CHAPITRE VIII
Une étrange conversation
Ce soir-là, Mr. J.L.B. Matekoni se rendit à l’adresse fournie par Mma Botumile lors de leur entretien sous la véranda de l’Hôtel Président ; un entretien sans thé, pour ce qui le concernait, puisque son interlocutrice avait égoïstement chassé la serveuse. C’était un modeste immeuble de bureaux à deux étages, situé dans Kudumatse Drive et flanqué, de part et d’autre, de bâtiments tout aussi banals, l’un abritant un entrepôt et l’autre, un atelier de réparation de ventilateurs électriques. Il gara son camion le long du trottoir d’en face, de façon à bien voir l’entrée principale des bureaux, mais assez loin pour ne pas paraître suspect aux yeux des personnes qui en émergeraient. Ce n’était qu’un homme dans un camion ; le genre d’homme, et le genre de camion, que l’on croisait sans cesse sur les routes de Gaborone et qui ne présentaient aucun caractère exceptionnel. La plupart de ces hommes et de ces camions étaient occupés à aller quelque part, mais, par moments, ils faisaient halte, comme cet homme-là, et attendaient qu’il se passe quelque chose. Cette vision n’avait donc rien d’inhabituel.
Mr. J.L.B. Matekoni consulta sa montre. Il était presque cinq heures, horaire auquel, selon les dires de Mma Botumile, le mari quittait invariablement son bureau. C’était un homme d’habitudes, avait-elle précisé, même si, ces derniers temps, certaines d’entre elles étaient devenues mauvaises. Si Mr. J.L.B. Matekoni se postait devant le bureau, il le verrait sortir et s’engouffrer dans sa grosse voiture rouge, garée sur le côté du bâtiment. Il était inutile de fournir de lui une description détaillée, avait-elle ajouté, puisque son véhicule suffirait à l’identifier.
— Quelle est la marque de la voiture ? avait poliment interrogé Mr. J.L.B. Matekoni.
Lui-même ne se serait jamais risqué à décrire un véhicule par sa seule couleur et il était toujours étonné d’entendre des gens se contenter de ce détail. Il avait remarqué que Mma Makutsi le faisait souvent, et même Mma Ramotswe, qui aurait dû être plus avisée, évoquait parfois les voitures en termes de coloris, sans aucune référence ni au fabricant ni à la puissance du moteur.
Mma Botumile l’avait toisé d’un regard plein de mépris.
— Mais comment voulez-vous que je le sache ? avait-elle répondu. C’est vous, le mécanicien !
Il s’était mordu la lèvre devant l’incivilité de cette réplique. Au Botswana, pays courtois, il n’était pas courant de se trouver confronté à ce genre d’attitude et, lorsque cela arrivait, on en était extrêmement – et désagréablement – surpris. Il s’était senti perdu face à une telle brutalité. D’après son expérience, les comportements désagréables étaient surtout le fait de personnes mal dans leur peau, d’individus qui avaient quelque chose d’obscur à prouver. Mma Botumile était une femme d’affaires, elle avait réussi et n’avait rien à démontrer à quiconque ; aussi n’avait-elle aucune raison de rabaisser Mr. J.L.B. Matekoni, qui était loin de représenter une menace pour elle. Alors pourquoi faire preuve d’une telle muflerie ? Éprouvait-elle une aversion pour les hommes en général, ou pour lui en particulier ? Et si c’était juste envers lui, qu’y avait-il, dans sa personne, qui la heurtait à ce point ?
Il laissa son regard errer sur le côté du bâtiment et s’aperçut que deux grosses voitures rouges stationnaient l’une derrière l’autre. L’espace d’un instant, le désespoir l’envahit : cette histoire avait été une erreur dès le départ. Puis il réfléchit : il y avait fort peu de chances que deux propriétaires de voitures rouges quittent le bâtiment à cinq heures précises. Il ne faisait donc aucun doute que le premier homme à sortir à ce moment-là serait l’époux de Mma Botumile.
Il regarda de nouveau sa montre. Dans une minute, il serait cinq heures ; Rra Botumile pouvait franchir la porte d’entrée à tout moment. Relevant alors les yeux, il vit deux hommes émerger du bâtiment en bavardant. Deux hommes en chemisette blanche et cravate, la veste jetée sur l’épaule, images parfaites de l’employé de bureau à la fin de sa journée de travail. Mr. J.L.B. Matekoni les regarda tourner à l’angle de l’immeuble et s’approcher des véhicules, s’attarder un moment, puis mettre un terme à leur conversation pour s’engouffrer chacun dans une voiture rouge.
