I
RAPIÈCEMENT
C’en est assez : je consens sacrifier mon trop juste ressentiment en faveur du Dieu Mars.
Horace
27 juillet 1778, au large d’Ouessant
Frappé de stupeur, Nicolas considérait ses mains devenues rouges. Du sang lui recouvrait la moitié du corps et pourtant il ne ressentait aucune douleur. Plongé dans le tonnerre de la canonnade, il demeurait incapable du moindre mouvement. Ce n’était pas la peur qui l’immobilisait ainsi, mais un autre sentiment proche de la sidération. La peur, il en avait éprouvé maintes fois les ravages, sans que jamais elle le paralysât à ce point. Là, il en était à ne pouvoir mesurer son état, boule de nerfs durcis sous la tourmente. La vision du corps d’un fusilier coupé en deux le frappa soudain et il comprit qu’il était sauf. Les sens lui revinrent. D’abord il perçut le fracas du combat qui auparavant ne lui parvenait qu’ouaté et lointain. Le sifflement aigu des balles, le ronflement menaçant des boulets, le craquement des mâts percutés et les miaulements des espars, qui fendaient l’air en tourbillonnant, constituaient une effrayante symphonie. La fumée l’empêchait de distinguer le duc de Chartres sur la dunette. Entre deux nuées, il finit par l’apercevoir, le visage blême, près de M. de La Motte-Picquet, commandant de pavillon du Saint-Esprit. À nouveau il le perdit de vue. Déséquilibré par un mouvement du vaisseau qui roulait par cette mer mauvaise, le pied lui glissa dans une mare de sang. Il ne parvenait pas à se relever et seule la main secourable de l’officier qui lui avait été attaché lui permit de se redresser. Il ressentit jusqu’au tréfonds de son corps le feu roulant des bordées sur la ligne anglaise. Pendant un temps il en perdit l’ouïe qui lui revint avec des sifflements. Comment en était-il arrivé là ? Le calme revint dans l’attente du prochain duel entre ces forteresses flottantes.

Il rentra en lui-même et dans un brouillard se revit fin avril chez l’amiral d’Arranet. Un bouquet de lilas blanc embaumait qu’Aimée, brodant, caressait par moments d’une main languissante. Une manœuvre hardie du vieil officier l’avait contraint d’établir sa défense par un grand roque. Dans l’attente du coup suivant, il rêvait, observant les jeunes feuillages du parc agités par la brise du soir. Bientôt Tribord sonnerait le souper. L’heure était à l’apaisement et à une espèce de bonheur. Un bruit d’équipage se fit entendre, l’amiral hocha la tête comme s’il s’interrogeait. Des hennissements, des portières claquèrent, des pas approchants écrasèrent le gravier de l’allée qui menait au perron. Des échanges de paroles se firent entendre où dominait le grave claironnant du majordome.
La porte s’ouvrit et M. de Sartine apparut, élégamment vêtu d’un habit gorge-de-pigeon. Il souriait et tenait par le bras M. Le Noir, lieutenant général de police. Il y eut un remue-ménage de mouvements, de saluts et de compliments échangés. Retournant à Paris, la douceur du temps et la vue de l’hôtel d’Arranet leur avaient inspiré l’envie de passer la soirée dans cette belle demeure au milieu des arbres et des fleurs. Ils venaient à l’improviste demander à souper à l’amiral. Le ministre s’inclina devant Aimée, salua Nicolas d’un air bienveillant et accepta de bon cœur un verre du breuvage concocté par Tribord dans lequel le rhum des Isles dominait au milieu de senteurs exotiques. La conversation s’engagea sur les inquiétudes suscitées par un temps anormalement sec commencé bien avant Pâques et qui augurait mal les prochaines récoltes. Rien n’indiquait que le ministre fût préoccupé outre mesure par les rumeurs d’une guerre qui menaçait d’éclater au premier incident depuis que le royaume avait signé en février un traité d’alliance avec les Insurgents. Nicolas savait qu’il comportait des promesses de secours d’hommes et de munitions. Toutefois, prudent et loyal, Louis XVI avait stipulé que cet appui n’aurait d’effet défensif et offensif qu’en cas de rupture de l’Angleterre avec la France. Aimée s’était éclipsée après une œillade éloquente à Nicolas, préférant laisser entre eux d’aussi importants personnages.

La table avait été dressée sous un tilleul de la pelouse du jardin à l’anglaise. Des flacons de vin de Champagne laissaient apparaître leurs flancs givrés dans un rafraîchissoir d’argent aux armes des Arranet. Il s’interrogeait sur la présence de Sartine. Était-ce un coup monté par l’amiral pour remettre face à face le commissaire et son ancien chef que de graves divergences avaient séparés plus d’un an auparavant1 ? Entendait-il ainsi ménager une réconciliation ? Sa réflexion fut interrompue par Tribord qui, sur un ton d’abordage, annonça le détail du menu avec un affreux clin d’œil à l’intention de Nicolas qu’il savait friand de ces détails. La somptuosité des plats le confirma dans ses réflexions.
— Monseigneur, potage à la princesse, pétri de blanc de volaille, croûtes en son milieu garnies de ris de veau en tranches et de crêtes avec son petit ragoût coupé en dessus. Suivront, en enfants perdus, des pigeons à la Périgord marqués à la poêle, piqués de truffes en lardons accompagnés de tourtes de fraise de veau et gras-double cuits à l’italienne, la sauce montée à la moelle. En arrière-garde, des artichauts à la Fagit, leurs culs cuits bien blancs, parés d’oignons grelots passés au beurre et assaisonnés de haut goût, saupoudrés de mie de pain et d’un râpé de Parme. Couleur leur sera donnée au four. Et, en dernière bordée, une crème à la sultane toute piquetée de chocolat, queues de citrons, amandes, oranges, pralines, prise en panaché au bain-marie.
