CHAPITRE XIX

La juste compassion

Il semblait à Mma Ramotswe qu’une période assez inhabituelle, et pour le moins déstabilisante, venait de s’achever. Si l’on en croyait les articles sur l’astrologie qu’on lisait dans les magazines – et elle n’avait jamais compris comment les gens pouvaient attribuer aux étoiles la moindre influence sur nos petites vies, si éloignées d’elles –, certains corps célestes, quelque part, avaient dû se disposer dans un alignement plus favorable. Peut-être les bonnes planètes s’étaient-elles, pendant un temps, éloignées de leur position normale – qui se situait juste au-dessus du Botswana, et plus précisément de Zebra Drive, Gaborone, Botswana – et avaient-elles fini par la reprendre. Car tout paraissait sur le point de se résoudre. Mma Makutsi ne parlait plus de démission et semblait satisfaite de son nouveau poste, à la définition très vague, de détective associée. Charlie était rentré au bercail, l’infortuné Service No 1 des Dames en Taxi ayant achevé son éphémère existence – par tact, plus personne n’y faisait allusion, pas même Mma Makutsi. Mr. J.L.B. Matekoni avait visiblement perdu tout intérêt pour les enquêtes et ses ridicules inquiétudes s’étaient apaisées. Tout, en fait, semblait rentré dans l’ordre, et c’était exactement ce qu’aimait Mma Ramotswe. Le monde était rempli d’incertitudes et, si la vie de l’Agence No 1 des Dames Détectives et du Tlokweng Road Speedy Motors, ainsi que celle des êtres associés à ces deux entités, jouissait d’une stabilité, une part de ces incertitudes était déjà écartée.

Le monde, estimait Mma Ramotswe, se composait de grandes et de petites choses. Les grandes étaient visibles de tous, on ne pouvait les ignorer : c’était la guerre, l’oppression, la confiscation, par les riches et les puissants, de ces choses élémentaires dont les pauvres avaient besoin et qui suffiraient à rendre leur existence plus supportable. Ces choses-là existaient et pouvaient transformer la lecture du journal en un exercice d’une infinie tristesse. Il y avait aussi la méchanceté concrète, quotidienne, si simple à éviter. Et cependant, l’on ne pouvait passer son temps à penser à tout cela, songeait Mma Ramotswe ; on ne ferait que pleurer… et le mal ne cesserait pas pour autant. C’était là qu’intervenaient les petites choses : petits actes d’entraide, détails qui embellissaient la vie, actes d’amour, actes de thé, actes de rires. Les gens intelligents pouvaient toujours se moquer de tant de simplicité, mais, se demandait-elle, quelles solutions avaient-ils à proposer ?

Pourtant, il fallait prendre garde quand on réfléchissait à ce genre de problèmes. Il était facile de rêver, mais la vie quotidienne, avec ses responsabilités et ses difficultés, restait une réalité et, dans le cas de Mma Ramotswe, une affaire urgente, au moins, lui occupait encore l’esprit. C’était son enquête sur les trois décès inexpliqués de l’hôpital de Mochudi.

D’ailleurs, étaient-ils vraiment inexpliqués ? Il semblait à Mma Ramotswe qu’une explication tout à fait crédible avait été avancée dans chacun des cas : en fin de compte, les trois malades étaient morts d’un arrêt du cœur, même si diverses défaillances avaient pu précipiter celui-ci. Ces trois cœurs-là avaient cessé de battre parce que les patients ne pouvaient plus respirer correctement ; c’était du moins ce qu’affirmaient les rapports médicaux qu’on lui avait présentés. Et si l’on savait pourquoi les trois patients avaient éprouvé des difficultés à respirer, le problème s’arrêtait là, non ? Toutefois, le savait-on ? Il était difficile pour Mma Ramotswe d’obtenir la réponse à cette question, car les médecins eux-mêmes, semblait-il, ne parvenaient pas à s’entendre sur ce point. Il était vrai qu’il y avait toujours des débats entre experts quant à l’origine de tel ou tel phénomène. Même entre mécaniciens, il existait des désaccords, comme l’avait souvent montré Mr. J.L.B. Matekoni. Chaque fois qu’il découvrait le travail d’autres mécaniciens qui s’étaient occupés avant lui d’une voiture qu’il avait sous les yeux, le garagiste secouait la tête. Comment diable avait-on pu imaginer qu’il s’agissait d’un problème de transmission, alors qu’il apparaissait si clairement que cela venait de la tige du piston, ou des segments, ou de tout autre dispositif compliqué sommeillant dans les entrailles du véhicule ?