Pendant quelques instants, il n’esquissa pas un geste. Il n’avait aucun moyen de savoir lequel de ces deux hommes était le mari de Mma Botumile, ce qui signifiait que, soit il renonçait et rentrait chez lui, soit il prenait une décision rapide et en suivait un au hasard. Il serait assez commode de baisser les bras et d’abandonner l’enquête, mais cela impliquait qu’il faudrait aller voir Mma Ramotswe et lui expliquer qu’il avait échoué dans sa tentative de réaliser ce qui, à ce qu’il savait, représentait la plus simple, la plus élémentaire des procédures de la profession qu’elle exerçait. Il n’avait pas lu les Principes de l’investigation privée de Clovis Andersen, bien sûr, et il se demanda si le vade mecum cher à Mma Ramotswe fournissait des instructions sur la conduite à adopter en de telles circonstances. Sans doute Mr. Andersen soulignait-il l’importance de disposer au moins d’une description de la personne qui vous intéressait, ce que, bien entendu, lui-même n’avait pas obtenu.
Mr. J.L.B. Matekoni prit une décision instantanée. Il suivrait la voiture qui quitterait sa place de stationnement la première. Il ne pouvait se fonder sur rien pour déterminer s’il s’agirait ou non de Mr. Botumile, mais il fallait bien choisir et… À moins qu’il ne suive la seconde ? Il y avait quelque chose, dans la seconde, qui paraissait suspect. De toute évidence, partir vite était un signe de confiance et de résolution. Cela indiquait une conscience nette, tandis que le second conducteur, songeant à la dissimulation dont il se rendait coupable et au rendez-vous clandestin qui l’attendait, manifesterait des hésitations liées à une conscience lourde. C’était là une hypothèse qui reposait sur un bien maigre fil conducteur, mais à laquelle Mr. J.L.B. Matekoni se raccrocha, faute de mieux. Cela impressionnerait Clovis Andersen – et Mma Ramotswe –, pensa-t-il : une résolution fondée sur une parfaite compréhension de la psychologie humaine et émanant, de surcroît, d’un simple garagiste !
La décision initiale, prise de façon si confiante et si catégorique, se trouva ainsi inversée et Mr. J.L.B. Matekoni attendit de voir l’une des deux automobiles rouges gagner la route principale et s’éloigner. À cinq heures de l’après-midi, il fallait compter avec une circulation assez dense, car les gens, pressés de rentrer chez eux, se dirigeaient tous vers Gaborone ouest et la route de Lobatse. Ils prenaient le chemin de leur demeure légitime, bien sûr, contrairement au second conducteur, qui semblait hésiter encore. Il avait mis son moteur en marche – il suffisait à un garagiste d’un coup d’œil pour remarquer ces choses-là, même à distance –, mais, pour une raison ou pour une autre, il ne bougeait pas. Mr. J.L.B. Matekoni se demanda pourquoi il attendait ainsi et résolut qu’il s’agissait là d’un indice supplémentaire à l’appui de sa culpabilité. Il attendait que la première voiture rouge se soit suffisamment éloignée, car il ne souhaitait pas être vu partant dans la mauvaise direction. C’était, clairement, ce qui se passait. Une fois de plus, Mr. J.L.B. Matekoni fut étonné de l’aisance avec laquelle les déductions lui venaient. Il en conclut que, dès lors que l’on commençait à réfléchir à un problème comme celui-là, tout se mettait en place avec une surprenante netteté, comme dans ces jeux de logique publiés dans les journaux, où tous les chiffres s’additionnaient et où les lettres manquantes sautaient soudain à l’esprit. Il n’avait jamais tenté de résoudre ces énigmes-là, mais sans doute pourrait-il s’y essayer désormais. Il avait lu quelque part que, si l’on habituait son esprit à fonctionner de cette façon, on le conservait plus longtemps en bon état de marche et l’on repoussait à plus tard le moment où l’on se retrouverait assis au soleil, comme ces très vieilles personnes qui ne savaient plus très bien quel jour on était et qui se demandaient pourquoi le monde n’était plus aussi simple et limpide qu’autrefois. Toutefois, ces gens-là semblaient souvent heureux, se rappela-t-il, peut-être, précisément, parce qu’ils se souciaient peu du jour que l’on était. Et s’ils ne gardaient pas le moindre souvenir du passé récent, ils n’avaient rien oublié de ce qu’ils avaient connu vingt ans plus tôt ; cela non plus ne semblait pas aussi mauvais que le pensaient les gens. Pour beaucoup d’entre nous, songea Mr. J.L.B. Matekoni, les événements vécus vingt ans plus tôt se révélaient plutôt agréables. C’était à mesure que l’on prenait de l’âge que le monde nous échappait peu à peu – certes, c’était vrai –, mais peut-être, en fin de compte, ne fallait-il pas s’y cramponner…
