III
ACCELERANDO
Les catins en firent fête
On danse au Palais-royal […]
Il a vendu la peau de l’ours
Sans l’avoir pu jeter à terre
Couplets sur Son Altesse Indignissime
Monseigneur le Duc de Chartres (1778)
La fête battait son plein dans l’appartement de M. de Noblecourt éclairé a giorno. De la rue Montmartre où s’allumaient les réverbères, montait la sourde rumeur de la foule cherchant le frais après une journée de canicule. Les retrouvailles réunissaient autour du vieux magistrat Louis, Aimée d’Arranet, Bourdeau, Semacgus et M. de La Borde. Awa en grand madras noué partageait sa présence, un moment à table, un autre prêtant la main à Catherine affairée sous l’œil attentif de Marion qui présidait à la bonne marche du service. Quant à Cyrus et Mouchette, ils attendaient sous la table, silencieux mais pleins d’espoir.
Chacun était désormais au fait des aventures de Nicolas, vingt fois rapportées et commentées par Louis rouge d’excitation. Il avait été rapidement informé à Versailles du retour de son père, de sa présence remarquée au lever du roi, de son audience qui n’était pas restée longtemps secrète et de la distinction dont il avait été honoré. La cour demeurait le pays du mystère et de l’indiscrétion.
— Mon père, s’enquit Louis gravement, que ressent-on pendant le combat ?
— Le fracas et le spectacle vous glacent le sang. On a peur, mon fils, et le simple courage est de surmonter ce sentiment. Sed pavor an virtus quis in hoste requirat ?
— Louis, vous voilà au pied du mur, dit Noblecourt. Que reste-t-il de l’enseignement des oratoriens de Juilly ?
— La peur, hasarda Louis hésitant, ou le courage… Qu’importe contre l’ennemi.
— Voilà qui est juste, reprit Nicolas. Et pour compléter ma réponse, je dirais que le bruit, le roulis, les détonations, la fumée, les morts, les blessés et les débris qui volent de tous côtés vous laissent hébété.
— Mais vous vous êtes battu, sinon Sa Majesté ne vous aurait pas fait chevalier de Saint-Louis.
— J’ai tiré sur l’ennemi au jugé, ramassé les morts et les blessés.
Le ton devenait bien grave. Noblecourt décida de dérider l’assistance.
— Mais que diable allait-il faire en cette galère ?
Et il déplia sa serviette.
— Il ne vous le dira point, dit La Borde, il se languissait de l’air océanique et aspirait à se vêtir de vos splendeurs orientales.
— Mon père qui sait toujours tout, remarqua Aimée, et que je soupçonnais d’être l’un des instigateurs de ce mystère, m’a tout dissimulé en dépit de mes ruses.
— Aimée, intervint Nicolas qui souhaitait que le propos dévie, ainsi vous avez pu vous échapper et rompre les chaînes dorées qui vous retiennent auprès de la princesse.
Il lui prit la main et la baisa avec tendresse.
— Ah ! dit-elle. La mignonne n’a aucun pouvoir de s’y opposer. J’ai dû avec humilité faire ma cour à une autre personne qui fait trembler toute la maison.
— La comtesse Diane de Polignac, belle-sœur de l’autre…, souffla La Borde, celle qui ne cesse de brocarder l’embonpoint de Madame Élisabeth.
— Cette dame est un scandale personnifié aux mœurs des plus décriées, ajouta Bourdeau.
— C’est l’effroi de la princesse que malmène ce génie despotique qui ne sait quoi trouver pour entraver sa volonté. Le roi, lui-même, a engagé sa sœur à la soumission. Dieu nous sauve, car elle ne monte point à cheval et assume sa fonction de dame d’honneur avec peu d’assiduité.
— Ma vie a désormais un vide, remarqua Nicolas. Vous le devez combler. Que s’est-il passé durant ces deux jours ?
— La ville a été saisie, conta La Borde, d’une de ces fièvres dont elle est coutumière. Tel un moderne Myrmidon, le duc de Chartres a fait sa joyeuse entrée. Sur les cinq heures, il est arrivé triomphant au Palais-Royal, porté par les ovations des courtisans jusqu’à ses appartements. L’abbé Delauney lui a présenté une pièce de vers appelée Bulletin du Parnasse.
— Tissus de platitudes à vomir, murmura Bourdeau.
— Le héros a paru à son balcon, puis à sa loge à l’Opéra. Là, nouveaux transports interminables accompagnés des fanfares pompeuses de l’orchestre qui a joint son éclat à la ferveur du public. On songea même un moment à couronner le prince nouveau Voltaire ! Et le soir, derechef, au Palais-Royal, Mlle Arnoux a chanté sa gloire…
— Si faux qu’elle fut sifflée. Flatteries les plus basses… Hyperboles du dernier ridicule ! grommela Bourdeau.
— … Le tout fut suivi d’un splendide souper et d’un éclatant feu d’artifice. Tant et tant que le héros devrait recevoir aujourd’hui l’ordre du roi d’avoir à rejoindre l’escadre de Brest ! Souriez, Bourdeau, l’excès est toujours puni…
— Il est prince et cela suffit. Toute sa vie est en contradiction avec ce qu’il prétend soutenir, allant sourdement à la sape par des voies détournées. Non, je n’exagère point. Il ose se prétendre démocrate ! À le bien observer, on découvre que les passions qui percent malgré le soin mis à les déguiser sont les plus malignes et les plus perverses.
— Ah ! voilà bien notre Bourdeau, dit Noblecourt, toujours attaché à ces marottes.
— Riez, dit l’inspecteur. Un jour viendra… Croyez que les grands s’attireraient davantage le respect des peuples en se rendant invisibles, impénétrables, incorruptibles. Qu’ils s’abandonnent à l’opinion, alors ils occupent des places contre-minées et chacun de leurs pas peut ouvrir un abîme. Quand tout cela ne s’achève point par une apoplexie crapuleuse ou une indigestion.
— J’y aspire, remarqua Nicolas benoîtement.
— À l’apoplexie ?
— Non ! À l’indigestion. J’ai faim.
Son ton plaintif fit éclater de rire l’assistance.
— Catherine, dit Noblecourt avec la diction de l’antique Hôtel de Bourgogne, qu’on apporte céans l’ambroisie et les viandes du sacrifice en l’honneur du héros !