Mma Ramotswe se sentait donc désemparée face aux incertitudes médicales. Ce n’était pas à elle qu’il revenait de décider pourquoi telle personne était décédée, et si on le lui demandait, comme c’était indubitablement le cas dans cette affaire, tout ce qu’elle pouvait faire était d’exclure si possible des facteurs non médicaux, quelque chose de particulier qui aurait conduit trois personnes à mourir le même jour de la semaine, à la même heure et dans le même lit. Ce fut pour cette raison qu’elle décida que la seule action à mener – la dernière qu’elle avait l’intention d’accomplir dans cette enquête si particulière – serait de se rendre à l’hôpital un vendredi vers dix heures, soit une heure avant le moment des décès, pour tenter de remarquer quelque chose. Il paraissait étonnant que les autorités hospitalières, et en particulier Tati Monyena, n’aient pas eu cette idée, mais Mma Ramotswe avait plus d’une fois constaté que les personnes placées au cœur d’un problème ne voyaient pas des choses qui sautaient aux yeux d’un observateur extérieur. Il lui arrivait souvent de remarquer des détails qui échappaient à autrui, et cela l’étonnait toujours. C’est pour cette raison que j’ai trouvé ma vocation, se disait-elle. Je suis appelée à aider les autres parce que j’ai la chance d’être apte à remarquer les choses. Bien sûr, elle savait d’où lui venait ce don particulier : il puisait ses racines dans ses jeunes années passées sous la tutelle de sa cousine, qui lui avait appris à ouvrir les yeux, à discerner les petits événements qui survenaient pendant que l’on faisait quelque chose d’aussi anodin que, par exemple, se promener dans le bush. En bordure des sentiers apparaissaient les traces des animaux qui étaient passés par là ; ici, l’on devinait les empreintes minuscules d’un céphalophe, mâle coquet aux délicats sabots miniatures ; là, les signes du passage d’un bousier poussant péniblement un trophée bien plus gros que lui et qui avait laissé son empreinte dans le sable. Et regarde, quelqu’un est venu manger ici et a abandonné son épi de maïs rongé sur le sol, il n’y a pas très longtemps de cela, parce que les fourmis ne s’en sont pas encore emparées. La cousine avait l’œil pour ces détails et elle avait enraciné cette habitude chez Mma Ramotswe. À l’âge de dix ans, celle-ci connaissait par cœur toutes les plaques minéralogiques des voitures de Mochudi et, à tout moment de la journée, elle pouvait dire qui était parti vers Gaborone.

— Tu as les mêmes yeux que moi, disait la cousine, et c’est très bien.

Tati Monyena réagit avec enthousiasme à la suggestion de Mma Ramotswe de venir dans la salle des malades ce vendredi-là.

— Bien sûr, répondit-il. Bien sûr, c’est une très bonne idée, Mma. Je vous fournirai une blouse blanche, si j’arrive à en trouver une qui…

Il s’interrompit, mais Mma Ramotswe n’eut aucune peine à deviner ce qu’il s’apprêtait à dire : si j’arrive à en trouver une qui soit assez grande. Cela ne la gênait pas. C’était une bonne chose, à son sens, d’avoir sa corpulence particulière, même si les fabricants de blouses d’hôpital ne pensaient pas à prévoir un stock adéquat pour répondre aux besoins des constitutions traditionnelles.

— Ce sera parfait, s’empressa-t-elle de répondre. Je ne dérangerai pas. Je me contenterai de regarder.

— Je vais prévenir le service, déclara-t-il. Vous avez mon aval. Vous avez toute latitude pour agir.

Il fut là pour la recevoir à son arrivée à l’hôpital. Il l’avait guettée de sa fenêtre, devina-t-elle, ce qui dénotait une certaine anxiété de sa part. C’était intéressant, mais peu significatif. Toute cette affaire n’était pas pour plaire à un administrateur d’hôpital : elle avait réclamé une enquête peu agréable et mis les gens mal à l’aise. En outre, il y avait bien plus important à faire dans le service. Sans compter, bien sûr, le facteur personnel qui entrait en jeu ici, comme c’était souvent le cas. Renseignements pris, Mma Ramotswe avait en effet découvert que la prochaine promotion de Tati Monyena serait au poste d’administrateur en chef, actuellement occupé par une femme. Cette dernière, qui ne manquait pas d’ambition elle non plus, visait une place au ministère de la Santé, à Gaborone même, et beaucoup la considéraient comme la candidate idéale. Cet emploi se trouvait, pour le moment, entre les mains d’un fidèle fonctionnaire, à dix-huit mois de la retraite et du retour dans la confortable maison de brique qu’il s’était fait construire à Otse. La dernière chose que souhaitait Tati Monyena était de voir ces changements tant attendus compromis par un contretemps administratif, scandale ou autre. Voilà pourquoi, bien sûr, le pauvre homme guettait à sa fenêtre l’arrivée de celle qui devait faire la lumière sur ce délicat épisode et dont la parole conclurait l’affaire. Rien de fâcheux, stipulerait-elle dans son rapport. Fin.

