X
CUISINE ET ALCHIMIE
Assurez-vous du fait avant de vous inquiéter de la cause.
Fontenelle
Deux idées aussi déplaisantes l’une que l’autre agitaient l’esprit de Nicolas alors qu’il traversait l’enfilade des grands appartements. La première touchait à l’impression laissée par les propos du comte de Provence. Il se surprenait à s’interroger sur la notion de fidélité à l’égard d’un membre de la famille royale quand aucun sentiment ne la soutenait ; il n’osait évoquer le respect et la dévotion. Or ce qui le poignait et l’angoissait même, c’était que cet homme-là, petit-fils du feu roi vénéré, se trouvait être l’héritier du trône et peut-être le futur souverain. À bien y réfléchir, il n’avait guère apprécié, le mot était faible car il les avait ressenties comme une insulte, les offres de service et de protection pour son fils Louis, tant dégui sées fussent-elles. Le prince voulait-il de cette manière s’assurer ses bonnes grâces et, pour tout dire, sa discrétion et son silence ? Un dégoût le prenait en se remémorant le petit magot plein de suffisance. Il se reprocha ce sentiment d’irritation qu’au fond de lui-même il tenait pour condamnable. Il se rasséréna en pensant au roi si différent, et si aimable à servir.

La seconde idée qui le tourmentait touchait les vicissitudes de l’enquête en cours. Quels motifs avaient poussé le prince à s’adresser à lui, démarche à la vérité surprenante quand on connaissait le personnage ? Qu’il fût venu le trouver était une chose, mais qu’il eût toléré outre cela les répliques et l’ironie d’un Le Floch, commissaire au Châtelet, passait l’entendement. Fallait-il qu’il craignît le contrecoup des événements et que son rôle incertain éclate au grand jour ou, à tout le moins, que le roi en soit informé. L’histoire du royaume abondait en complots de frères félons. Nicolas tentait de reconstituer l’état d’esprit de Provence. Sans doute agissait-il en amateur intéressé par le passe-partout de la reine ayant eu le marché en main. Tout compte fait, on pouvait même envisager une collusion des agents anglais susceptibles de favoriser cette approche. Peu leur importait en effet comment ou qui déclencherait le scandale pourvu qu’il éclatât et éclaboussât la reine en la déshonorant.
Pourtant, qu’avait pu apprendre Provence qui l’obligeât à sortir du bois du secret et à condescendre à solliciter Nicolas ? Un jeu terrible l’avait-il effrayé au point de se retirer d’une table désormais réputée sanglante et grosse de périls ? Confier benoîtement, en usant de cette feinte candeur, à l’homme des enquêtes extraordinaires, connu comme proche du roi, ses craintes et ses soucis, participait d’une évidente manœuvre pour se couvrir. Restait, entêtante, cette précision apportée sans qu’il en soit forcé sur sa présence aux fenêtres de l’appartement de Madame donnant sur le Grand Commun. Donnant cette indication, il pouvait chercher à écarter tout soupçon de lien avec l’inconnu recherché. Nul n’imaginerait alors qu’il pouvait s’abandonner à un tel risque. D’un autre côté, si un lien existait entre le prince et les événements de la nuit dernière, n’était-ce pas le moyen le plus subtil, le plus en accord avec son esprit tortueux, de donner le change ? Il ne pouvait le croire. Écumée l’irritation suscitée par l’attitude du prince, l’explication la plus plausible demeurait la succession précipitée d’événements dont l’écho lui était parvenu et qui l’avaient poussé, contraint et forcé, à cette étrange démarche auprès de Nicolas.

Nicolas et La Borde gagnèrent ensemble l’entresol de leur hôte qui les accueillit avec la courtoisie la plus exacte. Un ordre parfait régnait dans le logis exigu décoré de gravures encadrées aux sujets italiens ou musicaux. À leur entrée dans le petit salon où trônait un clavecin, un homme de haute taille se leva et se présenta comme Vicente Balbo, chantre à la chapelle royale. Nicolas l’envisagea avec attention. Il fut tout d’abord frappé par le visage du chanteur, long et anguleux et à certains égards assez beau quoique étrange par son aspect étroit, ses yeux rapprochés et le feu sombre d’un regard fixe. Seule une esquisse de sourire adoucissait l’ensemble sans qu’on pût distinguer s’il s’agissait d’une expression permanente ou d’un rictus volontaire. La première impression, déroutante, était redoublée quand l’homme était debout. Il se dépliait plus qu’il ne se levait tant il était grand. Mais sa silhouette complètement déployée offrait de si disgracieux déséquilibres que la première vision s’en trouvait aussitôt détruite. Des jambes grêles soutenaient un torse déformé par un abdomen proéminent qui choquait comme appartenant à un autre corps. Tout cela sortait de l’ordinaire et Nicolas retrouva les formes particulières déjà observées chez Barbecano, mais sans doute moins extravagantes chez une personne d’un âge beaucoup plus avancé. Balbo debout les dominait tous comme s’il avait été juché sur des échasses.
Dans la gêne passagère que procure toujours la rencontre de nouveaux visages, chacun prit place. Ce fut M. de La Borde qui, avec son aisance d’homme de cour, engagea la conversation alors que, contraint, chacun se taisait. Il fut aussitôt secondé dans cet effort par le maître de maison qui un temps lui servit d’unique interlocuteur et se mit au diapason pour savoir si certains motets de Delalande n’avaient pas été composés ou inspirés par un haute-contre. Cela lança les deux chanteurs à émettre sur ce point des opinions divergentes qui dépassaient de loin les modestes connaissances du commissaire sur le sujet. Puis le propos revint sur Bagniera que Barbecano avait connu étant jeune.
— Messieurs, dit Balbo, on a peine à imaginer qu’il décida de lui-même de subir la cruelle et décisive opération, et cela pour conserver intacte la qualité d’une voix exceptionnelle.
— Tout cela est vrai, confirma son confrère, il se fit castrer en France de son propre chef et fut pour cela menacé de bannissement par le roi.
— Qui ne menaçait pas en vain, dit Balbo. Mais pour le coup, il retint son bras et suspendit la sanction tant il appréciait l’artiste.
— Était-il aussi laid qu’on l’a dit ? demanda La Borde.
— Ma ! Plus encore. Il était presque nain, bossu par-derrière et par-devant, les jambes tortes et bancroches, le nez et le menton se touchant presque comme le Pulcinella des Fantoccini !
— Fantoccini ?
— Oui, des fantoches ou des marionnettes plutôt. Et pourtant dès que sa voix s’élevait tout disparaissait, ombré, effacé par l’ineffable splendeur de son timbre !
La Borde, qui d’évidence savait où son propos le conduisait, marqua une pause et presque timidement reprit la parole.
— Vous savez, messieurs, et en tout cas vous, cher Barbecano, l’admiration, je dirais la vénération, que m’inspirent vos talents. Je sais aussi, hélas, qu’ils sont en quelque sorte le contre-point d’usages cruels et de souffrances assumées. Si l’on comprend bien le but recherché, la raison s’interroge sur les conditions qui conduisent à ces pratiques. Pourriez-vous m’éclairer ?
— On ne saurait résister à une demande si délicatement formulée et je pense que Balbo et moi-même sommes en mesure de répondre à vos interrogations.
Ce dernier marqua quelque réprobation des paroles de son ami.
— Il est vrai, s’écria-t-il avec une sombre véhémence, que nous, les incommodés, les chapons, comme vous dites en France, sommes ici l’objet des moqueries, du dédain, des plaisanteries inavouables. Quoique le mot castrato ne puisse offenser les plus délicates oreilles, il n’en est pas de même de son synonyme français. C’est la preuve évidente que ce qui rend les mots indécents, ou déshonnêtes, dépend moins des idées qu’on leur attache que de l’usage de la bonne compagnie qui les tolère ou les prescrit à son gré. Ainsi le mot français, contrairement à l’italien qui qualifie une activité, s’attache uniquement à la privation infamante qui y est jointe, à cet écrasement de l’être.
