CHAPITRE III
Je t’ai trouvé
Quand Mma Makutsi arriva chez elle ce soir-là, elle songeait encore au récit de Tati Monyena. En règle générale, elle chassait le travail de son esprit une fois qu’elle quittait l’agence – une nécessité maintes fois soulignée par l’Institut de secrétariat du Botswana : « Lorsque vous rentrez chez vous, ne continuez pas à dactylographier des lettres et des lettres dans votre tête, disait l’instructrice. Il faut laisser les problèmes du bureau là où ils ont leur place : au bureau. »
Elle avait presque toujours respecté cette recommandation, mais cela devenait moins facile s’il se produisait quelque chose d’aussi inhabituel – et d’aussi choquant. Même lorsqu’elle s’efforçait de reléguer au second plan le récit des trois morts étranges de l’hôpital, l’image de Tati Monyena tendant ses trois doigts pour les faire disparaître l’un après l’autre s’imposait à elle. Elle y pensait encore en ouvrant la porte de sa maison et en actionnant le commutateur : allumé, éteint… comme les vies humaines…
Mma Makutsi n’avait pas aimé cette journée. Elle n’avait pas souhaité l’altercation avec Mma Ramotswe – si l’on pouvait parler d’altercation –, qui lui avait laissé une sensation de malaise. C’est la faute de Mma Ramotswe, décida-t-elle. Elle n’avait pas à faire ces remarques sur le shopping pendant les heures de travail. L’on pouvait bien sûr exiger d’un employé subalterne qu’il respecte les horaires de bureau, mais dès lors que la personne occupait un grade plus élevé, comme elle-même, une certaine liberté devait être accordée. C’était normal. Il suffisait de fréquenter les magasins l’après-midi pour y découvrir une multitude de gens, haut placés dans leur hiérarchie, qui prenaient sur leur temps de travail pour faire leurs emplettes. L’on ne pouvait demander à ces personnes-là – et elle s’incluait dans cette catégorie – de se débrouiller pour tout régler le samedi matin, au moment où la ville entière tentait d’en faire autant. Si Mma Ramotswe n’était pas capable de comprendre cela, se dit-elle, il faudrait qu’elle emploie quelqu’un d’autre.
Elle s’immobilisa. Elle se tenait au centre de son salon au moment où cette pensée lui avait effleuré l’esprit et elle s’aperçut que c’était la première fois qu’elle envisageait sérieusement de quitter son travail. Et maintenant qu’elle avait évoqué cette éventualité, ne fût-ce que pour elle-même, elle se sentait coupable. Mma Ramotswe lui avait offert son premier emploi à une époque où elle se voyait écartée de toutes les places qu’elle convoitait, au profit de ces filles incompétentes de l’Institut de secrétariat du Botswana, qui ne pensaient qu’à leur physique et qui avaient décroché à grand-peine un minable 50 sur 100 à l’examen final. Mma Ramotswe avait cru en elle et l’avait embauchée, puis gardée, même quand l’agence ne gagnait pas de quoi lui verser son salaire. Cela faisait partie des nombreux actes de bonté de Mma Ramotswe, et il y en avait eu d’autres. Il y avait eu la promotion. Il y avait eu le soutien apporté à la mort de son frère Richard, quand Mma Ramotswe lui avait accordé trois semaines de congé et avait payé les funérailles. Elle n’avait réclamé aucun remerciement, n’en avait pas accepté, agissant par générosité d’âme, et voilà qu’elle, Mma Makutsi, songeait à s’en aller sous prétexte que sa situation s’était améliorée et qu’elle se trouvait en position de le faire ! Elle sentit la honte enflammer son visage. Elle s’excuserait auprès de Mma Ramotswe dès le lendemain et proposerait d’effectuer gratuitement des heures supplémentaires… ou peut-être pas, tout de même, mais elle ferait un geste.