Aussitôt, apparut un superbe plat d’argent contenant un mets inconnu d’où s’exhalaient les plus suaves fumets.
— Cette exaltation exige explication, demanda Semacgus.
— Oh ! fit Catherine, se campant les poings sur les hanches. D’abord, zervez-vous, car je risque d’être longuette et zela ze mange chaud. Voici un blat de mon Alsace ; c’est un foie d’écrevisses gomme on le fait à Schlestadt.
— Et d’abord on les châtre, j’ai aidé un jour Marion à le faire, cria Louis d’enthousiasme. C’est qu’elles pincent ces coquines ! Je ne savais pas leur foie si gros !
— Bravo, dit Semacgus, le voilà de notre académie !
— Oui, on leur tire le gordon noir. Pour ce soir, j’en ai acheté à la Halle plus de cent cinquante. Un tiers est poché en queues pour la garniture. Le reste est pilé avec les carabaces. On basse le mélange à la poêle, manié de beurre, d’oignons et d’assaisonnements jusqu’à atteindre le plus beau rouge. On joint alors douze chopines de lait. On laisse bouillir et on passe au linge. Cinquante œufs battus, et surtout des bien frais bris au cul des poules, sont jetés dans le lait jusqu’à épaississement. On brend une nouvelle mousseline.
— Quel trousseau ! s’exclama Bourdeau.
— Silence, vaurien ! On presse tout l’appareil et on le laisse pendu à égoutter jusqu’à rendre son liquide. Enzuite, il reste à le mouler dans une belle faïence et le faire brendre au frais. Enfin il faut brébarer la sauce avec des jaunes d’œufs mêlés de crème qu’on va joindre au lait extrait du foie. Le tout manié de beurre doit napper la cuillère de bois. Il reste à ajouter des épices et, à la toute fin, zel, poivre, musgade, et bersil.
Des acclamations fusèrent tout autour de la table.
— Y a-t-il, demanda timidement Noblecourt sous le regard critique de Marion, quelque chance que j’aie accès à cette merveille ?
— Hum ! fit Semacgus. L’occasion est mémorable. J’ose y consentir, sans excès et sans captation de ce nectar du Rhin que je vois Poitevin extraire du rafraîchissoir. Un soupçon de foie et un nuage de sauce.
— Comme il me traite ! Abandonnez ce ton de notaire. Nuage ? Par gros temps, alors ! Et pluvieux. Il faut un peu arroser. C’est la sécheresse.
— Monzieur a raison, dit Catherine. Chez nous on a coutume de dire :
E trunk uff de salat
Shad im docter et dukat
E trunk uff e-n-ei
Shad im doctor zwei !
— Voilà un beau et insolent dicton qui provoque de front la Faculté. Je vais vous le traduire : « Un coup de vin sur la salade enlève un ducat au médecin, un coup sur un œuf lui en retire deux ! » Sur cinquante je suis ruiné !
— Ah ! fit Bourdeau. Ce Semacgus, il parle même en langue d’Alsace.
— Moi, dit Nicolas, je renais et baigne dans la béatitude. Ce moelleux parfumé au fumet délicat. Le ferme tendrelet des queues d’écrevisses. La suavité de la sauce, quel délice ! Et ce pain croustillant qui se gorge de son velouté.
— Je crois entendre M. Grimod de la Reynière lorsqu’il parle d’une terrine de hure. Aussi béats tous deux que Lucullus ! s’exclama La Borde épanoui.
— Songez d’où je viens, considérez où je suis. Sur Le Saint-Esprit j’ai plus souvent tâté du bœuf salé et du biscuit de mer que touché aux douceurs dispensées par le prince.
— Que n’aviez-vous pris des réserves de pemmican à l’instar de notre ami Naganda ?
— Ou une ample provision de cotignac, dit Louis. Cela m’a sauvé au collège de Juilly. M. de Noblecourt veillait à ce que je n’en manquasse jamais.
— Oh ! Le cher enfant, il s’en souvient ! Regardez votre père. Il ne vous écoute pas, il dévore.
— Point du tout ! Je bois toutes ces paroles en délicieux assaisonnement de ce mets. C’est quasiment pour moi comme les violons du grand roi au cours de ses soupers.
— Voyez le flatteur ! Et vous, La Borde, vos travaux avancent-ils ?
— Un modeste essai sur la musique.
— Appréciez le modeste, dit Semacgus. Un traité complet de cet art supérieur en deux volumes in quarto !
— La science, le droit, la guerre et la musique, dit Aimée. Quelle tablée d’hommes de talent.
— Mademoiselle, dit Noblecourt, se soulevant à demi de son fauteuil ? la grâce, la beauté et l’esprit y président.
— Et ce traité ? Que nous apporte-t-il ? demanda Bourdeau..
— J’ose y prétendre que Naples est aujourd’hui la métropole du monde musical. Piccini, Durante, Pergolese, Hasse, Porpora, Scarlatti, Paisiello, Buonancini et j’en oublie. J’entends développer les connaissances afin de juger en toute pertinence, faciliter le goût des nouveaux spectacles, se mettre en état de comprendre les raisons des querelles qu’ils suscitent.
— Tudieu, le beau programme ! dit Noblecourt, il n’y a pas lieu pour cela d’aller de Paris à Quimper Corentin. La raison est belle et bonne : la nouveauté pour la nouveauté. Je trouve vos propos provocants. Comment, monsieur, à ma table ! Je vous enverrai demain mes témoins. Et comme je suis l’offensé, je choisis les armes : échecs, flûte traversière ou violon, au choix. Mais vous ne tromperez personne. Je pressens derrière votre gluckisme insolent l’amertume de l’auteur. À votre Voyage en Italie vient de faire pendant Le Voyage pittoresque en Grèce du marquis de Gouffier. Ah ! Ah ! Je ris, monsieur, qu’on piétine vos plates-bandes géographiques.
— Oh, le bel artifice de procureur ! Il pratique l’escamotage comme un baladin de la foire Saint-Laurent. Il ose changer de plan pour mieux m’attaquer. Comment peut-il imaginer qu’un ouvrage nouveau puisse me dépiter et m’affliger ? Quelle insigne perfidie ! Prenez note, Louis, que la mauvaise foi a érigé son temple rue Montmartre. Le président de Saujac fait école. Il a des émules au Palais ! Fût-ce chez un magistrat retiré.
