CHAPITRE XVIII
Nous nous trompons ou sommes trompés
— Maintenant, Mma Makutsi, déclara Mma Ramotswe, je voudrais que vous me parliez de votre enquête. Cette petite femme…
— Minnie.
Mma Ramotswe se mit à rire.
— J’imagine qu’elle ne se formalise pas ! Mais pourquoi les gens acceptent-ils de porter des noms comme celui-là ? On ne peut pas dire que nous, les Batswana, soyons très charitables dans les noms que nous nous donnons les uns aux autres !
Mma Makutsi l’approuva. À Bobonong, elle avait connu un garçon dont le nom signifiait : Celui qui a les oreilles décollées. Il vivait avec, sans paraître s’en soucier. Il était vrai que cela lui allait à ravir : ses oreilles étaient si décollées qu’elles formaient presque un angle droit avec sa tête. Mais pourquoi affliger un enfant d’un tel prénom ? Et puis, il y avait cet homme qui travaillait au supermarché et dont le nom, traduit du setswana, équivalait à : Gros nez. Il avait en effet un gros nez, mais certaines personnes en avaient de beaucoup plus gros et, à cause de ce dénominatif, les yeux de Mma Makutsi se trouvaient inexorablement attirés par ce trait dominant. Donner un tel nom représentait un manque de tact et de la pure méchanceté.
— Ça ne la dérange pas qu’on l’appelle comme ça, je crois, répondit-elle. Il faut dire qu’elle est vraiment petite. Et elle est aussi…
Elle laissa la phrase en suspens. Il y avait, chez Minnie, une tristesse indéfinissable qui transparaissait dans son regard implorant. Elle désirait quelque chose, c’était clair, mais devait ignorer quoi. De l’amour ? De l’amitié ? On devinait, dans toute sa personne, une extrême solitude, comme chez ces gens qui ne se sentaient pas à leur place ; ils étaient intégrés, certes, mais ne semblaient jamais à l’aise là où ils se trouvaient.
— C’est une femme malheureuse, estima Mma Ramotswe. Je l’ai déjà vue. Je ne la connais pas, mais je l’ai déjà vue.
— Oui, elle est malheureuse, confirma Mma Makutsi. Seulement, nous ne pouvons pas faire grand-chose pour elle, si ?
Mma Ramotswe soupira.
— Nous ne pouvons pas rendre heureux tous nos clients, Mma. Dans certains cas, peut-être. Cela dépend s’ils tiennent vraiment à savoir ce que nous avons à leur révéler. La vérité n’est pas toujours drôle, n’est-ce pas ?
Mma Makutsi saisit un crayon et commença à griffonner sur une feuille de papier. Elle découvrit bientôt qu’elle avait dessiné un ciel, un nuage, un vide, la forme en parapluie d’un acacia, quelques coups de crayon sur le blanc de la feuille. Le bonheur. Pourquoi voyait-elle ces choses-là quand elle pensait au bonheur ?
— Êtes-vous heureuse, Mma Ramotswe ?
Son crayon continua de courir sur le papier. Une marmite à présent, et ces lignes courbes, au-dessous, qui figuraient des flammes. La cuisine. Un repas pour Phuti Radiphuti, l’homme qui lui avait offert un diamant comme preuve d’amour, et qui l’aimait bel et bien, elle le savait. Une fille de Bobonong, avec une bague en diamant et un homme propriétaire d’une maison et d’un magasin de meubles. Et cela m’est arrivé, à moi…
— Je suis très heureuse, répondit Mma Ramotswe. J’ai un bon mari. J’ai ma maison de Zebra Drive. Motholeli, Puso. J’ai cette agence. Et tous mes amis, dont vous faites partie, Mma Makutsi. Oui, je suis très heureuse.
— C’est bien.
— Et vous, Mma ? Êtes-vous heureuse, vous aussi ?
Mma Makutsi posa son crayon et regarda ses chaussures, les vertes à doublure bleue, qui lui renvoyèrent son regard. Allez, patronne ! Ne tournez pas autour du pot ! Répondez-lui ! Elle ressentit une irritation passagère à l’idée que des chaussures se permettent de lui parler sur ce ton, mais elle devait néanmoins leur donner raison.
— Oui, je suis heureuse, affirma-t-elle. Je suis fiancée à Phuti Radiphuti et je vais me marier avec lui.