Il accueillit Mma Ramotswe à l’extérieur et la conduisit dans son bureau, où une blouse blanche reposait sur le dossier d’une chaise.

— C’est pour moi ?

— Oui, Mma Ramotswe, répondit-il. Elle risque d’être… elle risque d’être un peu étriquée, je crois. Mais elle vous permettra de passer inaperçue. Il est stupéfiant de constater à quel point il est facile de circuler dans un hôpital quand on porte une blouse blanche. Personne ne vous demande rien. Et vous pouvez faire tout ce que vous voulez.

Il accompagna ces paroles d’un sourire et lui tendit la blouse. Tandis qu’elle la revêtait, les mots qu’il venait de prononcer résonnèrent à ses oreilles. Personne ne vous demande rien. Et vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Si, pour une raison ou pour une autre, l’hôpital abritait un individu mal intentionné, celui-ci était libre d’agir à sa guise sans être gêné dans ses mouvements. Cette pensée avait quelque chose d’alarmant. Il faudrait certes avoir l’esprit particulièrement mauvais, songea-t-elle, pour s’introduire dans un hôpital et s’en prendre aux patients. Toutefois, cela pouvait arriver : les choses les plus inimaginables se produisaient sur cette terre. Par chance, elle n’avait jamais eu affaire à de tels individus, mais cette innocence finirait tôt ou tard par voler en éclats, étant donné le métier qu’elle exerçait. Quoique je ne sois pas ce genre de détective-là, se rassura-t-elle. Pas ce genre-là…

Vêtue de la blouse blanche un peu serrée aux emmanchures, elle se remémora soudain une autre occasion, au début de sa carrière, où elle avait joué un rôle d’infirmière. C’était en vue de démasquer le faux père de Happy Bapetsi. Le stratagème avait fonctionné et le vorace imposteur qui s’était présenté comme le père de Happy était reparti pour Lobatse, d’où il venait, la dénonciation de Mma Ramotswe sifflant à ses oreilles2. L’enquête d’alors, d’une grande simplicité, n’avait nécessité que la sagesse de Salomon et Mma Ramotswe avait toujours eu une idée très claire de ce qu’elle avait à dire, du message qu’il lui fallait faire passer. Les circonstances présentes se révélaient, bien sûr, fort différentes. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle allait dire ou faire, ni même de ce qu’elle cherchait. Elle espérait découvrir quelque chose d’insolite, un événement qui se serait produit à la même heure trois vendredis différents, mais elle ne parvenait pas à se figurer de quoi il pouvait s’agir. Lorsqu’elle avait demandé aux infirmières du service s’il s’était passé quelque chose de particulier à cette heure-là de la matinée, ou ces trois vendredis-là, elles n’avaient pas eu l’air de savoir.

— C’est l’heure à laquelle nous prenons le thé, avait hasardé l’une d’elles.

Mma Ramotswe s’était raccrochée à cette information. N’y avait-il personne pour veiller sur les patients pendant que les infirmières bavardaient autour de leur tasse de thé ? On avait anticipé la question : « Nous nous relayons pour prendre le thé, avait affirmé une autre infirmière. Toujours. Toujours. Si bien qu’il y a toujours quelqu’un de surveillance. Toujours. C’est la règle. »

Tati Monyena l’accompagna jusqu’à la salle et la présenta de nouveau aux infirmières qu’elle connaissait déjà. L’une d’elles sourit en la voyant en blouse blanche. Une autre parut étonnée, puis se détourna en fronçant les sourcils. Elles étaient très occupées de toute façon et n’avaient pas de temps à lui consacrer. Dans le lit proche de la fenêtre, un homme respirait à grand bruit, produisant un son semblable à celui de pas sur le gravier. Une infirmière lui prit la tension et arrangea son oreiller. Sur la tablette, près du lit, Mma Ramotswe aperçut une photographie encadrée, apportée par un proche, sans doute, fragment d’existence, petit objet destiné à accompagner une personne très malade sur son chemin, avec tous ces autres souvenirs qui constituent la vie d’un homme.