— Nous coulerons ! s’exclama Sartine en riant. Voilà bien le biscuit d’ordinaire et le bœuf salé du lieutenant général des armées navales.
Il ajouta avec une ironie qui n’échappa point à Nicolas :
— Il fait bon vous demander à souper à l’improviste, mon ami.
— Cette demeure est la vôtre, dit l’amiral confus en regardant Nicolas.
L’affaire était entendue. Il allait de soi que de toute éternité Sartine et Le Noir se trouvaient conviés ce soir-là et qu’il importait pour d’impérieuses raisons que Nicolas fût présent. Personne ne s’étonna d’ailleurs de l’absence d’Aimée prévue sans doute de longue main. On évoqua aussitôt la présence à Paris de Voltaire, sujet de toutes les conversations de la cour et de la ville.
— Pour être à Paris, il l’est doublement, renchérit Le Noir, mais sans la permission de Sa Majesté.
— C’est précisément, répondit Sartine, ce que le roi a répondu à la reine qui souhaitait que le grand homme eût une loge tapissée à côté de la sienne au Théâtre-Français, honneur qu’avaient reçu jadis Corneille et Racine. À cette demande, elle ajoutait qu’à sa connaissance il n’avait jamais été exilé. Cela se peut, a rétorqué le roi fort aigrement, mais je sais ce que je veux dire, et plus le mot. Sur cet elliptique final, il a tourné le dos à la reine en sifflant un air de chasse, ce qui, chez nos Bourbons, n’est jamais bon signe !
— Il est vrai, reprit Le Noir après avoir savouré les yeux clos plusieurs cuillerées du potage, qu’il y avait si longtemps qu’il n’avait pas mis le pied à Paris que ses contemporains étaient pour lui une sorte de postérité. Il est descendu de l’empyrée2 !
Ils s’esclaffèrent.
— Ah ! fit Nicolas. La ville entière vole au-devant de lui pour l’enivrer de l’encens de ses acclamations. Songez que même M. de Noblecourt, qui sort rarement, avait fait placer sa voiture sur son passage pour saluer son condisciple du collège Louis-le-Grand !
Sartine hocha la tête, l’air dépréciant.
— Oui-da, le bel engouement que voilà ! Son retour comme sa disparition précédente sont autant de preuves patentes de la faiblesse de l’autorité. La puissance d’un certain clan est telle qu’on n’oserait toucher au grand homme. On n’arrête pas Voltaire ! Le clergé a beau s’indigner, en silence, le Parlement se taire, Paris donne le ton et celui-ci est faux !
Nicolas se souvint que Sartine n’avait pas toujours parlé ainsi, entre-temps Choiseul avait rompu avec Voltaire taxé d’ingratitude.
— Quant à moi, dit l’amiral, je n’ai jamais oublié – j’en ressens toujours une juste indignation – ses vers indignes sur notre malheureuse défaite de Rossbach !
— J’ai, remarqua Nicolas à mi-voix, souvent entendu le feu roi les évoquer avec la plus grande amertume.
Émus, les convives se turent, regardant Nicolas et se souvenant sans doute combien le petit Ranreuil lui avait été proche.
— Et savez-vous, dit Le Noir rompant le silence, la vraie raison de la venue de Voltaire à Paris ?
— Le nez de Cléopâtre ? je parie, lança Sartine en faisant glisser dans son assiette deux tourtes mignonnes de fraise de veau.
— Vous n’êtes pas loin de la vérité, monseigneur, encore qu’il ne s’agisse pas là du même organe…
Chacun attendait la suite avec curiosité, il vida son verre.
— … Vous connaissez tous M. de Villette ? C’est dans son hôtel, quai de Beaune, qu’est descendu Voltaire. Notre marquis, qui voue un culte à cet amour que nos sages ont si rudement proscrit, mais que ceux de l’ancienne Grèce excusaient avec tant d’indulgence, était allé passer six mois à Ferney pour faire oublier une désagréable mésaventure. Il a, l’automne dernier, donné un coup de fouet sur la joue droite de Mlle Thévenin, danseuse à l’Opéra, pour lui avoir lancé qu’il ne convenait point à une fille comme elle d’aller souper chez un bougre comme lui. Et ainsi de suite et de proche en proche en carambole, c’est ce coup de fouet-là qui a incité Villette à devenir sage sur le tard en épousant la pupille de Mlle Denis3, la charmante Varicourt, dite Belle et bonne. Le grand homme, qui ne peut s’en passer, de courir à Paris pour la retrouver. C’est bien ce coup de fouet-là qui a produit la conversion d’un hérétique en amour et le voyage de l’ermite de Ferney !
— Oui, reprit Sartine emphatique, voilà à Paris le patriarche de quatre-vingt-quatre ans et sa strangurie4 qui le tuera si ce n’est le café, essuyer les dédains de la cour et recevoir de la ville un triomphe public, une quasi-apothéose. Son buste couronné sur la scène. Il fallait voir comme on pleurait ! Tout cela parce que M. de Villette s’est avisé de devenir sage ! Plus haut est l’empyrée…
— Hé ! Que diable alliez-vous faire en cette galère ? Ainsi, vous y étiez ?
— Comme tout le monde !
Nicolas avait entendu des rumeurs sur la liaison du ministre avec une actrice ; cela expliquait sans doute ceci.
