CHAPITRE PREMIER

Une personne très déplaisante

Il est très utile pour une femme – tout le monde ou presque s’accorde sur ce point – de se réveiller avant son mari. Chaque matin, Mma Ramotswe se levait une heure avant Mr. J.L.B. Matekoni, ce qui est une bonne chose, puisque cela permet à l’épouse d’accomplir au moins quelques-unes des tâches de la journée. Cela se révèle d’autant plus important pour celles dont le mari se montre irritable au réveil. Et à ce qu’on dit, ils sont nombreux dans ce cas, trop nombreux. En se levant avant eux et en commençant à s’activer, leurs femmes les laissent épancher leur mauvaise humeur à loisir dans leur coin. Non que Mr. J.L.B. Matekoni eût jamais appartenu à cette catégorie d’époux : c’était au contraire le plus facile à vivre et le plus affable des hommes, quelqu’un qui n’élevait jamais la voix, sauf en présence des deux insupportables apprentis du Tlokweng Road Speedy Motors, parfois. Il faut dire que même l’individu le plus placide du monde ne pouvait qu’élever la voix face à de tels incapables. Une vérité démontrée par Mma Makutsi, qui s’emportait contre eux pour les motifs les plus anodins, voire pour de simples questions qu’ils posaient l’un ou l’autre – par exemple, s’ils demandaient l’heure.

— Pas la peine de crier ! protestait alors Charlie, le plus âgé. Je vous ai juste demandé l’heure ! Pas la peine de me hurler Quatre heures comme ça dans les oreilles ! Vous croyez que je suis sourd ?

Mma Makutsi lui tenait tête.

— C’est que je te connais, va ! rétorquait-elle. Quand tu demandes l’heure, c’est parce que tu en as assez de travailler. Tu veux que je te réponde cinq heures, pas vrai ? Comme ça, tu pourras tout laisser en plan et te précipiter dehors pour retrouver je ne sais quelle fille ! Je n’ai pas raison ? Ne prends pas cet air choqué, je sais ce que je dis.

Mma Ramotswe songeait à nouveau à ces altercations tandis qu’elle s’extirpait du lit, puis s’étirait. Un coup d’œil derrière elle lui révéla la masse inerte de son époux, dont la tête se dissimulait sous l’oreiller. Il aimait dormir ainsi, comme pour tenir à distance le monde et son vacarme. Elle sourit. Mr. J.L.B. Matekoni parlait souvent dans son sommeil. Il ne prononçait pas de phrases complètes, contrairement à l’une des cousines de Mma Ramotswe, avec qui elle partageait sa couche quand elle était petite, mais des mots isolés ou des expressions qui donnaient une idée du rêve dans lequel il était plongé. Ainsi, alors que Mma Ramotswe, à peine sortie du sommeil, regardait le jour naître derrière les rideaux, avait-il articulé tambour de frein. Voilà de quoi il rêvait ! avait-elle songé une fois de plus. Voilà ce qui peuplait les rêves de garagistes : freins, embrayages, systèmes d’allumage… Bien des femmes eussent donné cher pour figurer dans les rêves de leur mari, mais non. C’était de voitures, semblait-il, que rêvaient les hommes.

Mma Ramotswe frissonna. Certains s’imaginaient qu’il faisait toujours chaud au Botswana, mais ces gens-là n’avaient jamais passé les mois d’hiver dans le pays : des mois où le soleil devait avoir affaire ailleurs, puisqu’il se contentait de briller très faiblement sur le sud de l’Afrique. La saison froide touchait désormais à son terme et quelques signes annonçaient certes le retour de la chaleur, mais en début et en fin de journée, un froid vif pouvait encore régner, comme ce jour-là en particulier. De l’air glacé, en gros nuages invisibles, arrivait du sud-est, des lointaines montagnes du Drakensberg et, au-delà, des océans méridionaux. Un air qui semblait se régaler à courir à travers les grands espaces du Botswana, glacial sous le haut soleil.