Au tout début, Mma Ramotswe eut la désagréable impression d’être une intruse. C’était presque une sensation d’indécence, celle de voir des choses que l’on ne devrait pas voir, ou d’observer quelqu’un dans un moment de profonde intimité. Toutefois, sa gêne s’estompa peu à peu, tandis que, debout près de la fenêtre, elle suivait les allées et venues des infirmières. Celles-ci se révélaient très pragmatiques dans leurs gestes : les remèdes étaient administrés, les températures prises, les données inscrites sur des graphiques. C’était comme dans un bureau, songea-t-elle, où toute une série de petites tâches était méthodiquement accomplie. Cette infirmière, là-bas, avec les lunettes, estima-t-elle, pourrait être Mma Makutsi. Et ce jeune homme qui poussait le chariot de médicaments et glissait un commentaire à l’une des infirmières pourrait être Charlie. Quant au chariot lui-même, avec ses roues bien huilées qui ne produisaient aucun bruit, c’était la Mercedes-Benz.

Au bout de trois quarts d’heure, la fatigue commença à l’envahir et elle alla chercher une chaise. Elle la plaça à l’endroit où elle se tenait depuis le début, près d’un lit où dormait un homme. Plusieurs tubes à perfusion étaient insérés dans ses bras et des fils électriques disparaissaient sous les manches de son pyjama. Il respirait paisiblement, le visage serein, et, s’il avait souffert auparavant, toute douleur semblait l’avoir déserté. En le regardant, elle pensa à son père, Obed Ramotswe, à la façon dont celui-ci avait terminé ses jours dans un lit similaire et à cette sensation qu’elle avait eue alors qu’au même instant le Botswana tout entier s’éteignait avec lui. Mais ce n’était pas le cas. Ce beau pays, avec son bon peuple, était toujours là. Il était là, sur le visage de ce vieil homme dont la tête reposait sur l’oreiller, avec le soleil, ce chaud, ce réconfortant soleil d’Afrique qui se glissait par la fenêtre et caressait ses draps, pour l’accompagner dans les derniers jours qu’il lui restait à vivre.

Elle changea de position sur sa chaise et consulta sa montre. Presque onze heures. Les infirmières, ou du moins certaines d’entre elles, allaient prendre leur thé… mais peut-être pas aujourd’hui, car il semblait y avoir vraiment beaucoup de travail. Mma Ramotswe ferma les yeux ; un agréable engourdissement commençait à la gagner et le soleil, sur son visage, était si bon… Onze heures.

La porte à double battant, à l’extrémité de la salle, était ouverte et une femme en blouse vert clair, uniforme du personnel de maintenance de l’hôpital, se penchait pour positionner le cale-porte. Près d’elle se trouvait une cireuse, appareil imposant et disgracieux semblable à un aspirateur géant. Alors qu’elle poussait sa machine dans la salle, elle aperçut Mma Ramotswe. Puis elle déclencha la mise en marche et un gémissement puissant s’éleva, tandis que les brosses circulaires commençaient à frotter le sol de ciment peint. Simultanément se dégagea l’odeur de la cire que prodiguait un réservoir fixé à la poignée. Cet hôpital est bien tenu, songea Mma Ramotswe. Et un hôpital bien tenu devait aussi lutter contre la saleté des sols. N’était-ce pas là que se terraient des ennemis invisibles ? Des années de germes qui n’attendaient qu’une occasion…

Elle regarda la nouvelle venue avec un certain attendrissement. C’était une femme de ménage de constitution traditionnelle qui faisait un travail important, mais mal payé. Sans aucun doute, une nuée d’enfants dépendaient de cet emploi, de l’argent qu’il rapportait, pour leur nourriture, leurs vêtements d’école, leur foi en l’avenir. Et cette femme solide et sérieuse faisait donc son travail, tout comme tant d’autres, à travers le Botswana, accomplissaient en cet instant précis une tâche qu’on leur avait confiée. La cireuse vrombissait en progressant dans la salle, suivie du long câble électrique qui traînait derrière elle et se prolongeait jusqu’au couloir.

C’était Mma Ramotswe et elle remarquait les choses. Elle remarqua donc la longueur du câble et les multiples boucles qu’il formait, et elle se demanda s’il n’y avait pas, à l’intérieur de la salle, une prise où le brancher. Le travail en serait facilité et le long fil électrique ne présenterait pas un risque, comme c’était le cas à présent, pour les personnes qui se déplaçaient à travers la salle ou dans le couloir.