— Et ainsi le Villette a ramené à Paris, chantonna Le Noir, Voltaireueu ! eu, Voltaireueu…
Vrai phénomène de nature
Fait l’aveugle, le sourd et quelque fois le mort
Sa machine se monte et démonte à ressort
Et la tête lui tourne au surnom de grand homme
— On a dit aussi, hasarda Nicolas étranglé par le rire, qu’un des buts de son voyage était d’entendre l’acteur Le Kain et qu’en arrivant de Ferney il avait appris dans le même instant et sa maladie et sa mort.
— Et oui, oui, ouiiiii ! fredonna derechef le lieutenant général de police décidément très en verve, que la bonne chère et les vins avaient échauffé :
Ah ! Quel affreux malheur m’arrive
A dit Melpomène à Caron
Le Kain a passé l’Achéron
Mais il n’a point laissé ses talents sur La Rive
— Doit-on comprendre que la déesse de la comédie est jalouse ?
— Point, amiral, vous ne sortez pas assez ! Majuscule à La Rive. C’est un acteur. Les rôles de Le Kain ont été à sa mort partagés entre ses camarades Molé, Montvel et La Rive.
— J’entends, dit d’Arranet. Je crois que c’est moi qu’on a laissé sur la rive.
Nicolas pressentait que ces propos frivoles, qui n’auraient pas détonné dans un salon parisien, n’étaient que le prélude à des questions plus graves, les seules qui pouvaient justifier ce souper de dupes. Il n’avait aucune illusion sur Sartine, le connaissant depuis de longues années. Il lui conservait pourtant un nostalgique attachement que n’avaient pu rompre de graves différends. Il le devina rentré en lui-même et ruminant ce qu’il allait dire, dans le vif d’un sujet non encore abordé.
Le ministre jeta des regards soupçonneux vers les profondeurs obscures du jardin et baissa la voix.
— Messieurs, puisque le hasard nous a réunis ce soir, tous bons serviteurs du roi, il me faut vous parler des affaires à la veille d’une guerre désormais iné luctable. Premier point aujourd’hui assuré et public : la reine est grosse. On a que trop glosé sur la nature du roi. Les mieux informés…
Il arrangea sa perruque, l’air un rien suffisant.
— … savaient qu’aucune opération n’était nécessaire. Les médecins consultés l’estimaient parfaitement apte au devoir conjugal. Aucun empêchement, Sa Majesté leur avait paru beaucoup plus puissant de ce côté qu’il ne l’est par la richesse et l’étendue de ses États.
— Combien galamment ces choses…, soupira Le Noir.
— Certes ! La Faculté a ses pudeurs.
— Et alors ? reprit le lieutenant général. Où était le hic ?
— La jeunesse et l’inexpérience. Prenez deux maladroits. Un timide que sa vertu tient éloigné des apprentissages nécessaires, une jeune femme dont l’appétence naturelle est rebutée et assoupie par des tentatives infructueuses et trop… proportionnées. Enfin, grâce à Dieu et aux conseils de l’empereur5, le grand travail est heureusement accompli ! Mais les périls induits par la précédente situation laissent désormais la place à d’autres tout aussi redoutables.
— Cette nouvelle conjoncture, remarqua Le Noir, a relancé mille libelles contre la reine. Nos mouches n’y suffisent plus. Que d’ordures déversées aux marches du trône ! L’Anglais y est pour beaucoup, mais, hélas, il n’est pas le seul !
— On colporte d’étranges rumeurs. Ah ! ces culs sont d’un moelleux ! Un prince ami de l’intrigue et friand de ragots prête, dit-on, la main, et peut-être sa plume, à d’infâmes libelles. En confidence, sa correspondance traversée m’emplit d’effroi.
À qui faisait allusion Sartine ? Pour Nicolas, seuls Artois, Provence et le duc de Chartres pouvaient correspondre à cette description. Restait que Provence serait celui qui perdrait le plus dans le cas de la naissance d’un dauphin.
— La frivolité de Sa Majesté, son mépris de l’étiquette, son jeu indécent et ses dissipations nourrissent d’eux-mêmes la rumeur. On nomme des courtisans de ses entours à qui l’on prête… Son cercle…
— Le jeu de la reine, reprit Le Noir, permet à chacun de l’approcher à Versailles et à Marly où son salon est ouvert à tous sans distinction pourvu qu’on soit correctement mis. Sa grossesse ne va rien arranger. Les autres distractions lui seront interdites. Les banquiers du jeu ont dû prendre des mesures pour obvier aux escroqueries de filous.
— Et des duchesses…
— Ces banquiers ont obtenu de Sa Majesté qu’avant le début du jeu, le pourtour de la table serait bordé d’un ruban et que l’on ne regarderait comme engagés pour chaque levée que les louis mis sur les cartes au-delà du ruban.
— Cette précaution, observa Nicolas, préviendra certaines friponneries, mais certainement pas celles, je l’ai pu constater, exercées sur des pontes crédules qui confient leur argent aux dames de la cour. Certaines ont pour habitude de nier l’avoir reçu lorsque la carte est gagnante. Et l’autre soir un croc a tenté de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis !
Sartine frappa du couteau son verre vide. Le cristal tinta, ramenant le silence.
— Messieurs, nous nous égarons ! Nous vénérons tous la reine et c’est notre devoir de la protéger, même parfois contre elle-même. Les temps qui viennent seront redoutables. Outre la guerre avec l’Angleterre la reine appréhende les suites des affaires de Bavière. Quelque assurance qu’on lui donne que le roi de Prusse ne saurait nous détourner de l’alliance avec la maison d’Autriche, elle n’ignore pas le peu de fondement que nous accordons à ses annexions et que nous ne nous sentons nullement obligés à la secourir pour les soutenir.