Tout cela avait été dévidé sans l’ombre d’une distance avec l’intimité d’un ton aggravé par l’accent.
— Aussi bien ne sommes-nous pas de ces gens-là, dit La Borde conciliant. Ce qui est condamnable, ce n’est évidemment pas la victime, mais qu’il se trouve des pères assez barbares pour sacrifier la nature à la fortune en livrant leurs enfants à cette opération pour le plaisir du plus grand nombre !
— Ma ! La misère, monsieur de La Borde, la misère ! Dans chaque petit garçon peut sommeiller une grande voix, dit Barbecano. Les plus pauvres familles échappent ainsi à la famine au prix de ce terrible et fatal sacrifice.
— Et pour un pari des plus risqués, ajouta Balbo, car sur des centaines d’enfants opérés, quelques-uns seulement se révéleront à l’expérience des voix exceptionnelles.
— Mais, dit Nicolas, pardonnez à un ignorant. Comment expliquer qu’une telle mutilation conduise à de tels effets ?
Balbo, les yeux étincelants, allait prendre la parole, mais Barbecano s’empressa de répondre.
— Il faut se rappeler, dit-il, que l’opération conduit à conserver la taille du larynx dans l’état où il se trouve durant l’enfance. Il demeure plus étroit que chez les autres hommes et les cordes vocales en ressortent évidemment plus courtes. Celles-ci produisent alors des sons plus aigus et qui se maintiendront toujours à ce niveau. Ainsi l’opération écourte-t-elle la mue de la voix et préserve la capacité de tenir les notes. C’est dans la province d’Ombrie, à Norcia en particulier d’où je suis originaire, que de tout temps on pratiqua l’opération qui fait les castrats.
— Et pour éviter les fallacieuses et injurieuses questions qui ne manqueront pas de venir à votre esprit, dit Balbo sur un ton provocant et amer, sachez que nous sommes des êtres humains et non des curiosités qu’on va morguer à la foire.
Barbecano leva en vain une main apaisante.
— Laissez-moi parler. Ainsi par exemple, si le mariage nous est interdit, ce n’est point que nous n’ardons pas. C’est que l’Église prohibe une union sans procréation. Il reste, messieurs, que les femmes apprécient les castrats comme amants. Les exemples abondent. Et pour tout vous dire, nous sommes en mesure de soutenir leur désir et de satisfaire les nôtres. Ceci pour vous dire et vous démontrer que…
— Cela a suscité bien des polémiques, reprit Barbecano sur un ton conciliant. Ainsi, en 1667, Salezi épousa sa bien-aimée. Toute la Saxe en fut émue. Il résulta de cette tentative de passer outre aux enseignements de l’Église, une longue et scandaleuse controverse entre légistes et théologiens. Ils débattirent ainsi longuement sur la teneur du rapport ecclésiastique et sur les décisions qui devaient suivre.
Une vieille servante à coiffe brune annonça que le dîner allait être servi. L’hôte parut soulagé de cette diversion qui mettait un terme à des propos délicats. Il dirigea ses convives vers une petite pièce octogonale tendue de toile semblable à une tente. Une croisée donnait sur un jardin planté d’arbres fruitiers. On apercevait des branches ployant sous le poids de pêches et d’abricots. La conversation prit un ton plus léger. On glosa longuement sur la canicule qui s’acharnait sur le royaume et sur les aberrations des saisons que le siècle avait connues. Le plat que la servante apporta embaumait.
— Voici, dit Barbecano avec solennité, une recette de Norcia, ma ville natale. Ce sont là pâtes aux truffes, pasta al tartufo nero.
— Mon cher, dit La Borde, le marquis d’Herbignac qui parfois prête la main à cet art vous saurait gré de lui confier comment vous apprêtez ce mets aux parfums si puissants. N’est-ce pas, Nicolas ?
Le commissaire paraissait perdu dans ses pensées. Avait-il même entendu la remarque de son ami ? L’odeur du plat présenté avait trouvé un écho sensible dans sa mémoire, ranimant ses souvenirs. Cette odeur, à plusieurs reprises il l’avait respirée. C’était une sensation qui une fois ressentie ne s’oubliait pas. Elle était associée à des impressions gravées en lui. Il revint à la conversation et sourit à La Borde.
— Ma ! Il n’y a point de secret, sauf, comme vous dites en France, le tournemain. C’est une recette commune à toutes les vieilles familles de Norcia. Les pâtes sont cuites comme il convient dans beaucoup d’eau salée et, surtout, point trop. Égouttées une fois cuites, elles sont placées dans un saladier, recouvertes de cinq à six belles truffes de belle taille hachée. Et vous avez apprêté la sauce…
Nicolas prêtait la plus grande attention à l’énoncé de la recette.
— … en faisant revenir sans surtout les brûler force gousses d’ail qu’il faut donc ôter avant qu’elles ne brunissent. Dans cette huile délicieusement parfumée, vous jetez une demi-douzaine d’anchois pilés, un peu de bouillon de viande, de la tomate concassée et tamisée, du sel, du poivre et des épices à l’envi.
Nicolas restait figé par ce qu’il venait de découvrir. Cette odeur qui le poursuivait, que plusieurs témoins avaient perçue au Grand Commun et même signalée et que lui-même avait éprouvée dans le logis de la femme Renard, c’était celle de l’ail ou plus exactement quelque chose d’approchant, différent dans son intensité et dans l’effet produit. Dans un cas l’une excitait l’appétit, l’autre, plus lourde, tenace, écœurante, sinistre en tout cas, contenait une menace inconnue.
La conversation rebondissait sur la technique de l’art des castrats. La bouche pleine, Balbo évoquait la nature du bel cantare, coupant son propos de longues rasades de vin. La passion qu’il mettait à ses explications, jointe aux inflexions aiguës ou graves de ses intonations, l’agitait comme un pantin. Parfois Barbecano, l’air désolé, tentait de calmer son débit sans autrement y parvenir.
— J’affirme et répète que nous devons posséder les gradations les plus ténues, différencier le son de la façon la plus subtile et faire sentir les nuances les plus impalpables. Ce n’est pas rien d’enchaîner, suspendre, augmenter ou diminuer sa voix. Non !… Laisse-moi leur dire, décrire et crier la fougue, la force, les dénouements inattendus, la variété dans les modulations, l’habileté dans les appoggiatures, les passages, les trilles et les cadences…
Un peu d’écume apparut aux coins de sa bouche.
— Que dites-vous de ce vin du Piémont ? demanda Barbecano sans être entendu.
— Et plus encore ce style raffiné, précieux, recherché, policé, l’expression des plus douces passions poussée à un degré de vérité suprême ! Qui peut plus que nous ? Qui ?
Il jura à la grande confusion de son confrère en frappant la table du plat de sa main. Le plat suivant, apporté par la servante, fournit diversion.
— Voici, dit Barbecano, de la viande de porc au cerfeuil, carne de maiale alla salsa di cerfoglio. Elle est rissolée dans l’huile d’olive et non d’œillet comme très souvent vos marchands nous la vendent.
— Oh ! s’exclama Nicolas, sans songer que son propos pouvait paraître étrange dans la bouche d’un marquis amateur de bel canto, cet œillet n’est que du pavot et, en dehors de calmer les maux de dents, sa consommation en excès peut mener à empoisonnement. Or l’huile d’olive en est souvent coupée !