Parvenue à la cuisine, une couverture autour de la taille, Mma Ramotswe alluma Radio Botswana juste à temps pour entendre le chœur entonner l’hymne national signalant le début des programmes, puis l’enregistrement des cloches de bétail avec lequel la station entamait la journée. C’était là une constante dans son existence, un rituel qui remontait à son enfance, quand elle entendait la radio couchée sur la natte où elle dormait, pendant que la femme qui s’occupait d’elle allumait le feu et préparait le petit déjeuner pour Precious et son père, Obed Ramotswe. C’était l’un des moments chéris de sa jeunesse que ce souvenir, tout comme les images mentales qu’elle conservait du Mochudi d’alors : la vue que l’on avait de l’École nationale, perchée sur la colline, les sentiers qui serpentaient de-ci, de-là, à travers le bush et dont la destination n’était connue que des seuls animaux qui les foulaient de leurs pattes minuscules. Ces choses-là resteraient imprimées en elle à jamais, pensait-elle, elles seraient toujours présentes, quelles que fussent l’agitation et la frénésie qui s’étaient désormais emparées de Gaborone. Elles constituaient l’âme de son pays : là-bas, dans cette région où la terre était rouge, où poussaient les acacias et où résonnaient les cloches du bétail, résidait l’âme de son pays.

Elle posa la bouilloire sur la cuisinière et regarda par la fenêtre. Au sortir de la saison froide, même si l’on avait encore droit à des matins frileux comme celui-ci, il y avait au moins un peu plus de lumière. À l’est, le ciel s’était éclairci et les premiers rayons du soleil effleuraient déjà les cimes des arbres du jardin. Un petit souïmanga – Mma Ramotswe était convaincue que c’était toujours le même – quitta la branche d’un mopipi proche de la grille pour fondre sur un aloès en fleur. Ailleurs, un lézard engourdi par le froid peinait à escalader un rocher, en quête de la chaleur qui l’aiderait à démarrer sa journée. Exactement comme nous, songea Mma Ramotswe.

Une fois l’eau bouillante, elle se prépara du thé rouge et, sa tasse à la main, sortit dans le jardin. Elle prit une longue inspiration et lorsqu’elle expira, son souffle resta un instant suspendu en un fin nuage blanc qui s’estompa vite. L’air avait une légère odeur de bois brûlé. Quelqu’un avait fait du feu non loin, sans doute le vieux gardien des bâtiments gouvernementaux tout proches. Il entretenait son brasier en permanence, à peine quelques braises incandescentes qui suffisaient à lui réchauffer les mains durant la froide veille de la nuit. Mma Ramotswe lui parlait parfois lorsque, rentrant du travail, il passait devant chez elle. Il avait son logis quelque part à Old Naledi, savait-elle, et elle l’imaginait dormant toute la journée sous un toit brûlant de tôle ondulée. Ce n’était pas un véritable emploi qu’il occupait et sans doute le payait-on très peu, aussi Mma Ramotswe lui glissait-elle, à l’occasion, un billet de vingt pula en guise de cadeau. Mais au moins, il travaillait et disposait d’un lieu où poser sa tête pour dormir, si bien qu’il pouvait s’estimer heureux par rapport à d’autres, qui avaient encore moins.

Elle longea le mur de la maison pour aller inspecter les étroites plates-bandes où Mr. J.L.B. Matekoni ferait germer ses haricots un peu plus tard dans l’année. Elle l’avait vu travailler dans le jardin ces derniers jours, grattant la terre pour creuser des sillons, édifiant la structure branlante de bâtons et de cordes le long desquels s’enrouleraient les tiges de haricots. Tout était sec pour le moment, malgré une ou deux averses inattendues qui avaient fixé la poussière, mais il en serait différemment si les pluies étaient bonnes. Si les pluies étaient bonnes…

Sirotant son thé, elle gagna l’arrière de la maison. Il n’y avait rien à voir à cet endroit, en dehors de deux barils vides que Mr. J.L.B. Matekoni avait rapportés du garage pour une raison qui restait à élucider. Mr. J.L.B. Matekoni avait une sérieuse tendance au désordre et ces barils ne seraient tolérés que quelques semaines. Ensuite, Mma Ramotswe organiserait en catimini leur départ. Le vieux gardien, Mr. Nthata, se révélait très utile pour ce genre de mission : il ne demandait pas mieux que d’emporter les objets que Mr. J.L.B. Matekoni laissait traîner dans le jardin. Mr. J.L.B. Matekoni oubliait assez vite leur existence et remarquait rarement leur disparition.