Et aussi, songeait Nicolas, la reine soutient Sartine dont les démêlés avec Necker défraient la chronique. Le directeur général des Finances s’était saisi avec empressement d’un rapport du duc de Chartres de retour de Brest. Sur le point de recevoir le brevet d’inspecteur général de la Marine, il dénonçait des abus assez considérables dans l’emploi des grandes sommes confiées au ministre de la Marine. On murmurait pourtant qu’en cas de retraite de Maurepas il pourrait occuper la place. Quant à Le Noir, réputé l’homme lige de l’ancien lieutenant général de police, il avait dû se rendre au Parlement pour se justifier d’imputations graves portées à sa charge. Sans suite celles-ci avaient conduit le roi, qui le tenait en amitié, à lui adresser son portrait6 magnifiquement encadré pour réparer l’outrage et lui marquer sa confiance.
Le souper s’achevait, les cuillères faisaient des dessins dans la crème à la sultane. Le bien-être dispensé par les mets et les vins espaçait les propos des convives. Sartine se leva et prit Nicolas par le bras, l’entraînant dans une des allées du jardin. Le tilleul en fleurs entêtait. Les oiseaux de nuit hurlaient dans le lointain. Parfois, leur vol silencieux effleurait les promeneurs.
— Vous m’en voulez, murmura Sartine, je le sens bien.
— Monseigneur, j’ai reçu trop de bien de votre part pour vous vouloir du mal.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que je puisse vous faire. Que voulez-vous que j’éprouve ? Notre dernière rencontre s’est conclue pour moi par une triste amertume. Avais-je mérité de quelque manière le traitement brutal que vous m’avez alors réservé sans égard pour le passé ? Me suis-je jamais départi à votre détriment de la plus exacte loyauté, vous que je considérais comme…
Il n’acheva pas, sa gorge se serrait. Sartine toussa ; il s’était arrêté et son soulier droit écrasait machinalement le gravier.
— En vérité, vous ne m’aidez pas… L’orgueil nous tient l’un et l’autre si fermement qu’il nous ôte toute capacité, qu’il nous empêche de laisser… Nicolas, j’ai sans doute été injuste avec vous.
— Sans doute ?
— Allons, ne me poussez pas dans mes retranchements. Ne sentez-vous pas le mouvement qui est le mien ?
Il en était conscient sans en comprendre ni pouvoir en mesurer les vraies raisons et la sincérité. Pourtant il se sentait enclin à faire confiance, il l’avait tellement souhaité.
— Je vous en sais gré, monseigneur.
— Voilà qui est mieux et je devrai pour l’heure m’en contenter. Un point que vous apprécierez de savoir. Qui vous savez continue à Londres de servir fidèlement nos intérêts. En dépit de la guerre menaçante, elle a réussi avec beaucoup d’adresse à faire passer les informations habituelles. Son courage l’honore.
— Je vous remercie de m’en informer, mais je crains pour sa vie si elle venait à être découverte.
— C’est notre sort commun. D’aucuns, et vous en êtes, savent y échapper. Les femmes ont sur ce point beaucoup à nous apprendre. Rassurez-vous, son sexe la protège.
Le ministre en parlait à son aise. En période de guerre, il n’était pas bon d’être démasqué espion, ni en Angleterre ni en France. Le passé l’avait tant éprouvé qu’il s’interrogeait sur la démarche de Sartine. Devait-il la comprendre comme une main tendue, la tentative sincère de combler le fossé peu à peu creusé entre eux ? Cette quasi-rupture que Nicolas avait pu penser définitive, n’en avait-il pas, au fond de lui-même, pris son parti ? En fait, il en souffrait encore secrètement. Se pouvait-il en vérité que… ? À la dérobée il observait, à la lueur lointaine des flambeaux, le visage cireux du ministre. Comme il avait vieilli ! Des rides sillonnaient l’anguleux visage. Celui qui, naguère, jeune lieutenant général de police, jouait à simuler un âge plus avancé, illustrait désormais celui qu’il eût sans doute aimé avoir alors. L’espèce d’allégresse qui animait le magistrat dans une fonction couronnée par le privilège d’un travail étroit avec le roi avait disparu. Le destin d’un ministre menacé, toujours à la merci de la faveur, n’était en rien comparable à celui d’un lieutenant général de police, maître des secrets et des cœurs.

À petits pas ils atteignirent le fond du parc, là où insensiblement la forêt commençait. Dans une quasi-obscurité Sartine continuait à discourir. S’adressait-il aux grands chênes dont les branches les plus basses semblaient s’abaisser pour l’écouter ?
— Un combat toujours renouvelé… Une lutte de tous les instants… On prétend que je sentirais la caque et que mon grand-père vendait la sardine ! Qui suis-je en vérité ? Un fils de négociant lyonnais né à Barcelone. Lettres de naturalité et noblesse confirmée en 1755. Et si je suis comte d’Alby, c’est par ma grand-mère Catherine Witts, fille du secrétaire d’État de Jacques II pour l’France. Elle fut même señora de honor de la reine d’Espagne… Alors noble ou pas ? Peu me chaut de tout cela.
Nicolas mesurait la profondeur des blessures subies depuis tant d’années. Le plaidoyer véhément se poursuivait. Restait que tant de justificatifs et protestations prouvaient que l’écharde demeurait fichée dans l’âme.