— Et c’est quelqu’un de bien, compléta Mma Ramotswe.
— Oui, c’est quelqu’un de bien. Et puis j’ai un bon travail.
Ces mots furent un soulagement pour Mma Ramotswe, qui hocha la tête avec enthousiasme.
— Un bon travail de détective associée, ajouta Mma Makutsi.
Mma Ramotswe fut prompte à confirmer.
— Oui. De détective associée.
— J’ai donc tout ce qu’il me faut dans cette vie, conclut Mma Makutsi. Et je vous dois beaucoup, Mma. Et je vous suis reconnaissante, extrêmement reconnaissante.
Il ne restait plus grand-chose à ajouter sur le thème du bonheur, aussi la conversation dévia-t-elle vers Minnie et ses difficultés. Mma Makutsi raconta à Mma Ramotswe sa visite à l’imprimerie et sa rencontre avec les personnes qui travaillaient là-bas.
— Je leur ai parlé, à tous, expliqua-t-elle. Mais ils savaient qui j’étais… dès qu’on m’a reconnue, l’information s’est répandue très vite. Ils m’ont tous dit qu’ils ignoraient tout des affaires qui disparaissaient. Ils ont dit qu’ils ne pouvaient imaginer que l’un d’entre eux soit un voleur. Et ça s’est arrêté là.
Elle marqua une pause, pensive.
— Je ne sais pas quoi faire maintenant, Mma, reprit-elle. Il y a une personne que Minnie soupçonne, et je dois dire que, quand j’ai vu ce monsieur, il m’a paru très sournois.
Cette révélation intrigua Mma Ramotswe.
— C’est votre instinct qui parle, Mma ?
— Oui. Je sais qu’il ne faut pas se fier aux apparences, je le sais, mais quand même…
— Oui, acquiesça Mma Ramotswe. Mais quand même… Et ce mais quand même est important. Les gens révèlent beaucoup de choses à travers leur façon de nous regarder. Ils ne peuvent l’éviter.
Mma Makutsi se remémora l’homme du bureau ; quand il lui avait été présenté, il avait d’abord détourné les yeux, puis s’était repris, rencontrant le regard de la détective pour le fuir néanmoins de nouveau. Jamais je ne pourrais me fier à un tel individu, avait-elle pensé.
— Peut-être que c’est lui, reprit Mma Ramotswe. Mais comment le savoir ? En lui tendant un piège ? Nous l’avons déjà fait dans des affaires similaires, n’est-ce pas ? Nous avons placé un objet tentant quelque part et nous avons ensuite retrouvé cet objet chez le voleur. Vous pourriez faire ça.
— Oui. En fait…
Alors, Mma Ramotswe se souvint. Mma Potokwane avait évoqué le même problème le jour du pique-nique. C’était à propos du petit garçon qui volait à manger dans le placard à provisions. Mma Potokwane avait trouvé la solution. Les enfants, bien sûr, étaient différents, mais pas tant que cela quand il s’agissait de craintes et d’émotions.
— Mma Potokwane m’a raconté quelque chose, déclara-t-elle pensivement. Elle m’a dit qu’à la ferme des orphelins, l’un des enfants volait dans le placard de la cuisine. Eh bien, ils ont réglé le problème en confiant à cet enfant la clé du placard. Et les vols se sont arrêtés.
Mma Ramotswe s’attendait à voir Mma Makutsi rejeter d’emblée cette idée. Au contraire, l’assistante parut intéressée.
— Cela a marché ? s’étonna-t-elle.
— Oui, oui, il n’y a plus eu de vols, répondit Mma Ramotswe. L’enfant n’avait jamais fait cette expérience : personne ne lui avait fait confiance jusque-là. Lorsque cela lui est arrivé, il a relevé le défi. Alors, votre suspect de l’imprimerie, si on lui confiait la responsabilité des fournitures ? Si cette petite Minnie lui montrait qu’elle lui faisait confiance ?
Mma Makutsi contempla ses chaussures. Tentez le coup, patronne ! Elle réfléchit.
— Pourquoi pas, Mma ?
D’abord indécise, elle poursuivit avec plus de conviction :
— Oui. Je vais proposer qu’on confie à ce monsieur la gestion des fournitures. De deux choses l’une : soit il arrêtera de voler parce qu’on lui aura fait confiance, soit… soit il prendra tout. Il y a deux possibilités.