Elle regarda autour d’elle. Les prises de courant ne manquaient pas, puisqu’il y en avait à la tête de chaque lit. Et, dans chacune d’elles, étaient branchées des lampes, des pompes à injection, des machines qui aidaient les patients à respirer…

Mma Ramotswe se leva. La femme de ménage était presque arrivée à sa hauteur et toutes deux avaient échangé un regard amical, accompagné d’un sourire. Mma Ramotswe s’approcha de la femme, qui leva les yeux de son travail et haussa les sourcils en une expression étonnée, avant de se pencher pour éteindre la cireuse.

— Dumela, Mma.

Les salutations échangées, Mma Ramotswe s’approcha encore de la femme et lui glissa à l’oreille :

— Il faut que je vous parle, Mma. Pourrions-nous sortir pour discuter, s’il vous plaît ? Je ne vous retiendrai pas longtemps.

— Comment ça ? Maintenant ? Tout de suite ? Mais je travaille, Mma…

Elle avait une voix grave et un peu rauque.

— Mr. Monyena… expliqua Mma Ramotswe en désignant la direction du bureau de ce dernier. Je fais quelque chose pour lui et il m’a autorisée à parler à tous les membres du personnel pendant leurs heures de travail. Vous n’avez pas à vous inquiéter.

La femme hocha la tête. La mention de Tati Monyena l’avait rassurée. Elle poussa la cireuse dans un coin et suivit Mma Ramotswe. Une fois dehors, toutes deux se dirigèrent vers un banc, à l’ombre d’un arbre. Une chèvre qui s’était aventurée dans l’enceinte de l’hôpital mordillait un carré d’herbe. Elle les considéra un moment, puis se remit à brouter consciencieusement. Il recommençait à faire chaud.

— C’est la fin de l’hiver, déclara la femme de ménage.

Elles s’assirent.

— Oui, l’hiver est terminé maintenant, Mma, approuva Mma Ramotswe, avant de poursuivre : J’ai remarqué que vous aviez un très long câble pour votre cireuse, Mma. Il traverse toute la salle et continue dans le couloir. Ne serait-il pas plus simple de brancher la machine sur l’une des prises qui sont dans la salle ?

La femme de ménage ramassa une branche légère tombée au sol et entreprit de la tordre. Elle n’était pas nerveuse pour autant : cela se serait vu, et ce n’était pas le cas.

— Oh, oui ! répondit-elle. C’est ce que je faisais avant. Mais on m’a demandé d’arrêter. J’ai reçu des instructions très strictes. Je n’ai pas le droit de me servir des prises des salles.

Mma Ramotswe se sentit chanceler. Il lui semblait être sur le point de s’évanouir. Elle prit une longue inspiration et le malaise s’estompa. Oui. Oui. Oui.

— Qui vous a demandé cela, Mma ? interrogea-t-elle.

La question était simple, et néanmoins, elle avait eu du mal à l’articuler.

— Mr. Monyena en personne, répondit la femme. C’est lui qui me l’a demandé. Il m’a fait venir dans son bureau et il m’a parlé longtemps. Il m’a dit…

— Oui ? Il vous a dit ?

— Il m’a dit de ne pas en parler. Je suis désolée, j’avais oublié. Je lui avais pourtant promis de ne rien dire à personne. Je n’aurais pas dû vous raconter ça, Mma, mais…

— Mais il m’a donné toute autorité, coupa Mma Ramotswe.

— Il est très gentil, Tati Monyena, affirma la femme de ménage.

Elle parut hésiter, puis ajouta :

— C’est mon cousin, vous savez.

Ce qui fait de vous ma cousine, pensa Mma Ramotswe.

 

Elle retourna dans le bureau de Tati Monyena, libérée de sa blouse, qu’elle portait pliée sur son bras droit. Il était là, sa porte grande ouverte, et il l’accueillit avec chaleur.

— C’est l’heure du déjeuner, lança-t-il d’un ton léger en se frottant les mains. Vous tombez à pic, Mma Ramotswe ! Nous allons pouvoir manger à la cantine. Ils font une très bonne cuisine, vous savez. Et en plus, ce n’est pas cher.

— J’ai besoin de vous parler, Rra, objecta-t-elle en posant la blouse sur le dossier d’une chaise.

Il se tapota le ventre.

— Ne pouvons-nous pas discuter autour du repas, Mma ?

— En privé ?

Il parut hésiter.

— Oui, si vous y tenez. Il y a une petite table, au fond de la salle. Nous nous installerons là et personne ne nous dérangera.