— Hé ! je reconnais bien là le disciple de Comus, dit Barbecano, lui sauvant inconsciemment la mise. Ainsi donc, j’ajoute la sauge, les baies de genièvre pilées et j’humecte de vin rouge. Reste à laisser cuire à feu très doux une bonne heure et demie. Pour ce plat je choisis de l’échine.
— Morceau riche, moelleux et friand s’il en est, commenta Nicolas.
— Ma, vous êtes connaisseur ! Je prépare la sauce en hachant le cerfeuil avec l’ail, le sel, le poivre, un peu de ce vinaigre très parfumé et doux que nous appelons balsamico, et encore une lancée d’huile. Il faut bien mélanger. Je dispose les morceaux de viande sur le plat et l’arrose de ce mélange en ajoutant de petits oignons confits dans le miel.
Le début de la dégustation suscita un long silence approbateur.
— Dieu que cette viande est tendre, dit La Borde. Elle fond dans la bouche. Et ce relevé délicat du cerfeuil !
Barbecano rougissait sous l’éloge.
— Le miel nous est recommandé, dit Balbo toujours à son sujet. Il calme les irritations de la gorge. Nous devons nous préserver. Forcer sa voix est redoutable. Les notes basses étant pleines et rondes, le chant se fait plus doux en montant vers les aigus. Gagner un degré dans les basses vaut mieux que d’en gagner deux dans les aigus qui sonnent comme le sifflet d’un oiseau.
— Vous êtes tous deux originaire de la même cité. Vos familles se connaissaient-elles ?
Balbo fixa Nicolas, mais ce fut Barbecano qui répondit.
— Non, car nous avons trente ans de différence d’âge.
— Avez-vous encore de la famille là-bas ?
— Peuh ! fit Balbo. Pourquoi faudrait-il d’ailleurs que nous nous en souciions après ce qu’on nous a fait subir ?
— Je suis reconnaissant à M. Balbo de tous ces détails qui sans conteste enrichiront l’ouvrage que je prépare.
— Moi-même, répondit l’intéressé, je médite quelque chose. Il se trouve…
On desservait et le dessert apparut qui reporta à plus tard les éclaircissements du castrat.
— De cela, dit Barbecano, je ne donnerai point la recette, car c’est un secret de famille et j’ai promis à ma mère de ne jamais le révéler.
— Vous l’emporterez bêtement dans la tombe, fit remarquer Balbo.
— Avec beaucoup d’autres choses, mon ami ! Qu’importe ! Mais M. d’Herbignac qui est docte en la matière décèlera peut-être la composition de ce qui a pour nom dolce del Principe.
— Le dessert du Prince. Quel nom prometteur !
Nicolas plongea sa cuillère dans la douceur. Il éprouva aussitôt plusieurs impressions qui se confondaient harmonieusement et procuraient une symphonie inégalée de saveurs.
— Je dirais qu’il y a là mélange de plusieurs alcools ou liqueurs qui détrempent le biscuit, du rhum à coup sûr, et quelque chose qui pourrait être de la crème, mais en plus dense et à laquelle aurait été ajouté un autre ingrédient. C’est délicieux.
Barbecano souriait avec bienveillance.
— Désolé, je ne peux vous en dire plus… Mais je m’incline devant la sagacité de votre goût…
Balbo l’interrompit sans vergogne.
— Pour revenir à notre propos, écoutez ceci.
Il se dressa, repoussa sa chaise, recula de deux pas, prit une inspiration et se mit à chanter. Les assistants furent témoins d’une sorte de transfiguration : de cet être beau et disgracieux à la fois s’élevait une sublime mélodie. Pour Nicolas elle passait de cent coudées tout ce qu’il avait jusqu’alors entendu. La pureté des notes, leur velouté comme leur chatoiement sonore, charmaient les sens et les tendaient à l’extrême tant cette plainte aux limites du possible paraissait aventurée et toujours au bord de l’effondrement. Il se tut et le silence succéda longtemps au chant.
— Cette aria est d’une beauté ! s’exclama La Borde. J’entends par-là sa nature propre et la perfection de l’interprète. Pourtant je ne reconnais pas l’œuvre. Est-ce du Porpora ? Du Galuppi ?
La haute silhouette se redressa et Nicolas songea au mouvement du coq quand celui-ci lance son cri.
— Point du tout. Cette œuvre est encore inconnue. J’en suis l’auteur.
Cette annonce faite sur un ton triomphant laissa M. de La Borde sans voix.
— Je n’en dirai pas davantage et, sur ce, cher Barbecano, je me retire en vous saluant. Messieurs !
Et sans attendre aucune des politesses qui marquent habituellement un départ, il quitta la pièce.
— Il est ainsi, soupira l’hôte. Puissiez-vous lui pardonner son incivilité. Il est souvent étrange et n’est jamais satisfait de rien. Cela fait des années qu’il travaille à ce grand opéra, La Caduta di Troia. L’aria dont il nous a régalés ne vous donne qu’une faible idée de sa qualité. Elle tranche à un point tel avec tout ce qu’on a fait à ce jour et, pour autant, il ne parvient pas à la faire recevoir. Il s’est entiché d’une idée. Il voudrait la monter lui-même. Il cherche en désespéré de l’argent pour cela. Souvent nous héritons les uns des autres, ayant renoncé à nos liens de famille distendus et oubliés. Il comptait sur l’héritage d’un de nos anciens qui le tenait en affection. Malheureusement celui-ci est mort sans avoir rédigé le testament promis. Il n’est plus le même depuis. J’observe qu’étant resté svelte, contrairement aux conséquences de notre état, il a beaucoup engraissé depuis quelques mois. Je crains qu’il ne s’en remette au jeu pour trouver l’or indispensable à sa chimère. Pauvre Vicente ! Son ambition est inhumaine. Il envisage des décors gigantesques de temples et de palais, de riches costumes, des bijoux éclatants, des machines, le fameux cheval de bois, des spectres flamboyants, des tempêtes, des orages… Que sais-je encore ? Que veut-il prouver par-là et quel manque entend-il combler ?
— Se cantonne-t-il à chanter à la Chapelle ? demanda Nicolas.
— Point. Il participe aux concerts des jardins, ainsi cet été ceux voulus par la reine sur les terrasses du Château ou à Trianon.
Après avoir remercié leur hôte confondu en gratitude pour l’honneur reçu de leur visite, ils se retrouvèrent Place du Marché. Le fermier général proposa à son ami de le reconduire à Paris, ce qui fut accepté d’enthousiasme à condition de s’arrêter à Fausses-Reposes pour y changer de costume et récupérer Pluton que Nicolas n’oubliait pas. Il relata à son ami les derniers événements et justifia les raisons de l’intérêt porté aux castrats de la Chapelle. Pourtant, pour surprenant et hors du commun que lui semblait Balbo, les témoignages de Barbecano indiquaient que l’homme possédait un alibi pour la nuit de la Samaritaine. Or, sans qu’aucun doute ne rédimât cette impression, le modus operandi et les indices découverts sur les théâtres des trois meurtres orientaient les recherches vers un seul et même assassin. Restait l’origine italienne des poignards, mais l’indice était-il décisif ? Persistait enfin le mystère de cette odeur pénétrante, si proche et pourtant différente de celle de l’ail.

À l’hôtel d’Arranet Tribord les accueillit et aida Nicolas à rassembler ses effets et à se changer. Pendant ce temps La Borde qui, comme le feu roi, aimait les chiens, faisait la conquête de Pluton dont le rétablissement était spectaculaire et qui se déplaçait déjà sur trois pattes.
— Voilà une brave bête ! Portons-la dans ma voiture.