Ce n’était pas l’esprit de l’histoire de Mma Potokwane, pensa Mma Ramotswe, mais il fallait reconnaître que Mma Makutsi faisait preuve d’un profond réalisme.
— En effet, répondit Mma Ramotswe. Cela éclaircira la situation d’une manière ou d’une autre.
Il va voler tout le lot, patronne, chuchotèrent les chaussures de Mma Makutsi.
Charlie reparut cet après-midi-là. Mr. J.L.B. Matekoni était absorbé dans la réparation d’une boîte de vitesses et le plus jeune des apprentis effectuait une vidange. Mr. J.L.B. Matekoni, qui le vit le premier, se redressa et s’essuya les mains sur sa combinaison de travail. Debout à l’entrée de l’atelier, Charlie esquissa de la main droite un bonjour sans conviction.
— C’est moi, patron. C’est moi.
Mr. J.L.B. Matekoni se mit à rire.
— Je n’ai pas oublié qui tu es, Rra ! Tu es venu nous rendre une petite visite ?
Il regarda au-dehors, derrière Charlie, vers l’esplanade qui s’étendait devant le garage.
— Où est la Mercedes-B…
Sa voix mourut. Il n’y avait pas de Benz. Ni de voiture.
L’attitude de Charlie en disait long : ses yeux baissés, son expression misérable, sa posture défaite… Le jeune apprenti, qui avait rejoint Mr. J.L.B. Matekoni, jeta un coup d’œil inquiet à son employeur.
— Charlie est revenu, dit-il en tentant de sourire. Vous voyez, Rra ? Il est revenu avec nous. Il faut lui redonner du travail, Rra. Il le faut absolument. S’il vous plaît !
Il tira sur la manche de Mr. J.L.B. Matekoni, imprimant une tache noirâtre sur le tissu.
Mr. J.L.B. Matekoni baissa les yeux sur la marque de cambouis. C’était à devenir fou. Il avait dit et répété à ces garçons de ne pas le toucher avec leurs mains sales et ils continuaient, sans cesse et sans cesse, à lui tapoter l’épaule, à le tirer par le bras pour lui montrer telle ou telle chose, salissant des vêtements de travail qu’il prenait tant de soin à tenir propres. Et à présent, voilà que ce jeune idiot avait de nouveau laissé ses empreintes sur lui et que cet autre, encore plus idiot, avait sans doute réussi à détruire une Mercedes-Benz assez ancienne, certes, mais en excellent état de marche. Que pouvait-on faire ? Par où fallait-il commencer ?
Il s’adressa à Charlie d’une voix sourde :
— Que s’est-il passé ? Dis-moi ce qu’il y a eu. Rien d’autre. Ne me raconte pas que ce n’était pas ta faute, non. Juste les faits.
Charlie se balança maladroitement d’un pied sur l’autre.
— J’ai eu un accident, Rra. Il y a deux jours de ça.
Mr. J.L.B. Matekoni tressaillit.
— Et alors ?
Charlie haussa les épaules.
— Je n’ai même pas pu la faire apporter ici. Le mécanicien de la police l’a regardée et il a dit…
Il conclut par un geste d’impuissance.
— Qu’elle était bonne pour la casse ? compléta le plus jeune des apprentis.
Charlie porta une main devant sa bouche. Derrière ses doigts, sa voix s’éleva, étouffée.
— Oui. Il a dit que ça reviendrait beaucoup plus cher que sa valeur de la faire réparer. Du coup, elle est partie à la casse.
Mr. J.L.B. Matekoni leva les yeux au ciel. Il avait porté ces garçons à bout de bras, il avait fait de son mieux et tout ce qu’ils touchaient, tout, tournait à la catastrophe. Il se demanda s’il avait été comme eux à leur âge, si enclin au désastre, si incapable de faire quoi que ce fût correctement. Il avait commis des erreurs, certes. Il avait eu plusieurs faux départs, mais rien qui eût jamais approché le niveau d’incompétence que ces deux-là atteignaient sans effort.
