III
ACCELERANDO
Les catins en firent fête
On danse au Palais-royal […]
Il a vendu la peau de l’ours
Sans l’avoir pu jeter à terre
Couplets sur Son Altesse Indignissime
Monseigneur le Duc de Chartres (1778)
Monseigneur le Duc de Chartres (1778)
La fête battait son plein dans l’appartement de M.
de Noblecourt éclairé a giorno. De la rue Montmartre où
s’allumaient les réverbères, montait la sourde rumeur de la foule
cherchant le frais après une journée de canicule. Les retrouvailles
réunissaient autour du vieux magistrat Louis, Aimée d’Arranet,
Bourdeau, Semacgus et M. de La Borde. Awa en grand madras noué
partageait sa présence, un moment à table, un autre prêtant la main
à Catherine affairée sous l’œil attentif de Marion qui présidait à
la bonne marche du service. Quant à Cyrus et Mouchette, ils attendaient sous la table, silencieux mais
pleins d’espoir.
Chacun était désormais au fait des aventures de
Nicolas, vingt fois rapportées et commentées par Louis rouge
d’excitation. Il avait été rapidement informé à Versailles du
retour de son père, de sa présence remarquée au lever du roi, de
son audience qui n’était pas restée longtemps secrète et de la
distinction dont il avait été honoré. La cour demeurait le pays du
mystère et de l’indiscrétion.
— Mon père, s’enquit Louis gravement, que
ressent-on pendant le combat ?
— Le fracas et le spectacle vous glacent le
sang. On a peur, mon fils, et le simple courage est de surmonter ce
sentiment. Sed pavor an virtus quis in hoste
requirat ?
— Louis, vous voilà au pied du mur, dit
Noblecourt. Que reste-t-il de l’enseignement des oratoriens de
Juilly ?
— La peur,
hasarda Louis hésitant, ou le courage…
Qu’importe contre l’ennemi.
— Voilà qui est juste, reprit Nicolas. Et
pour compléter ma réponse, je dirais que le bruit, le roulis, les
détonations, la fumée, les morts, les blessés et les débris qui
volent de tous côtés vous laissent hébété.
— Mais vous vous êtes battu, sinon Sa Majesté
ne vous aurait pas fait chevalier de Saint-Louis.
— J’ai tiré sur l’ennemi au jugé, ramassé les
morts et les blessés.
Le ton devenait bien grave. Noblecourt décida de
dérider l’assistance.
— Mais que diable allait-il faire en cette
galère ?
Et il déplia sa serviette.
— Il ne vous le dira
point, dit La Borde, il se languissait de l’air océanique et
aspirait à se vêtir de vos splendeurs orientales.
— Mon père qui sait toujours tout, remarqua
Aimée, et que je soupçonnais d’être l’un des instigateurs de ce
mystère, m’a tout dissimulé en dépit de mes ruses.
— Aimée, intervint Nicolas qui souhaitait que
le propos dévie, ainsi vous avez pu vous échapper et rompre les
chaînes dorées qui vous retiennent auprès de la princesse.
Il lui prit la main et la baisa avec
tendresse.
— Ah ! dit-elle. La mignonne n’a aucun
pouvoir de s’y opposer. J’ai dû avec humilité faire ma cour à une
autre personne qui fait trembler toute la maison.
— La comtesse Diane de Polignac, belle-sœur
de l’autre…, souffla La Borde, celle qui ne cesse de brocarder
l’embonpoint de Madame Élisabeth.
— Cette dame est un scandale personnifié aux
mœurs des plus décriées, ajouta Bourdeau.
— C’est l’effroi de la princesse que malmène
ce génie despotique qui ne sait quoi trouver pour entraver sa
volonté. Le roi, lui-même, a engagé sa sœur à la soumission. Dieu
nous sauve, car elle ne monte point à cheval et assume sa fonction
de dame d’honneur avec peu d’assiduité.
— Ma vie a désormais un vide, remarqua
Nicolas. Vous le devez combler. Que s’est-il passé durant ces deux
jours ?
— La ville a été saisie, conta La Borde,
d’une de ces fièvres dont elle est coutumière. Tel un moderne
Myrmidon, le duc de Chartres a fait sa joyeuse entrée. Sur les cinq
heures, il est arrivé triomphant au Palais-Royal, porté par les
ovations des courtisans jusqu’à ses
appartements. L’abbé Delauney lui a présenté une pièce de vers
appelée Bulletin du Parnasse.
— Tissus de platitudes à vomir, murmura
Bourdeau.
— Le héros a paru à son balcon, puis à sa
loge à l’Opéra. Là, nouveaux transports interminables accompagnés
des fanfares pompeuses de l’orchestre qui a joint son éclat à la
ferveur du public. On songea même un moment à couronner le prince
nouveau Voltaire ! Et le soir, derechef, au Palais-Royal,
Mlle Arnoux a chanté sa gloire…
— Si faux qu’elle fut sifflée. Flatteries les
plus basses… Hyperboles du dernier ridicule ! grommela
Bourdeau.
— … Le tout fut suivi d’un splendide souper
et d’un éclatant feu d’artifice. Tant et tant que le héros devrait
recevoir aujourd’hui l’ordre du roi d’avoir à rejoindre l’escadre
de Brest ! Souriez, Bourdeau, l’excès est toujours puni…
— Il est prince et cela suffit. Toute sa vie
est en contradiction avec ce qu’il prétend soutenir, allant
sourdement à la sape par des voies détournées. Non, je n’exagère
point. Il ose se prétendre démocrate ! À le bien observer, on
découvre que les passions qui percent malgré le soin mis à les
déguiser sont les plus malignes et les plus perverses.
— Ah ! voilà bien notre Bourdeau, dit
Noblecourt, toujours attaché à ces marottes.
— Riez, dit l’inspecteur. Un jour viendra…
Croyez que les grands s’attireraient davantage le respect des
peuples en se rendant invisibles, impénétrables, incorruptibles.
Qu’ils s’abandonnent à l’opinion, alors ils occupent des places
contre-minées et chacun de leurs pas peut ouvrir un abîme. Quand
tout cela ne s’achève point par une apoplexie
crapuleuse ou une indigestion.
— J’y aspire, remarqua Nicolas
benoîtement.
— À l’apoplexie ?
— Non ! À l’indigestion. J’ai
faim.
Son ton plaintif fit éclater de rire
l’assistance.
— Catherine, dit Noblecourt avec la diction
de l’antique Hôtel de Bourgogne, qu’on apporte céans l’ambroisie et
les viandes du sacrifice en l’honneur du héros !