Vers cinq heures un retour remarquable anima l’hôtel de Noblecourt. Les mitrons s’éparpillèrent sous le porche, épouvantés à la vue du molosse. Nicolas s’inquiétait un peu de l’accueil que la maisonnée allait réserver au pauvre Pluton. Averti, M. de Noblecourt descendit jeter un œil sur l’animal dont la bonace lui complut aussitôt. Cyrus s’approcha et fut aussitôt aplati par une patte lourde qui se prétendait amicale. Il se redressa tout flageolant, mais lui aussi conquis. Marion et Catherine se réjouissaient d’avoir à la maison un mâtin susceptible de les défendre et qu’elles allaient pouvoir gâter des restes de l’office. Quant à Poitevin, il déclara que le nouveau venu ferait un excellent compagnon au cheval, un peu solitaire dans son écurie. On tenta aussitôt l’expérience qui fut concluante : le pégase secoua joyeusement la tête en hennissant. Quant à Pluton, hors pour le sanglier, il semblait doté d’une inépuisable bonne volonté à l’égard de tous ceux qui lui manifestaient de l’intérêt. Seule, dans un premier temps, Mouchette manifesta quelque irritation de la venue de cet intrus. Alors qu’il la considérait de ses bons yeux, elle s’arqua, gronda sourdement, dressa sa queue en écouvillon et cracha mille insanités à la face du malheureux, immobile sous les outrages. Cette attitude de soumission parut lui complaire et elle s’approcha dignement. Nicolas la souleva, l’embrassa sur le nez, lui ébouriffa la tête et la reposa à terre. Mi-heureuse mi-fâchée, mais convaincue qu’elle n’avait rien perdu de l’affection de son maître, elle quitta la pièce avec dignité, remettant sans doute à plus tard, et sans témoin, le moment de faire plus ample connaissance avec le monstre étranger.
Nicolas rejoignit aussitôt le Grand Châtelet où il retrouva Bourdeau et Semacgus devant la loge du père Marie. Retenu par une célébration familiale, Sanson n’avait pu se libérer. L’inspecteur avait cet air gourmand que la possession de nouvelles informations lui inspirait toujours.
— Te voilà bien faraud, dit Nicolas. Je pressens que tu as découvert quelque chose.
— Plusieurs… Tu trouveras enfermé dans le bureau de permanence un oiseau de nuit pris au piège dans l’une de ses retraites secrètes. Tu pourras remercier Rabouine, Tirepot et tous les vas-y-dire de leur connaissance qui ont écumé Paris à sa recherche.
— Fort bien ! Nous allons l’interroger, le bougre. Guillaume pendant ce temps, pouvez-vous examiner le corps de l’inspecteur Renard ? Nous vous rejoindrons sous peu à la basse-geôle.
Ils trouvèrent Restif affalé sur une chaise, son sombre manteau, incongru par cette canicule, replié autour de lui. Nicolas songea que cette triste figure évoquait plus une chauve-souris qu’un hibou.
— Je vous salue, monsieur de la Bretonne, et vous assure de ma joie sincère de vous retrouver. Je ne comprends rien à l’inexplicable propension qui vous tient de vous soustraire ainsi à l’affection de vos amis. Or ceux-ci ont quelques questions à vous poser auxquelles ils vous engagent à répondre avec la dernière sincérité. Dans le cas contraire, je vous préviens que les licences, aux deux sens du terme, qui vous sont tolérées, tomberont aussitôt et que s’abattra sur vous la lourde main de la justice du roi. Et j’y veillerai personnellement en dépit des sentiments que je vous porte.
Bourdeau riait sous cape de cet exorde. Restif baissait la tête, son vieux tricorne dissimulant son regard. Il toussa et s’éclaircit la voix.
— Vous me voyez, monsieur le commissaire, au désespoir de vous avoir déplu. Il faut pourtant entendre mes raisons qui justifient, sans les excuser, mes absences et mes disparitions.
— Je vous écoute.
— Je crains que nos rencontres n’aient été traversées. J’ai reçu des menaces et j’ai préféré me terrer.
— De quelle manière, et que disaient-elles ?
— Un papier qui me promettait de me couper les plumes si je continuai à jaser avec la pousse.
— Rien que cela ! Et où est-il, ce papier ?
— Bon. Je l’ai détruit.
— Comme cela se trouve ! Et voilà toutes vos raisons, Restif ?
— Ne sont-elles pas suffisantes ?
— Elles ne sont point de mon goût et ne me satisfont aucunement. Je vais vous dire pourquoi. Vous m’avez bien adressé un billet concernant le petit merle, connaissance de l’inspecteur Renard ?
— Certes. À votre demande j’avais tout mis en œuvre pour le retrouver et y étais parvenu.
— Pourquoi m’avoir adressé ce poulet, au risque qu’il soit détourné ? Vous ne m’avez pas accoutumé, monsieur, à de telles imprudences.
— Pire eût été de vous rencontrer alors que nous étions découverts.
— Ainsi à ce moment-là, il y a apparence que vous aviez déjà reçu des menaces ?
Restif ne répondait pas.
— Savez-vous ce qui s’est passé lors de ce rendez-vous à la Samaritaine ? Vous ne voulez toujours pas parler ? Je vais le faire pour vous. Le petit merle que vous aviez retrouvé a été bellement torturé et coupé en deux par la pompe de l’édifice et votre serviteur n’a dû qu’à la protection du ciel de sortir sain et sauf de ce guet-apens.
Pour le coup Restif protesta.
— Comment pouvez-vous croire, monsieur le commissaire, que moi, qui nourris tant de déférence pour votre personne, je vous aurais sciemment envoyé à la mort ? Je n’y suis pour rien, seules les circonstances ont voulu…
— Allons, foin de ce patelinage, je crois que les circonstances ont un nom et, pour dire le fait crûment, c’est d’une autre bestiole qu’il s’agit. Face au hibou il y avait un renard, non ?
Nicolas soupira.
— Toujours muet ? Voyez comme j’ai de la considération pour vous, tout insincère que vous persistiez à être. Seriez-vous plus bavard si je vous révélais que cette nuit même à Versailles, l’inspecteur Renard a été sauvagement assassiné ?
Le mouvement de joie sauvage qui agita Restif sans qu’il pût la réfréner, n’échappa ni à Nicolas ni à Bourdeau.
— M’est avis, dit ce dernier, que vous voilà tout requinqué par la nouvelle.
— Bah ! La vergogne est inutile avec vous. La bête qui faisait planer sur ma tête une épée de Damoclès ne me nuira plus.
— Belle épitaphe ! dit Nicolas. Et peut-on savoir ce qui armait à votre détriment le bras de l’inspecteur ?
— Vous en savez, je crois, assez sur moi pour imaginer le reste.
Il reprenait peu à peu de sa superbe et son débit précipité.
— Vous avez raison, peu importe. Mais désormais j’attends de vous les explications nécessaires et non point des paroles détournées.
— Tout à trac, Renard a su que j’étais en quête du petit merle. Il m’a ordonné… Que voulez-vous ? je ne pouvais faire autrement… de vous transmettre ce rendez-vous à la Samaritaine. Rien ne présageait…
— Mais vous avez craint tout de même les conséquences de votre trahison, pour vous être terré comme vous l’avez fait ?
Derechef seule la rumeur lointaine de la ville fit écho à la question de Nicolas.
— Soit, silence vaut approbation. Sachez que désormais vous avez une dette à mon égard. Mesurez bien que je pourrais vous arrêter non seulement pour complicité de meurtre, mais encore pour tentative d’assassinat d’un magistrat. Qu’on vous trouve désormais quand on vous cherche. Répondez au premier appel. Allez et soyez prudent dans vos agissements. Au revoir, monsieur Restif.