C’était la même chose pour ses pantalons. Mma Ramotswe surveillait de près les pantalons kaki à la coupe généreuse que portait son mari sous ses bleus de travail ; au bout d’un certain temps, quand le bas commençait à s’élimer, elle les sortait discrètement de la machine à laver au terme d’une ultime lessive et les donnait à la dame de la cathédrale anglicane, qui leur trouvait un bon foyer. En général, Mr. J.L.B. Matekoni ne s’apercevait pas qu’il était en train d’enfiler un pantalon neuf, surtout quand Mma Ramotswe prenait soin de distraire son attention en lui faisant part d’une nouvelle ou d’un bruit qui courait en ville. C’était nécessaire, elle en avait la conviction, dans la mesure où il n’était jamais disposé à se dépouiller de ses vieux vêtements, auxquels, comme beaucoup de ses semblables, il se sentait excessivement attaché. Si on laissait les hommes livrés à eux-mêmes, estimait Mma Ramotswe, ils sortiraient sans doute en haillons. Son propre père n’avait-il pas refusé d’abandonner son chapeau, même lorsque celui-ci était devenu si vieux que le bord se détachait presque du fond ? Elle se souvenait de l’envie qui la démangeait alors de le remplacer par l’un de ces beaux chapeaux très chic qu’elle voyait sur l’étagère du haut de l’épicerie Small Upright General Dealer, à Mochudi, mais elle avait compris que son père ne renoncerait jamais au sien, qu’il considérait comme une sorte de talisman, de totem. On avait d’ailleurs enterré le chapeau avec lui, en le plaçant affectueusement dans le cercueil de bois brut, que l’on avait ensuite fait descendre dans les profondeurs de cette terre qu’il avait tant aimée et dont il était si fier. C’était déjà un vieux souvenir et, à présent, elle se tenait là, femme mariée, propriétaire d’une agence et personnalité connue de la ville. Elle se tenait là, à l’arrière de sa maison, une tasse de thé vide à la main, avec devant elle une nouvelle journée de responsabilités qui l’attendait.

Elle rentra. Leurs deux enfants adoptifs, Puso et Motholeli, savaient se réveiller seuls et ils se levaient sans que Mma Ramotswe eût à les tirer du lit. Motholeli était déjà à la cuisine, assise à la table dans son fauteuil roulant, déjeunant d’une épaisse tartine de confiture. Elle entendit Puso claquer la porte de la salle de bains.

— Il ne sait pas fermer les portes doucement, celui-là ! s’exclama Motholeli en se bouchant les oreilles.

— C’est un garçon, expliqua Mma Ramotswe. Les garçons sont comme ça.

— Alors, je suis contente d’être une fille, conclut Motholeli.

Mma Ramotswe sourit.

— Les hommes et les garçons sont convaincus que nous aimerions être comme eux, dit-elle. Je ne pense pas qu’ils sachent à quel point nous sommes heureuses d’être des femmes !

Motholeli médita cette remarque.

— Est-ce que tu aimerais être quelqu’un d’autre, Mma ? interrogea-t-elle. Y a-t-il quelqu’un que tu voudrais être ?

Mma Ramotswe réfléchit. C’était le genre de questions auxquelles elle éprouvait de la difficulté à répondre, tout comme elle se sentait incapable de dire à quelle époque elle aurait aimé vivre si elle ne vivait pas maintenant. Cette question-là se révélait particulièrement embarrassante. Certains affirmaient qu’ils auraient voulu naître avant l’ère coloniale, avant la venue de l’Europe, qui avait défiguré l’Afrique. Ce devait être, disaient-ils, une belle période, quand l’Afrique gérait seule ses affaires, sans subir d’humiliations. Oui, il était vrai que l’Europe avait dévoré l’Afrique comme un affamé lors d’un festin – un affamé que nul n’avait invité –, mais avant cela, tout n’était pas parfait. Que se passait-il, par exemple, quand on avait pour voisins des Zoulous, réputés pour leur féroce bellicisme ? Que se passait-il quand on était quelqu’un de faible et que l’on vivait entouré de forts ? Les Batswana avaient toujours constitué un peuple pacifique, mais on ne pouvait en dire autant de tout le monde. Sans parler de la médecine et des hôpitaux : qui souhaiterait vivre à une époque où la moindre égratignure, en s’infectant, risquait de provoquer la mort ? Ou avant les anesthésiques dentaires ? Personne, estimait Mma Ramotswe. Et cependant, le rythme de vie d’alors était bien plus humain, les gens se contentaient de beaucoup moins. Peut-être eût-il tout de même été bon de vivre à cette époque, sans soucis d’argent, pour la bonne raison que l’argent n’existait pas ? Ou sans avoir besoin de se tourmenter à l’idée d’être en retard, puisque les montres n’avaient pas encore été inventées ? Il y avait certes de bons côtés dans cette vie-là. Il y avait de bons côtés dans ce passé où l’on ne se souciait que du bétail et des récoltes.

