CHAPITRE II

La règle de trois

— Et voilà, Mma ! lança Mma Makutsi de son bureau. Une nouvelle journée qui commence !

Il ne s’agissait pas là d’une observation appelant une réponse impérative. Il eût d’ailleurs été difficile de la démentir. Aussi Mma Ramotswe se contenta-t-elle d’un hochement de tête, accompagné d’un bref coup d’œil à sa secrétaire, qui lui permit de remarquer sa robe rouge vif – une robe qu’elle ne lui avait encore jamais vue. Elle était très seyante, estima Mma Ramotswe, quoiqu’un peu trop habillée pour leur modeste bureau : les vêtements neufs, élégants de surcroît, n’ont-ils pas tendance à faire ressortir la vétusté des classeurs de rangement de celui qui les porte ? Au tout début, lorsqu’elle était entrée au service de l’agence, Mma Makutsi ne possédait que quelques robes, dont deux bleues, les autres étant d’une couleur passée, à mi-chemin entre le jaune et le vert. Avec le succès de son école de dactylographie pour hommes, elle avait pu s’en offrir de nouvelles et, depuis qu’elle était fiancée à Phuti Radiphuti, sa garde-robe s’était encore enrichie.

— Vous avez une très jolie robe, Mma, la complimenta Mma Ramotswe. Cette couleur vous va bien. Vous êtes le genre de personne qui peut porter du rouge. Je l’ai toujours pensé.

Mma Makutsi sourit, ravie. Elle n’avait pas l’habitude d’être complimentée sur son apparence : étant donné sa peau difficile et ses lunettes trop grosses, ce genre de commentaires ne se faisaient que trop rares.

— Merci, Mma, répondit-elle. J’en suis très contente.

Elle marqua un temps d’hésitation.

— Vous aussi, vous pourriez porter du rouge, vous savez…

Bien sûr que je pourrais porter du rouge ! s’indigna Mma Ramotswe en son for intérieur. Elle n’en dit rien cependant, se contentant d’un simple :

— Merci, Mma.

Il y eut un silence. Mma Ramotswe se demandait avec quel argent la robe avait été achetée et si son acquisition s’était faite durant l’absence non autorisée. Elle pensait connaître la réponse à la première question : Phuti Radiphuti donnait de toute évidence de l’argent à Mma Makutsi, ce qui paraissait tout à fait normal puisqu’ils étaient fiancés ; cela faisait d’ailleurs partie des intérêts d’avoir un fiancé. Pour ce qui était de la seconde, elle trouverait bien un moyen de découvrir la vérité. Mma Ramotswe était convaincue que la meilleure façon d’obtenir une information consistait à poser des questions sans ambages. Ce précepte lui avait rendu de grands services au cours d’innombrables enquêtes. En général, les gens ne demandaient qu’à révéler ce qu’ils savaient, pour peu qu’on les en priât, et beaucoup se montraient même prêts à le faire de façon spontanée.

— J’ai toujours un mal fou à me décider quand je dois choisir des vêtements, expliqua Mma Ramotswe. C’est pourquoi le samedi me paraît le jour idéal pour faire mon shopping. On a tout le temps ce jour-là, n’est-ce pas ? Contrairement au reste de la semaine. On n’a pas tellement le temps d’acheter les jours où l’on travaille, n’est-ce pas, Mma Makutsi ?

Si Mma Makutsi hésita, ce ne fut que l’espace d’un instant.

— Non, c’est vrai, répondit-elle. C’est pourquoi je me dis souvent qu’il serait bon de ne pas avoir à travailler. On pourrait aller faire les boutiques autant qu’on voudrait…

