CHAPITRE XXI
Une idée merveilleuse

« IL N’Y A plus grand-chose à manger, annonça tristement Pilou.
— Si les gens du village pensent que nous avons quitté le phare et que nous sommes rentrés chez nos parents, nous pourrons rester ici longtemps, dit Mick.
— Tu oublies que maman s’inquiétera si elle est sans nouvelles de nous, répliqua Claude. Nous avons promis de lui écrire chaque jour. Si elle ne reçoit rien, elle ne va pas tarder à envoyer quelqu’un ici pour voir ce que nous faisons.
— Oui, certainement, c’est ce qui va se passer, dit Mick. Il ne nous reste plus qu’à attendre du secours, en ménageant nos provisions. En tout cas, nous ne risquons pas de manquer d’eau de pluie, et c’est l’essentiel, après tout. On peut vivre dix jours sans manger, paraît-il, pourvu qu’on ait à boire. Nous serons sauvés bien avant dix jours ! »
Les mines s’allongèrent devant ces déplaisantes perspectives de jeûne.
« Que faire pour sortir de là ? répéta François. Il faudrait signaler notre présence, d’une façon ou de l’autre. N’y a-t-il pas de drapeau quelque part dans le phare, Pilou ? Nous pourrions l’agiter à une fenêtre !
— Non, je n’en ai jamais vu, répondit Pilou. Mais peut-être qu’une nappe rendrait le même service… Tenez, la jolie nappe rose qu’Annie a apportée !
— Pourquoi pas ? » dit François.
Tandis que Pilou prenait la nappe dans le buffet, François se dirigeait vers la fenêtre, dont la vitre était tout éclaboussée d’écume.
« Je me demande si quelqu’un remarquera ce morceau d’étoffe rose par un temps pareil ! dit-il. Pourtant, je vais essayer d’attirer l’attention… »
Il voulut ouvrir la fenêtre, mais elle résista.
Il y mit toutes ses forces et réussit enfin… Le vent s’engouffra dans la cuisine avec une violence inouïe. Tout vola autour des enfants : les journaux, les livres, la toile cirée… Les chaises se renversèrent. Le pauvre Berlingot se trouva projeté dans le fond de la pièce mais se rattrapa adroitement au buffet. Dagobert, effrayé, se mit à aboyer, et tenta de saisir au vol les objets qui lui passaient devant le nez. La nappe disparut, arrachée, par le vent, des mains de François…
Mick dut aider son frère à refermer la fenêtre ; ils y parvinrent à grand-peine.
Tout redevint calme dans le phare.
« Par exemple ! s’écria François. Je ne me doutais pas que le vent me jouerait ce tour-là. La nappe est loin, maintenant !
— Heureusement que tu ne t’es pas envolé avec ! dit Claude. Quelle tempête !
— Par moment, on sent des secousses, fit remarquer Mick. Ce sont les vagues qui ébranlent le phare…
— Tu crois ? murmura Annie, inquiète.
— Ne craignez rien, il en a vu d’autres, dit François.
— Mon pauvre Berlingot est tout effrayé, lui aussi, constata Pilou. Regardez-le, en haut du buffet ! On dirait qu’il n’ose plus bouger.
— Eh bien, tant mieux, dit François. Pendant qu’il est là, il n’essaie pas d’ouvrir la boîte à biscuits, ni de voler des bonbons ou du sucre ! Il nous en reste si peu ! »
À ce moment, un grand coup de vent parut secouer le phare. Dagobert se leva et se mit à gronder. La pluie cinglait les vitres si fort qu’on eût cru que quelqu’un jetait des petits cailloux contre la croisée
Combien de temps allait durer le mauvais temps ? Il restait quelques boîtes de conserves, mais c’était peu de chose pour eux tous !
— Allons, François, ne fais pas cette tête-là, dit. Claude. Demain peut-être la tempête sera calmée, et nos parents s’inquiéteront de nous… Patientons avec le sourire !
— Je ne peux pas, dit François. Je cherche le moyen de sortir d’ici, ou de recevoir de l’aide… Mais nous n’avons aucun moyen de signaler notre présence.
— Si nous arrivions à faire marcher la lanterne, là-haut, ce serait un fameux signal, n’est-ce pas ? dit Pilou.
— Hurrah ! cria François. Ça, c’est une idée ! Bravo, Pilou. Crois-tu vraiment que ce soit possible ?
— Oui. Mon père m’a montré un jour comment on allumait la lampe. Il reste du pétrole en réserve, dit Pilou.
— Ah ! s’exclama Mick en se frappant le front. Il y a une cloche, dans le phare ! Si on pouvait la faire sonner, ce serait encore mieux !
— C’est vrai, dit François. Pilou nous a dit qu’autrefois elle se trouvait dans la galerie.
— Oui, dit Pilou. Elle était pendue à un gros crochet de fer, près de la lanterne, mais elle a été-retirée de sa place en mise en bas…
— Cela signifie que l’un de nous devrait s’aventurer sur la galerie par ce vent terrible pour la raccrocher ? C’est loin d’être facile ! Enfin, allons toujours examiner cette cloche. Nous prendrons une décision ensuite », dit François.