— … Et mon père, ce n’était pas un petit personnage ! Emprisonné par le cardinal Alberoni qui le poursuivit sur ses comptes d’intendant de marine et lui reprochait ses liens avec la France ! Voyez comme les choses se répètent, à moi aussi on reproche l’usage que je fais des sommes dévolues à mon département. Agent secret de Dubois7 jusqu’à sa mort… Intendant de Barcelone ensuite, il se chargea des équipages, mules, carrosses, domestiques et provisions pour le duc de Saint-Simon, envoyé à Madrid comme ambassadeur. Il s’en acquitta à merveille. Saviez-vous cela ?
— Vous l’avez évoqué, monseigneur, le jour où le feu roi me reçut pour la première fois8, dans votre carrosse alors que nous revenions de Versailles.
Le ministre s’était approché d’un tronc à l’embrasser presque et en caressait l’écorce rugueuse.
— Nous étions jeunes… Vous l’êtes demeuré… J’avais le sentiment d’avoir répondu aux vœux du marquis de Ranreuil, qui m’honorait de son amitié et qui aurait pu être mon père. J’étais heureux de vous avoir à mes côtés.
— C’est toujours le cas, murmura Nicolas, la voix étranglée. Je suis là.
Ils se turent.
— La mort du roi, reprit Sartine, fut pour moi la fin des jours fastes. Nous espérions tous que Choiseul serait rappelé… En fait le char de la fortune est passé devant moi sans que je songe à l’arrêter. Je fus le seul à entretenir le roi des affaires en cours dans les heures qui suivirent son avènement. Et pour cause ! Les ministres avaient tous vu le roi durant sa maladie et l’on craignait la contagion… Il était si jeune… Je n’ai pas voulu forcer sa volonté. Un mot suffisait que je n’ai pas prononcé alors qu’il apparaît qu’il n’attendait que cela. Lui n’a pas souhaité vouloir et moi je n’ai pas osé… J’ai failli être principal ministre. En désespoir de cause, ce sont Mesdames qui ont imposé Maurepas.
Amusez les rois par les songes
Flattez-les, payez-les d’agréables ouvrages
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami9
Je devrais chanter cela comme Le Noir… Désormais à la tâche jour et nuit, je tente de redonner une marine à la France.
— Qui pourrait mieux que vous remplir cette noble ambition ?
— Vous avez raison, elle est essentielle. À condition toutefois d’y être soutenu, de ne point avoir à combattre, jour après jour, la suffisance, l’envie et l’intrigue, sans parler de la calomnie, un air qui siffle à mes oreilles. Maurepas n’aime pas la reine qui aime Sartine. Il tiendrait à rien que les choses évoluassent : accepter de flatter son amour-propre par des démonstrations d’affection, de faveur et de confiance. Il n’est désireux que de se soutenir et serait depuis longtemps aux ordres de la reine s’il pouvait espérer auprès d’elle un appui assuré et solide.
— Sa Majesté n’a-t-elle pas, dérogeant à l’étiquette, reçu à souper la comtesse de Maurepas, Mmes de Sartine et Amelot, femmes de ministres qui, en cette qualité, avaient jusqu’alors été exclues de cet honneur ?
— Peuh ! C’était surtout pour complaire au roi, toujours sensible aux égards prodigués au vieux Mentor, mais cela fut sans suite. L’excessive vanité de la dame lui monta à la tête et, enchantée de cet honneur, elle n’osa rien refuser de ce que Sa Majesté lui offrait. Se forçant de manger de tout, elle faillit crever d’indigestion violente ! Quant à Choiseul, hélas, ce n’est plus qu’un fantôme, l’ombre de lui-même. La disgrâce le mine, son influence est nulle, ses dettes l’étouffent. Son Versailles de Chanteloup et sa table ouverte… Quant au Necker, c’est un commis étroit qui me hait pour les sommes que je lui arrache. Il me dépêche sans relâche, en haut et en bas, ses créatures pour me prendre en défaut.
— Cependant il suffit d’ouvrir les yeux…
— Qui les ouvre ? Et pourtant, rétablir une bonne administration dans nos ports, nos arsenaux, nos fonderies de canons, sur nos vaisseaux, rajeunir le corps des officiers et les mieux instruire, accroître et moderniser notre flotte par un plan dûment pourpensé, bref, offrir à la France la marine la plus puissante qu’elle ait jamais eue, la seule qui puisse résister à l’Anglais, tout cela n’est pas rien et pourtant soulève haines et résistances. C’est une ambition pour laquelle les quatre pieds carrés du cabinet du roi me sont un champ de bataille incertain où je monte chaque jour à la tranchée.
— Cependant le roi vous aime. Je l’ai maintes fois constaté.
— Vous croyez ? Il ne sait pas le dire en tous cas… Au reste il ne sait guère parler à ceux qui le servent bien, sauf à ceux qu’il a l’habitude ancrée de voir dans ses intérieurs.
Nicolas songea que lui-même entrait dans cette dernière catégorie.
— Vous êtes de ceux-là.
Sartine hocha la tête et frappa du poing le tronc auquel il continuait d’adresser son discours.