Mma Makutsi posa son sac sur la table et entreprit de déballer ses provisions. Elle avait fait des courses en revenant du travail et acheté les ingrédients nécessaires au repas de Phuti Radiphuti. Il venait dîner chez elle certains soirs de la semaine – les autres jours, il continuait à se rendre chez son père ou sa tante – et elle prenait plaisir à lui mitonner des plats soignés. Bien sûr, elle savait ce qu’il aimait : la viande, du bon bœuf engraissé à l’herbe sèche et sucrée du Botswana, accompagnée de riz, d’une sauce épaisse et de gros haricots. Si Mma Ramotswe avait l’habitude d’allier le bœuf au potiron bouilli, Mma Makutsi, pour sa part, préférait les haricots, tout comme Phuti Radiphuti. C’était très bien, pensait-elle, qu’ils aient les mêmes goûts, tous les deux, à table comme ailleurs ; c’était de bon augure pour le mariage, quand celui-ci aurait enfin lieu. Un point qu’elle avait d’ailleurs l’intention d’aborder avec Phuti, mais sans paraître ni trop pressée ni trop anxieuse. Elle songeait souvent aux fiançailles interminables de Mma Ramotswe avec Mr. J.L.B. Matekoni, qui n’avaient fini par se marier que grâce à l’intervention d’un personnage non moins considérable que Mma Potokwane. Celle-ci avait manœuvré de façon à placer le fiancé au pied du mur. Mma Makutsi ne voulait pas voir ses propres fiançailles durer aussi longtemps, et elle demanderait à Phuti Radiphuti de fixer avec elle une date pour le mariage. Il lui en avait déjà parlé lui-même sans manifester ces signes de réticence, ou plus précisément d’indécision, qui avaient retenu Mr. J.L.B. Matekoni de se jeter à l’eau.
La journée d’hiver mourut avec la rapidité propre à ces latitudes. Le soleil couvrit de rouge le ciel de l’ouest durant ce qui apparut comme quelques instants à peine, puis ce fut fini. La nuit serait froide, claire et froide, avec les étoiles suspendues au firmament comme des cristaux. Mma Makutsi observa les maisons environnantes. Grâce aux lumières allumées, elle distinguait ses voisins d’en face installés autour du feu, qu’ils alimentaient en permanence à l’intérieur les mois d’hiver, en souvenir peut-être de ces longues gardes d’autrefois, assis près du feu dans les postes de bétail. Mma Makutsi n’avait pas de cheminée chez elle, mais elle en aurait une, se dit-elle, lorsqu’elle s’installerait dans la maison de Phuti, qui en comptait plusieurs. Certaines possédaient même des chambranles, sur lesquels elle pourrait poser les décorations qu’elle conservait jusque-là dans une boîte, derrière son canapé. Il y aurait tant de place dans sa nouvelle vie ! De la place pour toutes les choses qu’elle n’avait pas pu faire parce qu’elle était trop pauvre. Et si elle n’avait plus besoin de travailler – cette pensée resurgit à l’improviste –, elle aurait du temps pour les accomplir. Et elle pourrait aussi rester au lit, si elle le souhaitait, jusqu’à huit heures du matin ! Quel rêve ! Ne plus avoir à courir pour attraper le minibus, ne plus devoir voyager serrée entre deux personnes assises avec elle sur un banc prévu pour deux, alors que si souvent, semblait-il, il s’agissait de dames de constitution traditionnelle, dont chacune aurait pu recouvrir le banc entier à elle seule…
Elle prépara le ragoût pour Phuti Radiphuti et mesura soigneusement la quantité de haricots qui l’accompagnerait. Puis elle mit la table en choisissant les assiettes qu’il affectionnait, celles aux cercles bleus et rouges, ainsi que la tasse qu’elle lui réservait pour le thé, une grande avec un motif bleu, achetée dans une vente de charité de la cathédrale anglicane.
— Cette tasse, avait affirmé Mma Ramotswe, a appartenu au dernier doyen. Un excellent homme. Je l’ai vu boire dedans.
— Eh bien, elle est à moi maintenant ! avait répliqué Mma Makutsi.
Tout comme Mma Ramotswe, Phuti Radiphuti buvait du thé rouge, qu’il estimait meilleur pour la santé. Cependant, il n’en avait jamais réclamé à Mma Makutsi, se contentant de boire celui qu’elle lui servait. Il envisageait de lui avouer tôt ou tard la vérité, mais le moment ne s’était pas présenté, et à chaque tasse de thé ordinaire qu’elle lui tendait, il devenait plus difficile pour lui de demander autre chose. Mma Makutsi avait connu le même dilemme, qu’elle avait résolu le jour où, prenant son courage à deux mains, elle avait indiqué à Mma Ramotswe qu’elle aimerait boire du thé de Ceylan, et qu’elle aurait d’ailleurs préféré cela depuis le début.
