CHAPITRE IX

Des chaussures averties

Le lendemain matin, Mma Makutsi s’éveilla plus tôt qu’à son habitude. Il avait fait froid cette nuit-là et la chambre, dépourvue de chauffage en dehors d’un petit radiateur électrique à une résistance – resté éteint –, était encore fraîche. Une fois le soleil vraiment levé, la lumière pénétrerait à flots et chaufferait la pièce, mais cela ne se produirait pas avant vingt minutes au moins. Elle consulta sa montre. Si elle se levait tout de suite, elle disposerait d’un petit quart d’heure avant d’aller prendre le minibus qui la menait au travail. Elle pourrait employer ce temps à faire quelque chose de constructif, de la couture, par exemple, avec la nouvelle machine offerte par Phuti Radiphuti. Elle avait commencé à se confectionner une robe et tous les pans de tissu étaient déjà coupés et épinglés ensemble, prêts à être assemblés. Elle n’avait plus besoin que de temps. Elle pourrait s’y atteler quinze minutes ce matin, puis, en rentrant du travail, y consacrer deux heures supplémentaires, ce qui suffirait sans doute à tout terminer.

Cependant, elle n’irait pas au travail ce jour-là, et maintenant que la mémoire lui revenait, elle ouvrait des yeux ronds, étonnée de cette liberté qui l’attendait. Je n’ai pas besoin de me lever, se dit-elle. Je peux rester au lit. Elle referma les yeux et nicha sa tête dans l’oreiller, mais elle ne parvint pas à garder les paupières closes et à se rendormir. Elle était bien réveillée. Par une froide matinée comme celle-ci, quelques minutes de sommeil en plus, arrachées au refus de se soumettre à l’appel du réveil, eussent été irrésistibles. Or, tel n’était pas le cas ; car, c’est un fait, dès lors que nous tenons quelque chose, nous n’en avons plus envie. Elle se redressa dans le lit, frissonna, puis voulut poser les pieds sur le sol de ciment. La maison était certes équipée de l’eau courante et de l’électricité, mais dans les villages et à la campagne on avait encore, ici et là, des sols qui ne vous glaçaient pas les pieds comme cela. Des sols faits de bouse de vache, une bouse à l’odeur très douce, tassée et mélangée à de la boue pour constituer une surface qui se révélait fraîche quand il faisait chaud et tiède au toucher par temps froid. Malgré tout le confort des bâtiments modernes, il restait certaines choses, des choses traditionnelles, que l’on ne parviendrait jamais à surpasser.

Penser aux choses traditionnelles lui rappela Mma Ramotswe et, avec une pointe de regret, elle prit conscience qu’elle ne la verrait pas ce jour-là. Un jour – un jour de semaine, qui plus est – sans Mma Ramotswe… Cela semblait bizarre, voire inquiétant, comme ces moments où l’on a l’impression qu’un événement très sombre va se produire. Elle chassa cette idée. Elle avait démissionné, elle irait de l’avant. L’on s’exprimait ainsi, de nos jours : on allait de l’avant. Eh bien, c’était ce qu’elle avait fait, et de toute évidence on ne regardait pas en arrière quand on allait de l’avant. Elle ne se retournerait donc pas sur son ancienne vie d’assistante détective. Elle regarderait devant elle, envisagerait sa nouvelle existence en tant que Mrs. Phuti Radiphuti, épouse du propriétaire du Magasin des Meubles Double Confort, ex-secrétaire.

