CHAPITRE VI
Allez bien ; demeurez bien
Mr. J.L.B. Matekoni avait déjà connu des crises. En général, elles concernaient des problèmes mécaniques : des clients affolés, désespérés parce que la voiture dont ils avaient besoin pour telle ou telle occasion importante n’était pas prête, des pièces qui n’arrivaient pas, d’autres qui finissaient par arriver, mais n’étaient pas les bonnes… Il existait mille et un motifs susceptibles de provoquer des crises au garage. Toutefois, Mr. J.L.B. Matekoni s’était rendu compte que, dans tous les cas, la réaction à adopter était la même : s’asseoir et étudier la situation. Non seulement cela aidait à découvrir de possibles solutions au problème, mais cela donnait aussi l’occasion de se rappeler que les choses ne se présentaient pas sous un jour aussi mauvais qu’il y paraissait. Ce n’était qu’une question de perspective. S’arrêter quelques minutes et regarder le ciel – non pas un point particulier de celui-ci, mais le ciel en général –, regarder le ciel vaste, éblouissant et vide du Botswana remettait les choses à leur juste place. Bien sûr, il n’était pas possible de déterminer ce qu’il y avait dans ce ciel, du moins durant la journée, mais la nuit, il se révélait à nous comme un océan infini d’étoiles : devant cette immensité, nos problèmes, même les plus ennuyeux, devenaient peu de chose. Malheureusement, nous n’avons pas l’habitude de le regarder de cette façon-là, pensait Mr. J.L.B. Matekoni, de sorte que nous nous imaginons qu’un blocage dans l’alimentation en carburant est un désastre.
Il n’avait pas souhaité voir Charlie présenter sa démission, mais quand l’apprenti lui avait demandé la possibilité d’utiliser la Mercedes-Benz comme taxi, il avait pris soin de résister à la tentation de lui opposer un refus sans appel. Cela aurait certes résolu le problème à court terme. L’apprenti se serait vu freiné dans son projet immédiat, mais cela n’aurait pas porté atteinte à son espoir de lancer un service de taxi. Aussi Mr. J.L.B. Matekoni avait-il accepté et vu le visage de Charlie s’illuminer. Il éprouvait pourtant quelques réserves quant à la faisabilité du projet : on ne réalisait guère de profits en tant que chauffeur de taxi, à moins de prendre trop cher la course – ce que faisaient certains – ou de rouler trop vite – ce qu’ils faisaient tous. Charlie possédait son permis de conduire, mais Mr. J.L.B. Matekoni avait très peu confiance en ses compétences dans ce domaine. Un jour qu’ils étaient partis ensemble chercher des pièces détachées et qu’il s’était laissé convaincre de donner le volant à Charlie, il l’avait vite contraint à arrêter le camion pour passer lui-même sur le siège conducteur.
— Nous ne sommes pas pressés, lui avait-il fait remarquer. Ces pièces ne vont pas se sauver. Et puis, il n’y a aucune jeune fille à impressionner ici.
L’apprenti s’était assis sur le siège passager sans rien dire, boudeur.
— Je suis désolé de devoir faire ça, avait commenté Mr. J.L.B. Matekoni, mais c’est mon rôle. Je suis là pour te guider. Un maître de stage est fait pour ça.
Cette conversation lui revenait à présent à l’esprit. S’il avait été vraiment consciencieux, il aurait mis Charlie en garde contre la folie de ne pas mener son apprentissage à terme. Il lui aurait énuméré les risques que comportait le démarrage d’une activité indépendante. Il lui aurait exposé les problèmes de trésorerie et la difficulté de trouver des crédits. Ensuite, il lui aurait parlé des mauvais payeurs, auxquels tout chauffeur de taxi avait affaire à un moment ou à un autre, à ces clients qui descendaient de voiture sans payer ou qui, à la fin d’une course, avouaient ne pas avoir assez d’argent et demandaient si cinq pula pouvaient suffire.
Pourtant, il n’avait rien fait de tout cela, songea-t-il. Il n’avait rien dit du tout. Après tout, ce manquement et le départ de Charlie n’étaient pas la fin du monde. Si l’affaire de taxi ne marchait pas, Charlie pourrait toujours revenir, comme il l’avait déjà fait. C’était à l’époque où il était parti avec la femme mariée, pour revenir plus tard, un peu piteux, parce que son aventure, comme on pouvait s’y attendre, était parvenue à son terme. Cela montrait bien comment fonctionnaient les jeunes gens, pensa Mr. J.L.B. Matekoni. Ils se remettaient très vite.
