CHAPITRE IV
Mma Ramotswe va à Mochudi avec Mr. Polopetsi dans la petite
fourgonnette blanche
Mma Ramotswe partit pour Mochudi le lendemain. Elle avait décidé d’emmener Mr. Polopetsi : celui-ci n’avait rien à faire au garage et il avait déjà demandé à trois reprises à Mma Makutsi s’il pouvait l’aider à l’agence. Mma Makutsi avait tenté de lui trouver une tâche à accomplir, mais sans succès, de sorte que Mma Ramotswe lui avait proposé d’aller avec elle à Mochudi. Elle appréciait sa compagnie et il serait agréable d’avoir quelqu’un avec qui bavarder. Savoir s’il contribuerait d’une façon ou d’une autre à l’enquête était une autre histoire : jamais, hélas, Mr. Polopetsi ne se distinguerait dans un rôle de détective, car il avait tendance à tirer des conclusions trop hâtives et à agir avec impétuosité. Toutefois, il possédait un côté attendrissant qui faisait qu’on le lui pardonnait, une ardeur associée à une sorte de vulnérabilité qui donnait aux gens, et en particulier aux femmes, l’envie de le protéger. Même Mma Makutsi, qui, on le savait, s’emportait facilement avec les deux apprentis et tendait à traiter les hommes comme de petits garçons, avait été conquise par Mr. Polopetsi.
— Il y a beaucoup d’hommes dont on se demande ce qu’ils font sur cette terre, avait-elle déclaré un jour à Mma Ramotswe. Or je n’ai pas cette impression avec Mr. Polopetsi. Même quand il est là à ne rien faire, je ne me dis jamais ça.
C’était là une remarque assez curieuse, mais Mma Makutsi surprenait souvent Mma Ramotswe et celle-ci s’était habituée à ce genre de commentaire. Cependant, ce qui rendait ces propos particulièrement étonnants était la présence de Mr. Polopetsi dans la pièce au moment où elle les avait tenus. Celui-ci se préparait du thé et son arrivée dans le bureau, un peu plus tôt, n’avait pu échapper à Mma Makutsi. Toutefois, la secrétaire avait dû oublier qu’il était là et elle avait parlé à Mma Ramotswe sans réfléchir. Dans l’esprit de Mma Ramotswe, il ne faisait aucun doute que Mr. Polopetsi l’avait entendue, car il avait cessé quelques instants de remuer son thé, comme figé sur place, puis il s’était remis à tourner la cuillère dans la théière avec une vigueur décuplée. Mma Ramotswe en avait conçu un profond embarras, mais elle s’était raisonnée en songeant que la remarque n’avait rien de désobligeant, même si Mr. Polopetsi s’était empressé de quitter la pièce, sa tasse à la main, en évitant soigneusement de regarder l’auteur de ces paroles. Quant à Mma Makutsi, elle avait levé un sourcil en le voyant franchir la porte, puis haussé les épaules, comme si cela faisait partie des incidents inévitables de la vie au bureau.
Ils empruntèrent l’ancienne route, parce que Mma Ramotswe l’avait toujours prise pour gagner Mochudi et qu’elle était moins fréquentée. Il faisait très beau et l’air était tiède. Ce n’était pas la touffeur qui viendrait dans un peu plus d’un mois et s’installerait jusqu’à la fin de l’année, mais l’agréable sensation d’un soleil léger sur la peau. Tandis qu’ils laissaient Gaborone derrière eux, les maisons et leurs petits carrés de jardins firent peu à peu place au bush, à ces étendues d’herbe sèche ponctuées d’acacias et d’épineux chétifs, à mi-chemin entre arbustes et buissons. Çà et là apparaissait le lit d’un cours d’eau à sec, cicatrice de sable qui resterait desséchée jusqu’à la saison des pluies ; ensuite, il se couvrirait d’une onde brunâtre qui coulerait en flots rapides pour former une vraie rivière plusieurs jours durant, jusqu’au moment où celle-ci serait absorbée et où le lit ferait croûte, puis se craquellerait sous le soleil.