La deuxième voiture rouge finit par démarrer et s’engagea dans Kudumatse Drive, suivie de Mr. J.L.B. Matekoni, pour prendre ensuite la route qui conduisait à Kanye. Peu à peu, les édifices se firent plus modestes : les bureaux et petits entrepôts cédèrent la place à d’étroites maisons d’habitation. De chaque côté de la route partaient des chemins qui menaient à des résidences nouvellement bâties, des trois-pièces cuisine qui incarnaient des ambitions, des rêves, du travail acharné, sortis de terre à un endroit où, peu de temps auparavant, l’on ne voyait encore que des épineux et des pâturages pour le bétail. Mr. J.L.B. Matekoni aperçut, garée devant l’une d’elles, une voiture qu’il crut reconnaître, un véhicule sur lequel il avait travaillé quelques semaines plus tôt. Celui-ci appartenait à un professeur du collège de Gaborone, un homme dont tout le monde affirmait qu’il serait un jour directeur. Sa femme allait à l’église anglicane le dimanche matin, lui avait raconté Mma Ramotswe, et entonnait tous les hymnes avec vigueur, quoique en chantant faux. « Mais elle y met tout son cœur », avait précisé Mma Ramotswe.
Soudain, la voiture rouge ralentit. Mr. J.L.B. Matekoni avait veillé à se placer trois véhicules derrière elle, afin de passer inaperçu de Mr. Botumile, et il lui fallait à présent prendre une décision : soit il s’arrêtait lui aussi – ce qui ne manquerait pas de paraître suspect –, soit il doublait, ce que les deux voitures qui le précédaient entreprirent de faire. Mr. J.L.B. Matekoni ne les suivit pas. Se rangeant sur le bord de la route, il observa ce qui se passait. La voiture rouge se mit soudain à accélérer et, sans prévenir, fit demi-tour pour repartir en sens inverse. Mr. J.L.B. Matekoni continua à avancer au pas et il put apercevoir, l’espace d’un instant, le visage du conducteur : un simple visage qui fixait la route devant lui, image trop brève pour être retenue ou pour pouvoir juger. Ensuite, il ne vit plus que l’arrière de la voiture rouge qui repartait vers la ville. Il regarda dans son rétroviseur. La route était déserte, aussi entreprit-il d’opérer lui aussi un demi-tour, débordant un peu de l’espace goudronné, car son camion ne disposait pas d’un fort rayon de braquage.
Heureusement, la circulation était fluide pour revenir vers la ville, de sorte que Mr. J.L.B. Matekoni se retrouva bientôt derrière la voiture de Mr. Botumile. Il ralentit, mais pas trop, car il avait affaire à une proie imprévisible, semblable à un animal sauvage qui, dans le bush, pouvait à tout moment tourner et partir dans une direction inattendue pour échapper à ses prédateurs. Devant lui, les rayons du soleil couchant se reflétaient dans les fenêtres des bâtiments gouvernementaux de Khama Crescent et lui envoyaient des signaux : Rouge, arrête-toi, Mr. J.L.B. Matekoni. Stop. Retourne à ce que tu sais faire.
Mr. Botumile traversa le centre-ville, passa devant l’hôpital Princess Marina et poursuivit sa route jusqu’à l’Hôtel du Soleil. Là, il s’arrêta et se gara devant l’établissement. Mr. J.L.B. Matekoni engagea son camion sur le parking et coupa le moteur. Les deux hommes descendirent ensuite de voiture et pénétrèrent dans l’hôtel, Mr. Botumile en tête, seul, pensait-il, et Mr. J.L.B. Matekoni à sa suite, à une distance discrète, le cœur battant la chamade sous l’effet de l’excitation. C’est mieux, songeait-il, infiniment mieux que d’ajuster des plaquettes de freins ou de remplacer des filtres à huile…
— Mr. Gotso ? s’exclama Mma Ramotswe, incrédule. Mr. Charlie Gotso en personne ?