Il était étrange de prendre le petit déjeuner sans avoir à se presser. Étrange de manger un toast sans regarder la pendule. Étrange, aussi, de ne pas devoir laisser la seconde tasse de thé à moitié pleine parce qu’il ne restait plus de temps. Le petit déjeuner, ce matin-là, lui parut interminable ; il traîna en longueur. Les dernières miettes du toast furent picorées dans l’assiette, le thé avalé jusqu’à la dernière goutte, puis… Puis plus rien. Assise à la table, Mma Makutsi songea à la journée qui l’attendait. Il y avait la robe qu’elle pourrait sans peine terminer dans la matinée, mais curieusement l’envie avait disparu. Confectionner des vêtements était pour elle un plaisir et elle n’aurait plus de tissu, ensuite, pour en commencer un autre. Si elle terminait la robe, elle aurait une tâche de moins à accomplir et la nouvelle machine à coudre devrait retourner dans le placard. Elle pouvait faire le ménage, bien sûr. Il y avait toujours quelque chose à nettoyer dans une maison, quelle que soit la fréquence à laquelle on balayait et l’on récurait. Toutefois, bien qu’elle mît un point d’honneur à tenir son intérieur impeccable, ce n’était pas là une tâche qui lui plaisait et elle avait déjà passé la majeure partie du week-end précédent à tout astiquer.

Elle regarda autour d’elle. La salle à manger, où elle prenait son petit déjeuner, comptait peu de meubles. Il y avait la table à laquelle elle était assise, une table condamnée par Phuti Radiphuti, qui avait promis de la remplacer, mais ne l’avait pas encore fait. Il y avait le petit canapé d’occasion, acheté grâce à une annonce parue dans le journal, et qui s’ornait à présent des coussins de satin offerts par Phuti Radiphuti. Il y avait une table basse, sur laquelle elle avait placé plusieurs photographies encadrées de sa famille de Bobonong. Il y avait aussi le petit tapis rouge, et c’était tout.

Elle songea qu’elle pourrait entreprendre de décorer la pièce. Toutefois, sachant qu’elle se marierait en janvier et s’en irait alors vivre chez Phuti Radiphuti, cela ne présentait guère d’intérêt. Le propriétaire serait heureux, sans doute, si elle allait acheter de la peinture pour les murs, mais là encore, c’était ridicule. D’ailleurs, à vrai dire, tout ce qu’elle pouvait envisager d’accomplir semblait ridicule.

À peine fut-elle parvenue à cette conclusion qu’elle constata à quel point elle était absurde. Bien sûr qu’il y avait un intérêt à faire des choses ! Mma Makutsi n’était pas femme à perdre son temps. Il fallait voir la démission comme un défi et entreprendre des activités nouvelles. Oui, elle en tirerait parti et se lancerait dans un projet neuf, excitant. Elle allait… Elle réfléchit. Il devait bien y avoir quelque chose. Elle pouvait chercher un nouveau travail, peut-être. Elle avait lu qu’une agence de recrutement venait d’ouvrir en ville, spécialisée, était-il stipulé, dans le placement de secrétaires de haut niveau. « Cette agence ne s’adresse pas à tout le monde, indiquait l’annonce. Nous ne recrutons que la fine fleur des secrétaires. Nous nous adressons à celles qui veulent aller plus loin… toujours plus loin. »

En lisant cette annonce dans le Botswana Daily News, Mma Makutsi avait été frappée par la formulation. Elle aimait les mots aller plus loin, qui évoquaient un voyage. Et la vie, pensait-elle, c’était cela : un voyage. Dans son cas, il avait débuté à Bobonong et s’était d’abord fait en bus, jusqu’à Gaborone. Puis il était devenu métaphorique : ce n’en était plus un véritable, mais cela en restait un tout de même. Il y avait eu le voyage jusqu’à l’examen final de l’Institut de secrétariat du Botswana, avec les bornes qui ponctuaient le chemin : 68 sur 100 au premier examen, 74 au deuxième, puis 85, pour finir, au terme d’une envolée à peine crédible, avec le 97 et la gloire qui l’avait accompagné. Oui, il s’était bien agi d’un voyage.

Ensuite était venue la quête du premier emploi : un voyage fait d’impasses désespérantes et de mauvais tournants, lorsqu’elle avait découvert que, dans le recrutement des secrétaires, une forme cruelle de discrimination était à l’œuvre. Elle avait subi entretien après entretien, vêtue de la seule robe correcte qu’elle possédait, pour découvrir, à chaque fois, que les employeurs ne portaient pas le moindre intérêt à ses résultats de l’Institut. Tout ce que l’on demandait aux candidates, c’était d’avoir réussi l’examen et obtenu le diplôme. Rien d’autre. La note qui figurait sur ce dernier ne comptait pas, semblait-il. Ce qui importait, c’était de présenter bien, et Mma Makutsi était assez réaliste pour savoir que tel n’était pas son cas. Elle avait ces grosses lunettes rondes, elle avait cette peau difficile, elle avait ces vêtements qui en disaient long sur les difficultés de son existence. Non, elle ne présentait pas bien.