Le silence plana de nouveau sur le bureau. Pour Mma Ramotswe, la signification des paroles de son assistante ne faisait aucun doute. Elle avait déjà songé que les fiançailles de Mma Makutsi à un homme riche pourraient signifier son départ de l’agence, mais elle avait vite chassé cette idée de son esprit. C’était une perspective si pénible, si importune, qu’elle en devenait inenvisageable. Même si Mma Makutsi possédait certes ses menus travers, sa valeur en tant qu’amie et collègue restait inestimable. Mma Ramotswe ne pouvait imaginer à quoi ressemblerait la vie en solitaire au bureau, à boire seule ses tasses de thé rouge sans la possibilité d’évoquer les petites manies des clients avec une confidente fiable, de partager ses réflexions dans les affaires difficiles, ou même d’échanger un regard de connivence lorsqu’un des apprentis faisait des siennes. Aussi avait-elle honte, à présent, d’en avoir voulu à Mma Makutsi pour son escapade shopping durant les heures ouvrables. Quelle importance, après tout, si une employée consciencieuse s’éclipsait du bureau à l’occasion ? Mma Ramotswe l’avait fait, pour sa part, à de nombreuses reprises sans en ressentir la moindre culpabilité. Bien sûr, elle était propriétaire de l’agence et n’avait de comptes à rendre qu’à elle-même, mais cela ne suffisait pas à justifier qu’il existât une règle pour elle-même et une autre pour Mma Makutsi.

Mma Ramotswe s’éclaircit la gorge.

— Bien sûr, il est toujours possible de prendre quelques heures dans l’après-midi. Il n’y a rien de mal à cela. Rien du tout. On ne peut pas travailler sans arrêt, vous savez.

Mma Makutsi écoutait. Si la remarque devait faire figure d’avertissement, elle avait atteint son objectif.

— C’est vrai. D’ailleurs, c’est justement ce que j’ai fait l’autre fois, Mma, répondit l’assistante d’un ton badin. Je savais que cela ne vous dérangerait pas.

Mma Ramotswe fut prompte à l’approuver.

— Bien sûr que non, Mma. Bien sûr que non.

Mma Makutsi sourit. C’était la réaction qu’elle espérait sans trop y croire, car Mma Ramotswe n’était pas femme à se laisser disqualifier si facilement.

— Merci.

Elle jeta un regard par la fenêtre et contempla quelques instants le paysage avant de reprendre :

— Remarquez, ce doit être drôlement agréable de ne pas travailler du tout. On doit se sentir libre comme l’air…

— Vous le pensez vraiment, Mma ? interrogea Mma Ramotswe. Ne croyez-vous pas que l’on finirait vite par s’ennuyer ? Surtout lorsqu’on quitte un métier comme le nôtre, un métier aussi passionnant. Pour ma part, cela me manquerait beaucoup, j’en suis sûre.

Mma Makutsi parut méditer ces paroles.

— Peut-être, répondit-elle sans conviction, avant d’ajouter, comme pour insister sur le scepticisme que lui inspirait l’affirmation : Sans doute…

Les choses en restèrent là. Mma Makutsi avait fait passer son message : elle était devenue une femme qui n’avait pas besoin de l’emploi qu’elle occupait et qui pouvait donc aller faire ses courses quand bon lui semblait. Quant à Mma Ramotswe, elle venait de comprendre qu’un subtil changement s’était opéré dans l’équilibre des pouvoirs, telle une variation du souffle du vent, à peine perceptible, mais réelle. Elle avait toujours été un employeur attentionné, mais la suprématie que lui conféraient son âge et son expérience lui valait une autorité que Mma Makutsi n’avait jamais contestée. Maintenant que les choses semblaient changer, elle se demandait si ce serait désormais Mma Makutsi, et non plus elle-même, qui déciderait de l’heure de la pause-thé. Et les choses s’arrêteraient-elles là ? Il y avait aussi Mr. Polopetsi à prendre en considération. Mr. Polopetsi, cet homme au caractère extrêmement doux, auquel Mma Ramotswe avait offert un emploi (à la définition assez floue) après l’avoir renversé alors qu’il roulait à bicyclette, puis avoir écouté le récit de ses infortunes. Il avait manifesté le plus grand zèle, se montrant apte à aider Mr. J.L.B. Matekoni au garage tout en rendant par ailleurs de menus services à l’agence. Il était à la fois discret et désireux de bien faire, mais elle avait déjà entendu Mma Makutsi parler de lui comme de son « assistant » sur un ton de propriétaire, même s’il n’y avait jamais eu le moindre doute sur son propre statut d’assistante détective. Mma Ramotswe se demandait à présent si Mma Makutsi n’allait pas réclamer une promotion et exiger le titre de codétective, peut-être, ou même de détective associée.