Le silence régna tout d’abord dans la petite fourgonnette blanche. Mma Ramotswe regardait par la vitre, savourant la perspective de se rendre dans un lieu où elle avait toujours plaisir à aller. Car elle se sentait chez elle à Mochudi, c’était de là qu’elle venait et là où elle savait qu’elle retournerait un jour pour de bon.
Mr. Polopetsi gardait les yeux fixés droit devant lui, ne quittant pas la route du regard, perdu dans des pensées qui n’appartenaient qu’à lui. Il attendait des éclaircissements quant au motif de cette escapade. En partant, Mma Ramotswe lui avait simplement dit qu’elle avait besoin d’aller là-bas et qu’elle lui expliquerait en chemin tout ce qu’il devait savoir.
Il finit par lui jeter un coup d’œil.
— Cette enquête…
Mma Ramotswe songeait à tout à fait autre chose, à cette route et au trajet qu’elle avait parcouru un jour en bus, malheureuse jusqu’aux tréfonds de son être. C’était bien des années auparavant, de nombreuses années. Elle fit glisser ses mains sur le volant.
— Nous n’avons pas l’habitude de nous occuper d’affaires où il y a mort d’homme, Rra, déclara-t-elle. Nous sommes certes des détectives, mais pas ce genre de détectives-là.
Mr. Polopetsi retint son souffle. Depuis qu’il avait rejoint l’équipe de l’Agence No 1 des Dames Détectives – dans un rôle d’assistant assez mal défini –, il espérait un événement comme celui-là. Les détectives étaient censés enquêter sur des homicides, non ? Voilà qu’enfin ils se trouvaient embarqués dans une affaire sérieuse.
— Des meurtres ? souffla-t-il. Il s’agit de meurtres ?
Mma Ramotswe fut tentée de rire à cette suggestion.
— Oh, non… commença-t-elle.
Elle s’interrompit net. La pensée qu’il ne s’agissait peut-être pas d’autre chose venait de lui traverser l’esprit. Tati Monyena avait présenté ces décès comme de simples incidents, évoquant la possibilité, dans le pire des cas, d’une forme de négligence inexplicable. Il n’avait pas parlé de crime délibéré. Et pourtant, ne s’agissait-il pas là d’une éventualité à prendre en compte ? Elle se souvint qu’elle avait lu des histoires survenues dans des hôpitaux, où des patients avaient été assassinés par des médecins ou des infirmières. Elle se concentra, sondant le fin fond de sa mémoire, et cela lui revint. Oui, il y avait eu un docteur de ce genre au Zimbabwe, à Bulawayo, et elle avait lu un article sur lui. Il avait commencé à empoisonner des malades alors qu’il étudiait la médecine en Amérique et avait continué ensuite pendant des années. Était-il possible qu’un individu de ce type se soit introduit au Botswana ? À moins que ce ne fût une infirmière ? Elles le faisaient aussi, parfois, lui semblait-il. Cela leur donnait du pouvoir, affirmait-on. Alors, elles se sentaient toutes-puissantes.
Elle se tourna à demi vers Mr. Polopetsi.
— J’espère que non, lui répondit-elle. Mais il faut garder l’esprit ouvert, Rra. C’est possible, je suppose.
Mochudi était encore à quinze kilomètres et Mma Ramotswe passa le reste du trajet à relater ce que lui avait dit Tati Monyena : trois vendredis, trois décès inexpliqués, tous dans le même lit.
— Cela ne peut pas être une coïncidence, décréta Mr. Polopetsi en secouant la tête. Ce genre de choses n’arrive pas.
Il marqua un léger temps d’arrêt.
— Savez-vous que j’ai travaillé dans cet hôpital, Mma Ramotswe ? Est-ce que je vous l’ai dit ?
Mma Ramotswe n’ignorait pas que Mr. Polopetsi avait été assistant à la pharmacie de l’hôpital Princess Marina de Gaborone et elle connaissait tout de l’injustice dont il avait été victime là-bas, une injustice qui lui avait valu un long séjour en prison. En revanche, elle ne savait pas qu’il avait été employé à Mochudi.
