CHAPITRE XIV
Une cliente pour Charlie
La licence de taxi sollicitée par Charlie avait été accordée, lui avait-on dit, mais le document lui-même, le papier indispensable, ne serait prêt que deux semaines plus tard. Pour un jeune homme de l’âge – et du caractère – de Charlie, c’était long. Patienter tout ce temps pour une pure formalité administrative était impossible, aussi avait-il résolu de commencer à exercer son activité sans attendre que les fonctionnaires du ministère des Transports publics veuillent bien se décider à saisir leurs tampons pour valider le document. Quels fainéants, ces fonctionnaires ! songeait Charlie. Il y en avait beaucoup trop dans le pays. On ne savait produire rien d’autre que cela : des fonctionnaires ! Il sourit. Il était chef d’entreprise, à présent. Il pouvait penser ainsi.
Nettoyée et longuement briquée, la voiture que lui avait cédée Mr. J.L.B. Matekoni brillait désormais de mille feux. Charlie vivait dans une chambre qu’il sous-louait à son oncle maternel, dans un petit deux-pièces d’une rue bruyante proche de la route de Francistown. La Mercedes-Benz étincelante détonnait parmi les véhicules en mauvais état garés autour de ces modestes maisons, aussi Charlie craignait-il les voleurs. Pour la première nuit que la voiture passa dans son nouveau quartier, il eut donc l’idée d’attacher une ficelle à la calandre du véhicule, ficelle qu’il ferait ensuite passer par la fenêtre de sa chambre et nouerait autour de son gros orteil avant d’aller se coucher.
— Cela te réveillera sûrement si quelqu’un essaie de te voler la voiture, commenta son oncle, qui le regardait, amusé, dérouler la pelote de ficelle.
— C’est bien pour ça que je le fais, mon oncle, répondit Charlie. Si la voiture se met à bouger, je me réveillerai et je pourrai sortir m’occuper des voleurs.
L’oncle dévisagea son neveu.
— Je vois deux problèmes, objecta-t-il. Deux. Le premier, c’est celui-ci : imagine que la ficelle ne casse pas ? Elle est toute neuve et très solide, tu sais. À mon avis, elle supporte sans peine le poids d’un homme. Elle pourra tirer ton orteil à travers la fenêtre, et toi avec, accroché au bout…
Charlie ne répondit pas, se contentant de fixer la pelote de ficelle, dont l’étiquette proclamait : Ultrarésistante.
— Et puis, il y a un autre problème, poursuivit l’oncle. Même si la ficelle te réveille et se casse avant de vous avoir entraînés, ton orteil et toi, que va-t-il se passer ? Comment comptes-tu t’y prendre pour t’occuper de ta voiture qui s’en va ? Tu lui courras après ?
Charlie posa la pelote sur la table.
— Finalement, je ne vais peut-être pas faire ça, murmura-t-il.
— Non, répondit son oncle. Ça vaut sans doute mieux.
La voiture ne fut pas volée cette nuit-là. Dès que Charlie s’éveilla le lendemain, il quitta son matelas posé à même le sol et tira le fin rideau de coton qui masquait la fenêtre. La voiture était là, à l’endroit exact où il l’avait garée. Il poussa un soupir de soulagement.
Ce matin-là, il avait pris rendez-vous chez un peintre spécialisé dans les enseignes, afin de faire inscrire au pochoir le nom de son entreprise sur la portière conducteur. Cela nécessita moins d’une heure de travail, mais consomma près de la moitié de la dernière paie hebdomadaire versée par Mr. J.L.B. Matekoni. Au moins, il n’aurait rien à dépenser pour l’essence dans l’immédiat, puisque Mr. J.L.B. Matekoni lui avait offert un plein en guise de cadeau d’adieu. Ainsi était-il désormais fin prêt, la licence mise à part, bien sûr.
Debout devant la boutique, Charlie admirait la nouvelle légende inscrite sur la portière.
Le peintre, une cigarette au coin des lèvres, contemplait lui aussi son œuvre.
— Pourquoi as-tu appelé ça le Service No 1 des Dames en Taxi ? interrogea-t-il. Tu as l’intention de mettre une femme au volant ?
Charlie l’éclaira sur la nature de son activité, explication qui fut suivie d’un bref silence. Puis le peintre déclara :
— Des bonnes idées dans les affaires, Rra, il y en a des tas. Dans mon métier, j’ai vu démarrer des dizaines d’entreprises. Mais c’est la première fois que j’en vois une qui part sur une idée aussi excellente !
— C’est vrai ? demanda Charlie.
— Si je te le dis ! Ça va être un gros succès, tu peux me croire, Rra. Un gros succès ! Tu vas gagner beaucoup d’argent. Le mois prochain, ou peut-être celui d’après, tu seras déjà riche. Tu verras. Tu n’auras qu’à revenir me voir pour me dire si je me suis trompé.
Charlie s’éloigna avec la prédiction du peintre résonnant encore à ses oreilles. Bien sûr que la perspective de faire fortune le séduisait : en dehors de la brève période au cours de laquelle une femme d’âge mûr, mariée et très riche, s’était entichée de lui, il n’avait connu que la pauvreté, n’avait jamais possédé qu’une seule paire de chaussures et devait faire durer ses chemises en retournant leur col. S’il avait de l’argent, il pourrait s’habiller de façon à plaire aux filles. Non qu’il rencontrât de réelles difficultés dans ce domaine, mais en étant plus élégant, il attirerait des filles plus séduisantes. Et c’était cela qui l’intéressait.