Il existait une ou deux autres questions que Phuti Radiphuti eût aimé évoquer avec sa fiancée, mais qu’il n’avait pas encore pu se résoudre à aborder. Il s’agissait de petits détails, bien sûr, mais qui se révélaient importants lorsqu’on s’apprêtait à vivre ensemble. Par exemple, il n’arrivait pas à s’habituer à la couleur des rideaux : il avait horreur du jaune. Pour lui, la meilleure couleur, pour des rideaux, était indiscutablement le bleu ciel, le bleu du drapeau national. Ce n’était pas une question de patriotisme, même s’il existait des gens qui peignaient leur porte d’entrée dans ce bleu pour des raisons de fierté nationale. Et pourquoi pas, dans la mesure où il y avait tant de motifs d’être fiers ? Non, c’était plutôt une question de quiétude. Le bleu était une teinte paisible, pensait Phuti Radiphuti. Le jaune, au contraire, avait quelque chose d’énergique, d’instable. C’était une couleur qui donnait envie de se tenir sur ses gardes, presque aussi agressive que le rouge. Une couleur qui mettait mal à l’aise.
Toutefois, lorsqu’il se présenta chez elle ce soir-là, il n’avait pas l’intention d’évoquer les couleurs de rideaux. Tout à coup, Phuti Radiphuti avait éprouvé une reconnaissance infinie, un soulagement à l’idée que, parmi tous les hommes qu’elle avait dû rencontrer dans sa vie, Mma Makutsi l’avait choisi, lui. Elle l’avait choisi en dépit de son bégaiement et de son inaptitude à la danse. Elle avait su passer outre et travaillé avec succès pour l’aider à surmonter l’un et l’autre de ces handicaps. Voilà pourquoi il se sentait heureux, si heureux, même, que cela en devenait presque douloureux. Car les choses auraient très bien pu se présenter sous un jour totalement différent : Mma Makutsi aurait pu se moquer de lui, ou détourner la tête avec embarras en entendant sa langue peu coopérative emmêler les syllabes liquides du setswana. Elle n’en avait rien fait, parce qu’elle était d’une nature bienveillante, et voilà qu’elle allait devenir sa femme.
— Nous devons fixer un jour pour le mariage, déclara-t-il en prenant place à table. Nous ne pouvons pas rester dans le…
Devant la gravité de ce qu’il avait résolu de dire, la suite resta collée à sa bouche. Elle ne sortirait pas.
— Dans le flou, s’empressa d’achever Mma Makutsi.
— Oui, dit-il. Oui. Nous devons partager… partager notre… notre…
L’espace d’un instant, Mma Makutsi crut que le mot qu’il cherchait était couverture, et elle faillit le prononcer, car il s’agissait d’une métaphore courante en setswana : partager une couverture. Après réflexion toutefois, elle songea que jamais Phuti Radiphuti ne se montrerait aussi direct et elle se retint à temps.
— … notre point de vue là-dessus, acheva Phuti Radiphuti.
— Bien sûr. Nous devons partager notre point de vue là-dessus.
Soulagé d’avoir réussi à lancer le débat, Phuti Radiphuti poursuivit, s’attachant à régler les détails. Les mots lui venaient facilement à présent, sans le moindre vestige de ce bégaiement qui le torturait jadis quand il avait des choses importantes à communiquer.
— Je pense que nous devrions nous marier en janvier, annonça-t-il. En janvier, les gens ne savent jamais quoi faire. Un mariage est un bon moyen de les occuper. Tu sais, les vieilles tantes, et les personnes comme ça…
Mma Makutsi éclata de rire. Il fallait penser à tant de détails – tant de détails excitants –, mais cette référence aux vieilles tantes lui donnait une raison de s’esclaffer. En réalité, derrière cette hilarité, il y avait ce fait grisant, enivrant : il l’avait dit ! Il n’avait certes pas cité de jour précis, mais au moins, il avait évoqué un mois ! Dès lors, leur mariage cessait d’être une sorte de vague possibilité pour l’avenir : il était devenu un moment déterminé, aussi défini, aussi gravé dans la pierre que les dates du calendrier de l’Imprimerie de la Bonne Impression que l’on avait à l’agence – 30 septembre : Indépendance du Botswana ; 1er juillet : Anniversaire de Sir Seretse Khama. Elle se souvenait de ces dates, comme tout le monde, parce qu’il s’agissait de jours fériés. Mma Ramotswe en retenait quelques autres – 21 avril : Anniversaire de la reine Élisabeth II ; 4 juillet : Indépendance des États-Unis d’Amérique. D’autres dates que l’Imprimerie de la Bonne Impression estimait important de mettre en valeur échappaient à l’attention de l’Agence No 1 des Dames Détectives. D’autres fêtes nationales, comme le 1er octobre : fête nationale du Nigeria, signalée sur le calendrier, mais dont Mma Ramotswe ne faisait aucun cas. Lorsque Mma Makutsi avait attiré son attention sur la signification de cette journée, il y avait eu un silence.