Il ressentit soudain une envie violente de hurler contre Charlie, de le saisir au collet et de le secouer. De le secouer jusqu’à ce qu’un brin de jugeote pénètre dans son crâne qui, pour le moment, était encombré d’images de filles, de vêtements à la mode et de tout ce qui allait avec. Ce fut un élan puissant, presque irrépressible, et pourtant, Mr. J.L.B. Matekoni se maîtrisa. Il ne s’en était jamais pris à personne et il n’allait pas commencer ce jour-là. Le danger passa.
— Je me demandais, patron… commença Charlie. Je me demandais si je pourrais revenir ici…
Mr. J.L.B. Matekoni se mordit la lèvre. C’était le moment ou jamais de se débarrasser pour de bon de Charlie, mais il s’aperçut, à l’instant même où cette possibilité lui venait à l’esprit, qu’il se sentait, en fait, soulagé de le voir de nouveau là, même dans ces pénibles circonstances. La voiture était toujours couverte par sa propre assurance, mais avec la franchise, il allait devoir y aller de sa poche – quelque chose comme cinq mille pula, imaginait-il. L’accident de Charlie lui coûterait cinq mille pula, une somme que le jeune homme n’aurait jamais les moyens de lui rembourser. Néanmoins, ces deux garçons faisaient partie de la vie du garage. Ils étaient comme de petits cousins exigeants, semblables à la sécheresse, semblables à de vilaines dettes, à ces choses qui existeraient toujours, quoi qu’il arrive, et auxquelles on était habitué.
Il poussa un soupir.
— Bon. Tu peux recommencer demain.
Ivre de joie, le plus jeune des apprentis saisit Mr. J.L.B. Matekoni par le bras et le serra très fort.
— Oh, patron, vous êtes tellement gentil ! Vous êtes tellement gentil avec Charlie !
Mr. J.L.B. Matekoni ne répondit pas. Avec délicatesse, il s’extirpa de la poigne du jeune homme et retourna à son travail. Il y avait de nouvelles taches de graisse à l’endroit où le plus jeune des apprentis l’avait saisi. Il aurait pu s’énerver, mais ne l’avait pas fait. À quoi bon ? pensait-il. Il y a des choses qu’on ne pourra jamais changer.
Peu après, il gagna le bureau, où Mma Ramotswe dictait une lettre que Mma Makutsi prenait en sténo. Il se tint sur le seuil jusqu’au moment où Mma Ramotswe lui fit signe d’entrer.
— Cela n’a rien de confidentiel, précisa-t-elle. C’est une lettre pour quelqu’un qui n’a pas payé sa facture.
— Ah bon ? fit-il. Et que lui écris-tu ?
— Si vous ne réglez pas la facture en attente avant la fin du mois, nous nous verrons contraintes…
Elle s’interrompit.
— Nous en sommes là, ajouta-t-elle. Nous nous verrons contraintes de…
— De prendre des mesures ? hasarda Mr. J.L.B. Matekoni.
— Ah oui, acquiesça Mma Ramotswe. C’est ce que nous allons écrire.
Elle se mit à rire.
— Quoique nous n’ayons jamais pris la moindre mesure… commenta-t-elle. Mais nous n’avons pas le choix. Faire croire aux gens que l’on va agir suffit souvent.
— Les mauvais payeurs, c’est un vrai problème, remarqua Mr. J.L.B. Matekoni.
Il allait ajouter : tout comme les mauvais apprentis, mais ne le fit pas, préférant déclarer, avec l’air de celui qui lance une nouvelle anodine :
— Charlie est de retour. Sa voiture est accidentée. Bonne pour la casse. Il revient.
Mr. J.L.B. Matekoni avait prononcé ces mots en observant Mma Makutsi et, quand il se tourna vers Mma Ramotswe, il s’aperçut qu’elle aussi fixait l’assistante. Il connaissait les difficultés que rencontrait cette dernière avec les apprentis, et en particulier avec Charlie, et imaginait que le retour de celui-ci ne serait pas bien accueilli. Consciente des regards qui pesaient sur elle, Mma Makutsi se garda cependant de toute réaction violente. Il y eut peut-être un instant où les verres de ses grosses lunettes rondes lancèrent des éclairs, mais ce ne fut qu’une impression, due à un mouvement de tête qui fit s’y refléter la lumière. Cela ne signifiait rien. Et lorsqu’elle prit la parole, ce fut d’une voix très calme :
— C’est vraiment dommage pour lui, déclara-t-elle. C’est donc la fin du Service No 1 des Dames en Taxi.