Cependant, voilà qu’apparaissait une agence où l’on entendait récompenser le travail et la persévérance. Et cette récompense viendrait, c’était certain, sous la forme d’un emploi stimulant et captivant, dans une grande compagnie, imaginait-elle, avec un bureau climatisé et un restaurant d’entreprise baigné de lumière. Elle évoluerait parmi des gens extrêmement motivés et vêtus avec goût. Elle vivrait dans un univers de mémos, d’objectifs et d’ateliers de travail, à mille lieues de l’Agence No 1 des Dames Détectives, de ses vieux classeurs de rangement et de ses deux théières.

Sa résolution prise, elle sentit l’optimisme la gagner. Elle se leva et fit la vaisselle du petit déjeuner. Deux heures plus tard, après avoir réalisé des progrès substantiels dans la confection de sa robe, elle rangea la machine à coudre, ferma la maison et se dirigea vers la ville. La journée était assez fraîche, mais le soleil brillait malgré tout. Un temps idéal, estima-t-elle, pour marcher dans la rue et réfléchir. Les doutes du début de matinée s’étaient envolés et semblaient à présent futiles et dénués de fondement. Mma Ramotswe allait lui manquer, tout comme n’importe quelle amie, mais penser, comme elle l’avait fait, que la vie serait vide sans elle paraissait absurde. Elle aurait des dizaines de nouveaux collègues dès qu’elle aurait débuté dans son emploi et, sans se montrer déloyale envers Mma Ramotswe, elle s’autorisait à penser que beaucoup d’entre eux se révéleraient sans doute plus excitants que son ancienne patronne. C’était bien beau d’être de constitution traditionnelle, de croire aux vieilles valeurs du Botswana et de boire du thé rouge, mais il y avait un autre monde à explorer, un monde rempli de gens modernes et passionnants, d’individus pleins d’esprit qui faisaient l’opinion et donnaient le ton de la mode. C’était dans ce monde-là qu’elle se qualifierait désormais, même si, bien sûr, elle garderait toujours un petit faible pour Mma Ramotswe et l’Agence No 1 des Dames Détectives. D’ailleurs, même lorsqu’on était moderne, on pouvait éprouver de l’affection pour Mma Ramotswe, de cette façon qu’avaient les gens modernes de préserver dans leur cœur une place privilégiée pour les vieilles tantes demeurées au village, bien qu’ils n’eussent plus rien de commun avec elles.

Elle avait conservé l’exemplaire du journal où était parue la publicité et elle nota l’adresse de la nouvelle agence. Celle-ci n’était pas très éloignée – une demi-heure de marche, tout au plus – et le trajet passa vite, absorbée qu’elle était dans l’anticipation de l’entretien qui l’attendait.

— 97 sur 100 ? demanderait la dame de l’agence. C’est bien ça ? Ce n’est pas une faute de frappe ?

— Non, Mma. 97 sur 100.

— Ma foi, c’est impressionnant ! Eh bien, nous avons justement un emploi qui me paraît fait pour vous. C’est un poste d’assez haut niveau, remarquez bien. Mais je vois que vous avez travaillé comme…

— Détective associée. J’étais le numéro deux de l’entreprise.

— Je vois. Bon, je pense que vous êtes la personne que nous recherchons. Le salaire est intéressant, soit dit en passant. Et vous bénéficierez de tous les avantages habituels.

— La climatisation ?

— Naturellement.