Le départ de Mma Makutsi, en revanche, semblait plus grave. La secrétaire avait démissionné peu avant l’heure du thé et, quand Mr. Polopetsi et lui-même avaient pénétré dans le bureau, munis de leur tasse, certains de trouver le thé déjà prêt, ils avaient découvert Mma Ramotswe assise à son bureau, le visage entre les mains, et Mma Makutsi occupée à glisser tout le contenu d’un tiroir dans un grand sac en plastique. Mma Makutsi avait levé la tête en les voyant entrer.
— Je n’ai pas préparé le thé, annonça-t-elle. Il va falloir que vous mettiez vous-mêmes la bouilloire en marche.
Mr. Polopetsi jeta un coup d’œil à Mr. J.L.B. Matekoni. Mma Makutsi lui faisait un peu peur et il s’inquiétait de ses changements d’humeur.
— C’est une personne versatile, avait-il expliqué un jour à sa femme. Très intelligente, mais versatile. À un moment, elle est comme ci, et juste après, elle est comme ça. Il faut faire très attention avec elle.
Mr. J.L.B. Matekoni se tourna vers Mma Ramotswe, qui, relevant la tête, se contenta de désigner la bouilloire du menton.
Mma Makutsi continuait à s’activer à vider le tiroir.
— Si je n’ai pas mis la bouilloire en marche, c’est parce que j’ai démissionné.
Mr. Polopetsi sursauta.
— Vous arrêtez de préparer le thé ?
— J’arrête tout, rétorqua Mma Makutsi. J’imagine que vous allez faire davantage de travail d’investigation, Rra, maintenant que je m’en vais. J’espère que Mr. J.L.B. Matekoni pourra alléger un peu votre charge au garage.
L’effet de cette remarque sur Mr. Polopetsi fut immédiat. S’il avait souhaité dissimuler le plaisir que lui procurait l’idée de remplacer Mma Makutsi à son poste, ce désir était annihilé par sa joie immense et évidente d’exercer le métier de détective. Et Mma Makutsi, sensible à sa réaction, décida d’enfoncer le clou.
— D’ailleurs, suggéra-t-elle en refermant violemment le tiroir, pourquoi ne prendriez-vous pas mon bureau tout de suite ? Là, essayez la chaise ! Regardez. Elle est parfaite pour les gens petits comme vous, Rra.
Mr. Polopetsi posa sa tasse sur le bureau de Mma Makutsi et s’avança pour observer le siège.
— Ce sera parfait, en effet, acquiesça-t-il. Je peux la régler. On dirait qu’elle a besoin d’un peu d’huile, mais nous n’en manquons pas au garage, n’est-ce pas, Mr. J.L.B. Matekoni ?
Ces derniers mots étaient censés être drôles, aussi Mr. J.L.B. Matekoni se força-t-il à esquisser un sourire. Puis le garagiste regarda de nouveau Mma Ramotswe, qui couvrait à présent son assistante d’un regard noir. Il sembla à Mr. J.L.B. Matekoni qu’agir avec tact consistait à quitter le bureau, aussi lança-t-il à Mr. Polopetsi :
— Je pense qu’il vaut mieux revenir prendre le thé plus tard, Rra. Ces dames sont occupées.
— Mais Mma Makutsi… commença Mr. Polopetsi.
Un regard de Mr. J.L.B. Matekoni le réduisit au silence. Déjà, ce dernier se dirigeait vers la porte. Reprenant sa tasse, Mr. Polopetsi lui emboîta le pas et tous deux regagnèrent le garage.
Mma Ramotswe attendit que la porte de l’agence se referme.
— Je suis désolée, déclara-t-elle alors. Je suis désolée si je vous ai offensée, Mma Makutsi. Vous savez que j’ai beaucoup de respect pour vous. Vous le savez, n’est-ce pas ? Jamais je ne vous ferais de la peine délibérément. Je suis sincère.
Mma Makutsi saisit son sac en plastique, se redressa et hésita quelques instants avant de parler. On eût dit qu’elle cherchait les mots justes.