C’était une simple épitaphe, prononcée sans triomphalisme, sans le moindre Je vous l’avais bien dit. Comme le fit remarquer Mr. J.L.B. Matekoni ce soir-là au dîner, c’était gentil de la part de Mma Makutsi d’avoir dit cela, une déclaration qui, selon lui, méritait une excellente note.
— Oui, acquiesça Mma Ramotswe. 97 sur 100, au moins…
Ils étaient seuls à table, car Motholeli et Puso avaient dîné plus tôt et terminaient leurs devoirs dans leurs chambres.
— Pauvre garçon ! commenta Mma Ramotswe. Il attendait cela avec tant d’impatience ! Malheureusement, j’étais sûre que cela finirait de cette façon. Charlie restera toujours Charlie. Il est comme il est, de même que chacun d’entre nous, d’ailleurs.
Oui, songea Mr. J.L.B. Matekoni, de même que chacun d’entre nous. Moi, je suis garagiste. C’est ce que je suis. Je ne suis pas autre chose. Je suppose que j’ai mes petites manies et qu’elles dérangent certaines personnes – par exemple, quand j’entrepose mes pièces détachées dans la chambre d’amis, cela ennuie Mma Ramotswe. Et je ne rince pas toujours la baignoire quand je sors du bain. J’essaie de m’en souvenir, mais parfois, j’oublie ou je suis pressé. Des choses comme ça. Nous avons tous des défauts qui nous font honte.
Il regarda Mma Ramotswe. L’une des choses qui lui faisaient honte était qu’elle pût avoir une liaison avec un autre homme et le quitter. Il avait tenté d’écarter cette idée de son esprit, parce qu’il la savait infondée et injuste. Mma Ramotswe ne le tromperait jamais, il en était sûr, et pourtant, quelque part dans sa tête, cette pénible pensée subsistait, insistante, obsédante. Et puis, il y avait cette photographie. Il avait tenté de l’oublier sans y parvenir. Essayez un peu de ne pas penser à quelque chose, vous verrez comme c’est difficile ! se disait-il. Il y avait Mma Ramotswe avec un homme, un homme qui la tenait par la taille. L’appareil photo avait enregistré cette image et lui-même l’avait découverte. Comment pouvait-il ne pas y penser ?
Mma Ramotswe était en train de tartiner une tranche de pain. Elle la coupa en deux et en fourra une moitié dans sa bouche. Puis elle releva les yeux et vit que Mr. J.L.B. Matekoni la dévisageait, de ce regard qu’il avait parfois, un peu triste et désemparé. Elle avala sa bouchée. Une miette lui chatouilla la gorge.
— Il y a quelque chose qui ne va pas ? s’enquit-elle.
Il secoua la tête d’un air de faux déni et se détourna, gêné.
— Non, ça va.
Puis il songea : Mais si, il y a quelque chose qui ne va pas. Il y a quelque chose.
Il ferma les yeux. Il avait décidé de parler, parce qu’il ne pouvait plus garder cela pour lui. Cependant, il était incapable de le faire en regardant Mma Ramotswe en face.
— Mma Ramotswe, lui dit-il, est-ce que tu pourrais me quitter un jour ?
Elle ne s’attendait pas à une telle question.
— Te quitter ? répéta-t-elle, incrédule. Te quitter, Mr. J.L.B. Matekoni ?
Et bizarrement, sans réfléchir, elle se demanda : Le quitter pour aller où ? À Francistown ? À Mochudi ? Dans le Kalahari ?
Il avait gardé les yeux fermés.
— Oui. Pour un autre homme.
Il souleva un bref instant les paupières pour avoir une idée de l’effet de ses paroles. Ce qu’il venait de dire l’avait surpris lui-même et il se demandait quelle réaction aurait Mma Ramotswe.
— Bien sûr que non ! s’exclama Mma Ramotswe. Je suis ta femme, Mr. J.L.B. Matekoni. Une femme ne quitte pas son mari.
Elle s’interrompit net. Ce n’était pas vrai. Certaines femmes étaient contraintes de quitter leur mari. D’ailleurs, elle-même l’avait fait lorsqu’elle avait rompu avec Note Mokoti, son premier époux. Toutefois, la situation était très différente alors.
— Non, je ne te quitterai jamais, bien sûr que non, poursuivit-elle. Je ne m’intéresse pas aux autres hommes. Pas du tout.