Aussitôt, apparut un superbe plat d’argent
contenant un mets inconnu d’où s’exhalaient les plus suaves
fumets.
— Cette exaltation exige explication, demanda
Semacgus.
— Oh ! fit Catherine, se campant les
poings sur les hanches. D’abord, zervez-vous, car je risque d’être
longuette et zela ze mange chaud. Voici un blat de mon
Alsace ; c’est un foie d’écrevisses gomme on le fait à
Schlestadt.
— Et d’abord on les châtre, j’ai aidé un jour
Marion à le faire, cria Louis d’enthousiasme. C’est qu’elles
pincent ces coquines ! Je ne savais pas leur foie si
gros !
— Bravo, dit Semacgus, le voilà de notre
académie !
— Oui, on leur tire le gordon noir. Pour ce
soir, j’en ai acheté à la Halle plus de cent cinquante. Un tiers
est poché en queues pour la garniture. Le reste est pilé avec les
carabaces. On basse le mélange à la poêle, manié de beurre,
d’oignons et d’assaisonnements jusqu’à atteindre le plus beau
rouge. On joint alors douze chopines de lait. On laisse bouillir et
on passe au linge. Cinquante œufs battus, et surtout des bien frais
bris au cul des poules, sont jetés dans le lait jusqu’à épaississement. On brend une nouvelle
mousseline.
— Quel trousseau ! s’exclama
Bourdeau.
— Silence, vaurien ! On presse tout
l’appareil et on le laisse pendu à égoutter jusqu’à rendre son
liquide. Enzuite, il reste à le mouler dans une belle faïence et le
faire brendre au frais. Enfin il faut brébarer la sauce avec des
jaunes d’œufs mêlés de crème qu’on va joindre au lait extrait du
foie. Le tout manié de beurre doit napper la cuillère de bois. Il
reste à ajouter des épices et, à la toute fin, zel, poivre,
musgade, et bersil.
Des acclamations fusèrent tout autour de la
table.
— Y a-t-il, demanda timidement Noblecourt
sous le regard critique de Marion, quelque chance que j’aie accès à
cette merveille ?
— Hum ! fit Semacgus. L’occasion est
mémorable. J’ose y consentir, sans excès et sans captation de ce
nectar du Rhin que je vois Poitevin extraire du rafraîchissoir. Un
soupçon de foie et un nuage de sauce.
— Comme il me traite ! Abandonnez ce ton
de notaire. Nuage ? Par gros temps, alors ! Et pluvieux.
Il faut un peu arroser. C’est la sécheresse.
— Monzieur a raison, dit Catherine. Chez nous
on a coutume de dire :
E trunk uff de
salat
Shad im docter et
dukat
E trunk uff
e-n-ei
Shad im doctor
zwei !
— Voilà un beau et insolent dicton qui
provoque de front la Faculté. Je vais vous le traduire :
« Un coup de vin sur la salade enlève un
ducat au médecin, un coup sur un œuf lui en
retire deux ! » Sur cinquante je suis
ruiné !
— Ah ! fit Bourdeau. Ce Semacgus, il
parle même en langue d’Alsace.
— Moi, dit Nicolas, je renais et baigne dans
la béatitude. Ce moelleux parfumé au fumet délicat. Le ferme
tendrelet des queues d’écrevisses. La suavité de la sauce, quel
délice ! Et ce pain croustillant qui se gorge de son
velouté.
— Je crois entendre M. Grimod de la
Reynière lorsqu’il parle d’une terrine de hure. Aussi béats tous
deux que Lucullus ! s’exclama La Borde épanoui.
— Songez d’où je viens, considérez où je
suis. Sur Le Saint-Esprit j’ai plus
souvent tâté du bœuf salé et du biscuit de mer que touché aux
douceurs dispensées par le prince.
— Que n’aviez-vous pris des réserves de
pemmican à l’instar de notre ami
Naganda ?
— Ou une ample provision de cotignac, dit
Louis. Cela m’a sauvé au collège de Juilly. M. de Noblecourt
veillait à ce que je n’en manquasse jamais.
— Oh ! Le cher enfant, il s’en
souvient ! Regardez votre père. Il ne vous écoute pas, il
dévore.
— Point du tout ! Je bois toutes ces
paroles en délicieux assaisonnement de ce mets. C’est quasiment
pour moi comme les violons du grand roi au cours de ses
soupers.
— Voyez le flatteur ! Et vous, La Borde,
vos travaux avancent-ils ?
— Un modeste essai sur la musique.
— Appréciez le modeste, dit Semacgus. Un traité complet de cet art
supérieur en deux volumes in quarto !
— La science, le droit, la guerre et la
musique, dit Aimée. Quelle tablée d’hommes de talent.
— Mademoiselle, dit
Noblecourt, se soulevant à demi de son fauteuil ? la grâce, la
beauté et l’esprit y président.
— Et ce traité ? Que nous
apporte-t-il ? demanda Bourdeau..
— J’ose y prétendre que Naples est
aujourd’hui la métropole du monde musical. Piccini, Durante,
Pergolese, Hasse, Porpora, Scarlatti, Paisiello, Buonancini et j’en
oublie. J’entends développer les connaissances afin de juger en
toute pertinence, faciliter le goût des nouveaux spectacles, se
mettre en état de comprendre les raisons des querelles qu’ils
suscitent.
— Tudieu, le beau programme ! dit
Noblecourt, il n’y a pas lieu pour cela d’aller de Paris à Quimper
Corentin. La raison est belle et bonne : la nouveauté pour la
nouveauté. Je trouve vos propos provocants. Comment, monsieur, à ma
table ! Je vous enverrai demain mes témoins. Et comme je suis
l’offensé, je choisis les armes : échecs, flûte traversière ou
violon, au choix. Mais vous ne tromperez personne. Je pressens
derrière votre gluckisme insolent
l’amertume de l’auteur. À votre Voyage en
Italie vient de faire pendant Le Voyage
pittoresque en Grèce du marquis de Gouffier. Ah !
Ah ! Je ris, monsieur, qu’on piétine vos plates-bandes
géographiques.
— Oh, le bel artifice de procureur ! Il
pratique l’escamotage comme un baladin de la foire Saint-Laurent.
Il ose changer de plan pour mieux m’attaquer. Comment peut-il
imaginer qu’un ouvrage nouveau puisse me dépiter et
m’affliger ? Quelle insigne perfidie ! Prenez note,
Louis, que la mauvaise foi a érigé son temple rue Montmartre. Le
président de Saujac fait école. Il a des émules au Palais !