Chacun riait de ce débat qui opposait si souvent deux amis qui se plaisaient à en répéter à l’infini les séquences.
Poitevin toussa et tenta d’attirer l’attention.
— Monsieur ! On frappe à l’huis. Je vais voir en bas ce qu’on nous veut.
— La suite ! la suite ! cria Nicolas.
— C’est l’œuvre de notre chirurgien, dit Noblecourt. Le monsieur de saint Côme y a mis la main entre deux palpations du malade.
— Voici venir à nous, dit Semacgus se rengorgeant, des canettes à ma façon. Le scalpel à la main pour désosser les bêtes sans abîmer la peau et les farcir bellement d’une chair de poularde piquée de quelques anchois et de carrés de jambon de Wesphalie. Elles sont alors, les coquines, gentiment braisées sur un lit d’oignons et de lard. Pendant ce temps je prépare la sauce. Un peu de vinaigre dans une casserole avec du jus de veau, de la ciboule, de l’oignon, du sel et du poivre. Quand le tout a bouilli et réduit, je passe au tamis. Et là, écoutez bien ! j’ajoute des zestes d’orange blanchis, le jus de deux bigarades, quelques anchois hachés, un verre de champagne et une cuillère de miel. Encore un coup de braise et le tout est lissé avec un bon morceau de beurre qui offre tout son brillant à la sauce. Les canettes découpées et tranchées sont recouvertes de cette mer condimentée qui mêle superbement douceur et amertume.
— Bast ! dit Noblecourt, cela ne manque pas de ragoût !
Poitevin reparut. Il attendit la fin des applaudissements.
— Monsieur. Un envoyé du lieutenant général de police souhaite s’entretenir avec M. Nicolas.
La nouvelle jeta un froid sur l’assistance. Nicolas se leva et, la démarche un peu raide, quitta la pièce. Il reparut quelques instants après, la mine contrariée.
— Monsieur, je vous présente mes regrets. M. Le Noir me fait quérir ainsi que Bourdeau. Il me faut m’habiller et quitter ce magnifique pet-en-l’air1.
Semacgus se leva.
— Je vais vous aider à vous vêtir. Je dois examiner vos blessures et peut-être recourir à une pommade dulcifiante.
— Qu’y avait-il après les canettes ?
— Un ragoût de cardons, des cœurs de laitues au jus et des meringues aux fraises comme les aimait Louis XIV.
— Un jour, je fus mené à Versailles par mon père, dit Noblecourt. C’était jour de grand couvert. Je le vis en gloutir une prodigieuse quantité.
— Beau témoignage, dit Semacgus, d’un soi-disant contemporain de Voltaire !
— Paix ! chirurgien. Allez aider notre ami qui profite du retard pour ravager à la flibustière le plat de canettes !
— N’en abusez pas vous-même en mon absence. La canette, même admirablement traitée, est une viande brune et grasse, lourde à la digestion pour un jouvenceau de votre âge.
— Disparaissez, insolent dépeceur !
Nicolas embrassa les dames et salua La Borde. Il fut rapidement constaté que son état de santé s’améliorait. Il se sentait d’ailleurs reposé et dispos et tout risque d’apostumes était écarté. Alors qu’il sortait, Catherine lui glissa un petit cornet de biscotins à la Choisy pour la route. Ils retrouvèrent le commis du lieutenant général de police dans sa voiture. Celui-ci les quitta, devant regagner son logis proche.
Près du Palais-Royal, la voiture fut arrêtée un moment par une troupe de Parisiens hurlant et chantant qui brandissaient un mannequin représentant l’amiral Keppel. Après avoir été huée, bafouée et insultée, l’effigie fut incendiée sous les battements de mains et les quolibets.
— On se croirait en chienlit de carnaval.
— Rien n’est plus étrange, dit Bourdeau, que cet enthousiasme, ce quasi-délire en faveur du duc de Chartres alors qu’il était fort mal dans l’esprit public depuis l’aventure de la duchesse de Bourbon2.
— Traité par la duchesse de polisson, le frère du roi lui avait froissé le masque de sur le visage !
— Et la maison de Condé s’est trouvée ulcérée que Chartres aille chasser en compagnie d’Artois.
— Je soupçonne le peuple de ne point agir de lui-même et, pour le coup, d’être conduit par des intrigants qui ont en tête d’autres visées… Quoi qu’il en soit, je le trouve bien énervé, et chaque année davantage. La moindre incidence donne naissance à des émotions démesurées.
— Fréderici, bas officier suisse, qui, tu le sais, a été établi depuis juin garde des Champs-Élysées, me le disait encore l’autre jour : les grands sont insultés par de la populace hargneuse. La princesse de Lamballe et la duchesse de Bourbon en ont éprouvé le désagrément et ont été tant poursuivies de propos graveleux qu’il a fallu les escorter tout au long de leur promenade. Des attroupements se produisent dès que l’autorité intervient. Artisans des faubourgs et écoliers s’en donnent à cœur joie pour peu qu’on les veuille empêcher de jouer au battoir ou aux barres. Et je ne te parle pas des impudicités dégoûtantes qui s’y commettent dans les fossés et les contre-allées : elles soulèvent le cœur de l’honnête homme. Recherche les raisons de tout ceci et tu en comprendras mieux les conséquences.
Nicolas préféra dévier la conversation.
— La chose doit être d’importance pour que Le Noir nous appelle de manière si pressante.
Parvenus à l’Hôtel de Police, ils furent sur-le-champ introduits dans le cabinet de M. Le Noir. Son bon visage paraissait troublé et marqué d’une inquiète gravité. Il les pria d’excuser le dérangement à une heure aussi importune, regrettant d’avoir privé Nicolas d’un repos mérité après de si glorieuses épreuves.
— Messieurs, je serai direct avec vous. L’hydre se reconstitue au fur et à mesure qu’on tranche ses multiples têtes. Et, bien sûr, ce monstre s’attaque de préférence là où la faiblesse est la plus patente, où les imprudences et les inconséquences…
Il alla fermer la croisée.
— … sont les plus répétées. Et le péril surgit au moment même où se croisent la guerre, les menaces continentales, le déficit et la déclaration de la grossesse de la reine.