L’écrivain se retira à reculons, à demi courbé et multipliant les saluts aux deux policiers, trop heureux de se tirer hors du pair à si bon compte.
— Nous n’avons rien appris que nous ne pressentions.
— Tu l’as laissé filer bien civilement.
— Oh ! Il est plus utile dehors que dedans. Nous ne pouvons reprocher à Renard d’en avoir usé avec lui comme nous le faisons nous-mêmes. C’est le côté déplaisant de nos fonctions.

Ils descendirent à la basse-geôle où Semacgus finissait d’examiner le corps de l’inspecteur. Au pied de la table de chêne gisait le harnachement de sangles et de bidons.
— Je ne vous apprendrai rien. Il a été bellement servi et la lame du poignard a été replongée une seconde fois dans la plaie. Aucun mystère dans tout cela.
— Pour ma part, ajouta Nicolas, il me reste à procéder à une petite vérification. Pierre, te souviens-tu de l’observation faite sur les exemplaires du libelle, ceux de M. Le Noir et de Madame Adélaïde ?
— En effet, l’empreinte d’un pouce blessé.
Nicolas s’approcha du cadavre, souleva la main droite et examina avec soin le pouce. Puis il sortit un exemplaire du pamphlet et l’en approcha.
— La coupure sur le pouce est encore nette. Restent même des vestiges d’encre. Considérez le papier, la trace de cette coupure apparaît sur les deux exemplaires. Et dire que Renard affectait de se présenter comme l’honnête intermédiaire des auteurs de ces papiers infâmes !
— Son passé confirme ton hypothèse et cette observation la prouve éloquemment. De surcroît…
Bourdeau reprit un air triomphant.
— Oui ?
— J’ai retrouvé l’imprimeur, c’est Ratineau, rue de la Vieille Draperie, paroisse Sainte-Croix en l’île. Le fripon complète son bénéfice en composant à la marge de petits textes clandestins. Il est désormais dans notre main et sous surveillance dans le cas où des suites se profileraient, car…
— Car ? Je suis sur les charbons, je grille.
— C’est fréquent à la basse-geôle, dit Semacgus ironique, en train de se laver les mains à l’esprit-de-vin.
— Cet imprimeur se consacre surtout à l’impression des partitions.
— Des partitions ? Comme cela se trouve ! Voilà un bien curieux recoupement. Le papier trouvé sur Lamaure, le noyé du Grand Canal, était une pièce pour castrat…
Il informa le chirurgien de marine de tout ce qu’il ignorait de l’affaire en cours, raconta son dîner chez Barbecano sans oublier le détail du menu, l’attitude incongrue de Balbo et, enfin, sa découverte d’un rapport étrange entre l’odeur qui accompagnait les apparitions du Grand Commun et celle de l’ail.
— De l’ail ? Mais pardieu oui ! s’écria Semacgus qui se mit à parcourir à larges enjambées la basse-geôle, tout en remettant son habit. Vous m’en direz tant !
Revenu de son agitation, Semacgus proposa, puisque l’heure s’y prêtait, de gagner un de leurs lieux de rencontre favori. Il leur révélerait devant un bon pichet l’illumination qu’il venait d’avoir. Nicolas décida de remettre au lendemain la poursuite de l’interrogatoire de la femme Renard. L’incertitude et l’isolement dans lequel elle était maintenue parviendraient peut-être à faire céder sa résistance, en l’engageant à parler. La fraîcheur voûtée de la taverne de la rue du Pied-de-Bœuf les accueillit. Sous les protestations de ses amis, Nicolas réclama en grâce un en-cas des plus légers ; il avait petit appétit après son festin chez Barbecano. Il fut peu exaucé et le pays de Bourdeau apporta aussitôt un gargantuesque plat de rillettes, d’andouillettes froides, jambon et saucisses qu’accompagnaient deux pichets de vin de Chinon. Une miche de pain frais et odorant fut laissée sur la table à leur convenance.
— Alors, reprit Nicolas, peut-on savoir la nature de cette révélation ? Votre soudaine agitation, mon cher Guillaume, n’a pas laissé de nous intriguer.
— Elle a jailli d’une relation faite entre deux termes de votre propos. Peu après avoir rappelé les circonstances étranges des apparitions au Grand Commun, et vous être interrogé sur la nature de l’odeur qui les accompagnait, vous avez affirmé que celle de la cuisine de votre vieux chantre la rappelait, à peu de chose près celle de l’ail.
— Je ne vois pas le rapport…
Semacgus engloutit deux rondelles d’andouillette et un verre de vin.
— Avez-vous jamais entendu parler de la pierre de Boulogne ?
— Il me semble que notre ami Noblecourt y a fait allusion dans une de ces historiettes dont il nous régale parfois. Il s’agissait de faux miracles, ou quelque chose d’approchant. Tout cela est bien vague dans ma mémoire.
— J’étais présent, remarqua Bourdeau. Nous dévidions des histoires de revenants. Nicolas nous tympanisait avec son ankou breton.
— Vous y êtes, dit Semacgus. Un croc de quelque envergure et de beaucoup d’imagination trompait son monde en usant d’un crucifix qui rendait la nuit une très grande lumière. On criait au miracle. De fait, il enduisait ces objets de piété en les frottant d’une préparation. La pierre était pilée en poussière impalpable. On en faisait de petits gâteaux en la pétrissant avec de l’eau et du blanc d’œuf. On laissait évaporer le liquide puis on calcine le tout.
— C’est toute une recette ! Mais où nous mène-t-elle ?
— Si vous me laissiez aller mon train, vous le sauriez !
» Cette particularité de rendre la lumière n’appartient pas seulement à certains minéraux. Elle peut provenir de la fermentation d’autres matières. Ainsi les foins mouillés, la farine, les flammes des vapeurs spiritueuses ou putrides, comme celles des latrines ou les feux follets des cimetières. Cependant notre siècle éclairé a découvert que le génie humain était capable de se substituer à la nature pour produire les mêmes étonnants effets. La chimie a découvert le phosphore, matière artificielle produite par l’union d’un acide et d’une substance inflammable. Son premier inventeur fut Brandt en Allemagne. Et, messieurs, avalez ce que vous mangez de peur que la surprise ne vous étouffe, c’est du résidu de l’évaporation de l’urine qu’on tire ce phosphore !
— Vous ne voulez pas dire, murmura Nicolas, que…
— Je l’affirme ! Avec une quantité donnée d’urine bien putréfiée soumise à évaporation, réduite dans un creuset et conduite à cristallisation, par quelques autres savantes manipulations vous obtenez un très beau phosphore jaune et transparent. Il se moule et se coupe comme de la cire. Exposé à l’air, il brûle et se consume et produit une odeur d’ail. Oui, Nicolas, une odeur prononcée d’ail. Ce feu froid rayonne dans l’obscurité comme les vers luisants. Et il en est de même appliqué sur une personne ou un objet. On peut même tracer sur un carton, du papier ou un mur, des caractères ou des figures qui demeurent lumineuses dans l’obscurité. Voilà, je crois, une explication convaincante qui correspond exactement à votre problème.
— Mais, dit Nicolas stupéfait, un particulier peut-il parvenir sans trop de difficultés à en produire, de ce phosphore ?
— Il suffit de suivre la recette et de posséder les instruments nécessaires. Nombre de riches particuliers possèdent des cabinets de chimie parfaitement équipés pour cette transmutation.
L’hôte les interrompit en leur apportant une planchette de bois couverte de fines tranches de lard fumé largement poivrées. Nicolas, les yeux fermés, paraissait en proie à une profonde réflexion.