— Cet homme est une énigme. Tenez, en février dernier, conseil en présence de Montbarrey, ministre de la Guerre, Langeron, gouverneur de Brest et votre serviteur. À la sortie de la galerie, Langeron murmura à Montbarrey : « Vous devriez donner à votre maître un peu de cet art qu’avait Louis XIV de faire tuer les gens. » C’était bien vu car il n’y entend goutte. Dieu sait s’il a l’esprit juste et des connaissances, et souvent surprenantes, dans des domaines inattendus, mais sa timidité et son indécision détruisent tout. Les délais accumulent les affaires et les gâtent sans les achever. Les velléités sont négatives. Quand il arrive qu’on le presse, il gronde en silence. Et pas ce silence glaçant et sec du feu roi qui constituait une manière de gouvernement, mais un vide confus qui enfante l’embarras et l’incertitude. Même cette vieille machine de Maurepas, qui joue de cette propension et s’y appuie pour se maintenir, semble parfois à bout et lui reproche ce défaut capital. Le roi écoute les uns et les autres, profitant des avis de tous sans en retenir aucun, ou les suivant incomplètement. Chacun tire à hue et à dia la machine gouvernementale qui s’en trouve sans ressort ni impulsion. Seuls règnent le désordre à l’intérieur et l’incertitude au-dehors, fruits amers de cette impuissance et de cette désunion.
Sartine jeta un coup d’œil suspicieux sur Nicolas en soupirant. Regrettait-il déjà de s’être ainsi laissé aller ? Était-il sincère ? se demandait le commissaire. Était-ce une de ces parades émouvantes destinées à tromper si fréquentes chez les grands ? Et pour quelles raisons ? Il ne parvenait pas à s’en convaincre.
— Je crois que la chaleur et la somptuosité de la table de notre hôte me sont un peu montées à la tête. Gardons celle-ci froide. Nicolas, je ne souhaite pas vous égarer de faux-semblants. Notre rencontre ce soir n’était pas imprévue. L’amicale complicité de vos amis l’a permise. Et cela parce que le roi a besoin de vos services en vue d’une mission particulière et délicate.
Il le regarda avec cette ouverture ironique qui rappelait leur première rencontre. Nicolas se surprit d’en être ému.
— Je suis votre serviteur, monseigneur.
— Mieux que cela, monsieur le marquis, dit Sartine gaiement, vous êtes un ami précieux légué par votre père. Voici notre affaire en quatre mots et sa nature plus qu’extraordinaire, une de celles dont vous avez la grande et précise expérience…
— Ma foi ! soupira à part lui l’intéressé à qui l’émotion de ces retrouvailles ne faisait pas perdre son habituelle sagacité. Le roi souhaite, le roi veut, c’est-à-dire Sartine dispose. Les compliments ne changeaient rien à l’affaire.
— … L’amiral d’Orvilliers va recevoir des ordres à Brest où se rassemble une flotte nombreuse. Elle appareillera bientôt. Primo, vous gagnerez secrètement ce port pour transmettre les instructions de Sa Majesté. Plusieurs émissaires seront ostensiblement dépêchés pour distraire d’éventuelles tentatives de l’ennemi. Ce premier acte est important, le second le sera encore davantage. Le duc de Chartres10, cou sin du roi, dont vous savez qu’il a parcouru comme une comète tous les grades de la marine, aspire à la survivance de la charge d’amiral de France et vient d’être nommé au commandement de l’escadre bleue. Son beau-père le duc de Penthièvre11 la détient. Le mois prochain, il embarquera sur Le Saint-Esprit, vaisseau de quatre-vingts canons. Il n’y a pas d’illusions à se faire. Il organisera des revues et, pour la montre, donnera de la considération et de la subordination à la marine. Quant à l’armée navale, elle devrait appareiller début juillet.
— Et qu’aurai-je à faire, sinon transmettre les ordres ?
— C’est ici que la chose se complique. Sa Majesté est animée de deux soucis. Le premier, bien naturel, intéresse la sûreté de son parent. Tout est possible et les Anglais, en particulier votre vieil ami lord Ashbury, ne ménageront pas leur peine pour menacer la vie d’un prince du sang. Vous serez son ombre et sa protection.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous réunissez des qualités qu’on ne rencontre chez nul autre, compétence et confiance du souverain. De plus, vous êtes marquis, ce qui vous fera tolérer par le duc dont la démagogie affichée ne va pas jusqu’à mépriser les qualités.
— Et le second souci du roi ?
— Comment dire… ? murmura Sartine gêné qui s’était retourné vers le grand chêne. Chartres est un personnage aux frasques défrayantes… Vous connaissez sa réputation.
— Le pire à son sujet se murmure.
Nicolas savait le prince débauché, joueur, amateur de filles et de chevaux, tenant d’une sourde opposition au Parlement.
À nouveau Sartine inspecta les alentours, l’air méfiant.
— On l’accuse de s’être débarrassé de son beau-frère, le prince de Lamballe. Par sa femme la disparition du prince le place en pleine hérédité pour l’immense fortune du duc de Penthièvre, son beau-père. Il est avéré qu’il a tout fait pour favoriser la corruption du jeune homme. On parle, à croisées fermées, d’un certain souper à la folie Monceau, en fort mauvaise compagnie. Lamballe en fut ramené en état si pitoyable qu’il mourut peu après. On aurait mélangé à des spiritueux une drogue cyprine12 pour le mieux livrer à une fille infectée !
— J’avais en frémissant entendu ces horreurs.
— Brisons sur ce sujet… C’est le roi à l’origine que vous auriez dû accompagner à Brest, reprit Sartine qui semblait diluer la potion en allongeant la sauce. Il y a quelque temps, l’idée lui vint de s’y porter incognito sous le nom de comte de Dampierre. Montbarrey et moi l’avons détourné de ce dessein. Dans la conjoncture, sa présence à Versailles où arrivent les dépêches est nécessaire. Le secret n’aurait pu être préservé. Sa Majesté était exposée à une affluence de curieux très dangereuse et en contradiction avec la défense sévère de laisser entrer à Brest toute personne qui ne peut en justifier la nécessité.