— Oui, expliqua Mr. Polopetsi. J’y suis resté huit mois parce qu’ils manquaient de personnel. C’était il y a quatre ans. Je travaillais à la pharmacie.
Il avait baissé la voix à la mention de la pharmacie, par honte, estima-t-elle. Ce métier qu’il exerçait jadis s’était mué en un souvenir pénible, à cause d’un faux témoignage qui lui avait fait porter le blâme. Il s’agissait d’une injustice pure et simple, mais elle en avait beaucoup parlé avec lui, à de nombreuses reprises, et elle savait – ils savaient l’un comme l’autre – qu’on ne pouvait y remédier.
— Vous êtes innocent dans votre cœur, lui avait-elle affirmé. C’est le principal.
Il avait médité quelques instants ses paroles, avant de secouer la tête.
— J’aimerais que ce soit vrai, Mma, mais ce n’est pas le cas. Le principal, c’est ce que les gens pensent. C’est ça, le principal.
À présent, alors qu’ils atteignaient les abords de Mochudi, qu’ils longeaient l’enfilade de petits salons de coiffure aux somptueuses pancartes peintes à la main, qu’ils prenaient l’embranchement pour passer devant les belles maisons de ceux qui avaient réussi à Gaborone et étaient revenus dans leur village, qu’ils dépassaient la poste et les épiceries, il lança d’un ton détaché, comme pour lui-même :
— Je n’aimerais pas être l’un de ses patients…
— L’un des patients de qui ?
— Quand j’étais là-bas, expliqua-t-il, il y avait un docteur qui ne me plaisait pas du tout. Personne ne l’aimait, d’ailleurs. Et je me souviens d’avoir pensé : J’aurais très peur si je me retrouvais entre les mains de ce médecin. Très peur.
Elle ralentit. Un âne s’était avancé jusqu’au milieu de la route pour se figer juste sur la trajectoire de la petite fourgonnette blanche. Il avait l’air abattu, misérable, et semblait regarder directement le soleil.
— Cet âne est aveugle, assura Mr. Polopetsi. Regardez-le.
Elle manœuvra la fourgonnette afin de contourner l’animal immobile.
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Pourquoi il s’est arrêté au milieu de la route ? Mais parce qu’ils font tous ça ! Ils font tous ça, voilà tout !
— Non, dit-elle. Ce n’était pas ma question. Je me demandais pour quelle raison vous aviez si peur de cet homme.
Il réfléchit un moment avant de répondre :
— Il arrive qu’on ait une impression, parfois. Juste une impression.
Il s’interrompit.
— Peut-être que nous le verrons, reprit-il.
— Il travaille encore là-bas, Rra ?
Mr. Polopetsi haussa les épaules.
— Il y était encore l’an dernier. Un ami m’a parlé de lui. Il est peut-être parti depuis, je ne sais pas, mais il était marié à une femme de Mochudi, alors il doit toujours travailler là. Il est sud-africain. De mère xhosa et de père boer.
Mma Ramotswe demeura pensive.
— Connaissez-vous beaucoup d’autres personnes qui travaillent à l’hôpital ? Des gens de cette époque ?
— Oui, beaucoup, répondit Mr. Polopetsi.
Mma Ramotswe hocha la tête. Cela avait été une bonne idée, en fin de compte, de l’emmener avec elle. Clovis Andersen, l’auteur des Principes de l’investigation privée, expliquait dans l’un de ses chapitres qu’il n’y avait rien de comparable à la connaissance du terrain. Cela fait économiser des heures, voire des journées entières dans une enquête, écrivait-il. La connaissance du terrain vaut de l’or.
Mma Ramotswe considéra son modeste assistant à la dérobée. Il semblait difficile d’associer Mr. Polopetsi à ce précieux métal. Cet homme était si doux et si timoré ! Cependant, Clovis Andersen se trompait rarement, aussi Mma Ramotswe murmura-t-elle de l’or dans un souffle.
— Quoi ? demanda Mr. Polopetsi.
— Nous sommes arrivés, annonça Mma Ramotswe.