Quant à savoir quelle personne elle aurait aimé être, c’était une question à laquelle elle ne pouvait répondre. Son assistante, Mma Makutsi ? Quel effet cela ferait-il d’être une femme venue de Bobonong, porteuse de grosses lunettes rondes et titulaire d’un diplôme de l’Institut de secrétariat du Botswana – décroché avec la note de 97 sur 100 –, une femme assistante-détective ? Mma Ramotswe avait-elle envie d’échanger sa quarantaine bien sonnée contre les trente ans de Mma Makutsi ? Son mariage avec Mr. J.L.B. Matekoni contre des fiançailles avec Phuti Radiphuti, propriétaire du Magasin des Meubles Double Confort et d’un cheptel considérable ? Non, pensa-t-elle. Aussi nombreux pussent être les mérites de Phuti Radiphuti, ils n’équivaudraient jamais à ceux de Mr. J.L.B. Matekoni et, même s’il était bon de n’avoir que trente ans, on trouvait des compensations à avoir passé la quarantaine. Par exemple… Mma Ramotswe s’arrêta : Par exemple, quoi ?

Motholeli interrompit cette réflexion qu’elle avait déclenchée. Il n’y aurait donc pas d’énumération des avantages que présentait l’âge de quarante ans.

— Alors, Mma ? la pressa-t-elle. Qui voudrais-tu être ? La ministre de la Santé ?

Cette femme, épouse du grand homme qu’était le professeur Thomas Tlou, était récemment venue visiter l’école de Motholeli à l’occasion de la distribution des prix et elle avait adressé aux élèves un discours plein de fougue. Motholeli en avait été impressionnée et elle en avait beaucoup parlé à la maison.

— Cette ministre est quelqu’un de très bien, commenta Mma Ramotswe, et elle porte de très jolies coiffures. Cela ne me déplairait pas d’être Sheila Tlou… s’il fallait absolument être quelqu’un d’autre. En fait, cela me convient très bien d’être Mma Ramotswe, tu sais. Il n’y a rien à redire à cela, si ?

Elle marqua un léger temps d’arrêt, avant de reprendre :

— Et toi, tu es contente d’être toi-même, non ?

Elle avait posé cette question sans réfléchir et la regretta aussitôt. Il existait certaines raisons pour lesquelles Motholeli aurait pu préférer être quelqu’un d’autre. Cela paraissait évident, aussi Mma Ramotswe se troubla-t-elle et chercha-t-elle à changer de sujet. Elle consulta sa montre.

— Hé ! Tu as vu l’heure ? Il faut se dépêcher, Motholeli. On ne peut pas rester là, à parler de la pluie et du beau temps, même si cela me fait très plaisir…

Motholeli suça la confiture sur ses doigts et releva la tête vers Mma Ramotswe.

— Oui, je suis contente. Très contente, même. Je ne crois pas que j’aurais envie d’être quelqu’un d’autre. Non…

Mma Ramotswe poussa un soupir de soulagement.

— C’est bien. Maintenant, je pense que…

— À part toi, peut-être, poursuivit Motholeli. J’aimerais bien être toi, Mma Ramotswe.

Mma Ramotswe se mit à rire.

— Je ne suis pas sûre que tu serais heureuse tous les jours. Il y a des moments où moi-même, je souhaiterais être quelqu’un d’autre.

— Ou alors, Mr. J.L.B. Matekoni, reprit Motholeli. J’aimerais en savoir autant que lui sur les voitures. Ce serait vraiment bien.