— C’est possible, Mma, avait fini par répondre Mma Ramotswe. Et je suis heureuse pour eux. Seulement, nous ne pouvons pas observer les fêtes nationales de tout le monde, n’est-ce pas ? La vie ne serait qu’une célébration permanente.
Les apprentis, qui passaient à proximité, avaient surpris cette conversation. Charlie, le plus âgé, avait alors ouvert la bouche pour lancer : « Et alors, où serait le problème ? », mais il s’était ravisé, préférant hocher la tête avec une conviction exagérée.
Mma Makutsi demeurait immobile, les yeux baissés sur son assiette.
— Oui, dit-elle. Janvier me semble parfait. Ça laisse aux gens six mois pour se préparer. Ça devrait suffire.
Phuti acquiesça. Il avait toujours trouvé bizarre que l’on se donne tant de mal pour organiser les mariages, avec deux fêtes – une pour chaque famille – et une infinité d’allées et venues pour toute personne liée, de près ou de loin, au jeune couple. Six mois semblaient constituer une durée raisonnable, qui n’encouragerait pas cette agitation inutile. Si on laissait toute une année, les gens trouveraient des choses à faire pendant toute une année.
— Tu as un oncle… commença-t-il.
C’était, il le savait, la partie délicate du processus. Il lui faudrait payer pour Mma Makutsi et il y aurait sans doute un oncle qui négocierait son prix. Cet oncle parlerait à son père à lui, ainsi qu’aux frères de son père, et ensemble ils tomberaient d’accord sur un chiffre, exprimé en têtes de bétail.
Il regarda sa fiancée à la dérobée. Une femme de son éducation et de son talent pouvait s’attendre à une dot conséquente – peut-être neuf vaches –, même si ses origines n’en auraient pas justifié plus de sept ou huit. Mais son oncle, s’il existait, n’allait-il pas tenter de grossir le prix lorsqu’il découvrirait le Magasin des Meubles Double Confort, ainsi que tout le bétail que possédaient les Radiphuti ? Phuti Radiphuti savait par expérience que, dans ce genre de situation, les oncles faisaient bien leur travail.
— Oui, répondit Mma Makutsi. J’ai un oncle. C’est l’aîné de mes oncles et je pense qu’il voudra discuter de ces choses-là.
C’était subtilement exprimé et cela permit à Phuti Radiphuti de passer de ce sujet assez malaisé à celui, plus confortable, du repas de noces.
— Je connais un excellent traiteur, dit-il. C’est une femme, elle a un camion réfrigéré et elle est très douée pour ce genre de chose.
— Elle me paraît bien, répondit Mma Makutsi.
— Et pour faire asseoir les invités, je peux me procurer des chaises, poursuivit Phuti Radiphuti.
Bien sûr, pensa Mma Makutsi. On ne pouvait en attendre moins du Magasin des Meubles Double Confort. Il n’existait rien de pire qu’un mariage où l’on manquait de chaises et où les gens se retrouvaient contraints de poser leur assiette en équilibre sur toutes sortes de choses, y compris sur des fourmilières, et salissaient leurs beaux vêtements. Elle se jura que cela n’arriverait pas à son mariage à elle, et cette pensée l’emplit de fierté. Mon mariage. Mes invités. Les chaises. Comme le temps avait passé depuis ces jours de privations où, élève à l’Institut de secrétariat du Botswana, elle devait limiter ses rations de nourriture et se débrouiller avec ce qu’elle avait, quand elle avait quelque chose !… Ce temps-là appartenait au passé.
Et Phuti Radiphuti, de son côté, songeait : Le temps de la solitude est révolu. L’époque où l’on se moquait de moi à cause de ma façon de parler et parce que aucune femme ne me regardait jamais… tout cela est terminé maintenant. Tout cela est terminé.
Il tendit le bras pour venir toucher la main de Mma Makutsi. Celle-ci lui sourit.
— J’ai beaucoup de chance de t’avoir trouvée, lui dit-il.
— Non, c’est moi qui ai de la chance. C’est moi.