Fût-ce chez un magistrat retiré.
Chacun riait de ce débat
qui opposait si souvent deux amis qui se plaisaient à en répéter à
l’infini les séquences.
Poitevin toussa et tenta d’attirer
l’attention.
— Monsieur ! On frappe à l’huis. Je vais
voir en bas ce qu’on nous veut.
— La suite ! la suite ! cria
Nicolas.
— C’est l’œuvre de notre chirurgien, dit
Noblecourt. Le monsieur de saint Côme y
a mis la main entre deux palpations du malade.
— Voici venir à nous, dit Semacgus se
rengorgeant, des canettes à ma façon.
Le scalpel à la main pour désosser les bêtes sans abîmer la peau et
les farcir bellement d’une chair de poularde piquée de quelques
anchois et de carrés de jambon de Wesphalie. Elles sont alors, les
coquines, gentiment braisées sur un lit d’oignons et de lard.
Pendant ce temps je prépare la sauce. Un peu de vinaigre dans une
casserole avec du jus de veau, de la ciboule, de l’oignon, du sel
et du poivre. Quand le tout a bouilli et réduit, je passe au tamis.
Et là, écoutez bien ! j’ajoute des zestes d’orange blanchis,
le jus de deux bigarades, quelques anchois hachés, un verre de
champagne et une cuillère de miel. Encore un coup de braise et le
tout est lissé avec un bon morceau de beurre qui offre tout son
brillant à la sauce. Les canettes découpées et tranchées sont
recouvertes de cette mer condimentée qui mêle superbement douceur
et amertume.
— Bast ! dit Noblecourt, cela ne manque
pas de ragoût !
Poitevin reparut. Il attendit la fin des
applaudissements.
— Monsieur. Un envoyé du lieutenant général
de police souhaite s’entretenir avec M. Nicolas.
La nouvelle jeta un froid
sur l’assistance. Nicolas se leva et, la démarche un peu raide,
quitta la pièce. Il reparut quelques instants après, la mine
contrariée.
— Monsieur, je vous présente mes regrets.
M. Le Noir me fait quérir ainsi que Bourdeau. Il me faut
m’habiller et quitter ce magnifique pet-en-l’air1.
Semacgus se leva.
— Je vais vous aider à vous vêtir. Je dois
examiner vos blessures et peut-être recourir à une pommade
dulcifiante.
— Qu’y avait-il après les
canettes ?
— Un ragoût de cardons, des cœurs de laitues
au jus et des meringues aux fraises comme les aimait
Louis XIV.
— Un jour, je fus mené à Versailles par mon
père, dit Noblecourt. C’était jour de grand couvert. Je le vis en
gloutir une prodigieuse quantité.
— Beau témoignage, dit Semacgus, d’un
soi-disant contemporain de Voltaire !
— Paix ! chirurgien. Allez aider notre
ami qui profite du retard pour ravager à la flibustière le plat de
canettes !
— N’en abusez pas vous-même en mon absence.
La canette, même admirablement traitée, est une viande brune et
grasse, lourde à la digestion pour un jouvenceau de votre
âge.
— Disparaissez, insolent
dépeceur !
Nicolas embrassa les dames et salua La Borde. Il
fut rapidement constaté que son état de santé s’améliorait. Il se
sentait d’ailleurs reposé et dispos et tout risque d’apostumes
était écarté. Alors qu’il sortait, Catherine lui glissa un petit
cornet de biscotins à la Choisy pour la
route. Ils retrouvèrent le commis du lieutenant général de
police dans sa voiture. Celui-ci les quitta, devant regagner son
logis proche.
Près du Palais-Royal, la
voiture fut arrêtée un moment par une troupe de Parisiens hurlant
et chantant qui brandissaient un mannequin représentant l’amiral
Keppel. Après avoir été huée, bafouée et insultée, l’effigie fut
incendiée sous les battements de mains et les quolibets.
— On se croirait en chienlit de
carnaval.
— Rien n’est plus étrange, dit Bourdeau, que
cet enthousiasme, ce quasi-délire en faveur du duc de Chartres
alors qu’il était fort mal dans l’esprit public depuis l’aventure
de la duchesse de Bourbon2.
— Traité par la duchesse de polisson, le frère du roi lui avait froissé le
masque de sur le visage !
— Et la maison de Condé s’est trouvée ulcérée
que Chartres aille chasser en compagnie d’Artois.
— Je soupçonne le peuple de ne point agir de
lui-même et, pour le coup, d’être conduit par des intrigants qui
ont en tête d’autres visées… Quoi qu’il en soit, je le trouve bien
énervé, et chaque année davantage. La moindre incidence donne
naissance à des émotions démesurées.
— Fréderici, bas officier suisse, qui, tu le
sais, a été établi depuis juin garde des Champs-Élysées, me le
disait encore l’autre jour : les grands sont insultés par de
la populace hargneuse. La princesse de Lamballe et la duchesse de
Bourbon en ont éprouvé le désagrément et ont été tant poursuivies
de propos graveleux qu’il a fallu les escorter tout au long de leur
promenade. Des attroupements se produisent dès que l’autorité
intervient. Artisans des faubourgs et écoliers s’en donnent à cœur
joie pour peu qu’on les veuille empêcher de jouer au battoir ou aux
barres. Et je ne te parle pas des impudicités dégoûtantes qui s’y
commettent dans les fossés et les contre-allées : elles
soulèvent le cœur de l’honnête homme. Recherche les raisons de tout ceci et tu en comprendras mieux
les conséquences.
Nicolas préféra dévier la conversation.
— La chose doit être d’importance pour que Le
Noir nous appelle de manière si pressante.
Parvenus à l’Hôtel de Police, ils furent
sur-le-champ introduits dans le cabinet de M. Le Noir. Son bon
visage paraissait troublé et marqué d’une inquiète gravité. Il les
pria d’excuser le dérangement à une heure aussi importune,
regrettant d’avoir privé Nicolas d’un repos mérité après de si
glorieuses épreuves.
— Messieurs, je serai direct avec vous.
L’hydre se reconstitue au fur et à mesure qu’on tranche ses
multiples têtes. Et, bien sûr, ce monstre s’attaque de préférence
là où la faiblesse est la plus patente, où les imprudences et les
inconséquences…
Il alla fermer la croisée.
— … sont les plus répétées. Et le péril
surgit au moment même où se croisent la guerre, les menaces
continentales, le déficit et la déclaration de la grossesse de la
reine.