Il existait de nombreuses façons pour les gens de gonfler l’importance de leur poste en introduisant de légers changements dans la dénomination de celui-ci. Mma Ramotswe avait ainsi rencontré un « professeur associé » de l’université, un client de Mr. J.L.B. Matekoni qui faisait réparer sa voiture au garage. Elle avait réfléchi à cet intitulé, imaginant qu’il pourrait convenir à une personne autorisée à s’associer avec des professeurs, sans être toutefois habilitée à en être un elle-même. Lorsque les professeurs prenaient le thé, les professeurs associés devaient-ils se tenir au bord de leur cercle, voire un peu en retrait ? Cette pensée l’avait fait sourire : comme les gens étaient bêtes, avec leurs distinctions chimériques ! Et pourtant, voilà qu’elle se mettait à songer à la façon de faire monter Mma Makutsi en grade, mais sans la promouvoir excessivement. Ce serait, bien sûr, un moyen de la retenir à l’agence. Il se révélerait assez simple de lui accorder une promotion symbolique, surtout si celle-ci ne s’accompagnait pas d’une hausse de salaire. Ce serait là un exercice de poudre aux yeux, une politique de pure forme. Mais non, elle le ferait aussi parce que Mma Makutsi le méritait bel et bien. Si celle-ci devait passer détective associée, avec tout ce que ce titre impliquait – quoi que ce fût –, c’était parce qu’elle le méritait.

— Mma Makutsi, commença-t-elle. Je pense qu’il est temps de procéder à un bilan. Toute cette discussion sur le métier, le temps libre et ce genre de choses, m’a fait comprendre que le moment est venu de revoir un peu…

Elle n’en dit pas davantage. Mma Makutsi, qui regardait de nouveau par la fenêtre, venait de repérer une voiture venue se garer sous l’acacia.

— Un client ! s’écria-t-elle.

— Dans ce cas, préparez du thé, je vous prie, répondit Mma Ramotswe.

Tandis que Mma Makutsi se levait pour s’exécuter, Mma Ramotswe poussa un discret soupir de soulagement. Son autorité, semblait-il, restait encore intacte.

 

— Nous sommes donc cousins ! s’exclama Mma Ramotswe, hésitant entre enthousiasme et circonspection.

Il importait de rester prudent en matière de cousins, car ces derniers avaient tendance à surgir en période de difficultés – des difficultés pour eux-mêmes – en évoquant les liens familiaux qui vous unissaient à eux. Et la morale botswanaise ancestrale, dont Mma Ramotswe demeurait un ardent défenseur, exigeait que l’on vienne en aide à tout membre de sa famille dans le besoin, même éloigné. Il n’y avait rien à redire à cela, estimait Mma Ramotswe, mais par moments, on constatait des abus. Tout dépendait, semblait-il, du cousin en question.

Elle détailla discrètement l’homme qui lui faisait face, celui que Mma Makutsi avait vu arriver et introduit dans l’agence. Il était élégamment vêtu, en costume et cravate, et les lacets de ses souliers, remarqua-t-elle, étaient noués avec soin. Cela dénotait une dignité personnelle qui, alliée à ses manières ouvertes et à son élocution assurée, signifiait qu’il ne s’agissait pas d’un cousin lointain venu pour lui soutirer quelque chose. Mma Ramotswe se détendit. Même si le visiteur s’apprêtait à lui demander une faveur, il ne s’agirait pas d’argent. Elle en fut soulagée, car l’agence avait fonctionné au ralenti ce dernier mois. L’espace d’un instant, elle s’autorisa même à songer qu’il envisageait peut-être de lui confier une enquête rémunérée, et que son appartenance à la famille ne changerait rien lorsqu’on parlerait règlement. Toutefois, se reprit-elle, c’était peu probable. On ne pouvait pas faire payer un cousin.

L’homme lui sourit.

— Oui, Mma. Nous sommes cousins. Cousins éloignés, bien sûr, mais cousins tout de même.

Mma Ramotswe lui adressa un geste de bienvenue.

— Cela fait toujours plaisir de rencontrer un nouveau cousin. Mais j’étais en train de me demander…

— De quelle façon nous sommes liés ? coupa l’homme. Je vais vous l’expliquer, ce n’est pas compliqué. Votre père était le défunt Obed Ramotswe, n’est-ce pas ?

