CHAPITRE XXII
La fin de l’aventure

CE SOIR-LA, au village, la plupart des gens avaient tiré leurs rideaux et ranimé le feu, pour passer une confortable veillée dans de bons fauteuils. Ils s’estimaient heureux de n’être point dehors par une telle tempête.
Yann fumait tranquillement en songeant aux beaux voyages de sa jeunesse, quand il entendit un son qui lui fit lâcher sa pipe. Il écouta, abasourdi…
« Non, ce n’est pas possible, je dois me tromper !
Et pourtant, c’est bien elle qui sonne, cette cloche que je n’ai pas entendue depuis quarante ans ! »
Dong ! Dong !
Yann se dirigea vers la fenêtre dont il écarta les doubles rideaux. Il regarda du côté de la mer, et ne put en croire ses yeux !
« Jeannette ! cria-t-il. Viens voir ! Le phare est allumé ! Jeannette ! Où es-tu ?
— Que veux-tu, grand-père ? » demanda une petite femme rondelette, en accourant.
« Regarde, Jeannette est-ce que j’ai la berlue ? Ou est-ce que c’est bien notre phare qui éclaire ?
— Je vois une grande lumière sur la mer… Tu crois qu’elle vient du vieux phare, grand-père ? C’est bien possible, en effet, mais tu sais, il est désaffecté depuis longtemps et je ne l’ai jamais vu briller la nuit ! Il me semble qu’il y a une cloche qui sonne au loin. Ne l’entends-tu pas, grand-père ?
— C’est la cloche du phare ! dit Yann. Je la reconnaîtrais entre mille ! Autrefois, elle a sonné si souvent pour avertir les bateaux du danger ! Enfin, je n’y comprends rien. Il y a tant d’années qu’elle n’est plus en haut du phare, et que la lanterne ne marche plus… Que se passe-t-il ?
— Je ne sais pas, grand-père, dit la jeune femme, effrayée. Il n’y a pourtant personne là-bas ! »
Le vieux Yann tapa du poing sur le rebord de la fenêtre, ce qui fit tomber un pot de fleurs, et s’écria :
« Mais si ! Il y a du monde dans le phare ! Trois garçons et deux filles, plus un singe et un chien !
— Que font-ils dans un endroit pareil, les malheureux ? » dit Jeannette, apitoyée. Puis elle ajouta, après quelques instants de réflexion : « Alors, ce sont eux qui ont allumé la lanterne et qui sonnent la cloche… Par moments, le bruit de la mer couvre tout… Mais maintenant le son est très distinct. Tout le village va l’entendre ! »
Jeannette disait vrai. Tout le village l’entendit, y compris Guillaume et Sylvestre. Quand ceux-ci virent la lueur du phare, ils restèrent bouche bée. Bientôt, des gens passèrent devant leur maison, et ils reconnurent la voix du grand-père Le Briz qui criait :
« Il y a des enfants dans le phare ! S’ils ont allumé la lanterne et s’ils font sonner la cloche, c’est pour attirer l’attention. Il a dû leur arriver quelque chose. Ils ont besoin de secours ! »
Guillaume et Sylvestre savaient parfaitement ce qui n’allait pas. Les enfants se trouvaient enfermés dans le phare et n’en pouvaient sortir ! Peut-être étaient-ils malades, ou blessés peut-être aussi n’avaient-ils plus rien à manger, et ils ne pouvaient aller chercher de l’aide… Maintenant tout le village était alerté, et, au petit matin, un bateau irait certainement voir ce qui se passait là-bas, malgré le mauvais temps !
Cette nuit-là Guillaume et Sylvestre jugèrent prudent de disparaître. Ce n’était pas le brigadier qu’ils craignaient le plus, mais les gens du village… Ils s’enfuirent dans le vent, sous la pluie, avec un maigre balluchon…
Quand le jour se leva, des hommes accoururent nombreux sur la plage, prêts à tenter la traversée, pour secourir les enfants en danger. Le vent soulevait encore de grosses vagues qui s’écrasaient avec bruit sur les rochers du cap des Tempêtes »
Bientôt, le brigadier, Yann, le médecin du village et deux solides marins s’embarquèrent. Leur bateau dansa sur les vagues de façon inquiétante, et les gens qui les regardaient de la plage craignirent un moment de les voir disparaître. Mais, après une courte lutte contre les éléments, ils parvinrent au phare.
Quand les enfants entendirent frapper à la porte du phare, ils dévalèrent joyeusement l’escalier.
« Pouvez-vous enfoncer la porte ? cria François. Sylvestre ou Guillaume nous ont enfermés et ont emporté la clef. Nous ne pouvons pas sortir, et nous n’avons plus de vivres !
— Bon. Reculez-vous, les enfants. Allez-y, les gars ! » dit Yann aux deux marins.
La serrure sauta bientôt sous les coups d’épaule répétés des jeunes hommes, et la porte s’ouvrit toute grande ! Le vieux Yann et le brigadier se précipitèrent à l’intérieur.
Dagobert se mit à aboyer, tandis que Berlingot, effrayé par cette bruyante invasion, se sauvait dans l’escalier.
Quelques minutes plus tard, tout le monde était réuni autour de la table de la cuisine. François racontait son histoire, tandis qu’Annie préparait du café il en restait juste assez ! Yann écoutait, les yeux ronds ; le brigadier prenait gravement des notes sur son carnet. Quant au docteur, satisfait de voir que tout le monde se portait à merveille, il but paisiblement son café, et s’amusa de l’étonnant récit.