— Oui, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Je l’ai reconnu au premier coup d’œil, bien sûr. Charlie Gotso était assis là et, quand je l’ai vu, j’ai vite tourné les yeux. Pas parce qu’il risquait de savoir qui j’étais… Toi, il t’aurait reconnue, Mma Ramotswe. Tu as déjà discuté avec lui, n’est-ce pas ? Il y a plusieurs années, quand…
— C’était il y a longtemps, le coupa Mma Ramotswe. Et je n’étais qu’une toute petite personne pour lui. Une personne insignifiante. Les hommes comme lui ne se souviennent pas des gens insignifiants.
— Tu n’es pas insignifiante, Mma, s’entendit protester Mr. J.L.B. Matekoni, avant de s’arrêter net : Mma Ramotswe n’était pas insignifiante.
Elle le considéra avec amusement.
— Non, je ne suis pas insignifiante, Rra. Tu as raison. Mais je voulais juste dire que je ne signifie rien pour un tel personnage.
Mr. J.L.B. Matekoni fut prompt à l’approuver.
— Bien sûr, c’est cela que tu as voulu dire. Je connais ce genre d’individus. Ce sont des arrogants…
— Et il est riche, renchérit Mma Ramotswe. Les gens riches oublient souvent qu’ils sont des êtres humains comme nous tous.
Elle s’interrompit, puis reprit :
— Donc, il y avait là Charlie Gotso, en chair et en os ! Et Mr. Botumile s’est dirigé droit vers lui et s’est assis à sa table !
Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête. Mma Ramotswe et lui étaient installés dans la cuisine de leur maison de Zebra Drive. Derrière eux, sur le fourneau, du potiron coupé en morceaux mijotait dans une marmite, emplissant l’atmosphère de la familière odeur crayeuse de sa chair jaune. Dans le four, une épaule d’agneau rôtissait doucement. Cela ferait un bon repas, que l’on servirait dans une demi-heure environ. On avait donc du temps pour parler et Mr. J.L.B. Matekoni pouvait relater à Mma Ramotswe l’enquête qu’il venait de mener.
— Cela se passait dehors, expliqua-t-il. Tu sais, dans le bar de derrière. Là. Et comme il y avait tout de même beaucoup de monde et que presque toutes les tables étaient occupées, j’ai pu m’installer juste à côté d’eux sans que cela paraisse bizarre.
— Tu as fait ce qu’il fallait, approuva Mma Ramotswe.
Clovis Andersen, dans les Principes de l’investigation privée, expliquait qu’il pouvait paraître tout aussi bizarre de ménager une distance peu naturelle entre l’objet de son attention et soi-même que de se poster tout près de lui. Ni trop près ni trop loin, écrivait-il. C’est ce que les Anciens appelaient le juste milieu, et ils avaient raison… Comme toujours ! Elle s’était demandé qui étaient ces Anciens dont il parlait : s’agissait-il des mêmes personnes que l’on appelait ainsi au Botswana, ou d’individus totalement différents ? Peu importait, au fond. Ce qui comptait, c’était que Mr. J.L.B. Matekoni, qui n’avait jamais lu les Principes de l’investigation privée, ait agi de la façon adéquate sans posséder aucune connaissance en la matière. Ce qui tendait à prouver, décida-t-elle, que la plupart des conseils donnés dans les Principes de l’investigation privée ne tenaient que du bon sens commun, menant à des décisions auxquelles on serait de toute façon arrivé sans aide.
Mr. J.L.B. Matekoni accepta le compliment de bonne grâce.
— Merci, Mma. Donc, je me suis assis à une table, si près de Charlie Gotso que je pouvais voir sur son cou une coupure qu’il s’était faite en se rasant, et sa peau malmenée, Mma, comme un petit champ labouré. Et il y avait des éclaboussures de sang sur son col.
Mma Ramotswe fit la grimace.
— Le pauvre !
Mr. J.L.B. Matekoni leva les yeux vers elle, surpris.
— Cet homme-là n’est pas bon, fit-il remarquer.
— Bien sûr ! se corrigea Mma Ramotswe. Mais je ne souhaiterais à personne d’avoir mal quelque part. Toi, si, Mr. J.L.B. Matekoni ?
Il réfléchit, puis secoua la tête. Non, il n’était pas homme à souhaiter malheur à autrui, décida-t-il, même à des gens qui le méritaient. Mma Ramotswe avait indubitablement raison sur ce point, quoiqu’elle eût toujours tendance à se montrer un peu trop généreuse dans ses jugements.
— Ils ont commencé à discuter, reprit-il, et de mon côté, j’ai fait mine d’être très intéressé par la lecture de la carte que m’avait apportée le garçon.