Mma Ramotswe hocha la tête : Obed Ramotswe – son Papa adoré –, l’homme qui l’avait élevée après la mort de sa mère, dont elle n’avait conservé aucun souvenir ; Obed Ramotswe, qui avait économisé chaque thebe pendant toutes ces rudes années passées dans l’obscurité des mines afin de se constituer un cheptel de bétail dont quiconque eût été fier. Pas un jour ne passait, pas un seul, sans qu’elle pensât à lui.

— C’était quelqu’un de très bien, m’a-t-on dit, poursuivit le visiteur. Je l’ai rencontré une fois, quand j’étais très jeune, mais nous avions quitté Mochudi, vous comprenez, et nous étions installés à Lobatse. C’est pourquoi nous ne nous connaissons pas, vous et moi, bien que nous soyons cousins.

Mma Ramotswe l’encouragea à poursuivre. Elle avait décidé qu’elle aimait bien cet homme et elle s’en voulait un peu de l’avoir soupçonné au départ. Il importe de se montrer prudent, disaient certains. Il le faut, parce que le monde est devenu ce qu’il est, affirmaient-ils. Ces individus prétendaient que l’on ne devait plus se fier à personne, parce qu’on ne savait jamais d’où venaient les gens ni qui ils étaient vraiment. Et si l’on ignorait cela, comment leur faire confiance ? Mma Ramotswe comprenait bien les fondements d’une telle opinion, mais elle refusait de se ranger à ce point de vue cynique. Chacun venait nécessairement de quelque part, chacun avait une famille. Il était simplement devenu plus difficile qu’autrefois de se renseigner sur celle-ci, voilà tout. Et ce n’était pas une raison pour ne plus faire confiance à personne.

Le visiteur prit une profonde inspiration.

— Votre défunt père était le fils de Boamogetswe Ramotswe, n’est-ce pas ? Boamogetswe était votre grand-père, défunt lui aussi ?

— C’est exact.

Elle n’avait pas connu ce dernier et il n’existait aucune photographie de lui, comme c’était souvent le cas pour cette génération. Personne ne savait plus à quoi ses aïeux ressemblaient, comment ils s’habillaient. Tout cela était désormais perdu.

— Et il avait une sœur dont je ne me rappelle plus le nom, continua l’homme. Cette sœur a épousé un certain Gotweng Dintwa, qui travaillait dans les chemins de fer du temps du Protectorat. Il avait la charge d’un château d’eau pour les trains à vapeur.

— Je me souviens de ces châteaux d’eau ! s’exclama Mma Ramotswe. Avec ces longs tuyaux qui en descendaient et qui ressemblaient à des trompes d’éléphants.

L’homme se mit à rire.

— C’est vrai que cela y ressemblait !

Il se pencha en avant pour enchaîner :

— Il a eu une fille, qui a épousé un homme nommé Monyena. Monyena était de la génération de votre père et ils se connaissaient, tous les deux. Pas très bien, mais ils se connaissaient. Ensuite, ce Monyena est parti pour Johannesburg, où on l’a jeté en prison parce qu’il n’avait pas de papiers en règle. Quand il est revenu auprès de sa femme, il s’est installé à côté de Mochudi. C’est là que j’entre en scène : je suis le fils de cet homme. Je m’appelle Tati Monyena.

Il avait prononcé cette dernière phrase d’un ton de profonde fierté, comme un conteur qui, au terme de son récit, dévoile enfin la véritable identité du héros. Tandis qu’elle digérait l’information, Mma Ramotswe quitta son interlocuteur du regard pour se tourner vers la fenêtre. Il ne se passait rien de particulier à l’extérieur, mais on ne pouvait jamais savoir. Même si l’acacia restait immobile, sans un souffle de brise pour faire remuer ses branches épineuses, qui se détachaient sur fond de ciel bleu pâle, des oiseaux le choisissaient parfois comme poste d’observation et s’y posaient un instant avant de repartir vivre leur vie. Elle songeait à ce qu’elle venait d’apprendre, à cette histoire condensée d’une famille qui partageait avec elle des racines communes. Quelques mots suffisaient à résumer une existence entière ; quelques autres pouvaient englober une succession de générations, voire des dynasties, avec, çà et là, un menu détail – comme ce château d’eau – qui conférait aux choses une humanité, un caractère concret. Le lien de parenté se révélait lointain : elle était aussi proche de cet homme que de centaines, peut-être de milliers d’autres. En fin de compte, dans un pays comme le Botswana, à la population aussi clairsemée, chacun était lié, d’une manière ou d’une autre, avec à peu près tout le monde. Quelque part, dans les arbres généalogiques aux branches innombrables, on trouvait une place pour chacun. Nul n’était seul.