Pilou conduisit ses amis dans la pièce où la grosse cloche de bronze reposait sur le sol, recouverte d’une bâche.
Autrefois, quand elle servait, un marteau, mû par une mécanique très simple, la frappait à intervalles réguliers ; mais cette mécanique, démontée depuis longtemps, paraissait en fort mauvais état.
« Nous allons remettre la cloche à sa place là-haut, dit François. Ce qu’elle est lourde ! Mick, aide-moi à la porter ! »
Les deux garçons réussirent à grimper l’escalier avec la cloche entre eux et à l’amener dans la cuisine. Pilou prit le marteau, François et Mick tinrent la cloche en l’air, par son anse.
« Pilou, frappe dessus avec le marteau, dit François. Nous allons voir si elle sonne bien ! » Pilou tapa de toutes ses forces… Dong
Un bruit formidable emplit la pièce. Dagobert et Berlingot, épouvantés, s’enfuirent, dévalèrent l’escalier du plus vite qu’ils purent et tombèrent finalement l’un sur l’autre. Annie et Pilou se bouchèrent les oreilles. Comme le son se prolongeait, Claude mit sa main sur la cloche. Le silence se rétablit.
« C’est une excellente cloche ! dit François admiratif. Elle porte une date, voyez : 1896 ! Si nous réussissons à la remettre en place, nous serons sauvés, car les gens du village ne manqueront pas de l’entendre.
— À quoi servait-elle ? demanda Annie.
— À avertir les navires du danger », répondit Pilou.
Il leva de nouveau le marteau, mais François l’arrêta.
« Non, cela suffit, lui dit-il. N’as-tu pas vu à quel point Berlingot et Dagobert ont eu peur ? Si nous recommençons, ils se jetteront peut-être par la fenêtre, sans prendre garde aux vitres et ils se tueront !
— Il faut attendre que le vent tombe pour tenter d’accrocher la cloche, dit Mick. Ce serait trop dangereux en ce moment.
— Bien sûr, dit François. Si nous allions voir comment fonctionne la lanterne ? Sais-tu s’il y reste du pétrole, Pilou ?
— Je le crois. En tout cas, il y a des bidons pleins de pétrole en réserve.
— Très bien », dit François.
Ils montèrent tout en haut du phare ; Pilou expliqua à ses amis comment fonctionnait l’énorme lampe.
« Elle tournait, grâce à un mécanisme, et comme il y avait des écrans de place en place, la lumière paraissait s’allumer et s’éteindre, vue de la mer. Les navires remarquent mieux les feux intermittents que les feux fixes, paraît-il. »
Les écrans étaient inutilisables. La lampe contenait encore du pétrole, mais les garçons trouvèrent préférable d’en ajouter. Quant à la mèche, elle semblait en parfait état. Maintenant, s’ils parvenaient à allumer la lampe et à la faire fonctionner un certain temps, ce serait bien surprenant que personne au village n’aperçût sa clarté !
François prit une boîte d’allumettes de sa poche, en fit craquer une, et l’approcha de la mèche. Le pétrole s’enflamma lentement, puis la flamme grandit et, bientôt, une lumière aveuglante obligea les enfants à fermer les yeux…
C’était vraiment une lampe très puissante ! Mick se mit à danser de joie : « Nous avons réussi ! Le vieux phare va briller une fois encore cette nuit !
— On dirait qu’il y a une accalmie, fit remarquer François. Si nous en profitions pour mettre la cloche en place ? »
Les deux frères dévalèrent joyeusement l’escalier et remontèrent la fameuse cloche de la cuisine. François ouvrit précautionneusement la porte qui donnait sur la galerie extérieure. En effet, le vent semblait tombé. L’air restait des plus vifs, cependant. Ensemble, les deux garçons levèrent la cloche et l’accrochèrent à son support. François se saisit du marteau, mais à ce moment-là, un violent coup de vent l’envoya contre la balustrade, où il se cramponna désespérément. Il s’en était fallu de peu qu’il ne passât par-dessus bord !
Mick lui tendit la main et, avec l’aide de Claude, le tira à l’intérieur. Ils se regardèrent, pâles d’émotion. « Je l’ai échappé belle…, murmura François.
— Je crois qu’il vaut mieux compter uniquement sur la lumière du phare, dit Claude.
— Allons boire quelque chose de chaud pour nous remettre », proposa Annie.
François fut heureux de la proposition de sa sœur. Il descendit l’escalier, les genoux tremblants. Que d’émotions, dans cette journée ! L’alerte avait été chaude, cette fois encore-Tout le monde se réconforta en buvant du thé et en mangeant des biscuits.
Quand la nuit tomba, une belle lumière jaune, partant du phare, troua les ténèbres. Et, dominant le mugissement de la mer le son grave d’une cloche retentit soudain : François, tenu par Mick, frappait, avec le marteau, la cloche pendue près de la lanterne.

Dong ! Quelqu’un entendait-il la grande voix qui tentait de porter jusqu’au village l’appel au secours du Club des Cinq par cette nuit de tempête ? Quelqu’un voyait-il briller la lumière du vieux phare, depuis longtemps désaffecté ?