La perspective de cet échange était profondément satisfaisante. Captivante, aussi, puisque, plongée dans ses pensées, Mma Makutsi dépassa sa destination et dut revenir sur ses pas. Mais elle y était : l’Agence de recrutement de personnel d’élite, au premier étage d’un immeuble passablement délabré, mais néanmoins prometteur, non loin de l’église catholique. En haut de l’escalier, elle aperçut, sur une porte au fond d’un couloir, une pancarte qui invitait les visiteurs à sonner, puis à entrer. Le couloir était sombre et imprégné d’une odeur désagréable, mais la porte du bureau de l’agence venait d’être repeinte. Et de toute façon, se dit Mma Makutsi, ce n’est pas ici que je travaillerai. Ce bâtiment n’est qu’un tremplin vers un objectif nettement mieux aménagé.

Elle pénétra dans une petite pièce. Installée derrière un bureau qui occupait presque tout l’espace, une jeune femme très mince à la coiffure élaborée s’appliquait à se vernir les ongles. Elle leva vers la nouvelle venue un regard vaguement agacé, mais l’accueillit cependant de façon courtoise, avant d’interroger :

— Vous avez rendez-vous, Mma ?

Mma Makutsi secoua la tête.

— Votre publicité dans le Daily News stipulait que ce n’était pas nécessaire.

La réceptionniste esquissa une moue dubitative.

— Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit dans les journaux, Mma. Moi, je me méfie toujours.

— Même quand c’est vous qui avez rédigé l’annonce ?

La jeune femme ne répondit pas. Elle plongea le pinceau dans le pot, puis étala soigneusement le vernis sur l’ongle de son index droit.

— Vous êtes une secrétaire expérimentée, Mma ? interrogea-t-elle enfin.

— Oui, répondit Mma Makutsi. J’aimerais rencontrer un responsable, s’il vous plaît.

Un nouveau silence s’ensuivit. Puis la réceptionniste saisit son téléphone et parla dans le combiné.

— Elle va vous recevoir bientôt, Mma, déclara-t-elle enfin. Elle est déjà avec quelqu’un en ce moment. Vous pouvez attendre ici.

D’un geste, elle désignait une chaise placée dans l’angle de la pièce, près d’une petite table chargée de magazines.

Mma Makutsi s’assit. Elle avait déjà rencontré des réceptionnistes peu aimables par le passé et elle se demandait pourquoi ce métier attirait les individus antipathiques. Peut-être était-ce parce que les gens faisaient en général le contraire de ce qui leur plaisait en réalité. On trouvait des soldats et des gardiens de prison bienveillants, des infirmières brutales, des professeurs ignorants et dénués de pédagogie, et aussi des réceptionnistes peu amènes, comme celle-ci.

Elle n’eut pas à patienter longtemps. Au bout de quelques minutes, la porte du bureau s’ouvrit et une jeune femme en sortit. Elle portait une feuille de papier pliée en quatre et souriait. Elle se dirigea vers la réceptionniste, lui glissa quelques mots à l’oreille, et toutes deux éclatèrent de rire.

Lorsqu’elle eut disparu, la réceptionniste jeta un coup d’œil à la porte, fit signe à Mma Makutsi qu’elle pouvait entrer et reprit aussitôt sa pose de vernis. Mma Makutsi se leva, gagna la porte, frappa deux petits coups et, sans attendre d’invitation, pénétra dans la pièce.

 

Elles se dévisagèrent avec étonnement. Mma Makutsi ne s’attendait pas à cela et la vue de la femme installée derrière le bureau lui ôta toute l’assurance qu’elle s’était composée. Sur ce plan toutefois, elle se trouvait à égalité avec son interlocutrice. Sur d’autres plans aussi, d’ailleurs, puisque celle-ci n’était autre que son ancienne camarade de classe de l’Institut de secrétariat du Botswana, Violet Sephotho.

Violet fut la première à se remettre de sa surprise.

— Ma parole ! lança-t-elle. Grace Makutsi ! D’abord, l’Institut. Ensuite, l’Académie de danse et de mouvement. Et finalement, cet endroit. Nos chemins se croisent sans arrêt, Mma ! Bientôt, nous découvrirons que nous sommes cousines !