Ils marchèrent jusqu’à la cantine. Tati Monyena s’efforçait d’alimenter la conversation, mais Mma Ramotswe était trop absorbée dans ses pensées pour y participer vraiment. Elle tentait de trouver du sens à quelque chose, et ce sens n’était pas apparent. Il sait, pensait-elle. Il sait. Mais dans ce cas, pourquoi m’avoir sollicitée ? Un dédouanement venu d’une personne extérieure, voilà ce dont il avait besoin.

Ils allèrent se servir au comptoir des plats chauds, puis se dirigèrent vers une table rouge, tout au fond de la cantine. Sentant sans doute qu’une révélation importante se préparait, Tati Monyena semblait crispé à présent. Mma Ramotswe remarqua que ses mains tremblaient quand il posa son plateau sur la table. Il sent que je sais quelque chose, se dit-elle. Maintenant, il a peur. Il craint de devoir dire adieu à sa promotion. C’était la partie de son travail qu’elle aimait le moins : la pénible annonce de la vérité, la révélation.

Elle baissa les yeux sur son assiette : celle-ci contenait un morceau de bœuf, de la purée et des petits pois. C’était un bon repas.

— Cela vous ennuie si je dis le bénédicité pour nous ? lança-t-elle tout à coup, sur une impulsion.

Il lui donna son assentiment d’une voix tendue.

— Non, au contraire.

Mma Ramotswe baissa la tête et l’odeur du bœuf lui monta aux narines, ainsi que celle de la purée, un peu crayeuse, terreuse.

— Nous sommes reconnaissants pour cette nourriture, commença-t-elle. Et nous sommes également reconnaissants pour le travail accompli dans cet hôpital, qui est un bon travail. Et s’il y a des choses qui ne vont pas bien ici, nous n’oublions pas que la miséricorde existe toujours. Et comme cette miséricorde touche chacun d’entre nous, nous devons nous aussi en témoigner à nos frères et à nos sœurs.

Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle avait prononcé ces paroles, mais elle les avait prononcées. Lorsqu’elle se tut, Tati Monyena garda lui aussi le silence, de sorte qu’elle entendit le son de sa respiration, de l’autre côté de la table.

— Voilà, dit-elle en relevant la tête.

Quand elle aperçut ses yeux, elle sut qu’il était inutile de lui révéler qu’elle avait découvert la vérité.

— Je vous ai vue parler à la femme de ménage, avoua-t-il. De mon bureau. Je vous ai vues toutes les deux.

Mma Ramotswe ne détourna pas le regard.

— Puisque vous saviez, Rra, depuis le début, pourquoi…

Il leva sa fourchette, puis la reposa. C’était comme s’il venait de perdre une bataille et il n’avait plus envie de manger.

— Je l’ai découvert par hasard, tout à fait par hasard. J’ai demandé qui était présent dans la salle juste avant que nos trois patients s’en aillent, et l’une des infirmières a évoqué la femme de ménage, en disant qu’elle était partie juste avant que cela se produise. Elle cire toujours le sol à la même heure le vendredi matin. Je suis donc allé la voir et je lui ai demandé de me raconter exactement ce qu’elle avait fait dans la salle.

Mma Ramotswe l’encouragea à poursuivre. Elle souhaitait entendre sa version des faits et constatait avec soulagement que celle-ci correspondait à celle de la femme de ménage. Cela signifiait qu’il ne mentait plus.

— Elle m’a raconté, reprit Tati Monyena. Elle m’a raconté qu’elle avait branché la cireuse à côté de la porte. En haut du lit qui se trouve près de la fenêtre. Je lui ai demandé comment elle avait fait et elle m’a expliqué qu’elle avait simplement débranché une prise qui s’y trouvait déjà. Juste quelques minutes, m’a-t-elle précisé. Pas plus de quelques minutes.

Mma Ramotswe baissa les yeux sur sa purée. Celle-ci refroidissait et deviendrait bientôt dure, mais ce n’était pas le moment de se préoccuper de ce genre de détails.

— Elle a donc débranché le respirateur, dit-elle. Juste assez longtemps pour faire mourir le patient. Ensuite, elle l’a rebranché. Mais le mal était fait.

— Oui, acquiesça Tati Monyena en secouant la tête d’un air désolé. Ce n’était pas une machine ultramoderne. Elle possédait une alarme, qui a sans doute sonné, mais avec le bruit que faisait la vieille cireuse, personne ne pouvait l’entendre. Ensuite, quand les infirmières ont vérifié, elles ont vu que la machine fonctionnait, mais que le patient était parti. Il était trop tard.