— Ainsi donc, peut-on imaginer que le mystérieux visiteur nocturne du Grand Commun venait y dérober la matière indispensable à cette transformation ? De même s’expliquent les références aux spectres et aux lumières froides recueillies chez tous les témoins. Le visiteur devait s’être enduit le visage ou portait un masque au phosphore. Cependant, je ne puis croire qu’on se soit attaché à cette entreprise difficile et périlleuse uniquement pour produire le moyen de la faciliter !
— Je suis convaincu, dit Bourdeau, que l’idée a dû surgir au moment où notre homme a été mis en mesure de l’utiliser.
— Ce qui m’atterre, c’est que tout nous conduit autour des castrats de la Chapelle royale, indices, partitions, étrangeté d’un des chantres. Mais il possède des alibis évidents. Et d’ailleurs, pourquoi tout cela ?
À nouveau, une idée vague le tourmentait qu’il ne parvenait pas à formuler.
— Notez, mon cher Nicolas, que la transformation en question n’est point aisée, qu’elle exige des connaissances et une pratique que vous ne rencontrerez certes pas chez un chantre, fût-il chaponné !
— Rappelons-nous également, remarqua Bourdeau, que le meurtrier du Grand Canal, de la pompe de la Samaritaine et du Grand Commun a tenu à provoquer ceux qui le poursuivent. Chaque meurtre a été illustré d’une sentence tirée du Jeu des puissances. Il y a donc un fil directeur dans ce labyrinthe. Le vol du passe-partout de la reine engage l’action. Chacun s’agite et manœuvre autour de ce bijou. Mais au fur et à mesure que les drames succèdent aux drames, le vide se fait. Chartres dès l’abord compromis s’éloigne aussitôt son homme de main tué, Renard et son merle disparaissent. Enfin, tu nous as expliqué comment Provence tire en délicatesse princière épingle du jeu ! Nous voici devant un mur duquel, Semacgus m’ayant précédé, je vais desceller quelques moellons…
— Que nous annonces-tu là, Pierre ?
— Te souviens-tu de l’affaire d’un certain Jacques Simon, qui correspondait avec l’Angleterre ? Par ordre de M. de Vergennes, j’avais procédé à son arrestation. Chargé de son interrogatoire à la Bastille, il m’avait révélé être un des maillons d’un trafic de livres illicites.
— Cela ne nous avance guère, ce trafic n’était qu’une couverture…
— Si ! Dès lors que je t’apprends que ce Simon qui avait été éloigné avec la promesse de sortir de France et de ne plus y rentrer…
— Eh bien !
— Et qui devait être étroitement suivi et surveillé…
— Je n’ose entendre la suite…
— S’est immédiatement soustrait à ce contrôle, a disparu. Nous en sommes avertis plus que tardivement, les suiveurs s’étant consacrés à une recherche vaine au lieu d’avertir aussitôt leurs chefs.
— Des gens de Le Noir ?
— Point. D’autres qu’il vaut mieux ne pas nommer.
— Je vois ! Ainsi donc, le Simon est dans la nature et peut-être est-il revenu à Paris et à Versailles.
— J’ai lancé toutes nos forces dans la bataille pour le retrouver. Nous sommes le 11 août. Il y a déjà cinq à six jours qu’il a quitté Paris, soit tout le loisir d’y revenir.
— Et celui aussi de s’être trouvé à Versailles…
— Tu songes…
— Diable ! Il ne nous reste pas beaucoup de suspects. J’imagine un voleur, celui du passe-partout. J’entrevois de sombres négociations avec ceux que l’objet intéresse pour déshonorer la reine. En dehors de Chartres et de Provence, plus fanfarons qu’autre chose dans cette tentative, je ne vois que les Anglais et leurs services. Simon d’évidence est abouché avec eux et lui seul, si nous le retrouvons, peut nous conduire au détenteur du bijou.
— C’est en effet, commenta Semacgus, l’aimant qui peut attirer ceux qui ambitionnent d’en tirer mauvais parti.
Bourdeau et Semacgus se jetèrent sur un plat de rillons chauds et s’étonnèrent du peu d’appétit de Nicolas.
— C’est que, plaida celui-ci, outre toutes ces nouvelles, j’ai sur l’estomac le jambon de Tribord et un dîner italien !
— À y bien réfléchir, dit Bourdeau, c’est à Versailles que le nœud de l’affaire se resserre. Chercher Simon à Paris, quelque efficaces que soient nos moyens, autant retrouver une aiguille dans une botte de foin ! Le bonhomme a de surcroît un physique des plus commun que le moindre artifice déguisera. Plus utile serait de consacrer nos efforts à le traquer dans Versailles où je suis persuadé qu’il devrait paraître sous peu. Et peut-être nous conduira-t-il à celui qui se trouve à l’origine de toute l’affaire ?

Bourdeau fut chargé d’organiser un transport de mouches à Versailles. Il s’agirait de patrouiller, en repérant les étrangers, et de contrôler dans les auberges et garnis les nouveaux arrivants. Leur point de rencontre, le commissaire s’y rendrait dès que possible, serait l’hôtel d’Arranet où serait adressé tout message urgent. Épuisé, Nicolas demanda la route à ses amis et rejoignit la rue Montmartre. Il y trouva Pluton paisiblement endormi au flanc de la vieille monture, Catherine assoupie dans l’office. Elle ne se couchait jamais que fort tard et, même quand il ne séjournait pas à Paris, paraissait l’attendre à des heures indues. Il la réveilla, l’embrassa et lui intima d’aller dormir. Dans sa chambre, à peine était-il allongé que Mouchette surgit qui, après de longs détours indifférents, se mit en devoir de le renifler d’un air suspicieux. L’examen ayant dû être concluant, elle s’allongea, serpentine, sur son maître et lui donna de petits coups de tête sous le menton. Ce fut la dernière impression qu’éprouva Nicolas ; il leva la main pour la caresser mais celle-ci retomba.
Mercredi 12 août 1778
M. de Noblecourt tournait, pensif, sa cuillère dans sa tasse de sauge tandis que Nicolas gloutissait avec volupté une tranche de brioche couverte à déborder de confiture de cerises framboisées que lui avait adressée Mme Sanson.
— Ce qui m’intrigue au plus haut point, c’est la manie érigée en système de votre assassin de laisser un message dont on peut penser qu’il dissimule un sens caché.
— Il est à observer, dit Nicolas qui manquait s’étrangler, que le premier meurtre, celui du Grand Canal, est un peu différent à cet égard. On a certes trouvé des documents sur le corps du faux noyé, mais aucune provocation comme dans les deux autres.
— C’est sans doute que vous n’étiez pas encore entré en scène.
— C’est surtout que ce premier meurtre avait nécessité le recours à un complice, Renard sans aucun doute.
— Notez, mon cher Nicolas, reprit Noblecourt en lorgnant le pot de confiture avec une telle intensité que le commissaire l’éloigna, que nous avons à faire avec un assassin qui, non seulement a des notions de botaniste, le recours à votre datura, mais des compétences poussées en alchimie ou plutôt en chimie. Cela restreint le champ des conjectures.
— Encore faut-il qu’un élément nouveau fasse repartir la machine de l’enquête. On ne peut s’appuyer sur le vide.