Il trouva cela peu probable, mais se sentit profondément ébranlé à l’idée qu’une personne pût estimer avoir de la chance de l’avoir rencontré, lui. Celui que l’on n’a jamais aimé a parfois peine à croire qu’il compte désormais pour quelqu’un. C’est un tel miracle, pense-t-il. Un tel miracle…
Tandis que Mma Makutsi et Phuti Radiphuti se félicitaient ainsi de leur bonne fortune, Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni, qui avaient déjà médité sur leur propre chance en de multiples occasions, étaient engagés dans une conversation d’une nature totalement différente. Ils avaient fini de dîner et expédié les enfants au lit. Tous deux étaient fatigués – lui, parce qu’il avait démonté un moteur entier cet après-midi-là, tâche qui réclamait un effort physique considérable, elle, parce qu’elle s’était réveillée la nuit précédente, ce qui lui avait valu une ou deux heures de sommeil en moins. La pendule de la cuisine, qui avançait de dix minutes, affichait huit heures et demie, soit huit heures vingt après rectification. On ne pouvait décemment se mettre au lit avant huit heures et demie, estimait Mma Ramotswe, aussi s’adossa-t-elle à sa chaise et entreprit-elle d’évoquer les événements de la journée avec son mari. N’étant pas particulièrement passionnée par le démontage du moteur, elle en suivit le récit d’une oreille distraite. Cependant, ce que déclara tout à coup Mr. J.L.B. Matekoni retint toute l’attention de la détective qu’elle était.
— Cette femme à qui j’ai parlé, dit-il. Cette Mma je-ne-sais-plus-quoi. Celle avec le mari…
— Mma Botumile, précisa Mma Ramotswe d’un ton prudent.
— Oui, elle. J’ai pensé que peut-être… comme j’ai été le premier à la voir…
Il laissa la phrase en suspens. Mma Ramotswe ne le quittait pas du regard et cela le déconcertait.
Mma Ramotswe réfléchit avant de prendre la parole. Dans une telle situation, il importait de procéder avec précaution.
— As-tu envie de t’impliquer dans cette enquête ? interrogea-t-elle.
— Je le suis déjà, répondit-il.
Elle hésita.
— Oui, dans un sens…
Mr. J.L.B. Matekoni reprit confiance en lui.
— Être garagiste, c’est bien, déclara-t-il. Mais c’est toujours la même chose. Une voiture arrive, j’écoute ce que son moteur a à dire, je pose mon diagnostic, et puis je la répare. C’est tout ce que je fais.
Il n’y avait rien à redire à cela, songea Mma Ramotswe. Le métier de garagiste était, de son point de vue, une grande vocation, certainement plus utile que beaucoup d’emplois de cols blancs que l’on prétendait prestigieux. Un pays n’avait jamais trop de mécaniciens, alors qu’il pouvait fort bien compter trop de ces fonctionnaires qui envoyaient à Mma Ramotswe des lettres obscures rédigées dans un langage compliqué au sujet de ses impôts ou de divers formulaires qu’ils estimaient nécessaire de lui faire remplir.
Que Mr. J.L.B. Matekoni pût trouver son travail répétitif l’ennuyait. Tout métier était répétitif, si l’on y réfléchissait, et même dans un bureau comme celui de l’Agence No 1 des Dames Détectives, une certaine monotonie caractérisait parfois les enquêtes que Mma Makutsi et elle-même avaient à mener. Untel était-il infidèle ? Tel employé à l’expédition de marchandises rédigeait-il de fausses commandes, pour prétendre ensuite que les factures avaient disparu ? Le curriculum vitae impressionnant de telle personne, accompagné de lettres de recommandation, était-il inventé de toutes pièces ? Les mêmes histoires revenaient régulièrement, même si, dans certains cas, leurs caractéristiques les rendaient amusantes. Comme cette lettre de recommandation, par exemple, qu’on lui avait demandé d’authentifier quelques mois plus tôt, rédigée d’une écriture quasi illisible et dont la dernière phrase disait : Je n’ai jamais entendu cette personne dire des grossièretés, même quand elle est seule. Pouvait-on réellement se figurer qu’une vraie lettre de recommandation comporterait une telle affirmation ? De toute évidence, il existait au moins une personne qui le pensait. Et elle-même, qu’écrirait-elle – dans un style similaire – si elle devait recommander Mma Makutsi ? Elle partage les beignets du bureau avec une totale impartialité. Ce serait une excellente recommandation, songea-t-elle. La façon dont une personne partageait un beignet commun représentait un test d’intégrité très efficace. Quelqu’un de bien le ferait en deux parts égales. Un égoïste ou un sournois diviserait le beignet en deux morceaux, dont l’un plus gros, qu’il se réserverait. Elle avait vu des gens agir ainsi.