Mma Ramotswe réfléchit.

— La femme de ménage sait-elle ce qui s’est passé ? interrogea-t-elle enfin.

— Elle sait qu’il y a eu des incidents dans la salle, répondit Tati Monyena. Mais bien sûr, elle ne se doute pas qu’elle y est pour quelque chose. Elle…

Il n’alla pas plus loin, se contentant de considérer Mma Ramotswe avec une expression qui ne pouvait signifier qu’une chose : Je vous en prie, soyez compréhensive…

Elle saisit sa fourchette et la plongea dans les pommes de terre. Une petite pellicule s’était formée à la surface, semblable à une peau blanche et poudreuse.

— Vous ne vouliez pas qu’elle sache qu’elle avait tué des gens, Rra ? C’est ça ?

Il y eut un accent d’urgence dans sa réponse. D’urgence, et d’espoir à l’idée que son interlocutrice pouvait comprendre.

— Oui, acquiesça-t-il. C’est ça, Mma. C’est ça. Cette femme est très méritante. Elle a des enfants en bas âge et pas de mari. Son mari est mort. Vous devinez comment. Il a eu cette maladie très longtemps, Mma, très longtemps. Elle-même est en… en traitement. C’est l’une de nos meilleures employées, vous pouvez demander à n’importe qui, à n’importe qui. Tout le monde vous dira la même chose.

— Ce n’est pas seulement parce que c’est votre cousine ?

Cette question le prit au dépourvu et le laissa désemparé.

— C’est vrai, répondit-il. Mais ce que j’ai dit à son sujet est vrai aussi. Je ne voulais pas qu’elle souffre. Je sais ce qu’elle aurait ressenti si elle avait découvert qu’elle avait provoqué des morts. Quelle serait votre réaction à vous, Mma, si vous appreniez que vous étiez responsable de ça ? De plus, elle perdrait son emploi. Là, ce ne serait pas à moi de décider, mais à quelqu’un de là-bas…

Il esquissa un geste en direction de la fenêtre et de Gaborone.

— Quelqu’un, dans un grand bureau, dirait qu’elle a été à l’origine de trois décès et qu’il faut la renvoyer. Cette personne prononcerait cette sentence sans états d’âme. Ce n’est pas moi que l’on blâmerait, ni la direction du personnel médical, ni nul autre. On blâmerait celle qui se trouve tout en bas de l’échelle, cette femme-là. Pour les gens de Gaborone, renvoyer la femme de ménage suffirait à régler le problème.

Mma Ramotswe prit une bouchée de purée. Celle-ci lui parut légèrement amère, comme l’était la vérité, parfois. Même si elle réfléchissait au problème, y réfléchissait encore et encore et l’envisageait sous tous les angles, elle ressentirait toujours la même amertume, se retrouverait devant les mêmes questions. Trois hommes étaient morts, des personnes âgées, avait-elle appris, et aucun d’entre eux n’avait charge de famille. Où qu’ils fussent désormais, l’on ne pouvait plus rien pour eux. Et s’ils ressemblaient aux vieillards de Mochudi, à tous ces gens qu’elle connaissait, des gens de la génération d’Obed Ramotswe, ils n’étaient pas hommes à souhaiter causer des problèmes aux vivants. Ils ne voudraient pas voir cette femme renvoyée de son travail. Ils ne voudraient pas ajouter à ses difficultés : cette brave femme travaillait dur, avec, en plus, cette menace qui planait au-dessus de sa tête, cette sentence en suspens…

— Vous avez pris la bonne décision, Rra, affirma-t-elle à Tati Monyena. À présent, mangeons et discutons d’autre chose. De la famille, par exemple. Il y a toujours des cousins pour faire parler d’eux, non ?

Il comprit, à ces mots, ce qu’avait signifié l’action de grâces qu’elle avait prononcée et il eut envie de lui dire quelque chose, de la remercier pour sa commisération. Toutefois, aucun son ne parvint à franchir ses lèvres et ce fut à travers des larmes qu’il exprima son soulagement. Des larmes qu’il essuya, gêné, avec le mouchoir qu’elle lui tendit sans un mot. Il ne servait à rien de demander à quelqu’un de ne pas pleurer, elle l’avait toujours pensé. Dans certaines circonstances, il convenait même de faire l’inverse, de pousser la personne à pleurer, de susciter un apaisement que seules les larmes pouvaient apporter. Mais s’il y avait de la place pour des larmes de soulagement, il y en avait aussi pour des larmes de fierté : fierté pour ces gens qui travaillaient à l’hôpital, qui s’occupaient des autres en risquant une infection ou une maladie consécutive à une coupure accidentelle, à une piqûre d’aiguille. L’on pouvait verser beaucoup de larmes de fierté pour ces gens-là, pour leur bravoure. Et parmi ces personnes dévouées, songea-t-elle, figurait le Dr Cronje.