À l’évidence, Tati Monyena était fier de son bureau. D’une propreté méticuleuse, celui-ci sentait bon l’encaustique. Au centre de la pièce trônait une large table de travail, avec un téléphone, trois porte-lettres empilés et un petit écriteau en bois, orienté vers les visiteurs, sur lequel on pouvait lire : Mr. T. Monyena. Adossées à l’un des murs se trouvaient deux armoires de classement métalliques considérablement plus modernes que celles de l’agence de Mma Ramotswe et, en face d’elles, juste derrière le fauteuil de Tati Monyena, était accroché un large portrait encadré de Son Excellence, le Président de la République du Botswana.
Mma Ramotswe et Mr. Polopetsi prirent place sur les fauteuils à haut dossier placés devant le bureau. Celui de Mma Ramotswe se révélait un peu étroit pour elle, car les accoudoirs enserraient ses hanches traditionnelles. Mr. Polopetsi, qui, en revanche, ne remplissait pas son siège, se percha nerveusement au bord de celui-ci, les mains sur les genoux.
— C’est très gentil à vous d’être venus si vite, dit Tati Monyena. Nous sommes à votre disposition.
Il s’interrompit. Après cette entrée en matière magnanime, il se demandait de quelle façon aider Mma Ramotswe. Sans doute souhaiterait-elle s’entretenir avec les employés du service, imaginait-il, bien qu’il ait lui-même discuté à maintes reprises avec les infirmières et eu plusieurs conversations avec les médecins concernés, ici, dans son propre bureau. Des conversations durant lesquelles ces médecins successifs s’asseyaient dans le fauteuil même qu’occupait à présent Mma Ramotswe et répétaient, sur la défensive, qu’ils n’avaient aucune idée du motif du décès des trois patients.
— J’aimerais m’entretenir avec les infirmières, déclara Mma Ramotswe. Et je voudrais aussi voir la salle des malades en question, si c’est possible.
La main de Tati Monyena se posa sur le téléphone.
— Je vais vous organiser tout cela, Mma. Je vous ferai moi-même visiter la salle, puis nous convoquerons les infirmières dans mon bureau pour que vous puissiez les interroger. Elles étaient trois sur place à l’heure des décès.
Mma Ramotswe fronça les sourcils. Elle répugnait à faire preuve d’impolitesse, mais l’idée de rencontrer les infirmières en présence de Tati Monyena ne lui plaisait pas.
— Il serait peut-être préférable que je les voie seule, objecta-t-elle. Enfin, juste Mr. Polopetsi, qui est là, et moi-même. Je ne veux pas insinuer par là que…
Tati Monyena leva la main pour l’arrêter.
— Bien sûr, Mma ! Bien sûr. Quel manque de tact de ma part ! Vous pourrez tout à fait leur parler en privé. Cependant, je ne pense pas qu’elles vous révéleront quoi que ce soit. Quand il y a un problème, les gens deviennent très prudents. Ils oublient ce qu’ils ont vu. Ils n’ont rien vu, il ne s’est rien passé. C’est toujours la même chose.
— C’est une réaction parfaitement humaine, intervint Mr. Polopetsi.
C’étaient les premiers mots qu’il prononçait, aussi les deux autres le dévisagèrent-ils avec intensité.
— Bien sûr, répondit Tati Monyena. Il est naturel de chercher à se protéger. Nous ne sommes pas différents des animaux sur ce plan-là.
— Seulement, les animaux ne mentent pas, eux, fit encore remarquer Mr. Polopetsi.
Tati Monyena se mit à rire.
— C’est vrai. Mais c’est juste parce qu’ils ne parlent pas. Je suis sûr que s’ils avaient cette capacité, ils mentiraient eux aussi. Un chien passerait-il aux aveux si un morceau de viande avait été volé ? Dirait-il : C’est moi qui ai mangé la viande ? Je ne le crois pas.
Mma Ramotswe hésita à se mêler à cette conversation toute spéculative, puis y renonça et s’enfonça dans son fauteuil en attendant que les deux autres aient terminé. Toutefois, Tati Monyena se leva à cet instant et désigna la porte d’un geste.