— Ça, ce serait une surprise, Mma ! s’exclama Mma Makutsi, sans préciser à quel genre de surprise elle pensait.

— C’était une blague, précisa Violet. Cela m’étonnerait que nous soyons cousines. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que tu es venue ici pour chercher du travail. C’est ça ?

Mma Makutsi ouvrit la bouche pour répondre, mais Violet enchaîna :

— Tu as dû entendre parler de nous. Nous sommes ce qu’on appelle aujourd’hui des chasseurs de têtes. Nous cherchons des gens de haut niveau pour des postes de haut niveau.

— Ça doit être des emplois intéressants, commenta Mma Makutsi. Je me demandais si…

— Très, coupa Violet. Très intéressants.

Elle marqua un temps d’arrêt, posant sur Mma Makutsi un regard perplexe.

— Mais je croyais que tu avais déjà une bonne place, reprit-elle. Tu ne travaillais pas pour la grosse bonne femme qui tient une agence de détectives, à côté de cet horrible garage ? Tu ne travaillais pas pour elle ?

— C’est Mma Ramotswe, rectifia Mma Makutsi. Et le garage est le Tlokweng Road Speedy Motors. Il est tenu par…

Violet l’interrompit :

— Oui, oui, fit-elle avec impatience. Alors tu as perdu ton boulot, c’est ça ?

Mma Makutsi sursauta. Il était scandaleux que cette Violet, cette « 50 sur 100 » (maximum), aille s’imaginer qu’elle avait été renvoyée de l’Agence No 1 des Dames Détectives.

— Pas du tout ! s’indigna-t-elle. Je n’ai pas perdu mon emploi, Mma ! C’est moi qui suis partie de mon plein gré !

Violet la regarda sans faire mine de s’excuser.

— Évidemment, Mma. Évidemment. Mais quelquefois, les gens s’en vont juste avant qu’on les chasse. Pas toi, bien sûr, mais ça arrive, tu sais.

Mma Makutsi prit une profonde inspiration. Si elle laissait la colère la gagner et si elle s’autorisait à manifester cette colère, elle jouerait le jeu de Violet et se retrouverait à sa merci. Aussi se contenta-t-elle de sourire et de hocher la tête pour approuver le commentaire.

— Oui, Mma. Très souvent, les gens qu’on a renvoyés prétendent qu’ils ont démissionné. Tu dois en voir beaucoup ici. Mais en ce qui me concerne, je suis vraiment partie, parce que j’avais envie de changement. Voilà pourquoi je suis venue ici.

Ce ton soumis parut plaire à Violet. Elle posa sur Mma Makutsi un regard songeur.

— Je vais voir ce que je peux faire, déclara-t-elle avec lenteur. Mais je ne suis pas magicienne. Le problème, c’est… Enfin… Nous allons avoir un problème de présentation, Mma. De nos jours, il est très important pour les entreprises d’avoir une bonne image. C’est une question d’impact, tu comprends. Ce qui signifie que le personnel de haut niveau doit bien présenter… doit avoir… une belle apparence… C’est comme ça, de nos jours, dans les affaires. On n’y peut rien…

Elle fourragea dans quelques papiers posés sur son bureau.

— Il y a plusieurs postes de haut niveau à pourvoir en ce moment. Une assistante personnelle pour un chef d’entreprise. Une secrétaire pour un directeur de banque. Des choses comme ça… Seulement, je ne suis pas sûre que tu conviennes pour cette sorte d’emploi, Mma. Peut-être que tu devrais chercher du côté de l’administration. Fonctionnaire quelque part… Ou alors…

Elle marqua un temps d’arrêt.