Il marchait de long en large comme Sartine jadis dans le même bureau.
— L’an dernier, vous avez mis un terme aux menées de Mme Cahuet de Villers3, cette vile intrigante. Depuis, il y a toujours les vilenies du jeu à la table de la reine et le soupçon jeté sur ceux qui en approchent. Plus grave, des influences s’exercent sur elle à propos des affaires de Bavière. Gardez pour vous que Frédéric ne peut concevoir sans jalousie l’agrandissement de la maison d’Autriche et profite de l’occasion pour se camper comme le défenseur désintéressé de la constitution germanique. La reine est angoissée pour sa mère et son frère qui la pressent d’agir en bonne Autrichienne… Elle tympanise les ministres, fatigue Maurepas et Vergennes, agace le roi et… se compromet. Je vous passe les complexités teutoniques de cette question.
Il hochait la tête, l’air malheureux.
— Et pour achever le tout, indifférente à une opinion avec laquelle il nous faudra de plus en plus compter, elle édicte, au nom de la reine, formule jusqu’alors inusitée, des règlements d’accès draconiens pour le Trianon où, de surcroît, se succèdent de somptuaires travaux. Mais surtout – et, Seigneur, elle n’y est pour rien – des horreurs sont colportées. On chuchote, oui messieurs, la perversion du temps pousse jusque-là, que le fruit que porte Sa Majesté… Je n’ose poursuivre… On cite le duc de Coigny et même Artois, soupçonnés d’être… Un libelle d’une ordure sans précédent et, qui plus est, truffé de détails si véridiques sur des points indifférents qu’ils paraissent rendre d’autant plus avérés ceux qui portent sur l’essentiel. Lisez, j’en possède un exemplaire, enfin du titre et de l’exorde.
Il tendit une feuille imprimée à Nicolas qui la parcourut rapidement et la passa à Bourdeau.
— Considérez ce tissu d’horreurs.
— Cependant, dit Nicolas, comment se fait-il, monseigneur, que vous le déteniez ?
— Une copie, hélas, ou plutôt une épreuve toute dégouttante encore d’encre impure ! On me la transmet pour établir son existence et comme instrument de négociation.
— Monseigneur ! De négociation ?
— Mon Dieu ! Qu’y pouvons-nous ? Vous le savez d’expérience pour avoir tenté de négocier à Londres avec Théveneau de Morande4. La canaille de cet acabit joue sur deux tableaux. La publication ou la des truction, moyennant finances. Le piège s’est refermé sur nous.
— Et qui dans cette boue joue les honnêtes truchements ?
— Renard, l’inspecteur de la librairie. Il a les contacts nécessaires avec les intermédiaires de l’auteur, je le suppose.
Nicolas rapporta aussitôt au lieutenant général de police les circonstances au cours desquelles il avait croisé l’inspecteur et la répétition étrange d’un nom entre Renard, Lamaure et le duc de Chartres. Le Noir ne parut pas autrement inquiet de cette conjonction dans laquelle il ne voyait que le fruit du hasard. Toutefois, il était d’avis que Nicolas prît en main avec l’aide de Renard l’enquête sur ce libelle effrayant et cela dans les plus brefs délais avant que ne s’impose la décision de le racheter au prix fort. Quelque tour de souplesse5 permettrait peut-être d’en démasquer l’auteur.
— Soupçonnez-vous quelqu’un ?
Le Noir réfléchit un moment et comme à regret finit par confier à ses visiteurs que l’auteur pouvait se rencontrer très près du trône et, sans le citer, évoqua celui qui perdrait beaucoup à la naissance d’un dauphin. Rien donc ne devait transpirer de ce que Nicolas et Bourdeau découvriraient, qui devrait être aussitôt porté à sa connaissance. Nicolas, à son tour, révéla à Le Noir la tenue de sa conversation avec le roi concernant le vol du passe-partout en diamants de la reine. Les deux affaires se confondaient en la présence de Renard, chargé des deux enquêtes, et les risques qu’elles comportaient pour la couronne étaient identiques et même se confortaient l’un l’autre en une effroyable conjuration contre la réputation de la reine.
— J’ai fait appeler Renard. Vous allez pouvoir conférer avec lui et gagner plus avant6 dans l’enquête. Il vous attend cette nuit au Grand Châtelet.
Il les regarda en souriant.
— J’ai songé que vous préféreriez le rencontrer sur vos terres.
— Une question, monseigneur. L’estimez-vous ?
— Eh bien, dit Le Noir d’évidence peu enclin à s’engager sur ce terrain, l’homme est habile, retors et a rendu de signalés services sous le feu roi. Il a beaucoup d’entregent, hommes de lettres, bouquinistes, libraires, imprimeurs, compositeurs, écrivains publics, que sais-je ? Camusot lui aussi, naguère, avait rendu des services… Vous savez combien ces fonctions peuvent appeler les compromissions, les indulgences utiles et les insincérités. Il bénéficie, me dit-on, de grands soutiens qui arment une arrogance réputée. Son épouse a su plaire à la reine dont elle est l’une des lingères. Ainsi, mon cher Nicolas, vous seul, dont le crédit est égal chez la reine comme chez le roi, êtes à même, le cas échéant, de résister aux nuées prévisibles. M. de Sartine est attentif à ces affaires ; aussi évitez toute dissimulation avec lui. D’ailleurs, fort heureusement, vous avez fait la paix ! Il m’a conté votre périple naval, comment vous portez-vous ?
— Un peu gêné aux entournures par de menues blessures, mais tout à fait dispos. Pour tout dire, un peu empesé !
— Prenez soin de vous. Et vous, Bourdeau, comme à l’accoutumée, veillez sur le commissaire. Il m’est précieux.
Cela, songea Nicolas, en dit long sur les arrière-pensées de Le Noir. C’était signifier par un détour de peu de mots combien il jugeait l’affaire sérieuse et dangereux les risques qu’elle comportait.

Les deux amis demeurèrent un long moment silencieux dans la voiture qui les conduisait au Châtelet.
— Nous voilà chargés, soupira Nicolas, d’une bien délicate mission. J’augure mal notre tâche commune avec un homme qui depuis si longtemps agit à sa guise en solitaire.
— Tout dépendra du pied sur lequel notre relation s’instaurera. M’est avis qu’il ne devrait guère goûter la conjoncture.