Il marchait de long en large comme Sartine jadis
dans le même bureau.
— L’an dernier, vous avez mis un terme aux
menées de Mme Cahuet de Villers3,
cette vile intrigante. Depuis, il y a toujours les vilenies du jeu
à la table de la reine et le soupçon jeté sur ceux qui en
approchent. Plus grave, des influences s’exercent sur elle à propos
des affaires de Bavière. Gardez pour vous que Frédéric ne peut
concevoir sans jalousie l’agrandissement de la maison d’Autriche et
profite de l’occasion pour se camper comme le défenseur
désintéressé de la constitution germanique. La reine est angoissée
pour sa mère et son frère qui la pressent d’agir en bonne
Autrichienne… Elle tympanise les ministres,
fatigue Maurepas et Vergennes, agace le roi et… se compromet. Je
vous passe les complexités teutoniques de cette question.
Il hochait la tête, l’air malheureux.
— Et pour achever le tout, indifférente à une
opinion avec laquelle il nous faudra de plus en plus compter, elle
édicte, au nom de la reine, formule
jusqu’alors inusitée, des règlements d’accès draconiens pour le
Trianon où, de surcroît, se succèdent de somptuaires travaux. Mais
surtout – et, Seigneur, elle n’y est pour rien – des horreurs sont
colportées. On chuchote, oui messieurs, la perversion du temps
pousse jusque-là, que le fruit que porte Sa Majesté… Je n’ose
poursuivre… On cite le duc de Coigny et même Artois, soupçonnés
d’être… Un libelle d’une ordure sans précédent et, qui plus est,
truffé de détails si véridiques sur des points indifférents qu’ils
paraissent rendre d’autant plus avérés ceux qui portent sur
l’essentiel. Lisez, j’en possède un exemplaire, enfin du titre et
de l’exorde.
Il tendit une feuille imprimée à Nicolas qui la
parcourut rapidement et la passa à Bourdeau.
— Considérez ce tissu d’horreurs.
— Cependant, dit Nicolas, comment se fait-il,
monseigneur, que vous le déteniez ?
— Une copie, hélas, ou plutôt une épreuve
toute dégouttante encore d’encre impure ! On me la transmet
pour établir son existence et comme instrument de
négociation.
— Monseigneur ! De
négociation ?
— Mon Dieu ! Qu’y pouvons-nous ?
Vous le savez d’expérience pour avoir tenté de négocier à Londres
avec Théveneau de Morande4. La canaille
de cet acabit joue sur deux tableaux. La publication ou la
des truction, moyennant finances. Le piège
s’est refermé sur nous.
— Et qui dans cette boue joue les
honnêtes truchements ?
— Renard, l’inspecteur de la librairie. Il a
les contacts nécessaires avec les intermédiaires de l’auteur, je le
suppose.
Nicolas rapporta aussitôt au lieutenant général de
police les circonstances au cours desquelles il avait croisé
l’inspecteur et la répétition étrange d’un nom entre Renard,
Lamaure et le duc de Chartres. Le Noir ne parut pas autrement
inquiet de cette conjonction dans laquelle il ne voyait que le
fruit du hasard. Toutefois, il était d’avis que Nicolas prît en
main avec l’aide de Renard l’enquête sur ce libelle effrayant et
cela dans les plus brefs délais avant que ne s’impose la décision
de le racheter au prix fort. Quelque tour de souplesse5 permettrait peut-être d’en démasquer
l’auteur.
— Soupçonnez-vous quelqu’un ?
Le Noir réfléchit un moment et comme à regret
finit par confier à ses visiteurs que l’auteur pouvait se
rencontrer très près du trône et, sans le citer, évoqua celui qui
perdrait beaucoup à la naissance d’un dauphin. Rien donc ne devait
transpirer de ce que Nicolas et Bourdeau découvriraient, qui
devrait être aussitôt porté à sa connaissance. Nicolas, à son tour,
révéla à Le Noir la tenue de sa conversation avec le roi concernant
le vol du passe-partout en diamants de la reine. Les deux affaires
se confondaient en la présence de Renard, chargé des deux enquêtes,
et les risques qu’elles comportaient pour la couronne étaient
identiques et même se confortaient l’un l’autre en une effroyable
conjuration contre la réputation de la reine.
— J’ai fait appeler
Renard. Vous allez pouvoir conférer avec lui et gagner plus
avant6 dans l’enquête. Il vous attend
cette nuit au Grand Châtelet.
Il les regarda en souriant.
— J’ai songé que vous préféreriez le
rencontrer sur vos terres.
— Une question, monseigneur.
L’estimez-vous ?
— Eh bien, dit Le Noir d’évidence peu enclin
à s’engager sur ce terrain, l’homme est habile, retors et a rendu
de signalés services sous le feu roi. Il a beaucoup d’entregent,
hommes de lettres, bouquinistes, libraires, imprimeurs,
compositeurs, écrivains publics, que sais-je ? Camusot lui
aussi, naguère, avait rendu des services… Vous savez combien ces
fonctions peuvent appeler les compromissions, les indulgences
utiles et les insincérités. Il bénéficie, me dit-on, de grands
soutiens qui arment une arrogance réputée. Son épouse a su plaire à
la reine dont elle est l’une des lingères. Ainsi, mon cher Nicolas,
vous seul, dont le crédit est égal chez la reine comme chez le roi,
êtes à même, le cas échéant, de résister aux nuées prévisibles. M.
de Sartine est attentif à ces affaires ; aussi évitez toute
dissimulation avec lui. D’ailleurs, fort heureusement, vous avez
fait la paix ! Il m’a conté votre périple naval, comment vous
portez-vous ?
— Un peu gêné aux entournures par de menues
blessures, mais tout à fait dispos. Pour tout dire, un peu
empesé !
— Prenez soin de vous. Et vous, Bourdeau,
comme à l’accoutumée, veillez sur le commissaire. Il m’est
précieux.
Cela, songea Nicolas, en dit long sur les
arrière-pensées de Le Noir. C’était signifier par un détour
de peu de mots combien il jugeait l’affaire
sérieuse et dangereux les risques qu’elle comportait.
Les deux amis demeurèrent un long moment
silencieux dans la voiture qui les conduisait au Châtelet.
— Nous voilà chargés, soupira Nicolas, d’une
bien délicate mission. J’augure mal notre tâche commune avec un
homme qui depuis si longtemps agit à sa guise en solitaire.
