CHAPITRE XX
 
Dans le puits

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LA TEMPÊTE soufflait par à-coups. Parfois elle semblait se calmer, puis le vent reprenait avec une si grande violence que les enfants se demandaient comment le phare pouvait résister à de tels assauts.

Le fracas éveilla François. Il se leva et alla regarder par la fenêtre. Pour la première fois, il vit alors, entre deux projections d’écume, la lueur du nouveau phare dans le ciel et sur l’eau.

« Faut-il qu’il soit puissant pour qu’on voie si bien sa lumière par une telle nuit ! » pensa-t-il. Puis il se mit à réfléchir à la situation où ils se trouvaient tous. « Nous étions venus ici pour passer agréablement quelques jours de vacances ! Et nous sommes en plein drame ! » conclut-il avec amertume.

Là-dessus, il bâilla, retourna se coucher, et bientôt se rendormit profondément.

Quelques heures plus tard, quand il s’éveilla de nouveau, la tempête durait toujours et le vent donnait de plus belle ses coups de bélier dans le phare.

Un jour gris éclairait une mer d’encre. François descendit l’escalier pour s’assurer que le laitier n’était pas venu, mais il connaissait la réponse d’avance… Comment le pauvre homme eût-il pu s’aventurer jusqu’à eux ?

Mick, debout lui aussi, regarda par la fenêtre et constata avec angoisse que leur bateau avait disparu ! Il courut raconter la nouvelle à Pilou, qui en fut tout bouleversé.

« Qu’est devenu mon bateau ? Crois-tu qu’on l’a volé ? demanda-t-il à Mick.

— Ce n’est guère vraisemblable par un temps pareil. Il se pourrait que les vagues aient fini par rompre son amarre, qu’il se soit brisé sur les rochers et que les morceaux en aient été dispersés par la mer… Pauvre Pilou ! Quel dommage ! »

Pilou écrasa du doigt une larme qui coulait sur sa joue. Berlingot tenta de le réconforter en se livrant à des grimaces et à des acrobaties qui, d’habitude, obtenaient le plus vif succès. Mais Pilou ne rit pas. Il était perdu dans de sombres pensées.

Les enfants mangèrent peu au petit déjeuner. Les réserves baissaient, le lait manquait, le pain aussi. Personne ne disait mot, devant son thé et ses biscottes.

Quand Annie eut débarrassé la table, François prit la parole :

« Maintenant, il faut nous décider à propos de cette évasion possible par le puits. C’est moi qui tenterai le coup !

— Pourquoi pas moi ? protesta Mick. Ou plutôt, pourquoi n’irions-nous pas explorer ensemble les fondations ? Il vaudrait mieux être deux ; nous pourrions nous aider mutuellement, en cas de besoin.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, convint François. Le plus tôt sera le mieux. Nous devons profiter de la marée basse. Veux-tu que nous partions tout de suite, Mick ?

— Oui », répondit Mick sans hésiter.

Les deux frères descendirent gravement l’escalier. Suivis de tous les enfants, ils allèrent jusqu’à la trappe. François la leva et éclaira l’intérieur du puits.

« Allons-y ! s’écria-t-il d’un ton décidé.

— Prends ma boussole, dit Pilou, en la tendant à Mick.

— Je vous en prie, soyez prudents, dit Annie, très émue.

— Ne t’inquiète pas, nous ferons très attention, promit François. Gardez un bon moral, vous trois. S’il y a vraiment un passage qui conduit du puits aux cavernes, nous aurons vite fait de sortir par la falaise et d’obtenir du secours ! »

François disparut dans le puits. Son frère le suivit. Claude les éclaira un moment, mais bientôt les perdit de vue.

Seules les voix des deux garçons retentissaient de temps à autre, étrangement altérées, amplifiées.

« Nous sommes au fond ! cria François. Il n’y a pas d’eau pour le moment. Nous allons explorer l’ouverture qui se trouve sur le côté. À bientôt !

— Bon courage ! » crièrent trois voix.

Les filles et Pilou, penchés sur le puits, attendirent encore quelques minutes. Aucun son ne leur parvint plus. Dagobert se mit à pousser quelques gémissements. Cette disparition sous terre de François et Mick ne lui disait rien qui vaille.

Les deux frères furent tout d’abord assez satisfaits de leur petite exploration. Ils durent ramper sous un gros rocher en forme d’arche pour sortir du puits et pénétrer dans une galerie. Celle-ci, étroite et basse, les obligea à marcher courbés. Cela sentait l’humidité et aussi les algues, mais l’air ne manquait pas. Même, par instant, une brise légère semblait leur parvenir.

« Je voudrais bien que nous arrivions rapidement dans une des galeries que nous connaissons déjà, dit François. À mon avis, nous ne devons pas nous trouver bien loin de l’endroit où nous étions hier. Mick, consulte donc la boussole !

— Nous marchons vers l’est, dit Mick.