Mma Makutsi, qui avait suivi la conversation de son bureau, intervint soudain :

— Des cousins, ce n’est pas ce qui manque ! lança-t-elle.

Tati Monyena se retourna pour la considérer avec étonnement.

— C’est vrai, acquiesça-t-il. Il y en a beaucoup.

— Moi, reprit Mma Makutsi, j’en ai tellement que je n’arrive plus à les compter. Dans le Nord, à Bobonong. Des cousins, des cousins, et encore des cousins…

— C’est très bien, Mma, hasarda Tati Monyena.

Mma Makutsi eut un mouvement de mauvaise humeur.

— Quelquefois, Rra. Quelquefois, en effet, c’est bien. Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de cousins que je vois seulement quand ils ont besoin de quelque chose. Vous savez ce que c’est.

Tati Monyena se raidit sur sa chaise.

— Mais ce n’est pas toujours comme ça ! se récria-t-il. Moi, je ne fais pas partie de ces gens qui…

Mma Ramotswe jeta un coup d’œil à son assistante. Même fiancée à Phuti Radiphuti, elle n’avait pas le droit de s’adresser ainsi à un client. Il faudrait lui en parler ; sans s’énerver, certes, mais en mettant les points sur les i.

— Vous êtes le bienvenu, Rra, s’empressa-t-elle de déclarer. Je suis heureuse que vous soyez venu me voir.

Tati Monyena leva les yeux vers elle. La gratitude se lisait sur son visage.

— Je ne suis pas ici pour vous demander de faveur, Mma, affirma-t-il. J’ai l’intention de payer pour vos services.

Mma Ramotswe s’efforça de dissimuler sa surprise, mais sans grand succès, de sorte que Tati Monyena se fit un devoir de la rassurer davantage.

— Si, si, je vais payer, Mma. Je ne viens pas pour moi, vous comprenez, mais pour l’hôpital.

— Ne vous faites pas de souci, Rra, répondit Mma Ramotswe. Mais de quel hôpital s’agit-il ?

— De celui de Mochudi, Mma.

À ces mots, une multitude de souvenirs remontèrent à la mémoire de Mma Ramotswe : l’ancien hôpital hollandais de la Mission réformée, devenu un hôpital public, près du kgotla, la place où se tenaient les réunions ; cet hôpital où tant de gens qu’elle connaissait étaient nés et s’étaient éteints ; cet hôpital dont les larges avant-toits avaient été témoins de tant de souffrances humaines, et de toute la bonté venue accompagner ces souffrances. Elle y songeait à présent avec une infinie tendresse. Puis elle se tourna vers Tati Monyena et l’interrogea :

— L’hôpital, Rra ? Pourquoi l’hôpital ?

La fierté marqua de nouveau les traits de son interlocuteur.

— C’est là que je travaille, Mma. Je n’en suis pas tout à fait l’administrateur, mais presque.

Les mots sautèrent aussitôt à l’esprit de Mma Ramotswe.

— L’administrateur associé, alors ?

— Exactement, répondit Tati Monyena.

Cette dénomination lui faisait apparemment plaisir et il la savoura quelques instants, avant de poursuivre :

— Vous connaissez cet hôpital, Mma, n’est-ce pas ? Bien sûr que vous le connaissez.

Mma Ramotswe songea à la dernière fois qu’elle s’y était rendue, mais s’empressa de chasser ce souvenir. Tant de gens avaient péri de la terrible maladie avant l’arrivée des remèdes qui avaient stoppé l’avancée de cette immense détresse, du moins pour beaucoup d’entre eux. Trop tard, toutefois, pour son amie d’enfance, qu’elle était allée voir par cette journée étouffante. Elle s’était sentie si impuissante, alors, devant la chétive silhouette étendue sur le lit ! Et puis, une infirmière lui avait expliqué que tenir une main, simplement la tenir, pouvait aider. Et c’était vrai, avait pensé Mma Ramotswe par la suite. Quitter ce monde en tenant la main de quelqu’un était bien préférable à s’en aller tout seul.