— Tout dépendra du pied sur lequel notre
relation s’instaurera. M’est avis qu’il ne devrait guère goûter la
conjoncture.
— Il essaiera de prendre sur toi et se
raidira vis-à-vis de moi. Et surtout rien ne prouve qu’il voudra
bien nous mettre au fait de ce qu’il sait.
— Quelques croquignoles7 à la vérité ? Des lardons8 dans la donne ? Quelques fausses voies
destinées à nous égarer ?
— Tout est possible. Attends de voir. Nous
aviserons au coup par coup dans la mesure où nous serons à même de
le percer à jour. Ne négligeons aucune courtoisie utile.
Soudain à l’angle des rues de la Tabletterie et
Saint-Denis, Nicolas fit arrêter la voiture. Autant que son état le
permettait, il sauta sur le pavé et se précipita vers un homme en
grand chapeau noir qui filait en rasant les murs dans la rue de la
Haumerie. Essoufflé, il finit par le rattraper.
— Alors, Le Hibou, on cherche à fuir ses
amis ?
— Ah ! Ce n’est que vous, monsieur le
commissaire ! dit Restif de la Bretonne. Je vous avais pris
pour un de ces malandrins vide-goussets qui prolifèrent les nuits
de pleine lune quand on restreint la dépense des réverbères. Je
préfère cela !
— Vous courez à quelque
rendez-vous ?
— Que non pas !
Nuit ordinaire. Nuit de maraude et d’errance en quête d’aventures à
observer. Je suis, vous le savez, un moraliste.
— À votre façon, vous fréquentez le vice pour
le mieux condamner.
— Tout est dit en peu de mots.
— J’ai besoin de vous.
— Bien mauvaise raison, sachez que la nuit
m’appelle et que je n’y saurais résister.
— Allons donc, Restif, nous sommes de vieux
complices, l’oubliez-vous ? Qu’avez-vous à me refuser ?
N’avons-nous pas toujours été satisfaits des services réciproques
prêtés ? Où croupiriez-vous sans nous ? Le savez-vous ou
souhaitez-vous que je vous le précise ?
— Plus un mot. Je suis votre homme.
Cette hâte venant à corrompre et solliciter
l’impudicité, trahit et rend toutes forteresses
faibles9. Que dois-je
faire ?
— Voilà qui est mieux. Je vous félicite du
ton que vous prenez. La chose est simple et tout d’exécution. Je
vais au Châtelet rencontrer un visiteur…
— Le visiteur du soir n’est jamais innocent.
Démons et merveilles…
— Bref, à l’issue de notre entretien, il
sortira. J’entends connaître ce qu’il fera de sa nuit. Rapport à
sept heures demain matin.
— Pas au Châtelet, je vous prie.
— Mais non ! Place du chevalier du Guet,
il y a une taverne discrète.
— Soit. Et l’homme en question, qui
est-il ?
— Il n’y a pas d’inconvénient à ce que je
vous dévoile son identité : l’inspecteur Renard en charge de
la librairie.
— Comme c’est étrange ! J’ai depuis
longtemps une dent contre lui. Il m’a fait naguère chanter, et
belle ment, et m’a volé une plaquette dont il
a ensuite fait commerce pour son compte personnel.
— Et c’était ?
— Un petit conte imprimé Le Chausson de Perrette.
— Je vois ! Vous allez être en mesure de
lui rendre la monnaie de sa pièce, ou plutôt de la vôtre. Et, ce
faisant, vous attirerez sur vous les grâces efficaces d’une
reconnaissance protectrice. Tenez.
Il lui remit quelques écus.
— Sifflez un cabriolet et tenez-vous prêt,
Renard est sans doute en voiture ou il en prendra une.
Restif esquissa une révérence en tirant son
chapeau.
— Le Hibou vous salue. Il est votre humble
serviteur, monsieur le marquis.
— Serviteur, Restif.
Nicolas rejoignit Bourdeau qui, ayant reconnu de
loin l’écrivain, n’avait pas bougé.
— Tu as fait affaire avec l’oiseau de
nuit ?
— Il a reçu mission. Renard n’ira nulle part
cette nuit qu’il n’y soit suivi par celui qui voit la nuit.
— Bien manœuvré ! La partie s’engage et
tu as déjà joué un coup d’avance.
Les accueillant la lanterne à la main, le père
Marie, que rien ne pouvait étonner depuis longtemps, leur apprit
qu’un inspecteur mal embouché les attendait dans le bureau de
permanence.
— Ce jactancieux m’a traité en oison bridé,
monsieur Nicolas. C’était comme si j’existais point. Le petit
célestin agaçait ses nochers10 d’un air
suffisant. L’a point l’air heureux d’être ici ! Et c’est
parfumé, pouah ! ce larroneau-là, comme un mirliflore de
boudoir.
Quand ils pénétrèrent dans
le bureau, ils distinguèrent un petit homme en habit de cour qui se
balançait sur la chaise, les pieds sur la table. Il s’éventait de
son tricorne. La lumière pauvrette d’une chandelle accusait ses
traits. Un visage anguleux, un nez fort qui déparait dans une face
allongée, du rouge aux joues et une perruque grise poudrée à
frimas. Des manchettes de fine dentelle lui recouvraient les
poignets. Dans l’ombre, les boucles d’argent des souliers
brillaient.
— Enfin vous voilà ! J’allais déguerpir.
Était-il besoin de me venir déranger à l’Opéra ? Que peut-il y
avoir de si urgent ? Le Noir a-t-il perdu la tête ?
Nicolas sentit Bourdeau frémir à ses côtés, il lui
serra le bras.
Les lèvres serrées de Renard n’annonçaient rien de
bon pour la suite.
— Ainsi c’est le marquis Le Floch et son
inséparable Bourdeau. Il y avait belle heurette que je ne vous…
Nicolas ne cilla pas devant cette inconvenance qui
en disait long sur les prétentions du personnage et sur l’influence
dont il se croyait investi. Il se mit à fixer avec une telle
intensité les souliers de l’insolent que celui-ci, après une brève
velléité de résistance, les ôta de dessus la table. Une fois de
plus, Nicolas vérifia sa capacité à intimider par la seule et
marmoréenne immobilité de son attitude.
— Que jouait-on à l’Opéra ? s’enquit-il,
l’interrompant, soudain aimable.
— Bon, je ne suis guère amateur. Je ne le
hante pas pour cela !
Soudain disert, Nicolas se mit à discourir
savamment sur l’opéra devant Renard étonné de ce changement de
main.