— Je vais vous montrer la salle des malades, déclara-t-il. Vous verrez le lit où ces événements se sont produits.
Ils quittèrent le bureau et s’engagèrent dans un couloir peint en vert. Une odeur d’hôpital flottait dans l’air, mélange d’humanité et de désinfectant, avec, en arrière-plan, les bruits qui allaient si bien avec elle : des voix qui se répondaient, les pleurs d’un enfant, le grincement des roues d’un chariot sur le sol irrégulier, le bourdonnement léger des machines. Plusieurs affiches étaient accrochées aux murs : des avertissements sur la prudence toujours nécessaire ; la photographie d’une tache de sang. Notre vie, en fin de compte, n’est faite que de cela, songea Mma Ramotswe, et les hôpitaux sont là pour nous le rappeler : la biologie, les besoins humains, la souffrance…
Ils croisèrent une infirmière qui tenait une cuvette recouverte d’un linge taché. Elle leur sourit et s’arrêta pour les laisser passer. Évitant soigneusement de baisser les yeux sur la cuvette, Mma Ramotswe fixa son visage. La femme avait une expression bienveillante ; c’était le genre d’individu à qui l’on avait envie de faire confiance, à l’inverse, imagina-t-elle, de ce médecin dont lui avait parlé Mr. Polopetsi.
— Ces lieux ont beaucoup changé depuis le temps où votre père était là, affirma Tati Monyena. À l’époque, il fallait se débrouiller avec très peu. Aujourd’hui, nous avons beaucoup plus.
— Mais il n’y a jamais assez, n’est-ce pas ? souligna Mr. Polopetsi. On reçoit de quoi traiter une maladie et sitôt après, un nouveau mal se déclare. Ou alors, une autre forme de la même maladie. Le même Satan sous de nouveaux habits ! Prenez la tuberculose…
— C’est vrai, soupira Tati Monyena. L’autre jour, je discutais justement avec un médecin, qui me disait : « Nous pensions avoir trouvé le remède. Nous le pensions vraiment. Et maintenant… »
Mais, au moins, nous pouvons essayer, songea Mma Ramotswe. C’est le seul pouvoir dont nous disposons : celui de tenter. Et c’était là, évidemment, ce que faisaient les médecins. Ils ne levaient pas les bras au ciel, ils n’abandonnaient pas : ils essayaient.
Ils bifurquèrent au bout du couloir. Un petit garçon de trois ou quatre ans, portant un gilet pour tout vêtement, le ventre protubérant et le regard immense, se tenait au milieu du passage. L’hôpital était plein de ces enfants, progéniture de patients hospitalisés ou patients eux-mêmes, aussi Tati Monyena ne le remarqua-t-il même pas. Toutefois, le petit garçon fixa Mma Ramotswe et s’avança vers elle pour lui prendre la main, comme font les enfants, surtout en Afrique, où ils continuent de venir vers nous. Mma Ramotswe se pencha et le prit dans ses bras. Il la dévisagea quelques instants avant de poser la tête sur sa poitrine.
— La mère de ce petit vient de mourir, expliqua Tati Monyena d’un ton neutre. Nous sommes en train de réfléchir à ce que nous allons faire de lui. En attendant, les infirmières s’en occupent.
L’enfant releva la tête vers Mma Ramotswe. Aucune lumière ne brillait dans son regard vide. Sa peau, sentit-elle, était sèche.
Tati Monyena attendit de la voir reposer le petit garçon au sol, puis il indiqua un nouveau couloir qui partait sur la droite.
— C’est par là.
Les portes de la salle des malades étaient ouvertes. C’était une pièce tout en longueur, avec six lits de chaque côté. À l’extrémité, une infirmière était assise derrière un bureau entouré d’armoires. Elle consultait un document apporté par une collègue, qui restait penchée sur son épaule. Au milieu de la salle, deux autres s’affairaient autour d’un patient dont elles refaisaient le lit et qu’elles redressaient contre une montagne d’oreillers. Un chariot de médicaments était abandonné sans surveillance au pied d’un autre lit, avec une rangée de boîtes métalliques sur son plateau supérieur.