— Que devient l’hôpital ? demanda-t-elle. J’ai appris que vous avez reçu beaucoup de matériel. Des lits neufs, des appareils de radiologie…

— C’est vrai, nous avons eu tout cela, acquiesça Tati Monyena. Le gouvernement s’est montré très généreux envers nous.

— D’un autre côté, c’est votre argent ! lâcha Mma Makutsi depuis l’extrémité de la pièce. Quand on dit que le gouvernement nous donne ceci ou cela, on oublie souvent qu’il ne fait que nous donner ce qui nous appartient déjà. Tout le monde sait ça, conclut-elle après un temps d’arrêt.

Dans le silence qui suivit ces paroles, un petit gecko blanc, de ces créatures albinos qui s’accrochent aux murs et aux plafonds, défiant la gravité grâce à leurs minuscules pattes-ventouses, traversa en un éclair une partie du plafond de bois. Deux mouches, posées sur cette même section, s’éloignèrent, mais sans se presser, pour échapper au danger. Le regard de Mma Ramotswe suivit le gecko, avant de retomber sur Mma Makutsi, assise au-dessous, l’air provocateur. Ce qu’elle disait était sans doute juste – c’était même évident –, mais elle n’avait pas à employer ce ton méprisant, comme si Tati Monyena était un petit garçon à qui il convenait d’expliquer le fonctionnement des finances publiques.

— Rra Monyena sait tout cela, Mma, assura Mma Ramotswe d’un ton calme.

L’intéressé lança un regard nerveux par-dessus son épaule, en direction de Mma Makutsi.

— Elle a raison, déclara-t-il. C’est notre argent.

— Seulement, il y a des dirigeants qui ont l’air de l’oublier… insista Mma Makutsi.

Mma Ramotswe décida de reprendre la conversation en main pour l’empêcher de glisser sur un terrain trop politique.

— Donc, l’hôpital voudrait que je fasse quelque chose pour lui, déclara-t-elle. Je serai ravie de l’aider. Mais, il faut que vous m’expliquiez quel est le problème.

— C’est comme ça que parlent les médecins, intervint encore Mma Makutsi. Quand on va les voir, ils nous demandent : Quel semble être le problème ? Et ensuite, ils…

— Merci beaucoup, Mma ! coupa Mma Ramotswe d’un ton ferme. À présent, Rra, exposez-moi le problème que rencontre l’hôpital.

Tati Monyena soupira.

— J’aimerais bien qu’il n’y en ait qu’un, commença-t-il. En réalité, nous en avons énormément. Tous les hôpitaux en ont : manque d’argent, manque d’infirmières, risques de contamination… Si je devais vous citer tous les problèmes de l’hôpital, la liste serait longue. Toutefois, il y en a un en particulier pour lequel nous avons décidé de nous adresser à vous. Un très gros problème.

— Qui est ?

— Des gens sont morts à l’hôpital.

Mma Ramotswe croisa le regard de Mma Makutsi. Elle ne tolérerait pas de nouvelles remarques de ce côté-là, aussi afficha-t-elle une expression sévère. Elle imaginait sans peine les mots qui brûlaient les lèvres de la secrétaire : il y a toujours des gens qui meurent dans les hôpitaux et ce n’est certainement pas une raison pour se plaindre quand cela se produit, les hôpitaux étant pleins de gens malades, et les gens malades mourant si leur traitement ne fonctionne pas.

— Je suis désolée, fit Mma Ramotswe. Je veux bien croire que les hôpitaux n’aiment pas que leurs patients décèdent. Mais d’un autre côté, ils…

— Oh, nous savons bien que nous devons nous attendre à perdre un certain nombre de patients ! l’interrompit Tati Monyena. Ce sont des choses que l’on ne peut pas éviter.

— Alors, pourquoi feriez-vous appel à mes services ? interrogea Mma Ramotswe.

Tati Monyena hésita avant de répondre.

— Cela ne sortira pas d’ici ? s’enquit-il.

— Il s’agit d’une consultation confidentielle, le rassura Mma Ramotswe. C’est juste entre vous et moi. Personne d’autre.