— J’ai eu ce privilège
rare, poursuivit-il l’air extasié, lors du dernier voyage du roi à
Fontainebleau, de voir exécuter devant Leurs Majestés11 L’Amor soldato de
Sacchini. Cette œuvre a tant complu à la reine qu’Elle a déclaré la
regarder comme le modèle, le canon et le maximum du beau musical.
Aussi notre bel opéra à la française
dans lequel s’illustrèrent Lully et Rameau se voit-il bien attaqué
par les nouveaux compositeurs. Je ne vous ai jamais croisé à
l’Opéra, y étiez-vous avec Lamaure ?
Bourdeau, qui savait son Le Floch par cœur, riait
sous cape des voies détournées dont celui-ci usait pour mener son
interlocuteur là où il souhaitait lui porter le coup d’estoc.
— De fait, monsieur le commissaire, nous nous
connaissons depuis tant d’années. Sous M. de Sartine…, balbutia
l’intéressé, cherchant à biaiser le propos.
— C’est un fait. Mais vous semblez vous
méprendre sur ma question. Lamaure vous
accompagnait-il ?
— Je ne vois pas… Non… De qui
parlez-vous ?
— Allons, je sais qu’il est tard, tout
s’embrouille, dit Nicolas en s’approchant et lui tapotant l’épaule,
mais je vous ai salué l’autre jour au Palais-Royal. Vous étiez si
attentif à votre conversation avec le valet de Son Altesse le duc
de Chartres que vous n’avez point remarqué mon salut.
Il fallait rendre cette justice à Renard de savoir
sur-le-champ se reprendre. Il soutint d’un visage de glace ce nom
jeté de manière si imprévue dans la conversation. Seule une de ses
paupières battait la chamade sans qu’il parvînt à la
contrôler.
— De quoi était-il question ? J’ai très
indiscrètement entendu partie de votre conversation. Un nom m’a
frappé. Parliez-vous théâtre ? Il était question d’un certain Horace.
Le grand Corneille peut-être ? ou était-ce d’un nouvel
opéra ? C’est l’unique pourquoi de mon questionnement.
— Oh ! cela.
Il semblait que Renard avalât sa salive. Il
s’éclaircit la gorge.
— Chacun a ses petits travers. Vous savez
l’engouement nouveau pour les courses de chevaux à
l’anglaise…
— J’en ai en effet entendu parler. Et
alors ?
— Le duc possède de nombreux chevaux. Des
jockeis les montent. Ils sont
grassement récompensés en cas de victoire. Parfois des adversaires
achètent leur loyauté afin qu’ils retiennent les chevaux. Il y a
même eu des cas d’empoisonnements avérés. On les redoute, il faut
surveiller le picotin, l’avoine, le vin chaud…
— Le seigle, le sarrasin, la
salsepareille…
— Comment ?
— Rien, je songeais à voix haute…
— Ainsi aucun mystère, c’est de cela que nous
devisions. De la part de son maître, Lamaure me demandait
conseil.
— De quelle nature, et dans quel
but ?
Il sembla à Nicolas que Renard peinait à se
maîtriser, tout en se retenant de céder à l’imprudence d’un
éclat.
— Je dirais : faire en sorte de lui
prêter le secours de quelques-uns de nos gens afin de surveiller
les montures, les palefreniers et tous ceux qui les entourent pour
la horse race.
Il se frappa la tête comme s’il venait de
découvrir quelque chose et se mit à rire.
— Quelle méprise
furieusement plaisante ! Horse
race, la course de chevaux. Le mystère est éclairci et votre
Horace retrouvé !
— C’est bien cela… les courses de
chevaux ! Que n’y ai-je point pensé ? Voilà une mode
venue d’Angleterre, sans doute à l’origine de bien curieuses
pratiques. Il faudra que je m’y rende, j’en suis fort gourmand. Où
puis-je aller ?
Renard prit un air un peu faraud et comme soulagé
de se retrouver en terrain connu.
— À la plaine des Sablons. Vous y pourrez
admirer les galopeurs les plus fameux et parier sur eux si le cœur
vous en dit.
— Je n’y manquerai. Mais revenons à ce qui
justifie notre rendez-vous à une heure aussi tardive. Le lieutenant
général de police entend que vous m’informiez le plus exactement de
l’état de l’enquête concernant un pamphlet immonde dont les propos
insultants lèsent une réputation royale.
Nicolas eut soudain le sentiment que l’inspecteur
attendait autre chose et que l’évocation de cette affaire le
rassurait.
— Certes, certes. Il s’avère que j’ai été mis
en possession d’une copie qui est en mesure de fournir le fondement
d’un début de négociation. La pratique de tout cela n’a plus aucun
secret pour vous ; ce n’est pas tant de saisir des exemplaires
que d’empêcher qu’imprimés on les répande.
— Et peut-on savoir de quelle manière vous
avez reçu cette copie ?
— Pardi ! Par les moyens les plus
habituels, c’est-à-dire les plus détournés. M’est arrivé un billet
pour la Comédie française porté il y a quelques jours par un
vas-y-dire. M’y étant rendu par curiosité de métier – vous savez
bien que nous ne pouvons rien négliger – je
me suis trouvé seul dans une loge en clavecin proche de la scène.
Tout simplement un pli m’attendait sur ma chaise.
— Et si par hasard vous n’étiez pas
venu ? demanda Bourdeau.
— La loge était réservée. Mon correspondant
aurait récupéré son bien, je suppose.
— Peut-être, observa Bourdeau, eût-il été
plus judicieux de ne s’y point montrer et de faire surveiller les
lieux.
— Et comment savoir s’il est en effet
question d’une offre de négociation ?
— Le vas-y-dire devait venir chercher la
réponse le lendemain. Il saurait me trouver.
— Et ce qui fut dit se déroula comme
prévu ?
— Hé ! Que vouliez-vous que je fisse
d’autre ?
— Et le vas-y-dire vint ?
— Je lui ai indiqué de répondre oui,
sous-entendant par-là que nous étions disposés à accepter des
ouvertures dans le sens voulu.
— Et, bien sûr, vous l’avez fait
suivre ?
— Ainsi que vous l’auriez fait à ma place.
Mais vous connaissez la finesse preste de ces animaux-là. Il a
conduit ma mouche au Port Saint-Paul, a enfilé le Pont de Grammont,
pénétré sur l’île Louviers et s’est perdu dans les amoncellements
de bois. Un vrai labyrinthe qu’il faudrait brûler pour en débusquer
un gibier de potence qui y trouve refuge !