— Il essaiera de prendre sur toi et se raidira vis-à-vis de moi. Et surtout rien ne prouve qu’il voudra bien nous mettre au fait de ce qu’il sait.
— Quelques croquignoles7 à la vérité ? Des lardons8 dans la donne ? Quelques fausses voies destinées à nous égarer ?
— Tout est possible. Attends de voir. Nous aviserons au coup par coup dans la mesure où nous serons à même de le percer à jour. Ne négligeons aucune courtoisie utile.
Soudain à l’angle des rues de la Tabletterie et Saint-Denis, Nicolas fit arrêter la voiture. Autant que son état le permettait, il sauta sur le pavé et se précipita vers un homme en grand chapeau noir qui filait en rasant les murs dans la rue de la Haumerie. Essoufflé, il finit par le rattraper.
— Alors, Le Hibou, on cherche à fuir ses amis ?
— Ah ! Ce n’est que vous, monsieur le commissaire ! dit Restif de la Bretonne. Je vous avais pris pour un de ces malandrins vide-goussets qui prolifèrent les nuits de pleine lune quand on restreint la dépense des réverbères. Je préfère cela !
— Vous courez à quelque rendez-vous ?
— Que non pas ! Nuit ordinaire. Nuit de maraude et d’errance en quête d’aventures à observer. Je suis, vous le savez, un moraliste.
— À votre façon, vous fréquentez le vice pour le mieux condamner.
— Tout est dit en peu de mots.
— J’ai besoin de vous.
— Bien mauvaise raison, sachez que la nuit m’appelle et que je n’y saurais résister.
— Allons donc, Restif, nous sommes de vieux complices, l’oubliez-vous ? Qu’avez-vous à me refuser ? N’avons-nous pas toujours été satisfaits des services réciproques prêtés ? Où croupiriez-vous sans nous ? Le savez-vous ou souhaitez-vous que je vous le précise ?
— Plus un mot. Je suis votre homme. Cette hâte venant à corrompre et solliciter l’impudicité, trahit et rend toutes forteresses faibles9. Que dois-je faire ?
— Voilà qui est mieux. Je vous félicite du ton que vous prenez. La chose est simple et tout d’exécution. Je vais au Châtelet rencontrer un visiteur…
— Le visiteur du soir n’est jamais innocent. Démons et merveilles…
— Bref, à l’issue de notre entretien, il sortira. J’entends connaître ce qu’il fera de sa nuit. Rapport à sept heures demain matin.
— Pas au Châtelet, je vous prie.
— Mais non ! Place du chevalier du Guet, il y a une taverne discrète.
— Soit. Et l’homme en question, qui est-il ?
— Il n’y a pas d’inconvénient à ce que je vous dévoile son identité : l’inspecteur Renard en charge de la librairie.
— Comme c’est étrange ! J’ai depuis longtemps une dent contre lui. Il m’a fait naguère chanter, et belle ment, et m’a volé une plaquette dont il a ensuite fait commerce pour son compte personnel.
— Et c’était ?
— Un petit conte imprimé Le Chausson de Perrette.
— Je vois ! Vous allez être en mesure de lui rendre la monnaie de sa pièce, ou plutôt de la vôtre. Et, ce faisant, vous attirerez sur vous les grâces efficaces d’une reconnaissance protectrice. Tenez.
Il lui remit quelques écus.
— Sifflez un cabriolet et tenez-vous prêt, Renard est sans doute en voiture ou il en prendra une.
Restif esquissa une révérence en tirant son chapeau.
— Le Hibou vous salue. Il est votre humble serviteur, monsieur le marquis.
— Serviteur, Restif.
Nicolas rejoignit Bourdeau qui, ayant reconnu de loin l’écrivain, n’avait pas bougé.
— Tu as fait affaire avec l’oiseau de nuit ?
— Il a reçu mission. Renard n’ira nulle part cette nuit qu’il n’y soit suivi par celui qui voit la nuit.
— Bien manœuvré ! La partie s’engage et tu as déjà joué un coup d’avance.

Les accueillant la lanterne à la main, le père Marie, que rien ne pouvait étonner depuis longtemps, leur apprit qu’un inspecteur mal embouché les attendait dans le bureau de permanence.
— Ce jactancieux m’a traité en oison bridé, monsieur Nicolas. C’était comme si j’existais point. Le petit célestin agaçait ses nochers10 d’un air suffisant. L’a point l’air heureux d’être ici ! Et c’est parfumé, pouah ! ce larroneau-là, comme un mirliflore de boudoir.
Quand ils pénétrèrent dans le bureau, ils distinguèrent un petit homme en habit de cour qui se balançait sur la chaise, les pieds sur la table. Il s’éventait de son tricorne. La lumière pauvrette d’une chandelle accusait ses traits. Un visage anguleux, un nez fort qui déparait dans une face allongée, du rouge aux joues et une perruque grise poudrée à frimas. Des manchettes de fine dentelle lui recouvraient les poignets. Dans l’ombre, les boucles d’argent des souliers brillaient.
— Enfin vous voilà ! J’allais déguerpir. Était-il besoin de me venir déranger à l’Opéra ? Que peut-il y avoir de si urgent ? Le Noir a-t-il perdu la tête ?
Nicolas sentit Bourdeau frémir à ses côtés, il lui serra le bras.
Les lèvres serrées de Renard n’annonçaient rien de bon pour la suite.
— Ainsi c’est le marquis Le Floch et son inséparable Bourdeau. Il y avait belle heurette que je ne vous…
Nicolas ne cilla pas devant cette inconvenance qui en disait long sur les prétentions du personnage et sur l’influence dont il se croyait investi. Il se mit à fixer avec une telle intensité les souliers de l’insolent que celui-ci, après une brève velléité de résistance, les ôta de dessus la table. Une fois de plus, Nicolas vérifia sa capacité à intimider par la seule et marmoréenne immobilité de son attitude.
— Que jouait-on à l’Opéra ? s’enquit-il, l’interrompant, soudain aimable.
— Bon, je ne suis guère amateur. Je ne le hante pas pour cela !
Soudain disert, Nicolas se mit à discourir savamment sur l’opéra devant Renard étonné de ce changement de main.