Mr. J.L.B. Matekoni rouvrit les yeux.
— À aucun autre homme ?
— Non. Seulement à toi. C’est toi que j’aime. Il n’y en a pas d’autre comme toi, Mr. J.L.B. Matekoni. Personne qui soit aussi gentil, aussi excellent que toi.
Elle s’interrompit pour lui prendre la main.
— C’est bien connu, d’ailleurs.
Il ne pouvait se résoudre à rencontrer son regard. Il avait trop honte de lui, mais il était touché par ce qu’il venait d’entendre – car un homme s’imagine sans peine qu’il n’est pas aimé – et il ne pensait pas qu’elle mentait. Et pourtant, il y avait cette photographie…
Il se leva en repoussant doucement la main de Mma Ramotswe et traversa la pièce pour aller prendre le petit sac de toile qu’il emportait parfois avec lui au garage. Il en sortit l’enveloppe, dont il tira le cliché.
— Regarde, dit-il. Il y a cette photographie. Elle était dans l’appareil. L’appareil de l’agence.
Il la fit glisser vers elle sur la table. Les sourcils froncés, elle la saisit et l’examina. Elle parut d’abord perplexe – il la scrutait pour ne rien perdre de son expression, anxieux, tremblant –, puis sourit. Un sourire qu’il jugea cruel et sans pitié. Il se sentit doublement trahi.
— J’avais oublié cette photo, dit-elle. Mais je m’en souviens à présent. Mma Makutsi l’a prise quand nous avons acheté l’appareil. Nous sortions juste du magasin. Tu sais, en face du centre commercial. Regarde, on reconnaît le mur derrière.
Il jeta un coup d’œil à l’endroit qu’elle désignait.
— Et cet homme ?
— Je ne le connais pas du tout, répondit-elle.
— Tu ne connais même pas son nom ? interrogea-t-il d’une voix qui n’était plus qu’un murmure.
— Non. Ni le sien non plus, d’ailleurs.
— Le sien ?
— Le sien à elle, sur la photo. Celui de la femme qui me ressemble. C’est en tout cas ce que m’a affirmé Mma Makutsi. Ils tiennent cette boutique, tu comprends, tous les deux. Et pendant que nous étions en train d’acheter l’appareil, Mma Makutsi m’a glissé à l’oreille : Regardez, Mma Ramotswe, cette dame est votre double. J’imagine qu’elle me ressemble un peu, en effet. D’ailleurs, quand nous l’avons dit à ce couple, ils sont tous les deux tombés d’accord avec nous. Ils ont ri et nous avons décidé d’essayer l’appareil tout de suite. Nous avons pris cette photo, mais nous l’avons complètement oubliée ensuite.
Mr. J.L.B. Matekoni reprit le cliché et se pencha pour l’observer de près. La femme ressemblait à Mma Ramotswe, c’était vrai, mais après vérification, bien sûr, on constatait que ce n’était pas elle. Bien sûr que non. Les yeux étaient différents, complètement différents. Il reposa la photographie. Il avait été aveugle. La jalousie, ou la peur, peut-être, l’avaient aveuglé.
— Tu t’es fait du souci, dit-elle. Oh, Mr. J.L.B. Matekoni, je m’en rends bien compte, tu t’es fait du souci !
— Juste un peu, répondit-il. Mais maintenant, ça va.
Mma Ramotswe examina de nouveau l’image.
— C’est intéressant, n’est-ce pas ? commença-t-elle sans cesser de la contempler. Parfois, nous regardons quelque chose en ayant l’impression de voir de quoi il s’agit, alors qu’en réalité nous nous trompons complètement.
— Nos yeux nous trompent, acquiesça Mr. J.L.B. Matekoni.
Il se sentait parcouru par des ondes de soulagement, de celles que l’on ressent lorsqu’un déluge s’abat sur une terre aride, brutal, complet, réjouissant. Il éprouvait cela, mais ne trouvait pas les mots pour l’exprimer, aussi répéta-t-il :
— Nos yeux nous trompent.
— Mais pas notre cœur.
Un silence suivit cette remarque. Mr. J.L.B. Matekoni pensa simplement : Non, pas notre cœur, tandis que Mma Ramotswe se demandait : Est-ce que c’est vrai, ou est-ce seulement que cela sonne vrai ?