— C’est fâcheux, reprit Nicolas. Ainsi vous
attendez des nouvelles de ce côté-là ?
— Oui, il faut être modeste et patient.
— Et sur le vol, vous en espérez
encore ?
Renard se balançait sur sa chaise en considérant
les poutres enfumées du plafond.
— Le vol… Quel vol ?
— Allons, celui que
vous savez. Ce n’est pas d’hier, il date de plusieurs mois
maintenant. Une piste vraisemblable ?
L’inspecteur mordillait maintenant le gras de son
pouce droit tout taché d’encre noire un peu passée. Il semblait
qu’une récente coupure en avait entamé les chairs.
— Vraiment, je ne vois pas…
Il était temps pour Nicolas de resserrer les
garcettes12.
— Allons, mon cher, êtes-vous oublieux au
point de ne pas vous ressouvenir que vous êtes chargé d’enquêter
sur le vol du passe-partout de la reine, perpétré à
Versailles ?
— Il ne me paraît pas, monsieur, puisque vous
me mettez à quia, que vous soyez de ceux qui peuvent avoir
connaissance d’une affaire qui, pour des raisons qui vous
échappent, doit demeurer secrète.
— C’est bien pourquoi, rétorqua sèchement
Nicolas, coupant la parole à Bourdeau qui, rouge d’indignation,
allait intervenir, je suis précisément chargé par ceux qui en
décident, de contrôler votre démarche dans une question qui
intéresse de manière si décisive l’honneur du trône.
— Monsieur, vous empiétez sur un domaine qui
m’appartient et sur lequel il n’est point…
— Il n’est point, monsieur, pour ce qui
regarde le service du roi, de chasse gardée et personnelle. Vous
vous oubliez ; vos propos m’importunent et je vous invite à
rentrer en vous-même.
— Il serait urgent, renchérit Bourdeau avec
une menaçante douceur, que vous découvriez au commissaire l’état de
vos investigations.
Renard, la voix blanche, reprit la parole.
— Rien pour ainsi
dire. La reine était à Paris au bal de l’Opéra. Elle est rentrée
fort tard. Les entours ignorent à quel moment le bijou a pu être
dérobé. Le fait est aussi impossible de jour que de nuit.
— Et l’entourage du service ?
— Qui, ayant la fortune de servir Sa Majesté,
se risquerait à un tel forfait ?
— Et qu’en dit Mme Renard ?
— Rien de plus. Ni plus ni moins que les
autres.
— Rien donc ? dit Bourdeau.
— Sachez qu’il est malaisé d’enquêter sur une
affaire qui ne doit pas être ébruitée, dont on ne peut citer la
victime ni évoquer l’objet dérobé ! Si vous parvenez à
parfaire, c’est que je ne mérite pas mon emploi.
— Reste qu’on peut s’interroger pour savoir
pourquoi vous, qui êtes en charge de la librairie, êtes conduit à
traiter d’une question si éloignée de vos préoccupations
habituelles ?
— Posez la question à qui de droit. Je vous
dirai que ma présence dans les appartements se trouve facilitée par
l’emploi tenu par ma femme.
— Qu’à cela ne tienne, nous allons remettre
les pieds dans vos brisées si les traces en subsistent… et nous
comparerons. Cela peut aider. Les faits, les gens, les horaires,
tout doit être à nouveau compassé13 et
tamisé. Vous voudrez bien tenir à notre disposition les rapports et
mémoires que vous avez dû rédiger tout au long de vos
recherches.
L’inspecteur regardait Nicolas avec une sorte de
condescendance amusée.
— Qu’imaginez-vous ? Vu la nature de son
objet, j’ai directement rendu compte à la reine et à Le Noir.
Bourdeau toussa d’agacement.
— À vous entendre
donc, rien sur les circonstances ni sur d’éventuels soupçons.
Qu’ont procuré les recherches habituelles chez les joailliers,
usuriers et receleurs multiples tous susceptibles de négocier
l’objet ou d’en disperser les éléments démontés ? C’est ce qui
survient d’ordinaire lorsqu’il s’agit de diamants.
— Certes, vous parlez d’or. Mais les mêmes
impérieuses raisons se sont opposées aux routines
habituelles.
— Soit, dit Nicolas, je crains que nous ayons
tout à reprendre par le début et dans le menu. Comptez que nous
nous reverrons. Le lieutenant général de police souhaite vous
entretenir. Soyez assez aimable pour vous présenter à lui demain à
la première heure.
Renard, tirant sur ses manchettes, se retira sans
un mot. Le père Marie, réjoui, parut aussitôt. Nicolas s’était
assis pour écrire un billet.
— Que lui avez-vous fait tous les deux ?
Il est parti la queue basse comme un renard.
— Tu ne saurais mieux dire, hoqueta Bourdeau,
saisi d’un fou rire.
Sous le porche de la vieille prison ils
échangèrent leurs impressions.
— Pierre, que te semble du
personnage ?
— Un madré de la vieille école. Tu n’as rien
tenté pour le séduire.
— Il ne m’en a pas donné l’occasion. Il
balance entre l’insolence et la dissimulation. Il se croit soutenu.
Il y a bien trop longtemps qu’il fournit sa carrière.
— Face à tes disparates, il était tout
pétillant de colère. Tu l’as promené de Saint-Denis à
Longchamp.
— Et lui a jasé pour ne rien dire.
Qu’avons-nous recueilli ? Le libelle, on
verra, le bijou de la reine, on
verra.
— Oh ! L’ambigu ferait pâlir de jalousie
notre ami Semacgus, le contenu vaut le contenant. Pour revenir à
notre goupil, un homme qui disserte sur des riens est à
noyer.
Nicolas sortit de sa manche le billet qu’il venait
d’écrire.
— Pierre, tu me laisses rue Montmartre et tu
te fais conduire à l’Hôtel de Police pour que ce pli soit remis à
Le Noir dès ce soir. Je lui demande de retenir Renard à Paris ou de
l’éloigner durant toute la journée. Je ne souhaite pas enquêter à
Versailles après qu’il aura prévenu chacun de mon arrivée.
Bourdeau déposa Nicolas rue Montmartre. Dans la
maison silencieuse, seule une sourde rumeur montait de la
boulangerie où se préparait la fournée de la nuit. Il trouva
Catherine, un torchon à la main, endormie sur l’une des chaises
paillées de l’office. Il ne la réveilla point. Souvent à la fin
d’une longue journée de labeur elle s’assoupissait avant de
rejoindre sa chambrette. Jamais il n’avait regretté l’avoir jadis
recueillie. Sans lui, que serait-elle devenue ? C’eût été
l’hôpital ou la rue. Il lui vouait une affection solide que rien
n’avait jamais démentie. Par sa tendresse rudoyante à son égard,
elle lui rappelait sa nourrice Fine qui avait entouré son enfance
chez le chanoine Le Floch d’une efficace sollicitude.