— J’ai eu ce privilège rare, poursuivit-il l’air extasié, lors du dernier voyage du roi à Fontainebleau, de voir exécuter devant Leurs Majestés11 L’Amor soldato de Sacchini. Cette œuvre a tant complu à la reine qu’Elle a déclaré la regarder comme le modèle, le canon et le maximum du beau musical. Aussi notre bel opéra à la française dans lequel s’illustrèrent Lully et Rameau se voit-il bien attaqué par les nouveaux compositeurs. Je ne vous ai jamais croisé à l’Opéra, y étiez-vous avec Lamaure ?
Bourdeau, qui savait son Le Floch par cœur, riait sous cape des voies détournées dont celui-ci usait pour mener son interlocuteur là où il souhaitait lui porter le coup d’estoc.
— De fait, monsieur le commissaire, nous nous connaissons depuis tant d’années. Sous M. de Sartine…, balbutia l’intéressé, cherchant à biaiser le propos.
— C’est un fait. Mais vous semblez vous méprendre sur ma question. Lamaure vous accompagnait-il ?
— Je ne vois pas… Non… De qui parlez-vous ?
— Allons, je sais qu’il est tard, tout s’embrouille, dit Nicolas en s’approchant et lui tapotant l’épaule, mais je vous ai salué l’autre jour au Palais-Royal. Vous étiez si attentif à votre conversation avec le valet de Son Altesse le duc de Chartres que vous n’avez point remarqué mon salut.
Il fallait rendre cette justice à Renard de savoir sur-le-champ se reprendre. Il soutint d’un visage de glace ce nom jeté de manière si imprévue dans la conversation. Seule une de ses paupières battait la chamade sans qu’il parvînt à la contrôler.
— De quoi était-il question ? J’ai très indiscrètement entendu partie de votre conversation. Un nom m’a frappé. Parliez-vous théâtre ? Il était question d’un certain Horace. Le grand Corneille peut-être ? ou était-ce d’un nouvel opéra ? C’est l’unique pourquoi de mon questionnement.
— Oh ! cela.
Il semblait que Renard avalât sa salive. Il s’éclaircit la gorge.
— Chacun a ses petits travers. Vous savez l’engouement nouveau pour les courses de chevaux à l’anglaise…
— J’en ai en effet entendu parler. Et alors ?
— Le duc possède de nombreux chevaux. Des jockeis les montent. Ils sont grassement récompensés en cas de victoire. Parfois des adversaires achètent leur loyauté afin qu’ils retiennent les chevaux. Il y a même eu des cas d’empoisonnements avérés. On les redoute, il faut surveiller le picotin, l’avoine, le vin chaud…
— Le seigle, le sarrasin, la salsepareille…
— Comment ?
— Rien, je songeais à voix haute…
— Ainsi aucun mystère, c’est de cela que nous devisions. De la part de son maître, Lamaure me demandait conseil.
— De quelle nature, et dans quel but ?
Il sembla à Nicolas que Renard peinait à se maîtriser, tout en se retenant de céder à l’imprudence d’un éclat.
— Je dirais : faire en sorte de lui prêter le secours de quelques-uns de nos gens afin de surveiller les montures, les palefreniers et tous ceux qui les entourent pour la horse race.
Il se frappa la tête comme s’il venait de découvrir quelque chose et se mit à rire.
— Quelle méprise furieusement plaisante ! Horse race, la course de chevaux. Le mystère est éclairci et votre Horace retrouvé !
— C’est bien cela… les courses de chevaux ! Que n’y ai-je point pensé ? Voilà une mode venue d’Angleterre, sans doute à l’origine de bien curieuses pratiques. Il faudra que je m’y rende, j’en suis fort gourmand. Où puis-je aller ?
Renard prit un air un peu faraud et comme soulagé de se retrouver en terrain connu.
— À la plaine des Sablons. Vous y pourrez admirer les galopeurs les plus fameux et parier sur eux si le cœur vous en dit.
— Je n’y manquerai. Mais revenons à ce qui justifie notre rendez-vous à une heure aussi tardive. Le lieutenant général de police entend que vous m’informiez le plus exactement de l’état de l’enquête concernant un pamphlet immonde dont les propos insultants lèsent une réputation royale.
Nicolas eut soudain le sentiment que l’inspecteur attendait autre chose et que l’évocation de cette affaire le rassurait.
— Certes, certes. Il s’avère que j’ai été mis en possession d’une copie qui est en mesure de fournir le fondement d’un début de négociation. La pratique de tout cela n’a plus aucun secret pour vous ; ce n’est pas tant de saisir des exemplaires que d’empêcher qu’imprimés on les répande.
— Et peut-on savoir de quelle manière vous avez reçu cette copie ?
— Pardi ! Par les moyens les plus habituels, c’est-à-dire les plus détournés. M’est arrivé un billet pour la Comédie française porté il y a quelques jours par un vas-y-dire. M’y étant rendu par curiosité de métier – vous savez bien que nous ne pouvons rien négliger – je me suis trouvé seul dans une loge en clavecin proche de la scène. Tout simplement un pli m’attendait sur ma chaise.
— Et si par hasard vous n’étiez pas venu ? demanda Bourdeau.
— La loge était réservée. Mon correspondant aurait récupéré son bien, je suppose.
— Peut-être, observa Bourdeau, eût-il été plus judicieux de ne s’y point montrer et de faire surveiller les lieux.
— Et comment savoir s’il est en effet question d’une offre de négociation ?
— Le vas-y-dire devait venir chercher la réponse le lendemain. Il saurait me trouver.
— Et ce qui fut dit se déroula comme prévu ?
— Hé ! Que vouliez-vous que je fisse d’autre ?
— Et le vas-y-dire vint ?
— Je lui ai indiqué de répondre oui, sous-entendant par-là que nous étions disposés à accepter des ouvertures dans le sens voulu.
— Et, bien sûr, vous l’avez fait suivre ?
— Ainsi que vous l’auriez fait à ma place. Mais vous connaissez la finesse preste de ces animaux-là. Il a conduit ma mouche au Port Saint-Paul, a enfilé le Pont de Grammont, pénétré sur l’île Louviers et s’est perdu dans les amoncellements de bois. Un vrai labyrinthe qu’il faudrait brûler pour en débusquer un gibier de potence qui y trouve refuge !
— C’est fâcheux, reprit Nicolas. Ainsi vous attendez des nouvelles de ce côté-là ?