— Je le sais, Mma, dit-elle avec lenteur. Je le sais très bien. Et c’est moi qui vous ai fait de la peine. Mais j’ai pris ma décision. J’ai décidé que j’en avais assez d’être le numéro deux. J’ai toujours été le numéro deux, pendant toute ma vie. J’ai toujours été l’assistante. Désormais, je veux être mon propre patron… Ce n’est pas que vous soyez un mauvais employeur, ajouta-t-elle après un temps d’arrêt. Vous êtes un excellent employeur. Vous êtes très gentille. Vous ne me dites pas sans cesse ce que je dois faire. Mais je veux pouvoir parler comme j’en ai envie. Je n’ai jamais pu le faire, jamais. Toute ma vie, depuis l’époque de Bobonong jusqu’à maintenant, j’ai été celle qui devait surveiller ses paroles et faire attention. J’en ai assez. Pouvez-vous le comprendre, Mma ?
Mma Ramotswe acquiesça.
— Je le vois bien. Vous êtes une femme très intelligente. Il y a d’ailleurs un document qui le prouve.
Du doigt, elle désigna le diplôme encadré, au-dessus du bureau de Mma Makutsi, avec les mots quatre-vingt-dix-sept sur cent clairement discernables, même de loin.
— N’oubliez pas de le prendre, Mma, ajouta-t-elle.
Mma Makutsi leva les yeux vers le cadre.
— Vous n’auriez eu aucune difficulté à obtenir le même, Mma, affirma-t-elle.
— Peut-être, mais toujours est-il que je ne l’ai pas eu. Vous, si.
Le silence plana un long moment.
— Vous voulez que je reste ? interrogea Mma Makutsi d’une voix où perçait l’incertitude.
Mma Ramotswe ouvrit les mains en un geste fataliste.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée pour vous, Mma, répondit-elle. Vous avez besoin de changement. Je serais ravie que vous restiez, mais je pense que vous avez pris votre décision, n’est-ce pas, et que vous avez besoin de changement.
— Peut-être…
— Mais vous reviendrez me voir, n’est-ce pas ?
— Bien sûr ! s’exclama Mma Makutsi. Et vous, vous viendrez à mon mariage, hein ? Avec Mr. J.L.B. Matekoni ? Je vous réserverai une place au premier rang, Mma Ramotswe. À côté des tantes.
Il n’y avait plus rien d’autre à accomplir que de décrocher le diplôme encadré. Une fois cela fait, il resta un carré blanc à la place qu’il avait occupée, et les deux femmes le remarquèrent. Mma Makutsi était depuis si longtemps à l’agence ! Elle avait été là dès le départ, en fait, dès l’humble époque du premier bureau, quand les poules entraient sans y avoir été invitées et picoraient le sol autour des meubles.
Elle prit congé poliment, avec les formules de rigueur, conformes aux coutumes traditionnelles du Botswana. Tsamayo sentlê, allez bien. Ce à quoi il convenait de répondre : Sala sentlê, demeurez bien. Ce n’étaient que des mots, bien sûr, mais, prononcés avec conviction comme en cet instant, ils acquéraient une force particulière. Mma Ramotswe s’était aperçue que Mma Makutsi regrettait sa décision et qu’elle n’avait plus envie de partir. Il eût été facile pour elle de mettre un terme à la scène : il lui eût suffi de suggérer que, pendant que Mma Makutsi raccrocherait le diplôme à sa place, elle-même, Mma Ramotswe, commencerait à préparer le thé. Mais, étrangement, il semblait qu’il était trop tard pour cela. À certains moments de la vie, l’on comprenait – et c’était à l’évidence le cas de Mma Makutsi – qu’il importait de passer à une autre étape. Lorsque cela se produisait, il ne fallait pas que l’on nous retienne. Aussi laissa-t-elle Mma Makutsi s’en aller, sans rien faire pour l’arrêter, et attendit-elle dix bonnes minutes avant de s’autoriser à pleurer. Elle pleura la perte d’une amie et collègue, mais aussi toutes les autres pertes subies au cours de son existence et dont, contre toute attente, elle se souvenait à présent, car cela affluait à sa mémoire : son père, ce grand homme, Obed Ramotswe, aujourd’hui disparu ; l’enfant qu’elle n’avait connu que durant une très brève, une très précieuse période ; Seretse Khama, qui avait été un père pour le pays entier, dont il avait fait l’un des meilleurs lieux de la terre ; et son enfance… Elle désirait soudain que tout cela revienne, comme cela nous arrive parfois, quand nous nous laissons aller à l’irrationnalité et au regret. Nous voudrions que tout revienne.