— C’est la bonne direction, décida François. Continuons. Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Regarde ! »

Mick ne put retenir un cri de surprise :

« Une pièce d’or ! C’est sans doute par là que Berlingot a trouvé la première. En voici une autre ! Et encore une autre ! D’où sortent-elles ? »

Les garçons éclairèrent les parois autour d’eux, et virent un trou dans le roc, sur leur gauche, un peu au-dessus de leur tête. Ils venaient de le repérer quand une pièce d’or glissa de la cavité et tomba à côté de ses pareilles.

« Sans aucun doute, c’est ici que Berlingot a trouvé sa pièce ! s’écria Mick. Il y a certainement là-haut un coffret ou quelque chose de ce genre qui commence à pourrir et laisse échapper son contenu…

— Personne n’aurait jamais pensé à venir regarder dans ce trou ! s’exclama François. D’ailleurs, il y a tant de creux et de failles dans la roche qu’il serait impossible de les explorer tous…

— Faisons la courte échelle, proposa Mick, Laisse-moi aller regarder si je vois quelque chose… Dépêche-toi ! »

François se prêta à la manœuvre, et Mick passa sa tête et ses épaules dans la cavité. Il tâta d’un côté, rien ! Il tâta de l’autre, et sa main rencontra alors quelque chose de dur et de froid… du fer, peut-être ? Puis ses doigts reconnurent le contact du bois, mais d’un bois fort humide… S’agissait-il d’une vieille cassette ? Il fit bouger l’objet qui paraissait être lourd. Aussitôt, François se mit à protester !

« Arrête, Mick ! Tu me fais tomber toutes les pièces sur la tête ! »

Mick sauta à terre. Il y avait en effet un joli tas d’or sur le sol.

« Nous avons trouvé le fameux trésor, que d’autres ont cherché si longtemps ! dit François, ébloui. Il faut que personne ne s’en doute. Ramassons les pièces, pour le cas où ce bandit de Sylvestre se déciderait à venir par ici ! »

Ils remplirent leurs poches, puis continuèrent leur chemin. À leur grande joie, ils reconnurent bientôt l’endroit où ils s’étaient arrêtés avec Yann, la veille.

« En avant ! dit Mick. Nous serons bientôt dehors !

— Chut ! souffla François. J’entends quelque chose… »

Ils écoutèrent, mais aucun son ne leur parvint plus. Mick pensa que son frère s’était trompé.

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Comme ils tournaient à l’angle d’un passage, quelqu’un se jeta sur eux ! François et Mick tombèrent à terre. Mick eut le temps de reconnaître Sylvestre dans leur agresseur ; il vit qu’auprès de lui se tenait un autre homme, Guillaume, sans doute…

Les poches trop pleines des jeunes garçons laissèrent échapper quelques pièces d’or qui roulèrent dans la galerie.

Sylvestre poussa une exclamation et resta figé de surprise. François en profita pour tenter de s’échaper, mais Guillaume — c’était bien lui — le rattrapa et lui dit, tout en le secouant :

« Où avez-vous trouvé ces pièces ? Vous allez nous le dire tout de suite ou sinon gare à vous !

— Sauve-toi, Mick, c’est notre seule chance ! » dit François. Puis, de toutes ses forces, il donna des coups de pied dans les jambes de Guillaume, qui le lâcha sous l’effet de la douleur…

Alors les deux jeunes garçons se mirent à courir éperdument, en rebroussant chemin.

 « Voulez-vous revenir ! » cria Sylvestre d’une voix furieuse. Il se lança à leur poursuite.

« Vite ! souffla Mick. Si seulement nous pouvons atteindre le puits, nous sommes sauvés ! »

Talonnés par leurs ennemis, ils se trompèrent de galerie et débouchèrent bientôt dans une caverne qu’ils ne connaissaient pas. Comme ils se trouvaient dissimulés par une arête rocheuse, Guillaume et Sylvestre passèrent en courant devant eux sans les voir.

« Laissons-les s’éloigner un peu », murmura François.

Ils restèrent un moment immobiles, puis ils s’aventurèrent sans bruit hors de leur cachette, et revinrent sur leurs pas.

« Si jamais nous nous perdons, nous serons noyés, dit François, angoissé. Il faut vite sortir d’ici par la falaise ou par le puits, avant que la marée ne monte ! Mick, donne-moi la main. Il ne faut pas nous séparer, quoi qu’il arrive ! »

Tandis qu’ils avançaient, inquiets de ne rien reconnaître, ils entendirent des voix.

« Attention, voilà Guillaume et Sylvestre ! murmura François. Cachons-nous dans ce grand trou ! »

Ils se blottirent l’un contre l’autre, le cœur battant. La voix de Sylvestre retentit, cette fois toute proche :

« Il faut bien que les gamins reviennent par ici pour trouver la sortie, grommelait-il. Attendons-les ! Surtout, ne fais pas de bruit ! »

Les deux hommes s’arrêtèrent à quelques mètres de l’endroit où Mick et François se cachaient.