 

Le lendemain, Mma Ramotswe dicta un rapport destiné aux supérieurs de Tati Monyena. Mma Makutsi le prit en sténo, concluant chaque phrase par une petite fioriture, comme pour exprimer la satisfaction que lui procurait ce dénouement. Mma Ramotswe lui avait expliqué ce qui s’était passé à l’hôpital et l’assistante l’avait écoutée, bouche bée.

— L’explication était si simple ! s’était-elle exclamée. Et personne n’y a pensé avant vous, Mma Ramotswe !

— C’est juste parce que j’ai vu quelque chose, objecta Mma Ramotswe. Je n’ai rien fait d’exceptionnel.

— Vous êtes trop modeste, protesta Mma Makutsi. Vous niez toujours votre mérite. Toujours.

Embarrassée par ces compliments, Mma Ramotswe suggéra de terminer le rapport, qui s’acheva sur la conclusion qu’aucune action supplémentaire n’était nécessaire en ce qui concernait les incidents en question, pour lesquels nul n’était à blâmer.

— Mais est-ce que c’est vrai ? interrogea Mma Makutsi, dubitative.

— Oui, c’est vrai, répondit Mma Ramotswe. On ne peut reprocher quoi que ce soit à cette femme. Au contraire, elle mérite tous les éloges pour le travail qu’elle accomplit. C’est une excellente employée.

Elle posa sur Mma Makutsi un regard qu’elle utilisait rarement, mais qui, sans aucune ambiguïté, devait clore le sujet.

— Bon, fit Mma Makutsi. Je suppose que vous avez raison.

— J’ai raison, confirma Mma Ramotswe.

Le rapport achevé, Mma Makutsi le tapa à la machine – sans la moindre faute de frappe, comme on pouvait l’attendre d’une si brillante diplômée de l’Institut de secrétariat du Botswana. Puis sonna l’heure du thé, comme c’était si souvent le cas.

— Avez-vous parlé à cette femme, Minnie, au sujet du placard à fournitures ? interrogea Mma Ramotswe. Je me demandais comment cela s’était passé. Cela pourrait servir de test pour le conseil de Mma Potokwane, je suppose.

Mma Makutsi se mit à rire.

— Oh, Mma, j’ai complètement oublié de vous raconter ! Elle m’a téléphoné. Elle a suivi mon conseil et a nommé son employé responsable de l’ensemble des fournitures. Le lendemain, tout avait disparu. Toutes les réserves. Et lui avec…

Mma Ramotswe observa le fond de sa tasse. Elle avait très envie de rire, mais s’en défendit. Ce résultat représentait à la fois un succès et un échec. Un succès, parce qu’il démontrait à la cliente, sans l’ombre d’un doute, qui était le voleur ; et un échec, parce qu’il prouvait que la confiance n’était pas toujours payante. Peut-être fallait-il l’accompagner d’une mesure de bon sens et d’une dose de réalisme quant à la nature humaine. Toutefois, cela nécessiterait une réflexion approfondie, et la pause thé n’allait pas se prolonger indéfiniment.

— Eh bien, déclara-t-elle. Au moins, le problème est réglé. Le conseil de Mma Potokwane sonnait bien, pourtant.

Mma Makutsi tomba d’accord sur ce dernier point, puis les deux femmes discutèrent quelques minutes des diverses affaires en cours avant l’arrivée de Mr. J.L.B. Matekoni pour le thé. Il s’essuyait les mains sur un chiffon, un sourire aux lèvres. Il avait bataillé contre une boîte de vitesses récalcitrante, dont il avait fini par venir à bout. Mma Ramotswe regarda, par la fenêtre, la parcelle de terre que l’on apercevait de son bureau, avec l’acacia dont les branches se détachaient comme autant de doigts dans le ciel vide. Une petite tranche de ce pays qu’elle aimait tant, le Botswana, sa terre.

Mma Ramotswe sourit à Mr. J.L.B. Matekoni. C’était un homme de valeur, un homme bon, et c’était son mari.

— Le moteur sur lequel je viens de travailler va désormais tourner tout en douceur, assura-t-il en se versant du thé.

— Comme la vie, commenta-t-elle.