— As-tu songé à quitter Gaborone ? À chercher quelque chose à Lobatse ou à Francistown, ou dans une ville comme ça ? Il y a beaucoup de gens qui aiment ce genre de coins, tu sais. Il ne s’y passe pas grand-chose, c’est sûr, mais la vie est si paisible en dehors de la capitale…

Mma Makutsi ne quittait pas Violet des yeux. Le visage d’une personne révélait une multitude de choses, comme le lui avait appris Mma Ramotswe. Celle-ci expliquait que la véritable signification de nos paroles était inscrite en grand sur notre physionomie. Et la physionomie de Violet disait tout : cette dernière se livrait à un dénigrement calculé, à une humiliation intentionnelle, peut-être inspirés par la jalousie (Violet connaissait l’existence de Phuti Radiphuti et savait celui-ci très à l’aise financièrement) ou par la fureur liée à leurs performances respectives à l’Institut de secrétariat du Botswana, mais, plus probablement, fruits d’une pure méchanceté qui survenait chez certains sans raison apparente et contre laquelle on ne pouvait se raisonner.

Elle se leva.

— Je ne pense pas que vous ayez quelque chose qui puisse me convenir, déclara-t-elle.

Violet se troubla à ces mots.

— Je n’ai pas dit ça, Mma.

— Je pense que si, Mma, repartit Mma Makutsi. Je pense que tu l’as exprimé très clairement. Parfois, on n’a pas besoin d’ouvrir la bouche pour dire quelque chose, mais on le dit néanmoins.

Elle se dirigea vers la porte. Pendant un bref instant, Violet parut sur le point de parler, mais elle n’en fit rien. Mma Makutsi lui accorda un dernier regard, puis sortit, saluant la réceptionniste d’un signe de tête comme le commandait la courtoisie. Mma Ramotswe serait fière de moi, songea-t-elle. Mma Ramotswe avait toujours affirmé que répondre à la grossièreté par la grossièreté était la mauvaise solution, car cela n’enseignait aucune leçon à l’interlocuteur. Et elle avait raison sur ce point, comme sur beaucoup d’autres d’ailleurs. Mma Ramotswe…

Mma Makutsi se représentait le visage de sa vieille amie, elle entendait sa voix comme si elle se trouvait là, auprès d’elle. Mma Ramotswe aurait ri de Violet. Elle aurait dit de ses insultes : Des mots dérisoires, Mma, des mots prononcés par une femme malheureuse. Pas de quoi se remettre en question. Rien d’important.

Mma Makutsi déboucha dans la rue ensoleillée, rassembla ses esprits et prit le chemin du retour. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et bien plus chaud à présent. Elle aurait pu prendre un minibus pour rentrer chez elle, mais elle préféra marcher. Elle n’avait parcouru qu’une faible distance lorsque son talon droit se cassa. La chaussure se mit à claquer dans le vide, de sorte qu’elle décida de retirer les deux. Chez elle, à Bobonong, elle marchait souvent pieds nus et cela ne lui coûtait guère, en fait. Toutefois, la matinée n’avait pas été satisfaisante et Mma Makutsi se sentait misérable.

Elle continua de marcher. Près de l’étendue de bush que l’école utilisait comme terrain de sport, elle se rentra une épine dans le pied droit. Celle-ci fut facile à extraire, mais la douleur resta vive pour une si petite épine. Elle s’assit sur une pierre et se frotta le pied pour le soulager. Puis elle regarda le ciel. S’il y avait des gens là-haut, ils ne devaient pas beaucoup se soucier de ceux d’en bas, pensa-t-elle. Là-haut, il n’y avait ni épines, ni goujaterie, ni talons cassés…

Elle se leva et ramassa ses souliers. À cet instant, un vieux taxi bleu passa dans un bruit de ferraille. Le chauffeur appuyait nonchalamment son bras droit sur le rebord de la vitre. Une pensée traversa l’esprit de Mma Makutsi : C’est dangereux de faire ça. Si une autre voiture passe trop près, c’en sera fini de son bras…

Tout à coup, sur une impulsion, elle leva la main. Le taxi s’immobilisa.

— Tlokweng Road, s’il vous plaît, dit-elle. Vous connaissez le vieux garage ? C’est là que je vais. À l’Agence No 1 des Dames Détectives.

— Je vous emmène, Mma, acquiesça le chauffeur de taxi.

Il n’était pas impoli, mais très courtois, au contraire, et il lui fit la conversation tout en conduisant.

