?

— Je crois qu’elle pourrait marcher encore, dit Pilou. Personne n’y a touché.

— Annie, te figures-tu que nous allons allumer la lanterne là-haut, rien que pour te faire plaisir ? protesta Mick.

— Voulez-vous continuer à jouer aux cartes, oui ou non ? demanda François. Je vous ferai remarquer en passant que j’ai gagné toutes les parties, jusqu’à présent. Si aucun de vous ne se décide à gagner, je penserai que je joue avec une bande de noix ! »

Aussitôt, ses partenaires, vexés, reprirent leurs cartes en main, bien résolus à battre François.

« Nous jouerons jusqu’à ce que tu aies perdu », dit Mick.

Mais personne ne put venir à bout de François ce soir-là. Il était obstinément favorisé par la chance. À la fin de la cinquième partie, Annie bâilla.

« Tu as sommeil, lui dit Mick. Moi aussi. Il me semble qu’une tartine ou deux me diraient assez avant de me coucher. Nous avons fait un repas complet à cinq heures, maintenant nous pouvons nous contenter d’un goûter !

— Ouah ! » fit Dagobert, heureux dès que l’on parlait de manger quelque chose. Berlingot, lui aussi très intéressé, se mit à jacasser joyeusement.

Annie alla chercher du pain, du beurre et un pot de confitures.

Il faisait bon dans la petite cuisine du phare. Les enfants se sentaient bien. Ils s’amusaient beaucoup de leurs repas fantaisistes.

« Maintenant, allons nous coucher ! dit François, quand ce fut terminé. Voulez-vous qu’on vous aide à installer vos lits, mesdemoiselles ?

— Non merci, dit Annie. Nous nous en tirerons toutes seules. Et vous, messieurs, voulez-vous faire votre toilette dans l’évier ? Il y a une bassine. Nous vous accorderons un quart d’heure ! »

On fit un partage équitable des couvertures.

Tout le monde fut lavé et couché en un temps record.

Annie et Claude s’allongèrent sur un grand matelas, dans la cuisine. Bien entendu, Dagobert s’installa sur les pieds de Claude.

À l’étage au-dessous, les trois garçons s’endormirent dans la chambre, avec Berlingot, roulé en boule tout près de Pilou.

Pendant que les garçons, les filles et les animaux. goûtaient un calme repos dans le phare, la mer mugissait au-dehors et le vent sifflait…

Le lendemain matin, vers neuf heures, les cris perçants des mouettes finirent par avoir raison du sommeil profond des enfants. Quand ils constatèrent qu’il était si tard, ils se hâtèrent de se lever.

Tout en déjeunant, ils firent des projets pour la journée.

« Il faudrait aller d’abord au village acheter de la viande, des œufs, du pain frais et une bouteille ou deux de bon lait crémeux, dit Annie.

— Nous essaierons de trouver l’arrière-grand-père de notre chauffeur ; j’aimerais lui poser des questions sur le phare et sur les naufrageurs d’autrefois ! lança Mick.

— Moi, je voudrais bien visiter la caverne des Naufrageurs, dit François. Nous allons pouvoir atteindre la plage par les rochers, la marée est basse.

— Oui, mais il faudra revenir ici avant qu’elle ne remonte, fit observer Pilou. Si nous laissons le bateau au pied du phare, nous ne pourrons plus rentrer quand les vagues recouvriront les rochers.

— Tu as raison. Dépêchons-nous de partir ! » Dès qu’ils eurent terminé leurs tartines, ils se mirent en route sur les rochers, qui, à marée basse, émergeaient entre le phare et le rivage. Le chemin était difficile et glissant.

Quand enfin ils furent arrivés sur la plage, Mick demanda :

« Est-ce que l’un de vous se souvient du nom de l’arrière-grand-père de notre chauffeur ?

— Yann Le Briz, dit Annie. Signe particulier : il fume la pipe !

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— Il doit être facile à trouver, dit François. Venez ! il est sans doute quelque part par là !

— Le voilà ! s’écria Claude, en désignant un vieil homme avec une grosse pipe. C’est Yann Le Briz, j’en suis certaine ! »

En effet, c’était bien lui, assis sur un banc, face à la mer. Il portait une belle casquette de marin sous laquelle on remarquait surtout d’énormes sourcils qui lui cachaient presque les yeux, et un collier de barbe, grise et drue.

Le Club des Cinq s’avança vers lui, avec Pilou, qui portait Berlingot sur son épaule, comme toujours.

Le vieil homme retira sa pipe de sa bouche et s’écria, amusé :

« Tiens, un singe ! Une fois, il y a bien longtemps, j’en ai rapporté un comme celui-ci d’Afrique… »

Il fit claquer ses doigts, émit un curieux son de gorge. Berlingot le regarda fixement. Puis il sauta de l’épaule de Pilou sur celle du vieillard, et frotta sa tête contre la casquette de marin.

« Berlingot ! s’écria Pilou, tout surpris. Regarde, Claude ! Jamais je ne l’ai vu sauter ainsi sur l’épaule d’un inconnu ! »

Le vieux marin riait en grattant le cou de Berlingot.

« J’ai toujours fait bon ménage avec les singes, déclara-t-il.

— Êtes-vous bien M. Yann Le Briz ? demanda François.

— Oui, mon garçon ! dit le nommé Yann en touchant le bord de sa casquette. Comment se fait-il que tu connaisses mon nom ?

— Nous sommes venus ici dans le taxi de votre arrière-petit-fils, dit François.

— Ah ! Bernard ? demanda M. Le Briz.

— Oui, c’est cela, répondit François. Nous allons passer quelques jours dans le phare. M. Bernard nous a dit que vous pourriez nous raconter des tas de choses intéressantes sur ce phare, et aussi sur les naufrageurs qui ont vécu ici autrefois.

— Oh ! je peux vous en raconter des histoires, si c’est ça que vous voulez ! » dit Yann, en soufflant un épais nuage de fumée, qui fit tousser Berlingot. J’en sais plus que mon nigaud d’arrière-petit-fils, qui, en dehors des voitures, ne connait rien du tout ! Comment peut-on aimer les autos ? C’est sale et ça sent mauvais ! Pouah !

— M. Bernard n’est pas un nigaud, dit Mick, choqué. C’est un très bon mécanicien, je vous assure…

— Mais il ne s’intéresse qu’aux voitures, ces choses puantes et dégoûtantes ! répliqua l’arrière-grand-père de Bernard avec entêtement.

— Et les bateaux de pêche, vous trouvez que ça sent bon ? » risqua Mick, qui éprouvait toujours le besoin de dire ce qu’il pensait.

Le petit œil gris, perdu dans la broussaille du sourcil, vira au noir.

François s’empressa d’intervenir pour empêcher l’ancien marin de manifester son irritation :

« Nous ne sommes pas venus pour discuter de mécanique, dit-il avec un large sourire. Monsieur Le Briz, nous serions si heureux que vous nous parliez de ce qui s’est passé ici autrefois, au temps des naufrageurs !

— Ah ! le temps de ma jeunesse ! soupira le nonagénaire. Eh bien oui, j’ai connu des naufrageurs. Il y avait le grand Laumec à l’oreille coupée qui… Mais attendez un peu. Commençons par le commencement ! »

Alors, le vieux Yann, ravi de faire un retour sur son passé, se mit à conter une histoire si extraordinaire que nos amis n’en pouvaient croire leurs oreilles.