Et rêver de tambours de freins et de leviers de vitesse ? se demanda Mma Ramotswe. Et avoir à s’occuper des deux apprentis ? Et être maculée de taches d’huile et de cambouis toute la journée ?

 

Une fois Motholeli et Puso partis pour l’école, Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni se retrouvèrent seuls à la cuisine. Les enfants faisaient toujours du bruit ; à présent, il régnait un silence presque insolite, comme après une tempête ou une nuit de grand vent. Le moment était venu pour les deux adultes de finir leur thé dans un calme affectueux, ou peut-être d’échanger quelques mots sur la journée qui commençait. Ensuite, une fois les assiettes débarrassées, une fois la casserole de porridge récurée et rangée, ils s’en iraient travailler séparément, Mr. J.L.B. Matekoni dans son camion vert, Mma Ramotswe au volant de sa petite fourgonnette blanche. Leur destination serait la même – l’Agence No 1 des Dames Détectives partageait les locaux du Tlokweng Road Speedy Motors –, ce qui ne les empêcherait pas d’arriver à des heures différentes. Car Mr. J.L.B. Matekoni gagnait directement le haut de Tlokweng Road en passant devant les immeubles qui s’élevaient à l’extrémité de l’université, tandis que Mma Ramotswe, qui avait un faible pour la partie de la ville qu’on appelait le Village, préférait emprunter les sinueuses Oodi Drive ou Hippopotamus Road et atteignait Tlokweng Road par l’autre côté.

Assis à la table de la cuisine ce matin-là, Mr. J.L.B. Matekoni leva tout à coup la tête et se mit à fixer un point au plafond. Mma Ramotswe comprit qu’une révélation allait suivre : Mr. J.L.B. Matekoni regardait le plafond chaque fois que quelque chose devait être dit. Elle garda le silence et attendit.

— Il y a une chose dont je devais te parler, déclara-t-il d’un ton détaché. J’aurais dû le faire hier, mais j’ai oublié. Tu étais à Molepolole, tu comprends.

Elle hocha la tête.

— Oui, j’étais à Molepolole.

Il garda les yeux rivés au plafond.

— Et Molepolole ? Comment c’était, Molepolole ?

Elle sourit.

— Tu sais bien comment c’est, Molepolole. La ville s’est agrandie un peu, mais elle n’a pas beaucoup changé. Pas vraiment.

— Je ne crois pas que cela me plairait que Molepolole change trop.

Elle attendit qu’il poursuive. Quelque chose d’important finirait par émerger, cela ne faisait aucun doute, mais avec Mr. J.L.B. Matekoni, cela pouvait prendre du temps.

— Quelqu’un est venu te voir à l’agence hier, lança-t-il. Mma Makutsi était sortie.

Ces derniers mots surprirent Mma Ramotswe et, malgré son tempérament égal, l’irritèrent. Mma Makutsi était censée rester à l’agence toute la journée, au cas où un client se manifesterait. Où était-elle allée ?

— Ah bon ? fit-elle. Mma Makutsi est sortie ? A-t-elle dit pourquoi ?

Peut-être une affaire urgente avait-elle surgi, réclamant sa présence ailleurs, mais Mma Ramotswe en doutait. Une explication plus plausible, pensa-t-elle, était une course urgente à faire, probablement dans un magasin de chaussures.

Le regard de Mr. J.L.B. Matekoni déserta le plafond pour se poser sur Mma Ramotswe. Il savait que son épouse était un employeur généreux, mais il ne souhaitait pas attirer des ennuis à Mma Makutsi si elle avait délibérément désobéi aux instructions. Et c’était du shopping qu’elle était partie faire : à son retour, peu avant cinq heures de l’après-midi – un retour purement symbolique, avait-il pensé alors –, elle était chargée de paquets. Elle en avait même ouvert un pour lui montrer la paire de souliers qu’il contenait. Des chaussures très à la mode, lui avait-elle assuré, mais Mr. J.L.B. Matekoni avait eu du mal à se figurer qu’elles étaient bel et bien destinées à des pieds, tant semblaient fins et peu solides les entrecroisements de cuir rouge qui en constituaient la partie supérieure.

— Elle est allée faire du shopping, non ? hasarda Mma Ramotswe, les lèvres pincées.