— Pourquoi allez-vous là-bas, Mma ? interrogea-t-il en s’arrêtant au feu rouge du grand carrefour.

— Parce que c’est là que je travaille, répondit-elle. J’ai pris ma matinée. Maintenant, c’est l’heure d’y retourner.

Elle baissa les yeux vers sa chaussure cassée, qu’elle avait posée sur ses genoux. Elle était si triste à voir, semblable à un corps dont la vie se serait envolée. Elle la contempla, la défiant presque de lui adresser des reproches. Mais la chaussure ne le fit pas, et la seule chose qu’elle entendit, ou crut entendre, fut une voix étranglée qui lui disait : Vous l’avez échappé belle, patronne ! Vous alliez partir sur une mauvaise voie, vous savez. Nous autres, les chaussures, nous comprenons très bien ces choses-là.

 

Si la matinée s’était révélée sinistre pour Mma Makutsi, elle l’avait aussi été dans les locaux de l’Agence No 1 des Dames Détectives et du Tlokweng Road Speedy Motors. Dans la petite agence de Mma Ramotswe, le bureau auparavant occupé par Mma Makutsi semblait abandonné et triste. Seuls deux crayons à papier et une machine à écrire s’y trouvaient encore. Derrière lui, sur l’armoire métallique où trois tasses étaient d’ordinaire posées avec l’équipement nécessaire pour le thé, à savoir une bouilloire et deux théières, il n’en restait plus que deux : la tasse personnelle de Mma Ramotswe et celle que l’on réservait aux clients. L’absence de celle de Mma Makutsi, petit détail en soi, mais immense par sa signification, semblait seulement conforter Mma Ramotswe dans l’idée que l’agence avait été privée de son cœur même. L’on pourrait prendre des mesures, bien sûr : inviter par exemple Mr. Polopetsi à laisser sa tasse ici plutôt qu’accrochée au clou où elle pendait actuellement, à côté des outils du garage. Toutefois, ce ne serait pas pareil. En fait, il était impossible d’imaginer Mr. Polopetsi occupant la chaise de Mma Makutsi. Quelle que fût l’affection que Mma Ramotswe lui portait, c’était un homme, et le principe fondateur de l’Agence No 1 des Dames Détectives, son génie, reposait sur l’idée que dans cette agence seules les femmes pouvaient occuper le siège conducteur. Non parce que les hommes n’étaient pas aptes à exercer ce métier – ils le pouvaient, pour peu qu’ils soient taillés pour cela, c’est-à-dire observateurs –, mais tout simplement parce que cette agence-là avait toujours été tenue par des femmes, et que c’étaient ces femmes qui lui conféraient son style particulier. Il y avait, dans ce monde, une place pour les choses faites par les hommes et une autre pour celles faites par les femmes, estimait Mma Ramotswe ; parfois, les hommes pouvaient accomplir des choses faites par les femmes, d’autres fois, non. Et vice versa, bien sûr.

Elle se sentait seule. En dépit des sons qui montaient du garage, en dépit du fait que, juste derrière le mur de l’agence, il y avait Mr. J.L.B. Matekoni, son mari et compagnon, elle se sentait seule et démunie. Un jour, une tante de Mochudi lui avait raconté comment, après le décès de son mari, elle voyait celui-ci dans chaque pièce, dans les endroits où il aimait s’asseoir au soleil, sur le chemin par lequel il avait l’habitude de rentrer. Et il ne s’agissait pas là d’illusions formées par la lumière, non, cela venait du chagrin de l’esprit, du douloureux regret. Et à présent, alors que son assistante n’était absente que depuis peu, Mma Ramotswe relevait par moments les yeux en croyant tout à coup l’entendre parler ou voir quelque chose bouger à l’autre extrémité de la pièce. Ce dernier mouvement était bel et bien, pour sa part, un jeu de lumière, mais il lui rappela malgré tout le fait que, désormais, elle était seule.