Il se mit à rire.
— J’ai lu le prix d’une lager Castel, puis la liste de tous les sandwiches proposés. Ensuite, j’ai repris depuis le début.
« Mais tout en lisant, j’écoutais avec le plus d’attention possible ce qu’ils disaient. Ce n’était pas très facile, parce qu’il y avait quelqu’un, à la table voisine, qui riait comme un âne. Mais j’ai quand même entendu certaines choses.
Mma Ramotswe fronça les sourcils.
— Excuse-moi, Mr. J.L.B. Matekoni, dit-elle, mais pourquoi les écoutais-tu ? Où était la femme ?
— Quelle femme ? s’étonna Mr. J.L.B. Matekoni.
— Celle avec laquelle Mr. Botumile a une liaison ! repartit Mma Ramotswe. Cette femme-là.
Mr. J.L.B. Matekoni regarda le plafond. Au départ, il avait cru que Mr. Botumile allait rejoindre une femme. Quand il l’avait vu s’asseoir avec Charlie Gotso, il s’était dit que celle-ci arriverait sans doute par la suite. Qu’elle et lui connaissaient Mr. Gotso. Et quand il était devenu clair qu’aucune femme ne se présenterait plus, Mr. J.L.B. Matekoni était captivé par la rencontre qui se déroulait à la table voisine. C’était bien plus passionnant qu’un adultère, avec des implications plus importantes. Il se voyait déjà révéler à Mma Botumile que son mari baignait dans une affaire nettement plus grave que ce dont elle le soupçonnait. Il fréquentait ce personnage considérable qu’était Mr. Charlie Gotso, le moins recommandable des hommes d’affaires de Gaborone, l’individu qui avait recours à l’intimidation et à la peur comme instruments de persuasion. Un homme mauvais, en un mot. Et Mr. J.L.B. Matekoni n’y allait pas par quatre chemins quand il s’agissait d’appeler un chat un chat, qu’il fût question de voitures ou de personnes. Tout comme il existait de mauvaises voitures – des véhicules qui avaient toujours du mal à démarrer ou qui, invariablement, produisaient des bruits inexplicables que l’on ne parvenait pas à faire disparaître –, il existait de mauvaises personnes. Par chance, ces dernières se révélaient assez rares au Botswana, mais il y en avait tout de même, et Mr. Charlie Gotso en faisait indéniablement partie.
— Elle n’a pas donné signe de vie, concéda-t-il. Peut-être qu’il n’avait pas prévu de la voir ce soir. Il sera toujours temps de la découvrir.
— Je vois, acquiesça Mma Ramotswe. D’accord. Mais de quoi parlaient-ils, en fait ?
— D’exploitation minière, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Mr. Botumile expliquait quelque chose à propos de mauvais résultats. Il disait que la carotte avait été mise au jour et que les résultats n’étaient pas bons.
Mma Ramotswe haussa les épaules.
— Il s’agit de prospection, commenta-t-elle. On prospecte en permanence.
— Ensuite, il a dit : le prix des actions va dégringoler dans deux semaines à Johannesburg. Et Mr. Gotso lui a demandé s’il était sûr de ce qu’il avançait. Et il a répondu que oui.
— Et alors ?
— Alors, Mr. Gotso a dit qu’il était très content.
Mma Ramotswe sursauta.
— Très content ? Pourquoi serait-il content d’apprendre une mauvaise nouvelle ?
Mr. J.L.B. Matekoni réfléchit.
— Peut-être parce que c’est quelqu’un de très désagréable, suggéra-t-il. Il se réjouit de la mauvaise fortune d’autrui. Il y a des gens comme ça.
Certes, songea Mma Ramotswe. Il existait des gens comme ça, mais elle ne pensait pas que Charlie Gotso en fît partie. Il était plutôt homme à se ficher éperdument des infortunes d’autrui. Éperdument. La seule chose qui pût lui faire plaisir, c’était ce qui servait ses intérêts, ce qui lui permettait de s’enrichir, et cela soulevait donc une question très difficile : pourquoi l’échec de prospecteurs à découvrir du minerai apparaissait-il comme une bonne nouvelle pour un homme mauvais ?
Ils mirent fin à leur conversation sur cette note. Mr. J.L.B. Matekoni n’avait plus rien à raconter, et le potiron et l’agneau, à en juger par le fumet qui s’échappait de la marmite et du four, étaient prêts, ou presque. C’était l’heure de dîner.