Il avait eu l’intention de rentrer directement chez lui pour économiser l’essence, mais au moment où il tourna au coin de la rue, une femme sortit d’une allée et lui fit signe. D’abord surpris, il se souvint tout à coup : Je suis chauffeur de taxi ! C’est normal qu’on me fasse signe !
Il s’immobilisa au bord de la route, juste devant la femme. Celle-ci monta élégamment à l’arrière. Il la regarda dans le rétroviseur : une dame fortunée, estima-t-il. Bien habillée, chargée d’une fine serviette de cuir.
— C’est pour où ? demanda-t-il.
Il n’avait pas répété, mais la question sonnait bien.
Elle répondit qu’elle souhaitait se rendre à la banque située en haut de la galerie commerciale.
— J’ai rendez-vous, ajouta-t-elle. Et je suis un peu en retard. J’espère que vous pourrez m’y conduire vite.
Il enclencha la première et démarra.
— Je vais faire de mon mieux, Mma.
Dans le rétroviseur, il vit la femme se détendre.
— Une amie devait venir me chercher, expliqua-t-elle tout en regardant par la vitre. Apparemment, elle a oublié. C’est une chance que vous soyez passé par là.
— Oui, Mma. Nous sommes là pour rendre service.
Ces mots semblèrent impressionner la dame.
— Il y a des chauffeurs de taxi très mal élevés, affirma-t-elle. Vous, vous n’en faites pas partie. C’est bien.
Charlie jeta un nouveau coup d’œil dans le rétroviseur et son regard rencontra celui de la passagère. Elle était très jolie ; un peu trop vieille pour moi, pensa-t-il, mais on ne sait jamais. La dernière fois, lorsqu’il avait eu cette liaison avec la femme plus âgée, il avait vécu une période fantastique, jusqu’au jour où le mari… En fait, on ne savait jamais comment ces choses-là allaient se passer. Il regarda encore dans le rétroviseur. Elle portait un collier de pierres vertes et de gros pendants d’oreilles. Charlie aimait ce genre de boucles d’oreilles. C’était un signe qui ne trompait pas : les femmes qui en portaient aimaient prendre du bon temps, il l’avait toujours pensé. Peut-être pourrait-il, au terme du trajet, demander à la cliente si elle voulait qu’il revienne la chercher après son rendez-vous ? Et elle lui répondrait que c’était une excellente idée, parce que, justement, elle n’avait rien de prévu et qu’ils pourraient peut-être aller prendre une bière ensemble dans un café, étant donné qu’il recommençait à faire chaud, non ? et que ce serait bien de dire adieu à ces nuits d’hiver où l’on avait besoin de quelqu’un de gentil et de doux dans son lit pour combattre le froid glacial…
Il ne vit pas les feux de signalisation qui étaient au rouge devant lui. Il ne vit pas non plus le camion qui approchait et qui n’eut pas le temps de freiner. Les yeux fixés sur son rétroviseur, Charlie ne vit rien de ce qui se passait au-dehors. Ni les manœuvres désespérées du conducteur du poids lourd au moment où il comprit que le choc devenait inévitable, ni le froissement de la carrosserie lorsque l’avant du taxi s’encastra dans le camion, ni le pare-brise qui se fragmentait en milliers de petits morceaux semblables à des diamants ou à des gouttelettes de pluie scintillant au soleil. En revanche, il entendit le hurlement de la femme assise à l’arrière, ainsi qu’un lent bruit de goutte-à-goutte venu du moteur de sa voiture. Il entendit aussi le claquement de la portière du camion lorsque le chauffeur, tremblant, descendit de sa cabine relativement intacte. Et il entendit enfin les protestations du métal de sa propre portière quand il s’efforça de sortir à son tour.
Un autre automobiliste s’était arrêté et réconfortait déjà la passagère de Charlie. Debout près du taxi, celle-ci sanglotait, sous le choc. Il n’y avait pas de sang.
— Tout le monde va bien, déclara l’automobiliste. J’ai vu comment cela s’est passé. J’ai tout vu.
— J’arrivais par là, bredouilla le camionneur. Le feu était vert.
— Oui, confirma l’automobiliste. Je l’ai vu. Le feu était vert.
Tous deux considérèrent Charlie.
— Ça va, Rra ? Vous n’êtes pas blessé ?
Charlie ne put répondre. Il secoua la tête. S’il n’avait rien, c’était grâce à la solidité des automobiles allemandes.
— Dieu devait veiller sur vous, déclara un passant qui avait vu les trois personnes sortir, indemnes, des véhicules. Mais regardez cette voiture ! Oh, je suis désolé pour vous, Rra ! Votre malheureuse voiture !
Charlie s’était assis au bord de la route, tremblant, les yeux baissés sur ses chaussures. En entendant ces mots, il releva la tête et contempla les vestiges de sa Mercedes-Benz, dont l’avant, complètement enfoncé, baignait dans un liquide de refroidissement vert et dont la portière déformée portait encore l’inscription qu’il venait de faire peindre, mais à laquelle manquait la dernière partie : Le Service No 1 des Dames, pouvait-on lire désormais. Une légende curieuse, qui amena le policier qui arriva peu après sur les lieux à se gratter la tête, perplexe. Service de dames ?
Charlie rentra chez lui quatre heures plus tard. Sa tante, qui était là, comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas.
— J’ai eu un accident, avoua-t-il.
La tante laissa échapper une longue lamentation.
— Ta belle voiture toute neuve ?
— C’est fini, tata. La voiture est fichue.
La tante fixa le sol. Elle s’était doutée, bien sûr, que cela, ou quelque chose de similaire, se produirait. Une fois prononcé ce requiem pour sa voiture, Charlie s’assit, silencieux. J’ai vingt ans, songeait-il. Vingt ans, et tout est fini pour moi.