— Peuh ! Le vide n’existe pas, il n’y a que son apparence. Rassemblez les éléments épars de ce vide. Vous paraissez assuré que le voleur du passe-partout ne fait qu’un avec un personnage grimé que vous aviez remarqué interpeller la reine au bal de l’Opéra. Pourquoi a-t-il dérobé ce bijou ? La commande lui en a-t-elle été faite ou l’a-t-il décidé de sa propre initiative ? Quel besoin d’argent et pour quel objet ? Le jeu ? Les femmes ? Quelque autre raison inavouable ? Pourquoi a-t-il tué Lamaure ? Sans doute parce que vous le soupçonniez et que l’inspecteur Renard l’en a averti. Pourquoi le petit d’Assy a-t-il été massacré ? Parce que Restif a mangé le morceau à Renard, toujours lui, et qu’il fallait faire disparaître un témoin gênant de ce qui s’était passé avant le meurtre du Grand Canal. Enfin pourquoi Renard ? Querelle de complices dans laquelle l’un veut conserver la totalité du bénéfice ? Là-dessus est intervenue votre enquête sur les vols étranges du Grand Commun. Je suis assuré qu’il sent la meute approcher et que la pression exercée sur lui l’incitera à des erreurs et à des fautes qui le mèneront à sa perte. Il y a apparence cependant que vous devrez affronter un être, certains faits sont éloquents, dont la raison est compromise et défaillante. Ce qui signifie aussi que son orgueil le perdra. C’est dans son assurance, dont vous avez recueilli les signes, que réside la certitude de sa chute. Sur ce, taïaut ! mon ami, comme criait le feu roi.
Nicolas allait se retirer quand Noblecourt le rappela.
— Puis-je en grâce vous demander un service ?
— Monsieur, dit Nicolas, le tout ou son contraire, pour vous je ferai l’impossible.
— Rien de cet ordre-là. Je vous connais amateur. M’accompagneriez-vous chez un de mes vieux amis ? C’est un peintre et un dessinateur extraordinaire, toujours le crayon à la main. Je le visite à intervalle régulier pour admirer les derniers relevés de ses carnets. Poitevin nous y conduira demain matin à la fraîche, vers neuf heures. Nous serons ainsi sûrs de le trouver au logis.
— Avec joie, et comment se nomme l’artiste ?
— C’est vrai ! J’avais omis de vous le préciser. Il s’agit de M. Gabriel de Saint-Aubin qui gîte rue de Beauvais, près la place du Louvre, la maison du menuisier. Hélas au second étage, fort raide, et c’est là que j’aurai besoin de votre bras.

Ragaillardi par les mâles propos du vieux magistrat, Nicolas gagna d’un pas allégé le Grand Châtelet. Il ne ressentait plus aucune gêne de ses blessures désormais cicatrisées. Il avait repris espoir de découvrir les éléments qui manquaient encore pour relier entre elles les parties éparses et énigmatiques de son enquête. Une petite voix intérieure lui disait que c’était toujours au moment où l’horizon semblait totalement bouché que la trouée surgissait au milieu des nuées. Sous le porche de la vieille forteresse, un vas-y-dire lui tendit un billet de Bourdeau. Avant l’aube, il avait quitté Paris pour gagner Versailles et organiser les recherches en vue de retrouver Simon. Nicolas se fit aussitôt conduire à la cellule où Mme Renard était maintenue au secret. Il la trouva assise sur sa paillasse. L’épreuve ne lui avait pas fait perdre son arrogance. À sa vue elle croisa les bras, en relevant la tête.
— Monsieur, vous êtes venu narguer votre victime. Je vous en préviens, dès que Sa Majesté connaîtra le sort que vous m’avez réservé, elle me rendra justice. Je ne plaindrai pas alors votre disgrâce…
— Il suffit, madame. Inutile de jeter votre poudre aux moineaux, au secret nul ne sait où vous êtes. Si toutefois Sa Majesté venait à avoir connaissance de votre situation, nul doute qu’informée de vos forfaits, elle exigerait de la justice une punition prompte et sévère.
Elle eut un mouvement brusque, les deux mains appuyées sur la planche comme prête à bondir.
— De quoi ? De quoi ? s’esclaffa -t-elle, l’œil pétillant de colère. On prétend me perdre ? Et d’abord, que me reproche-t-on ?
— Oh ! Madame, n’affectez pas cette attitude détournée. Les preuves sont accablantes contre vous pour vol et recel du linge et des hardes de la reine. Vous en aviez établi négoce clandestin dans votre chambre, ou plutôt dans celle de votre greluchon, serdeau au château. Vous voilà mise à blanc et convaincue de crimes qui frôlent la lèse-majesté. Je vous invite donc à y réfléchir et à mettre un terme à des dénégations qui n’abuseront personne.
— Je m’élève, monsieur, oui je…
— C’est peine perdue. Nieriez-vous par exemple avoir pour amant Jacques Gosset ? Refuseriez-vous de reconnaître avoir rompu avec lui au profit d’un autre ? Les témoignages abondent, éloquents.
— Oh ! je vois… La petite salope !
— Je constate que vous n’ignorez rien des circonstances qui plaident en votre défaveur. Inutile de discuter plus longtemps avec vous ; il ne me reste qu’à vous présenter quelque chose.
Le geôlier entra détacher la Renard. Fermement maintenue, car elle se débattait, elle fut entraînée dans les détours de la prison et conduite à la basse-geôle. Le commissaire souhaitait la mettre en présence du cadavre de son mari et examiner ses réactions. Il estimait l’expérience cruelle, mais nécessaire. À peine entrée de plain-pied dans le caveau humide où étaient conservés les corps destinés à être morgués par le public au travers d’une grille, Mme Renard, frissonnante, posa son regard non sur l’alignement des cadavres, mais sur les sangles et les bidons posés aux pieds d’un des corps. Elle porta les mains à son visage, poussa un cri déchirant et se mit à pleurer. Nicolas, qui avait sorti sa tabatière et prisait à son habitude tant le travail de décomposition, en dépit du sel répandu, avait empuanti l’air, décida de ne pas dévoiler aussitôt le corps et d’attendre quels avantages il était en mesure de tirer de l’étonnement de Mme Renard que tout laissait ressortir d’une méprise.
— Ainsi c’était lui ? fit-il froidement.
Elle le regarda hébétée et, soudain, par un mouvement si violent qu’elle échappa à celui qui la tenait, elle se jeta sur le cadavre et tira la couverture qui le recouvrait. À la vue de la face exsangue du mort, une fugitive impression, faite tout à la fois de triomphe et de soulagement, transfigura Mme Renard. Le trépas de son mari l’inondait d’une joie sauvage d’autant plus violente qu’elle succédait à la terreur précédemment éprouvée d’avoir à découvrir le cadavre d’un autre. Il n’en tirerait désormais plus rien, mais tenta pour la forme de l’interroger.
— Madame, reconnaissez-vous l’inspecteur Renard, votre mari ?
— À quoi bon me le demander ? C’est l’évidence.
— Il a été assassiné dans votre galetas du Grand Commun. Je ne vous accuse pas de ce meurtre, vous étiez ici, mais avez-vous la moindre idée sur ce qu’il y pouvait faire ?
— Je l’ignore et ce n’est pas à moi d’en tirer des conjectures.
— Vous ne manifestez guère d’émotion ?… La chose vous est-elle indifférente ?
— Croyez-vous, répliqua-t-elle sur un ton de défi, qu’il puisse en être autrement ?
— J’ai observé quand nous sommes entrés ici votre émotion à la vue de ces bidons et de ces sangles. Imaginiez-vous qu’il s’agissait d’une autre personne ?
— Voyez le beau lecteur de mes émotions ! Seules l’odeur et la vue de ces restes alignés ont éprouvé ma sensibilité.
— Je vois, madame, que vous vous obstinez et refusez d’aider la police du roi. Dans ces conditions, je vous laisse jusqu’à… disons dimanche, pour réfléchir à votre sort. Ce délai écoulé, vous serez conduite à Bicêtre où, selon une méthode éprouvée, on vous oubliera dans quelque in pace.
— Monsieur… à Bicêtre ! murmura-t-elle avec une sorte de convulsion des mains. Vous n’y songez pas !