Nicolas avait eu vent de ce projet par Thierry de Ville d’Avray, premier valet de chambre. Or la vérité était tout autre et Le Noir, informé, la lui avait révélée. Le ministre possédait un motif autrement secret et pressant pour s’opposer au voyage. Les innovations qu’il avait inspirées et, notamment, la suppression des officiers de plume ainsi que l’introduction dans les équipages des officiers de la marine marchande, suscitaient des désordres et des querelles dont il ne souhaitait nullement que le roi fût témoin.
— Allons au fait. Le roi, inquiet à juste titre de ce qui peut advenir et conscient que la conduite de son cousin augure mal son comportement au service, entend avoir sur place un témoin incontestable…
— Une espèce d’espion ?
— Il me semble, monsieur, répliqua Sartine de son ton le plus cassant, que nous nous sommes naguère expliqués sur ce point. Vous êtes policier, l’un des plus subtils, et d’une noble lignée. Ressentir des scrupules est honorable, courtement…
Il regarda avec suspicion autour de lui.
— … quand l’objet visé l’est également. En la circonstance et quelque respect qu’on lui doive, ce n’est pas le cas. Et que diriez-vous de la situation qui sera celle de M. de La Motte-Picquet, capitaine du pavillon du Saint-Esprit ? Lui aussi sera en témoin chargé de veiller à la sagesse des ordres, comme vous le serez de la conduite du prince. De tout cela Sa Majesté entend qu’il lui soit rendu le compte le plus exact. Réfléchissez et pénétrez-vous d’un fait, il y va de l’intérêt bien compris du duc de Chartres, vilipendé de tous côtés. La présence à ses côtés d’un gentilhomme admis dans les entours du trône constituera pour lui un garant propre à témoigner en toute sincérité de sa conduite pourvu qu’elle soit honorable. Songez à ce qu’un autre moins scrupuleux que vous pourrait faire en cette occurrence.
Nicolas connaissait bien cette casuistique. La lui avait-on servie en toutes occasions ! Elle finissait toujours par imposer ses raisons et le convaincre. Quelle que fût la rigueur cynique de Sartine, c’est du salut du royaume dont, au bout du compte, il était toujours question.
— Allons, fit le ministre en le prenant par le bras, nous nous reverrons avant votre départ. Quelle heureuse soirée ! Je suis dans le ravissement. Ah ! j’oubliais. Une question. Êtes-vous au fait d’un vol perpétré il y a peu dans les appartements de la reine ? Un bijou de grand prix offert par le roi lui a été dérobé. Elle, qui vous aime et a déjà fait appel à vos services, s’en est-elle ouverte ?
— À aucun moment, monseigneur. J’ai entendu évoquer ce vol par M. Le Noir. L’enquête serait conduite par l’inspecteur Renard, dont l’épouse est une des femmes de Sa Majesté.
— Renard… Renard ? Ce nom-là me dit quelque chose… Bien sûr ! Inspecteur de la librairie en 74. Je l’avais envoyé en 75 à Bordeaux, afin de découvrir l’imprimeur d’un ouvrage attentatoire à la mémoire du feu roi. L’ombre de Louis XV devant le tribunal de Minos. Habile et retors, si je m’en souviens. L’affaire est en de bonnes mains ! Toutefois, le cas échéant, à votre retour si l’affaire reste pendante…

Ils rejoignirent Le Noir et d’Arranet qui souriaient de les voir si proches. Tard dans la nuit, Nicolas quitta la chambre d’Aimée et revint à franc-étrier rue Montmartre. La maison dormait encore ; la seule agitation venait du fournil du rez-de-chaussée. Des coups de canne au plancher signalèrent que M. de Noblecourt était éveillé et qu’il souhaitait voir Nicolas. Quelle que fût l’heure, il aimait entendre le récit de ses soirées. Il l’invita à s’asseoir en face de lui. Mouchette bondit sur les genoux de son maître, reniflant avec une suspicion jalouse le parfum d’Aimée dont la fragrance persistait sur l’habit. Cyrus ronflait, vautré sur un carreau de taffetas pourpre. Nicolas conta par le menu le souper de Fausses-Reposes. Il en était encore stupéfait, partagé entre le soulagement et l’inquiétude. Il craignait, faisant retour sur son récent enthousiasme, que le changement de Sartine ne fût pas le résultat sincère d’un mouvement du cœur. Derechef incertain, il soupçonnait de tortueux calculs.
L’écoutant, Noblecourt semblait perdu dans une méditation profonde, le menton dans la main, au point qu’il le crut assoupi. Il allait se retirer sur la pointe des pieds quand le bras du vieux magistrat s’abattit avec force sur l’accoudoir de son fauteuil. La chatte se dressa, prête à bondir, et Cyrus, dérangé, se mit à gémir dans son sommeil.
— Allons, vous êtes un vieux couple et comme tel soumis aux aléas de vos caractères. Je vous connais trop tous les deux pour ne pas imaginer les débats qui vous animent. Vous éprouvez un doute. Suis-je, pensez-vous, un personnage du Teatro di puppi que les fils maniés par l’universelle araigne agitent à leur gré ? Est-il sincère ? Son langage est-il une eau limpide que rien ne trouble ? Le blanc est-il noir ? L’obscur éclatant ? Oh ! Comme je vous connais !
— Et moi, reprit Nicolas, souriant malgré lui de cette litanie, je constate que le talapoin continue à se pénétrer du Tao révélé par nos pères jésuites. Voilà une philosophie qui nourrit un talent déjà grand ! Le céleste empire règne rue Montmartre !