— Oui, il faut être modeste et patient.
— Et sur le vol, vous en espérez encore ?
Renard se balançait sur sa chaise en considérant les poutres enfumées du plafond.
— Le vol… Quel vol ?
— Allons, celui que vous savez. Ce n’est pas d’hier, il date de plusieurs mois maintenant. Une piste vraisemblable ?
L’inspecteur mordillait maintenant le gras de son pouce droit tout taché d’encre noire un peu passée. Il semblait qu’une récente coupure en avait entamé les chairs.
— Vraiment, je ne vois pas…
Il était temps pour Nicolas de resserrer les garcettes12.
— Allons, mon cher, êtes-vous oublieux au point de ne pas vous ressouvenir que vous êtes chargé d’enquêter sur le vol du passe-partout de la reine, perpétré à Versailles ?
— Il ne me paraît pas, monsieur, puisque vous me mettez à quia, que vous soyez de ceux qui peuvent avoir connaissance d’une affaire qui, pour des raisons qui vous échappent, doit demeurer secrète.
— C’est bien pourquoi, rétorqua sèchement Nicolas, coupant la parole à Bourdeau qui, rouge d’indignation, allait intervenir, je suis précisément chargé par ceux qui en décident, de contrôler votre démarche dans une question qui intéresse de manière si décisive l’honneur du trône.
— Monsieur, vous empiétez sur un domaine qui m’appartient et sur lequel il n’est point…
— Il n’est point, monsieur, pour ce qui regarde le service du roi, de chasse gardée et personnelle. Vous vous oubliez ; vos propos m’importunent et je vous invite à rentrer en vous-même.
— Il serait urgent, renchérit Bourdeau avec une menaçante douceur, que vous découvriez au commissaire l’état de vos investigations.
Renard, la voix blanche, reprit la parole.
— Rien pour ainsi dire. La reine était à Paris au bal de l’Opéra. Elle est rentrée fort tard. Les entours ignorent à quel moment le bijou a pu être dérobé. Le fait est aussi impossible de jour que de nuit.
— Et l’entourage du service ?
— Qui, ayant la fortune de servir Sa Majesté, se risquerait à un tel forfait ?
— Et qu’en dit Mme Renard ?
— Rien de plus. Ni plus ni moins que les autres.
— Rien donc ? dit Bourdeau.
— Sachez qu’il est malaisé d’enquêter sur une affaire qui ne doit pas être ébruitée, dont on ne peut citer la victime ni évoquer l’objet dérobé ! Si vous parvenez à parfaire, c’est que je ne mérite pas mon emploi.
— Reste qu’on peut s’interroger pour savoir pourquoi vous, qui êtes en charge de la librairie, êtes conduit à traiter d’une question si éloignée de vos préoccupations habituelles ?
— Posez la question à qui de droit. Je vous dirai que ma présence dans les appartements se trouve facilitée par l’emploi tenu par ma femme.
— Qu’à cela ne tienne, nous allons remettre les pieds dans vos brisées si les traces en subsistent… et nous comparerons. Cela peut aider. Les faits, les gens, les horaires, tout doit être à nouveau compassé13 et tamisé. Vous voudrez bien tenir à notre disposition les rapports et mémoires que vous avez dû rédiger tout au long de vos recherches.
L’inspecteur regardait Nicolas avec une sorte de condescendance amusée.
— Qu’imaginez-vous ? Vu la nature de son objet, j’ai directement rendu compte à la reine et à Le Noir.
Bourdeau toussa d’agacement.
— À vous entendre donc, rien sur les circonstances ni sur d’éventuels soupçons. Qu’ont procuré les recherches habituelles chez les joailliers, usuriers et receleurs multiples tous susceptibles de négocier l’objet ou d’en disperser les éléments démontés ? C’est ce qui survient d’ordinaire lorsqu’il s’agit de diamants.
— Certes, vous parlez d’or. Mais les mêmes impérieuses raisons se sont opposées aux routines habituelles.
— Soit, dit Nicolas, je crains que nous ayons tout à reprendre par le début et dans le menu. Comptez que nous nous reverrons. Le lieutenant général de police souhaite vous entretenir. Soyez assez aimable pour vous présenter à lui demain à la première heure.
Renard, tirant sur ses manchettes, se retira sans un mot. Le père Marie, réjoui, parut aussitôt. Nicolas s’était assis pour écrire un billet.
— Que lui avez-vous fait tous les deux ? Il est parti la queue basse comme un renard.
— Tu ne saurais mieux dire, hoqueta Bourdeau, saisi d’un fou rire.

Sous le porche de la vieille prison ils échangèrent leurs impressions.
— Pierre, que te semble du personnage ?
— Un madré de la vieille école. Tu n’as rien tenté pour le séduire.
— Il ne m’en a pas donné l’occasion. Il balance entre l’insolence et la dissimulation. Il se croit soutenu. Il y a bien trop longtemps qu’il fournit sa carrière.
— Face à tes disparates, il était tout pétillant de colère. Tu l’as promené de Saint-Denis à Longchamp.
— Et lui a jasé pour ne rien dire. Qu’avons-nous recueilli ? Le libelle, on verra, le bijou de la reine, on verra.
— Qui vivra verra, cochon qui s’en dédit.
— Oh ! L’ambigu ferait pâlir de jalousie notre ami Semacgus, le contenu vaut le contenant. Pour revenir à notre goupil, un homme qui disserte sur des riens est à noyer.
Nicolas sortit de sa manche le billet qu’il venait d’écrire.
— Pierre, tu me laisses rue Montmartre et tu te fais conduire à l’Hôtel de Police pour que ce pli soit remis à Le Noir dès ce soir. Je lui demande de retenir Renard à Paris ou de l’éloigner durant toute la journée. Je ne souhaite pas enquêter à Versailles après qu’il aura prévenu chacun de mon arrivée.

Bourdeau déposa Nicolas rue Montmartre. Dans la maison silencieuse, seule une sourde rumeur montait de la boulangerie où se préparait la fournée de la nuit. Il trouva Catherine, un torchon à la main, endormie sur l’une des chaises paillées de l’office. Il ne la réveilla point. Souvent à la fin d’une longue journée de labeur elle s’assoupissait avant de rejoindre sa chambrette. Jamais il n’avait regretté l’avoir jadis recueillie. Sans lui, que serait-elle devenue ? C’eût été l’hôpital ou la rue. Il lui vouait une affection solide que rien n’avait jamais démentie. Par sa tendresse rudoyante à son égard, elle lui rappelait sa nourrice Fine qui avait entouré son enfance chez le chanoine Le Floch d’une efficace sollicitude.