— Furieusement, madame. Allons, éclairez ma lanterne et confiez-moi le nom de l’homme qu’il y a un moment, cruel pour vous, vous avez cru gésir sous cette couverture. Un bon mouvement… Non ? Alors qu’il en soit fait selon votre mauvais choix. Qu’on l’emmène à sa cellule et qu’on veille à ce qu’elle soit bien entravée, des pieds et des mains. Je crois que la coquine a de la ressource.

De nouveau le souvenir d’un vieux soldat de Fontenoy retrouvé pendu dans ces mêmes lieux pénétra, comme un lancinant remords, la mémoire de Nicolas. Il quitta cet antre de désolation et sortit à grands pas du Châtelet. Sa présence à Versailles était pour le moment inutile ; il avait mieux à faire. Il souhaitait visiter le logement de Renard, où, peut-être, il trouverait quelque nouvel indice. Enfin une visite à l’imprimeur découvert par Bourdeau ne serait sans doute pas inutile. Son local, dans l’île de la Cité, étant le plus proche, il décida de s’y rendre aussitôt. Il arrêta une désobligeante qui maraudait.
La voiture traversa le fleuve par le Pont-au-Change et s’engagea à main droite rue de la Vieille Draperie. L’imprimerie était située à son extrémité, près de l’église Saint-Pierre des Arcis. Il aimait ce Paris gothique avec ses hautes maisons déformées par les siècles dont les hauts penchés se touchaient presque et qui lui rappelaient les vieilles cités de sa Bretagne. Il repéra l’atelier qu’il recherchait à une petite statue de Saint-Louis l’Evangéliste, patron des imprimeurs, placée au fond d’une niche au-dessus de la porte d’une boutique. Il poussa la porte et pénétra dans l’obscurité d’un petit bureau où un roquet juché sur une chaise paillée se mit à aboyer puis poussa un long hurlement. Survint alors un petit matagot d’homme, ventru et poussif, qui rappelait en réduction le bonhomme Franklin. Il s’essuyait les mains souillées d’encre avec un vieux chiffon. D’un mot il calma le cerbère, releva ses besicles sur son front et considéra Nicolas avec circonspection.
— Monsieur Ratineau ?
— Lui-même, pour votre service.
— Nicolas Le Floch, commissaire de police au Châtelet. J’ai quelques questions à vous poser.
— Un de vos confrères est venu m’interroger, sur une broutille…
— Hum ! Broutille est un mot faible. Sans l’indulgence de l’inspecteur et… votre compréhension… Mesurez bien votre chance.
L’homme se mordit les lèvres, retira ses lunettes et se mit machinalement à les essuyer avec son chiffon souillé.
— Monsieur, j’aimerai évoquer vos travaux concernant l’impression de partitions. Naïvement je croyais qu’on copiait plutôt la musique.
— Certes, pour de petites pièces et en nombre réduit. C’est la quantité et la longueur qui déterminent l’impression. Ou alors celle d’une œuvre originale.
— Ce ne doit pas être fréquent.
— Hélas, non ! Les compositeurs sont rares. Et pourtant…
— Pourtant ?
— Il y a peu nous avons imprimé un opéra.
— Un opéra ! Et de quel auteur ?
— C’était une commande sans nom. Un homme est venu apporter le manuscrit, puis est revenu contrôler les épreuves. Enfin il a reçu les exemplaires et les a réglés. Peu bavard.
— Il y a longtemps ?
— Peu après le carnaval.
— Et comment le décririez-vous ?
— Silhouette étrange, assez beau visage et surtout maigreur saisissante.
— Et le titre de cette œuvre originale ?
— C’était de l’italien, il me semble… Troa, trocado, je ne sais plus.
— La Caduta di Troia ?
— Je crois bien que c’est cela.
Nicolas remercia et reprit la désobligeante qui l’avait attendu. Sans barguigner, mais en avait-il la ressource ? Ratineau avait été des plus clairs. Le personnage commanditaire de l’impression d’un opéra semblait ne faire qu’un, sa description le confirmait, avec Vicente Balbo. Il n’y avait pas matière à le lui reprocher. Simplement les allusions à un ou à des castrats de la Chapelle revenaient trop souvent dans cette affaire comme une obsédante antienne. Indices, conjectures et recoupements nourrissaient l’agitation d’une intuition habituée à relancer sans cesse les dés. Et pourtant la réflexion sur Balbo, ou même sur Barbecano, ne menait à rien sinon à constater qu’ils disposaient d’alibis inattaquables, sans la moindre trace de compromission. Oubliait-il quelque chose ? Jour après jour le tableau se compliquait ; ne dissimulait-il pas un élément évident et pourtant si ostensible que rien ne permettait de le distinguer ?

Il fut transporté en peu de temps rue du Paon. Soudain une idée le traversa. Aucune clé n’avait été découverte sur le corps de Renard en dépit de la fouille de son vêtement. Quand il arriva devant la demeure de l’inspecteur, cette constatation ne cessait de le turlupiner. Il descendit et contempla la porte cochère évoquée par Restif. Il s’approcha et constata qu’elle était dotée d’un rond de bois dissimulé dans la moulure qu’il suffisait de presser pour l’ouvrir. Le bâtiment était en retrait d’une petite cour pavée ; la porte du vestibule était ouverte. Il entra et se dirigea vers l’escalier. Une voix aiguë l’arrêta aussitôt :
— Ousque c’est-y que vous prétendez aller comme ça ?
Une vieille femme, le balai à la main, avait surgi, menaçante.
— Je monte chez M. Renard.
— M. Renard n’est point là. Et d’abord quique vous êtes ?
— Je suis commissaire de police.
— Allons donc ! Encore un… On a déjà donné, mon joli.
L’inquiétude le gagna.
— Un de mes confrères ?
— Oui, un grand, vêtu exactement comme vous. Vot’frère peut-être ben ?
— Vous a-t-il présenté des papiers justifiant son identité et sa charge ?
— Point ! Et vous, ça serait-y un effet de vot’ bonté de me prouver quique vous êtes ?
Il sortit une lettre de cachet. Elle se pencha, méfiante, le nez sur le papier. Elle ne savait pas lire, mais la chose ne laissa pas de l’impressionner.
Elle marmonna quelque chose et s’écarta, l’œil mauvais. Parvenu au second étage, Nicolas sortit de sa poche son rossignol habituel pour crocheter la serrure. Elle céda aussitôt à ses efforts et la porte s’ouvrit révélant un spectacle de désolation. L’inconnu décrit par la portière l’avait pris de vitesse. Il avait ravagé les lieux, mettant le logis à sac et les pièces sens dessus dessous. Les meubles avaient été ouverts, leur contenu répandu, les tapis retournés, les lits éventrés. Même les livres d’une petite bibliothèque étaient éparpillés sur le sol, leurs reliures arrachées. Des papiers avaient été brûlés dans la cheminée. On avait fait place nette. Comble d’ironie, il découvrit, planté dans le bois d’une porte, un poignard identique à ceux trouvés à la Samaritaine et au Grand Commun, ce même modèle italien identifié par Bourdeau. La lame traver sait un papier dont il se saisit. Rageur, il déchiffra les sentences qu’il reconnut tirées du Jeu des Puissances :
J’ai des atouts de reste et je les ménagerai cette fois-ci pour la fin.
Je n’ai ni roi ni atout, mais seulement une dame mal gardée. Ainsi passe.
Nicolas frémit. L’adversaire derechef le provoquait, sûr de lui. Le sens caché de ces deux phrases et la menace qu’elle impliquait l’inquiétaient. Quelle autre dame sinon la reine pouvait-elle être visée ? Comme une marée, l’angoisse montait en lui. Il devenait urgent d’agir et d’aboutir ; mais sur quelles bases ?