Dès qu’elle les aperçut, la femme assise au bureau se leva et vint à leur rencontre. Après un bref signe de tête à Mma Ramotswe et à Mr. Polopetsi, elle tourna un visage interrogateur vers Tati Monyena.
— Cette dame s’occupe des… de notre affaire, déclara ce dernier en désignant du menton le premier lit sur sa gauche. Je vous ai parlé d’elle.
Il se tourna vers Mma Ramotswe pour ajouter :
— Je vous présente sœur Batshegi.
Mma Ramotswe étudia l’expression de l’infirmière. Elle savait que les premiers instants étaient significatifs : les gens révélaient beaucoup de choses avant d’avoir eu le temps de réfléchir et de se composer une physionomie. Elle vit sœur Batshegi baisser les yeux, évitant son regard, puis relever la tête. Cela voulait-il dire quelque chose ? Mma Ramotswe estima que la femme n’était pas particulièrement heureuse de la voir. Toutefois, on ne pouvait tirer de véritable conclusion : lorsqu’on est absorbé dans une tâche particulière – et tel était clairement le cas de sœur Batshegi –, l’on n’apprécie guère d’être dérangé.
— Je suis heureuse de vous voir, Mma, déclara sœur Batshegi.
Mma Ramotswe répondit à cette salutation, puis se tourna vers Tati Monyena.
— C’est ce lit, Rra ?
— Oui, répondit-il, avant d’interroger sœur Batshegi : Avez-vous eu d’autres patients à cette place ces derniers jours ?
L’infirmière secoua la tête.
— Non, personne. Le dernier était l’homme de la semaine dernière, celui qui a eu l’accident de moto près de Pilane. Il s’est remis rapidement.
Elle se tourna vers Mma Ramotswe.
— Chaque fois que je vois une moto, Mma, je pense à un jeune homme que nous avons eu ici… confia-t-elle, avant de hausser les épaules. Seulement, les gens ne réfléchissent jamais à cela, n’est-ce pas ? Ils n’y pensent pas.
— Souvent, les jeunes gens ne réfléchissent pas, répondit Mma Ramotswe. Ce n’est pas leur faute. Ils sont comme ça.
Elle songea aux apprentis, illustration parfaite de ce qu’elle venait d’affirmer. Toutefois, ils finiraient bien par changer, songea-t-elle. Même Charlie. Elle regarda le lit, recouvert d’un drap blanc. Malgré sa propreté manifeste, celui-ci conservait quelques traces brunâtres, taches de sang que l’hôpital n’était pas parvenu à éliminer. À la tête du lit, sur le côté, elle aperçut une machine équipée de cadrans et de plusieurs tubes.
— C’est un respirateur, expliqua Tati Monyena. Cela aide les malades à respirer. Les trois patients…
Il s’interrompit, adressant un regard à sœur Batshegi comme pour obtenir confirmation.
— Les trois patients en bénéficiaient quand c’est arrivé. Mais la machine a été vérifiée et elle fonctionne parfaitement.
Sœur Batshegi hocha la tête.
— La machine fonctionnait. Et nous avons également vérifié l’alarme. Elle est munie d’une batterie, qui marchait très bien. S’il y avait eu un problème, nous aurions été averties.
— Nous pouvons donc écarter l’hypothèse d’une déficience du respirateur, conclut Tati Monyena. Il n’est pas en cause dans ce qui est arrivé.
Sœur Batshegi partageait son avis.
— Non. Il n’est pas en cause. Ce n’est pas ça.
Mma Ramotswe regarda autour d’elle. De l’extrémité de la salle, un malade appelait d’une voix cassée et malheureuse. Une infirmière accourut à son chevet.
— Il faut que je retourne travailler, dit sœur Batshegi. Vous pouvez regarder autour de vous, Mma, mais vous ne trouverez rien. Il n’y a rien à voir dans cette salle. C’est une salle de malades, c’est tout.