Outre ses qualités domestiques, l’ancienne cantinière des armées du roi nourrissait une dévotion quasi filiale vis-à-vis de Marion et de Poitevin. Ils la lui rendaient bien ; à elle seule, elle les déchargeait des tâches que leur âge les empêchait, à leur grand désespoir, d’accomplir. Quant à lui-même, il s’était toujours bien trouvé de ses conseils frappés du coin d’un bon sens paysan et populaire, nourris de l’expérience de la guerre et des camps. Sa finesse était de n’en point avoir et d’exprimer ses impressions avec parfois la brutalité de la vérité. Il s’était arrêté dans l’escalier menant à ses appartements, le bougeoir à la main, flanqué de Mouchette mystérieusement apparue, la queue droite et le râble ronronnant. Il resta immobile un long moment, comme figé dans sa réflexion.
Lorsqu’il passait au crible de son analyse les propos de Renard, ils s’écoulaient comme un flot sans abandonner aucune de ces pépites qui relancent la curiosité et animent l’intuition. Tout pourtant recelait un sens, et même l’absence de sens donnait à entendre. Un détail l’avait frappé au cours de l’entretien avec l’inspecteur. Il enrageait de ne le pouvoir retrouver. Sa mémoire avait beau passer en revue les propos tenus sans que pour autant la lumière jaillît.
Il décida de laisser agir l’étrange mécanique de son esprit qui, dans ce cas précis, souvent rencontré au cours de ses enquêtes, faisait resurgir au moment opportun un élément qu’une lente et inéluctable gestation replacerait en lieu utile.
Il en vint à s’examiner lui-même. S’était-il suffisamment surveillé à l’égard de l’inspecteur ? On prend avec un interlocuteur le ton qu’il emploie et Renard l’avait abordé avec une rare insolence. Une aigre question amenait une réponse identique. L’agressivité de l’inspecteur pouvait s’expliquer par une volonté d’éviter des écueils en bouleversant les lignes. À tête reposée, tout paraissait dans l’ordre des possibles. Renard pouvait déclarer n’importe quoi dans cette affaire de libelle contre la reine. Elle n’avait été portée à la connaissance des autorités que par lui ; il en contrôlait les deux extrémités. Il avait averti Le Noir et présenté les termes de la négociation. Il demeurait l’unique détenteur de secrets ni prouvés ni vérifiés, le seul truchement tenant en main tous les fils d’une toile tissée par l’inconnu. Et si … ?
Il écarta cette pensée. La question du vol s’imposa à sa réflexion. Étrangement, tout ramenait à la reine, pièce toujours menacée d’un jeu d’échecs compliqué. Il y avait beaucoup à relever. En dépit de fallacieux prétextes, Renard donnait l’impression d’être demeuré immobile dans sa quête de la vérité. Certes les arguments qu’il avançait pouvaient se soutenir en apparence. En réalité, la police disposait de tous les moyens pour mener ses investigations en gazant le nom de l’illustre victime. Renard semblait écarter toute possibilité de vol par les entours de la maison de la reine. Nicolas ressassait ce qu’avait dit Renard, cette insistance à soutenir que le vol s’était produit à l’extérieur du château. Une pensée tortueuse l’effleurait. Et si c’était cela que Renard voulait qu’on crût ? Et alors… Les faits les plus probables étaient souvent les plus obscurs.
À cela s’ajoutaient les perspectives d’une gratification et surtout la reconnaissance de la reine à qui sans doute la belle Mme Renard chanterait les louanges de son époux. Tout s’embrouillait dans sa tête. Une phrase lue jadis dans un vieil exemplaire des Essais de la bibliothèque de Ranreuil s’imposa à lui : Mes pensées dorment si je les assieds, mon esprit ne va si les jambes ne les agitent. Il serait temps demain de s’ébrouer.
Il franchit les derniers degrés le menant à son appartement. De la porte entrouverte de la chambre de Louis parvenait une faible lueur. Il la poussa. Son fils s’était endormi. Le livre qu’il lisait avait glissé à terre. Nicolas le ramassa et hocha la tête en souriant. Les Amours du chevalier de Faublas. Autres temps, autres goûts. Il contempla un instant le visage endormi ; l’enfance y transparaissait encore. Comme le temps s’écoulait… Il souffla la chandelle et se retira sur la pointe des pieds.
La nuit était chaude. Il se déshabilla et s’étendit sur son lit, les yeux ouverts. Mouchette, agacée qu’on reculât encore le moment du sommeil, le rappela à l’ordre d’un coup de patte. Les idées continuaient à défiler, se bousculant, chacune cherchant sa place. Plus il tentait d’y mettre bon ordre en disputant des arguments en présence, plus la vérité s’éloignait ; son flambeau trop agité s’éteignait. Cette ronde insensée finit par l’étourdir et le plongea dans un sommeil fiévreux.

Vers trois heures du matin, il se dressa sur sa couche. L’idée développée dans son rêve possédait une telle vérité qu’elle venait de l’éveiller. La chatte poussa un petit cri et, décidément fâchée, sauta sur le plancher pour disparaître. Il ouvrit le tiroir d’un bonheur-du-jour où il conservait la collection de ses petits carnets noirs. Ils gardaient précieusement la mémoire précise de ses enquêtes, ses irremplaçables archives personnelles. Il feuilleta avec fièvre l’exemplaire achevé en juin et retrouva aussitôt ce qu’il cherchait à la date du jeudi gras 26 février 1778 : hier soir à l’Opér. Eurydice abord. par inconnu masqué. Suivi-perdu. Le hibou 2 incon. 1 Palais-royal-Bons-Enfants1 fiacre Versailles ??? La première chose à vérifier serait de déterminer si la date du vol et celle de la soirée où la reine avait été si étrangement approchée étaient les mêmes. Tenait-il un brin du fil d’Ariane ? Réconforté par cette découverte, il se recoucha pour sombrer aussitôt dans un sommeil apaisé.