Non, tout métier possédait ses aspects répétitifs et la plupart des individus, sans doute, le reconnaissaient. Elle jeta un coup d’œil à Mr. J.L.B. Matekoni. À son âge, elle le savait, de nombreux hommes commençaient à se sentir piégés et à se demander si c’était là tout ce que la vie avait à leur offrir. C’était compréhensible. N’importe qui pouvait éprouver cela, et pas seulement les hommes, quoique ceux-ci le ressentent parfois de manière particulièrement aiguë, parce qu’ils s’affaiblissent et s’aperçoivent soudain qu’ils ont cessé d’être jeunes. Les femmes, elles, s’en sortent mieux, estimait Mma Ramotswe, tant qu’elles ne sont pas d’une nature anxieuse. Mais quand on est de constitution traditionnelle et peu encline à se faire du souci… Quand on boit beaucoup de thé rouge…
— Tu sais, fit-elle remarquer à Mr. J.L.B. Matekoni, tous les métiers comportent des tâches répétitives. Moi aussi, je retrouve souvent les mêmes choses dans mon travail. Je crois qu’on ne peut pas y échapper.
Mr. J.L.B. Matekoni n’était pas homme à argumenter, mais tout à coup le côté têtu que dissimulait son caractère se manifesta.
— Non, protesta-t-il. Je pense que nous pouvons lutter contre ça. Nous pouvons essayer quelque chose de différent.
Mma Ramotswe garda le silence et saisit sa tasse de thé. Celui-ci était froid. Elle releva les yeux vers son mari. Il semblait inconcevable que Mr. J.L.B. Matekoni pût être autre chose que garagiste. C’était un très grand mécanicien, un homme qui comprenait les moteurs, qui connaissait leurs humeurs. Elle tenta de se le représenter dans la tenue d’une profession différente, en costume de banquier, par exemple, ou en blouse blanche de médecin, mais ni l’un ni l’autre de ces accoutrements ne lui parut adéquat. Elle le revit alors dans sa salopette de mécanicien, avec ses vieilles boots de daim couvertes de cambouis, et cela sonna juste : c’était la tenue qui lui convenait.
Mr. J.L.B. Matekoni brisa le silence.
— Je n’envisage pas d’arrêter d’être garagiste, bien sûr, précisa-t-il. Certainement pas. Je sais que je dois le rester pour pouvoir poser du pain sur notre table.
Mma Ramotswe ne put dissimuler son soulagement, de sorte que Mr. J.L.B. Matekoni eut un sourire rassurant.
— C’est juste que j’aimerais travailler un peu comme détective. Pas beaucoup. Juste un peu.
Cela, pensa-t-elle, semblait compréhensible. Elle-même n’éprouvait pas l’envie de réparer des moteurs, mais elle ne voyait aucun mal à ce qu’il connaisse un peu mieux la profession qu’elle exerçait.
— Juste pour voir comment c’est ? Pour te changer les idées ? interrogea-t-elle en souriant.
La plupart des hommes fantasmaient avec le désir de faire quelque chose de vraiment excitant, d’être soldat, par exemple, ou agent secret, ou même don Juan. Ils étaient comme ça. C’était normal.
Mr. J.L.B. Matekoni fronça les sourcils.
— Ne te moque pas de moi, s’il te plaît, Mma Ramotswe.
Elle se pencha en avant pour poser la main sur son avant-bras.
— Je ne me moque pas de toi, Mr. J.L.B. Matekoni. Jamais je ne ferais cela. Bien sûr que tu peux te charger d’une enquête. Si tu prenais l’affaire de Mma Botumile ? Cela te plairait ?
— C’est justement celle-là dont je voulais me charger, répondit-il. Celle-là même.
— Dans ce cas, à toi de jouer…
Tout en parlant, elle ne put s’empêcher de nourrir des doutes, qu’elle se garda d’exprimer. La réputation de Mma Botumile l’ennuyait et elle n’était pas sûre d’avoir envie de fourrer Mr. J.L.B. Matekoni entre les griffes d’une femme comme celle-là. Toutefois, il était trop tard pour revenir en arrière, aussi regarda-t-elle sa montre, avant de se lever. Elle ne devait plus y penser, sinon, elle aurait des difficultés à trouver le sommeil.