Mma Ramotswe et Mr. Polopetsi s’entretinrent de nouveau avec sœur Batshegi, puis avec les deux autres infirmières, dans le bureau de Tati Monyena. Celui-ci, comme promis, les avait laissés seuls, mais ils le voyaient, par la fenêtre, arpenter nerveusement la cour au-dehors, consultant sa montre et jouant avec une rangée de stylos accrochés à la poche poitrine de sa chemise. Sœur Batshegi n’ajouta pas grand-chose aux propos qu’elle leur avait tenus dans la salle des malades et les deux autres infirmières, de service au moment des incidents, parurent très peu disposées à parler. Ces décès avaient été une complète surprise, affirmèrent-elles, quoiqu’il arrivât souvent que l’on perde des patients très sérieusement atteints. Ni l’une ni l’autre ne se trouvait à proximité du lit au moment des décès, expliquèrent-elles, tout en s’empressant de souligner qu’elles surveillaient néanmoins les patients en question.
— S’il s’était passé quelque chose, nous l’aurions remarqué, indiqua l’une d’elles. Nous n’y sommes pour rien, vous comprenez, Mma. Ce n’est vraiment pas notre faute.
L’entretien avec les trois infirmières s’acheva vite, puis Mma Ramotswe et Mr. Polopetsi se retrouvèrent seuls dans le bureau en attendant le retour de Tati Monyena.
— Ces infirmières avaient peur, décréta Mr. Polopetsi. Avez-vous remarqué leur comportement ? Et leurs voix ?
Mma Ramotswe ne put qu’acquiescer.
— Mais de quoi ? interrogea-t-elle.
Mr. Polopetsi réfléchit quelques instants…
— De quelqu’un, affirma-t-il. D’une mystérieuse personne.
— Ce pourrait être sœur Batshegi ?
— Non. Pas elle.
— Alors, qui d’autre y a-t-il ? Tati Monyena ?
Mr. Polopetsi en doutait.
— Il me semble qu’il est plutôt homme à protéger son personnel qu’à le punir, fit-il remarquer. C’est quelqu’un de gentil.
— Je ne sais que penser, déclara Mma Ramotswe. Mais il est temps de partir, de toute façon. Je ne crois pas que nous puissions faire grand-chose de plus ici.
Ils retournèrent à Gaborone. Tout au long du trajet, ils bavardèrent ensemble, mais sans plus évoquer leur visite à l’hôpital, car l’un comme l’autre n’avaient rien à en dire. Mr. Polopetsi parla à Mma Ramotswe de l’un de ses fils, qui se révélait très doué pour le calcul mental.
— On dirait une calculatrice, poursuivit-il. Il est déjà capable de faire des opérations que je n’arrive pas à faire moi-même, alors qu’il n’a que huit ans.
— Vous devez être très fier de lui, commenta Mma Ramotswe.
Le visage de Mr. Polopetsi s’illumina.
— Oh, oui, Mma, je le suis ! Ce fils est le bien le plus précieux que j’aie en ce monde.
Il parut sur le point d’ajouter quelque chose, mais se ravisa en lançant un regard hésitant à Mma Ramotswe. Elle comprit qu’il s’apprêtait à lui adresser une demande. De l’argent, sans doute. Il fallait payer les frais de scolarité, ou une paire de chaussures pour ce garçon, ou encore une couverture… Les enfants avaient besoin de toutes ces choses, sans cesse…
— Il lui faudrait une marraine, déclara enfin Mr. Polopetsi. Il en avait une, mais elle est décédée. Il lui en faudrait une nouvelle.
— D’accord, acquiesça Mma Ramotswe. Je ferai cela, Rra.
Dorénavant, il y aurait des anniversaires, ainsi que des chaussures à offrir, des frais de scolarité et beaucoup d’autres factures à payer. Toutefois, l’on ne choisissait pas toujours quelles vies allaient se trouver mêlées à la nôtre. Ce genre de choses nous arrivaient, elles venaient alors qu’on ne les attendait pas et Mma Ramotswe le comprenait fort bien. D’ailleurs, tout comme elle n’avait pas choisi le fils de Mr. Polopetsi, songea-t-elle, le garçon, de son côté, ne l’avait pas choisie non plus.