Outre ses qualités domestiques, l’ancienne
cantinière des armées du roi nourrissait une dévotion quasi filiale
vis-à-vis de Marion et de Poitevin. Ils la lui rendaient
bien ; à elle seule, elle les déchargeait des tâches que leur
âge les empêchait, à leur grand désespoir, d’accomplir. Quant à
lui-même, il s’était toujours bien trouvé de ses conseils frappés
du coin d’un bon sens paysan et populaire,
nourris de l’expérience de la guerre et des camps. Sa finesse était
de n’en point avoir et d’exprimer ses impressions avec parfois la
brutalité de la vérité. Il s’était arrêté dans l’escalier menant à
ses appartements, le bougeoir à la main, flanqué de Mouchette
mystérieusement apparue, la queue droite et le râble ronronnant. Il
resta immobile un long moment, comme figé dans sa réflexion.
Lorsqu’il passait au crible de son analyse les
propos de Renard, ils s’écoulaient comme un flot sans abandonner
aucune de ces pépites qui relancent la curiosité et animent
l’intuition. Tout pourtant recelait un sens, et même l’absence de
sens donnait à entendre. Un détail l’avait frappé au cours de
l’entretien avec l’inspecteur. Il enrageait de ne le pouvoir
retrouver. Sa mémoire avait beau passer en revue les propos tenus
sans que pour autant la lumière jaillît.
Il décida de laisser agir l’étrange mécanique de
son esprit qui, dans ce cas précis, souvent rencontré au cours de
ses enquêtes, faisait resurgir au moment opportun un élément qu’une
lente et inéluctable gestation replacerait en lieu utile.
Il en vint à s’examiner lui-même. S’était-il
suffisamment surveillé à l’égard de l’inspecteur ? On prend
avec un interlocuteur le ton qu’il emploie et Renard l’avait abordé
avec une rare insolence. Une aigre question amenait une réponse
identique. L’agressivité de l’inspecteur pouvait s’expliquer par
une volonté d’éviter des écueils en bouleversant les lignes. À tête
reposée, tout paraissait dans l’ordre des possibles. Renard pouvait
déclarer n’importe quoi dans cette affaire de libelle contre la
reine. Elle n’avait été portée à la connaissance des autorités que
par lui ; il en contrôlait les deux extrémités. Il avait
averti Le Noir et présenté les termes de la négociation. Il
demeurait l’unique détenteur de secrets ni
prouvés ni vérifiés, le seul truchement tenant en main tous les
fils d’une toile tissée par l’inconnu. Et si … ?
Il écarta cette pensée. La question du vol
s’imposa à sa réflexion. Étrangement, tout ramenait à la reine,
pièce toujours menacée d’un jeu d’échecs compliqué. Il y avait
beaucoup à relever. En dépit de fallacieux prétextes, Renard
donnait l’impression d’être demeuré immobile dans sa quête de la
vérité. Certes les arguments qu’il avançait pouvaient se soutenir
en apparence. En réalité, la police disposait de tous les moyens
pour mener ses investigations en gazant le nom de l’illustre
victime. Renard semblait écarter toute possibilité de vol par les
entours de la maison de la reine. Nicolas ressassait ce qu’avait
dit Renard, cette insistance à soutenir que le vol s’était produit
à l’extérieur du château. Une pensée tortueuse l’effleurait. Et si
c’était cela que Renard voulait qu’on crût ? Et alors… Les
faits les plus probables étaient souvent les plus obscurs.
À cela s’ajoutaient les perspectives d’une
gratification et surtout la reconnaissance de la reine à qui sans
doute la belle Mme Renard chanterait les louanges de son
époux. Tout s’embrouillait dans sa tête. Une phrase lue jadis dans
un vieil exemplaire des Essais de la
bibliothèque de Ranreuil s’imposa à lui : Mes pensées dorment si je les assieds, mon esprit ne va si
les jambes ne les agitent. Il serait temps demain de
s’ébrouer.
Il franchit les derniers degrés le menant à son
appartement. De la porte entrouverte de la chambre de Louis
parvenait une faible lueur. Il la poussa. Son fils s’était endormi.
Le livre qu’il lisait avait glissé à terre. Nicolas le ramassa et
hocha la tête en souriant. Les Amours du
chevalier de Faublas. Autres temps, autres goûts. Il contempla un instant le visage
endormi ; l’enfance y transparaissait encore. Comme le temps
s’écoulait… Il souffla la chandelle et se retira sur la pointe des
pieds.
La nuit était chaude. Il se déshabilla et
s’étendit sur son lit, les yeux ouverts. Mouchette, agacée qu’on
reculât encore le moment du sommeil, le rappela à l’ordre d’un coup
de patte. Les idées continuaient à défiler, se bousculant, chacune
cherchant sa place. Plus il tentait d’y mettre bon ordre en
disputant des arguments en présence, plus la vérité
s’éloignait ; son flambeau trop agité s’éteignait. Cette ronde
insensée finit par l’étourdir et le plongea dans un sommeil
fiévreux.
Vers trois heures du matin, il se dressa sur sa
couche. L’idée développée dans son rêve possédait une telle vérité
qu’elle venait de l’éveiller. La chatte poussa un petit cri et,
décidément fâchée, sauta sur le plancher pour disparaître. Il
ouvrit le tiroir d’un bonheur-du-jour où il conservait la
collection de ses petits carnets noirs. Ils gardaient précieusement
la mémoire précise de ses enquêtes, ses irremplaçables archives
personnelles. Il feuilleta avec fièvre l’exemplaire achevé en juin
et retrouva aussitôt ce qu’il cherchait à la date du jeudi gras
26 février 1778 : hier soir à
l’Opér. Eurydice abord. par inconnu masqué. Suivi-perdu. Le hibou 2
incon. 1 Palais-royal-Bons-Enfants1 fiacre
Versailles ??? La première chose à vérifier serait de
déterminer si la date du vol et celle de la soirée où la reine
avait été si étrangement approchée étaient les mêmes. Tenait-il un
brin du fil d’Ariane ? Réconforté par cette découverte, il se
recoucha pour sombrer aussitôt dans un sommeil apaisé.