— Peut-être, acquiesça Mr. J.L.B. Matekoni.

Il avait tendance à prendre la défense de Mma Makutsi, qu’il admirait beaucoup. Il savait ce que c’était que de venir de nulle part, d’arriver sans rien ou presque et de réussir malgré tout dans la vie. Car tel était le cas de la secrétaire, avec son 97 sur 100, son École de dactylographie pour hommes et désormais, bien sûr, son fiancé nanti. Il prendrait donc sa défense.

— C’est qu’il n’y avait vraiment rien à faire, affirma-t-il. Je suis sûr qu’elle avait terminé tout son travail.

— Certes, n’empêche qu’il s’est passé quelque chose, souligna Mma Ramotswe. Une personne est venue me voir. Tu viens de me le dire…

Mr. J.L.B. Matekoni joua avec un bouton de sa chemise, embarrassé.

— Il faut croire, oui… Mais j’étais là, moi. J’ai parlé à cette personne.

— Et alors ? interrogea Mma Ramotswe.

Mr. J.L.B. Matekoni hésita.

— J’ai fait face à la situation, répondit-il. Et j’ai tout noté pour te montrer.

Il glissa la main dans sa poche et en sortit une feuille de papier, qu’il tendit à Mma Ramotswe.

Elle la déplia et lut les notes prises au crayon noir. L’écriture de Mr. J.L.B. Matekoni était anguleuse et soigneuse, celle d’un individu qui avait appris la calligraphie à l’école, de nombreuses années plus tôt, et qui s’en souvenait encore. Celle de Mma Ramotswe se révélait moins lisible et tendait à empirer avec le temps. Ce devait être à cause de ses poignets, pensait-elle, qui devenaient de plus en plus potelés, ce qui affectait l’angle de la main sur le papier. Mma Makutsi lui avait même fait remarquer que cette écriture ressemblait de plus en plus à de la sténo et qu’elle deviendrait peut-être bientôt indifférenciable du système de traits et d’ondulations au crayon qui couvrait ses carnets à elle.

— Ce sera une première, avait-elle décrété en se penchant sur une note que Mma Ramotswe lui avait laissée. La première fois que quelqu’un se met à écrire en sténo sans avoir jamais appris. On risque même d’en parler dans les journaux !

Mma Ramotswe s’était demandé s’il fallait s’offenser de ces propos, mais elle avait choisi d’en rire.

— Cela me vaudrait-il un 97 sur 100 ? avait-elle lancé.

Mma Makutsi avait aussitôt recouvré son sérieux. Elle n’aimait pas que l’on prenne à la légère sa note à l’examen final de l’Institut de secrétariat du Botswana.

— Non, avait-elle répondu. Je plaisantais, à propos de la sténo. Il faudrait que vous travailliez beaucoup pour obtenir une note comme celle-là à l’Institut de secrétariat du Botswana. Vraiment beaucoup.

Et elle avait gratifié Mma Ramotswe d’un regard qui en disait long sur ses doutes quant aux possibilités pour sa patronne d’obtenir un tel résultat.

À présent, sur le papier qu’elle tenait à la main, Mma Ramotswe déchiffrait les notes prises par Mr. J.L.B. Matekoni :

 

Heure : 15 h 20. Client : femme. Nom : Faith Botumile. Grief : mari ayant une liaison. Requête : découvrir qui est la maîtresse du mari. Action proposée : éloigner la maîtresse. Faire revenir le mari.

 

Mma Ramotswe releva la tête vers lui en tentant d’imaginer ce qu’avait été cette rencontre entre Faith Botumile et Mr. J.L.B. Matekoni. L’entretien s’était-il tenu au garage, alors qu’il gardait la tête enfouie dans un quelconque compartiment de moteur ? Ou avait-il conduit la femme à l’agence et l’avait-il interrogée, assis derrière le bureau, en s’essuyant les mains sur un chiffon pendant qu’elle lui racontait son histoire ? Et puis, comment était Mma Botumile ? Quel âge avait-elle ? Quels vêtements portait-elle ? Il existait tant de détails qu’une femme notait tout naturellement et qui fournissaient une base capitale dans le traitement d’une affaire, des détails qu’un homme, en revanche, se révélait incapable de remarquer.