Et c’était difficile. En règle générale, Mma Ramotswe se satisfaisait très bien de sa propre compagnie. Il lui arrivait souvent de s’asseoir sous sa véranda de Zebra Drive pour boire du thé dans une parfaite solitude, avec pour unique compagnie les oiseaux du jardin ou les minuscules geckos qui escaladaient les colonnes et traversaient le toit ; mais là, c’était différent. Dans un bureau, il fallait pouvoir parler à quelqu’un, ne fût-ce que pour rendre l’environnement plus humain. Les maisons, les vérandas, les jardins étaient humains en eux-mêmes ; les bureaux, non. Un bureau dans lequel il n’y avait qu’une personne ressemblait à une pièce non meublée.

De l’autre côté de la cloison, Mr. J.L.B. Matekoni éprouvait une morosité similaire. Une morosité sans doute moins prononcée dans son cas, mais bel et bien présente ; le sentiment que, d’une certaine façon, les choses n’étaient pas complètes. C’était cela que l’on devait ressentir dans une famille, songea-t-il, lorsqu’on se réunissait pour le dîner ou pour une grande occasion et qu’un siège restait inoccupé. Lui-même aimait bien Mma Makutsi. Il avait toujours admiré sa détermination et son courage. Il s’arrangeait pour ne pas la croiser trop souvent, bien sûr, car elle pouvait se montrer piquante et qu’il n’était pas certain qu’elle s’y prît très bien avec les apprentis. Non, elle s’y prenait même très mal, il en était convaincu, mais il ne s’était jamais vraiment résolu à lui suggérer de changer de ton lorsqu’elle s’adressait à ces jeunes hommes que tout le monde s’accordait à trouver frustrants. Et puis, bien sûr, Charlie allait partir, lui aussi, quand il aurait fini de bricoler la vieille Mercedes et que la licence de taxi lui aurait été accordée. Sans lui, le garage ne serait plus le même, pensa Mr. J.L.B. Matekoni. Il manquerait quelque chose, qu’on le veuille ou non.

De l’autre côté du garage, où il s’apprêtait à faire monter une voiture sur le pont de graissage hydraulique, Charlie jeta un coup d’œil à Mr. J.L.B. Matekoni, puis se tourna vers le plus jeune des apprentis, qui se tenait près de lui.

— J’espère que le patron n’est pas en train de se dire qu’elle est partie à cause de moi. J’espère qu’il ne pense pas ça.

Le plus jeune des apprentis s’essuya le nez sur la manche de sa combinaison bleue.

— Pourquoi est-ce qu’il irait croire une chose pareille, Charlie ? Qu’est-ce que son départ a à voir avec toi ? Tu sais comment elle est : toujours à agresser tout le monde. Moi, je parie que le patron est content qu’elle soit partie.

Charlie réfléchit un instant à cette possibilité, mais la repoussa.

— Il l’aimait bien. Et Mma Ramotswe l’aimait bien aussi. Peut-être même que toi aussi, tu l’aimais bien.

Il dévisagea son compagnon et fronça les sourcils.

— Hein ? Tu l’aimais bien ?

Le plus jeune des apprentis se balança d’une jambe à l’autre.

— Je n’aimais pas ses lunettes, répondit-il. À ton avis, où est-ce qu’elle a pu trouver des lunettes pareilles ?

— Dans un catalogue de produits industriels ? suggéra Charlie.

L’autre se mit à rire.

— Et ces chaussures idiotes qu’elle avait toujours ! Elle se croyait très chic avec ça, mais la plupart des filles que je connais ne voudraient même pas qu’on les voie avec sur leur lit de mort.

Charlie parut songeur.

— On nous enlève nos chaussures quand on est mort, tu sais…

Le plus jeune des apprentis eut l’air ennuyé.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’on en fait ?

Charlie tendit la main pour caresser le panneau de commandes du pont de graissage.

— Les docteurs les prennent, expliqua-t-il. Ou alors, les infirmières de l’hôpital. La prochaine fois que tu vois un médecin, regarde ses pieds. Les docteurs ont toujours de très belles chaussures. C’est parce qu’ils les prennent sur…

Il s’arrêta net. Un taxi bleu s’était immobilisé devant le garage et la portière passager venait de s’ouvrir.