« Comme nous ne savions pas comment sortir d’ici, dit François en terminant, nous avons décidé d’allumer la lanterne, et de remettre à sa place la cloche, pour attirer l’attention des gens du village. Afin que je puisse rester sur la galerie, là-haut, il a fallu que nous nous tenions tous les uns les autres. Quand j’ai été fatigué de taper sur la cloche, mon frère a pris ma place, et il a continué tant qu’il a pu. Nous étions gelés ! La lanterne s’est éteinte aux premières heures de la matinée.
— Ça m’a rajeuni d’entendre sonner cette cloche et de voir briller notre phare ! » s’écria le vieux Yann, qui, effectivement, paraissait tout guilleret.
« Nous allons arrêter Guillaume et Sylvestre, dit le brigadier en refermant son carnet. S’ils ne sont pas chez eux, nous les ferons rechercher. Ils ne nous échapperont pas ! Quant à vous, mes enfants, je vous conseille de rentrer chez vous au plus tôt. Vous n’avez rien qui vous retienne ici, n’est-ce pas ?
— Si, brigadier, il y a quelque chose qui nous retient ici. Monsieur Le Briz, nous avons une grande nouvelle à vous annoncer : nous avons trouvé le trésor dont vous nous avez parlé ! »
Yann resta muet de stupeur. François prit quelques pièces d’or dans sa poche et les fit circuler à la ronde.
« Voyez ! dit-il. Nous savons où il y en a des tas… Elles se trouvent dans un passage creusé dans le roc sous la mer. Nous ne pouvons partir d’ici avant d’avoir remis ce trésor entre les mains de la gendarmerie.
— Oh ! dit le brigadier en contemplant les pièces d’or d’un air éberlué. Un trésor doit être partagé pour moitié entre l’Etat et celui qui l’a trouvé. Vous n’aurez pas perdu votre temps ! Où donc est ce trésor ? Je vais aller le chercher tout de suite…
— Alors, il vous faut descendre dans les fondations du phare par le puits. Quand vous serez tout en bas, vous ramperez dans une étroite cavité qui vous conduira à une galerie… Mais attention ! Ne vous laissez pas surprendre par la marée, sinon vous seriez noyé ! »
Le brigadier cessa d’inscrire les indications données par François et le regarda d’un air perplexe. Se moquait-il de lui ? François se mit à rire :
« Si vous le permettez, nous irons avec vous, brigadier, et nous vous remettrons le trésor, sans qu’il y manque une pièce. Nous ne sommes pas obligés de passer par le puits de fondation ; il y a un autre chemin : celui que vous nous avez montré, monsieur Le Briz. Nous irons ce matin même, et ensuite, nous retournerons chez nous. Brigadier, est-ce que vous voulez bien téléphoner au garage de Kernach pour demander qu’on vienne nous chercher en voiture ?
— C’est entendu, dit le brigadier.
— Je suis content que cette aventure soit terminée, dit Annie. À vrai dire, je commençais à en avoir assez ! Oh ! brigadier, le singe vous a volé votre sifflet ! »
Non seulement Berlingot s’était emparé du sifflet, mais il prétendait l’utiliser. Un son strident fit sursauter le vieux Yann qui rêvait au trésor, et qui se vengea en allongeant une taloche à Berlingot.
Le brigadier décida de faire deux voyages pour ramener à terre le Club des Cinq, Pilou et Berlingot.
Annie et Claude demeurèrent sur place pour faire les valises, en compagnie de Dagobert. Les garçons partirent avec Yann, le docteur, le brigadier et les deux marins, qui ramèrent vigoureusement jusqu’au rivage. Berlingot s’accrocha désespérément au cou de Pilou pendant la traversée.
Quand ils furent sur la terre ferme, le docteur et Yann serrèrent la main des trois garçons.
« Au revoir, monsieur Le Briz, dit François. Nous avons eu de la chance de vous rencontrer. Merci d’être venu à notre secours. Nous irons vous rendre visite bientôt.
— Je serai bien content de vous voir », répondit le vieux Yann, ému.
Sur la plage, une foule rassemblée attendait des nouvelles avec anxiété. Beaucoup de vieilles gens avaient été bouleversées en voyant briller le phare et en entendant la cloche de leur jeunesse. Chacun s’intéressait au sort des sympathiques enfants que l’on savait isolés dans ce lieu étrange.
Le brigadier dut se frayer un chemin parmi les villageois.
« Laissez-nous passer, s’il vous plaît, dit-il. Les enfants étaient enfermés dans le phare et ne pouvaient en sortir. Tout va bien, ne vous inquiétez pas !
— Oui, tout va bien maintenant, dit Mick à François. Quelle aventure nous venons de vivre ! Tout de même, si nous n’avions pas eu la boussole de Pilou, que serions-nous devenus ?
— Je me le demande aussi, dit François. Il faut reconnaître que cette boussole nous a rendu un grand service. Ah ! J’ai hâte de me retrouver au calme, à la villa des Mouettes…
— Au calme ? Tu oublies que le professeur Lagarde sera encore là, avec notre oncle, dit Mick. Je me demande s’ils seront enchantés de nous voir revenir ! »
Oh ! oui, Mick, ils le seront ! Surtout lorsqu’ils entendront le récit d’une telle aventure ! Et ils s’amuseront de te voir sortir de tes poches quelques pièces d’or provenant du trésor recherché depuis si longtemps !
Au revoir, François et Mick ! Au revoir, Annie, Claude, Pilou et Berlingot, petit singe malicieux !
Au revoir, Dagobert, le meilleur des amis ! Comme nous voudrions tous avoir un chien tel que toi !
À bientôt, Club des Cinq !
FIN