— Cette femme, demanda-t-elle en désignant la feuille de papier, parle-moi d’elle.

Mr. J.L.B. Matekoni haussa les épaules.

— Une femme normale, répondit-il. Rien de particulier.

Mma Ramotswe sourit. Elle s’y attendait. Il faudrait donc soumettre Mma Botumile à un nouvel interrogatoire complet.

— Une femme normale… répéta-t-elle, songeuse.

— Oui.

— Mais tu ne peux pas m’en raconter un peu plus sur elle ? insista Mma Ramotswe. Sur son âge ? Son apparence ?

Mr. J.L.B. Matekoni parut surpris.

— Cela t’intéresse ?

— Cela peut être utile.

— Trente-huit ans.

Mma Ramotswe haussa un sourcil.

— C’est elle qui te l’a dit ?

— Pas directement, non. Mais je l’ai déduit. Elle a dit que son frère tenait le magasin de chaussures près du supermarché. Elle a dit qu’elle était copropriétaire de ce magasin avec lui. Elle a dit qu’il avait deux ans de plus qu’elle. Je connais ce monsieur. Je sais qu’il a récemment fêté ses quarante ans, parce que l’un des clients qui m’apporte sa voiture à réviser m’avait expliqué qu’il allait à cet anniversaire. C’est comme cela que j’ai su…

Les yeux de Mma Ramotswe s’élargirent.

— Et que sais-tu d’autre sur elle ?

Mr. J.L.B. Matekoni releva les yeux vers le plafond.

— Rien, en fait, répondit-il. Sauf, peut-être, qu’elle est diabétique.

Mma Ramotswe garda le silence.

— Je lui ai proposé un biscuit, reprit Mr. J.L.B. Matekoni. Tu sais, ceux au sucre glace que tu as sur ton bureau, dans la boîte en fer-blanc marquée Crayons. Je lui en ai proposé un et elle a regardé sa montre, avant de secouer la tête. J’ai vu des diabétiques faire la même chose. Ils doivent parfois consulter leur montre pour savoir combien de temps il leur reste avant le prochain repas.

Il s’interrompit un instant, avant de conclure :

— Ce n’est pas une certitude, bien sûr. C’est juste ce que j’ai déduit.

Mma Ramotswe hocha la tête et regarda sa propre montre. Il était presque l’heure de partir travailler. Cette journée, pensa-t-elle, ne serait pas comme les autres. Une journée où vos présupposés se trouvent si brutalement battus en brèche avant huit heures du matin ne peut être qu’une journée à part, une journée où l’on découvre sur le monde des choses très différentes de celles qu’on attendait.

Elle conduisit lentement sur le chemin de l’agence, sans même chercher à suivre l’allure du camion vert de Mr. J.L.B. Matekoni devant elle. Parvenue en haut de Zebra Drive, elle fit traverser la route du nord à la fourgonnette, évitant de justesse une grosse voiture, qui décrivit une embardée et klaxonna furieusement. Quelle impolitesse, songea-t-elle, et pour rien du tout ! Elle poursuivit son chemin, passant devant l’Hôtel du Soleil et la place où des femmes crochetaient des jetés de lit et des nappes, qu’elles exposaient ensuite pour que les passants puissent les admirer et, espéraient-elles, les acheter. Leur travail était habile et minutieux : point après point, boucle après boucle, il était lent et pénible, partant du centre pour former des cercles de fils blancs de plus en plus larges, telle la structure des toiles d’araignée. C’était le travail de femmes qui restaient patiemment assises au soleil, de celles dont les efforts sont souvent oubliés ou négligés dans leur anonymat, mais du travail d’artistes, à n’en pas douter. Mma Ramotswe avait besoin d’un nouveau couvre-lit et elle s’arrêterait, un de ces jours, pour en choisir un ici. Mais pas aujourd’hui, alors qu’elle avait des soucis en tête. Mma Botumile. Mma Botumile. Ce nom la hantait depuis tout à l’heure, parce qu’elle l’avait déjà entendu quelque part, elle ne savait plus où. À présent, le souvenir lui revenait. Quelqu’un lui avait dit un jour : Mma Botumile, c’est la femme la plus déplaisante de tout le Botswana ! Sans blague !