« Nous étions dans la bonne direction. Courons ! » souffla François à l’oreille de son frère.

Les jeunes garçons partirent comme des flèches…

Guillaume et Sylvestre, un moment interdits de les voir déboucher devant eux, se jetèrent à leur poursuite.

François et Mick couraient, couraient à perdre haleine dans la galerie, heurtant des épaules et parfois de la tête les parois irrégulières, qui n’étaient que creux et bosses. Derrière eux Guillaume et Sylvestre soufflaient et se cognaient encore davantage, gênés par leur grande stature.

« Oh ! François ! Il y a de l’eau qui arrive dans la galerie ! dit Mick, épouvanté.

— Vite, vite ! » répondit François.

Ils réussirent à distancer leurs poursuivants, et arrivèrent à l’intersection de deux galeries.

Laquelle fallait-il prendre ? Ensemble, les deux garçons se penchèrent sur la boussole. De ce petit objet dépendait peut-être leur vie…

— Ouest ! Par ici ! » cria Mick, quand l’aiguille aimantée fut enfin stabilisée.

Il était temps ! Les descendants des naufrageurs se rapprochaient d’eux. Tête baissée, François el Mick foncèrent, en proie à la plus grande angoisse de leur existence.

Soudain, un cri de joie s’échappa de la poitrine de François :

« Je reconnais cette caverne ! Courage, le puits n’est pas loin ! » .

Ils couraient toujours, ralentis maintenant par l’eau qui leur arrivait aux chevilles.

« Nous y voilà ! » s’exclama enfin Mick.

Il s’aplatit sur le sol et se mit à ramper sous l’arche qui séparait la galerie du puits. Il sortit de l’autre côté et commença de monter à l’échelle.

« Dépêche-toi, François ! » criait-il d’une voix étranglée d’émotion.

François surgit à son tour, trempé, à bout de souffle.

« Je n’en peux plus, heureusement que nous sommes arrivés, avoua-t-il, en grimpant derrière son frère.

— Reposons-nous un instant, proposa Mick. Nous avons semé nos poursuivants. Peut-être qu’ils se sont assommés contre le roc ! »

Mais des cris leur parvinrent :

« Sylvestre ! Reviens ! La marée monte !

— Je viens, répondit Sylvestre. Les gosses ont disparu ! Tant pis pour eux ! Ils vont être noyés !

Mick sourit.

« Allons-y ! dit-il. Je vois de la lumière là-haut. Les filles ont laissé la trappe ouverte ! »

Bientôt les deux garçons sortirent du puits ; Dagobert leur fit fête comme s’il ne les avait pas vus depuis six mois. Quant à Claude, Annie et Pilou, ils restèrent un long moment muets d’émotion ! Alors, qu’avez-vous vu ? interrogea Claude, quand elle put enfin parler.

— Des tas de choses, répondit Mick. Malheureusement, à cause de Guillaume et de Sylvestre, nous n’avons pu sortir par la falaise. Nous restons donc prisonniers dans le phare… Mais devinez ce qui nous est arrivé ?

— Dis vite ! demanda Claude en trépignant d’impatience.

— Nous avons trouvé le trésor ! lança François triomphant. Montons dans la cuisine, nous vous raconterons toute l’histoire ! »

Quand Pilou et les deux fillettes eurent vu les pièces d’or et entendu le récit de François, ils se mirent à danser de joie.

« J’aurais voulu être avec vous pour voir cette pluie d’or ! s’exclama Pilou.

— C’était tout à fait extraordinaire, reconnut François. Mais tu aurais moins aimé la poursuite dans les galeries. Nous avons passé un mauvais moment. N’est-ce pas, Mick ?

— Oui, dit celui-ci. Si nous n’avions pas couru si vite, nous serions restés aux mains de ces deux bandits. Qu’auraient-ils fait de nous ? Ah ! que j’ai soif ! Je vais boire un grand verre de limonade.

— Vous êtes trempés tous les deux, dit Annie. Allez donc vous changer. Pendant ce temps, je vous ferai du thé. Il vaut mieux boire quelque chose de chaud !

— Tu as raison, Annie, dit François. Viens, Mick. Il ne faut pas que nous attrapions un refroidissement.

Quand ils revinrent, ils trouvèrent chacun un bol de thé bouillant. Annie regardait par la fenêtre, l’air soucieux.

« Quel temps ! soupira-t-elle. Je vois venir vers nous de gros nuages noirs. Le vent souffle très fort… Même si nous pouvions ouvrir la porte, il nous serait impossible de quitter le phare…

— Je me demande ce que nous allons faire, dit François. Comment alerter les gens et obtenir de l’aide ? Nous n’allons tout de même pas rester enfermés ici ! Il faut trouver un moyen… Mais lequel ?

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