Tati Monyena risqua un nouveau coup d’œil par-dessus son épaule et croisa le regard de Mma Makutsi, qui le considérait à travers ses grosses lunettes rondes. Il s’empressa de se retourner.

— Mon assistante est elle aussi liée par le secret professionnel, affirma Mma Ramotswe. Nous ne parlons pas des affaires de nos clients à l’extérieur.

— Sauf quand… commença Mma Makutsi, mais Mma Ramotswe ne la laissa pas achever.

— Sauf jamais, déclara-t-elle d’un ton sans appel. Sauf jamais.

Cette manifestation de désaccord parut indisposer Tati Monyena, qui hésita un moment. Il finit toutefois par reprendre :

— Les gens meurent à l’hôpital pour toutes sortes de raisons. Vous seriez surprise, Mma Ramotswe, de voir combien de patients décident, une fois arrivés chez nous, qu’il est temps pour eux de partir…

Du doigt, il désigna le plafond.

— … de monter là-haut. Et puis, il y a ceux qui tombent de leur lit, et aussi ceux qui réagissent mal à un traitement, et ainsi de suite… Bref, beaucoup d’incidents malheureux peuvent se produire à l’hôpital.

« Mais il y a aussi ces cas où nous ne comprenons pas à quoi le patient a succombé. Nous ne comprenons pas. C’est assez rare, mais cela arrive. Parfois, je pense que c’est à cause d’un cœur brisé. C’est une chose qu’il n’est pas possible de voir, vous comprenez. Le pathologiste fait une autopsie et, de l’extérieur, le cœur a l’air en parfait état. Pourtant il est cassé à l’intérieur, à cause d’un chagrin. Parce que la personne est loin de chez elle, peut-être, et qu’elle pense ne jamais revoir sa famille et son bétail. Ce genre de chose peut briser un cœur…

Mma Ramotswe hocha la tête en signe d’assentiment. Elle savait tout des cœurs brisés et comprenait le phénomène. Son père lui en avait parlé de nombreuses années auparavant : il lui avait raconté que certains hommes partis travailler dans les mines d’Afrique du Sud mouraient sans raison, du moins sans raison apparente. Quelques semaines après leur arrivée à Johannesburg, ils s’éteignaient purement et simplement, peut-être parce qu’ils étaient loin du Botswana et que cela leur brisait le cœur. Elle s’en souvenait à présent.

— Un cœur brisé, répéta Tati Monyena, pensif. Mais pour avoir le cœur brisé, il faut être réveillé, Mma. Vous n’êtes pas de mon avis ?

Mma Ramotswe afficha sa surprise.

— Réveillé ?

— Oui. Je vais vous expliquer ce qui s’est passé et vous comprendrez ce que je veux dire. Je ne sais pas si vous connaissez bien les hôpitaux, mais vous devez avoir entendu parler de ces salles réservées à ce qu’on appelle les soins intensifs. Elles sont destinées aux gens très malades et des infirmières y sont présentes vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou presque. Parfois, les malades sont dans le coma, avec des respirateurs, parce qu’ils n’arrivent pas à respirer seuls. Vous avez entendu parler de ce genre de machines, Mma ?

Mma Ramotswe hocha la tête.

— Donc, poursuivit Tati Monyena, nous avons une salle comme celles-ci à l’hôpital. Et, bien sûr, quand des gens y décèdent, cela n’étonne personne. Les malades qui entrent là sont très faibles et tous ne sont pas assurés d’en ressortir. Seulement… enchaîna-t-il, levant l’index devant lui pour appuyer ses paroles. Seulement, quand on a trois morts en six mois et que toutes les trois ont lieu dans le même lit, on commence à se poser des questions.

— Coïncidence, marmonna Mma Makutsi. Il y a beaucoup de coïncidences.

Cette fois, Tati Monyena ne daigna pas se retourner et adressa sa réponse à Mma Ramotswe.

— Oh, je sais qu’il peut y avoir des coïncidences ! concéda-t-il. Et en effet, cela pourrait en être une. Je le sais bien. Mais si je vous dis que ces trois décès ont eu lieu à la même heure, un vendredi ? Tous les trois ?

Il tendit trois doigts devant lui.

— Vendredi.

Un premier doigt fut abaissé.

— Vendredi.

Un deuxième doigt.

— Vendredi. Le troisième.