— Moquez-vous, dit Noblecourt en se regorgeant. Le Tao m’inspire et me soutient. De Lao Tseu me vient la sagesse de mes dernières années. Il me permet d’apprivoiser ma vieillesse. Mes maux se transforment en bienfaits. Revenons à votre hantise. C’est un homme de pouvoir et d’ambition. Je suis persuadé pourtant qu’avec vous il laisse apparaître sa vérité. Ceux que nous aimons, c’est à l’aune de leurs vertus et de leurs défauts confondus qu’il nous faut les apprécier.
— Je vous entends.
— Observez ces hommes de pouvoir dévorés par leurs tâches. Voyez leur intérêt à se conforter de ce qu’ils ne possèdent plus en s’attachant des hommes de mérite dont la candeur les rafraîchit. En contrepartie, certains leur réclament un avilissement qui repousse d’eux ceux qui auraient conservé quelques scrupules. Convenez que vous y avez échappé. Sartine n’est point de ceux-là et, si vous êtes un homme de clarté, votre innocence ne vous abêtit point. Vous estimant tous les deux, vous ne pouvez vous haïr. Peut-être ce lien vous pousse-t-il l’un et l’autre à vous examiner avec trop d’attention. Vous avez des défauts ; il en a. Vous avez chacun votre part d’incertitude, et de secret. Respectez-la chez l’autre et vous aurez fait la moitié du chemin. Je vous vois interdit. Pour mieux me faire comprendre, je vous dirai qu’on mesure la qualité et l’habileté d’un être supérieur à ce qu’il vous anime de grands ressorts. Qu’on invoque le service du roi, la fidélité, la loyauté, l’honneur, et vous piquez des deux ! Sartine n’est jamais bas, mesurez votre chance. Sur ce, je vais m’assoupir un moment avant de m’apprêter pour la promenade quotidienne recommandée par le bon docteur Tronchin. Ensuite j’enverrai Poitevin quai des Théatins prendre des nouvelles de M. de Voltaire, souffrant à ce qu’on dit. Je m’interroge d’ailleurs si, soucieux de me conserver à mes amis, je ne devrais point suivre son régime ?
— Et quel est-il ?
— Du jaune d’œuf et de la farine de pommes de terre liés d’un peu d’eau.
— Pouah ! Songeriez-vous à vous homicider13 ? Et il prétend se conserver à ses amis. Je vous préfère goutteux !
Et Nicolas se mit à lui décrire la splendeur de la table d’Arranet. Le vieux magistrat se frappa la poitrine.
— Mea culpa, je suis relaps ! Je renonce au jaune d’œuf et reconnais mon erreur. Désormais, rien que du gibier et de la truffe !
Et sur cet éclat de rire, Nicolas remonta dans ses appartements. Il essaya de dormir quelques heures, mais le sommeil le fuyait. Revenant sur les événements de la soirée, il rebondissait dans ses réflexions. Le passé lui revenait, qu’il aurait souhaité effacer. Plus il tentait d’y échapper, plus sa réflexion le disposait à la méfiance et accroissait ses réticences. Et comment aurait-il pu en être autrement ? Son esprit balançait entre l’irritation de tant de rancœurs, d’avanies, de propos blessants, et l’élan de confiance qui l’avait saisi dans le parc de l’hôtel d’Arranet. Il devait tout à Sartine qui lui avait appris son métier, usant dans le même temps d’un enveloppement habile, tablant sur la séduction, registre où il était passé maître. En fait, une sorte de violence déguisée ponctuée çà et là de plages d’aménité. Cet homme sévère, sec, tout en angles, qu’humanisait parfois la somptueuse excentricité de ses perruques, révélait des trésors de mansuétude dès lors que le but à atteindre l’imposait.
Il se gourmanda de céder à nouveau à cette plongée en lui-même. Son angoisse reflua et il s’abandonna à la pente de son indulgence. Il éprouva aussitôt une joie secrète à se convaincre que cette histoire – cette passion – qu’il avait pu croire vilainement achevée rebondissait. Rasséréné, il retrouva l’enthousiasme et l’ardeur de ses vingt ans quand, sortant de sa pre mière entrevue avec Sartine, il courait au bord du fleuve rejoindre le couvent des Carmes-Dechaux pour confier au père Grégoire sa bonne fortune14. Il revit le visage du ministre à l’issue de la soirée, il avait cru y déceler la même secrète jubilation. Et puis le roi en avait jugé ainsi, sans doute soucieux de faire la paix entre deux serviteurs qu’il estimait. Mouchette, qui l’avait rejoint, posa le doux velours de ses pattes sur ses yeux et ce conseil insistant, qu’un doux ronronnement accompagnait, le plongea dans l’inconscience.

Des semaines passèrent qui virent Nicolas assurer son service à l’accoutumée. Lors d’une chasse, et alors qu’ils avaient distancé la suite, le roi évoqua la mission annoncée. Il ne dissimula pas son peu d’inclination pour son cousin et, à mots couverts, fit comprendre que les inconvénients de la présence de Chartres équivalaient à ceux qui auraient résulté de son éviction.
Nicolas continua à prendre ses informations sur le prince. Il l’observa à la cour où il paraissait peu, sinon chez la reine à Trianon. Il le croisa à la ville et au bal de l’Opéra. Il l’approcha au plus près lors de courses de chevaux dont il avait lancé la mode à Vincennes. De grands noms lui disputaient cet exemple : Artois, le prince de Guéméné, le duc de Lauzun et le marquis de Conflans. Il le vit miser des sommes énormes sur Pyrois, un alezan âgé de huit ans, et sur Nulem, un bai brun âgé de quatre ans, tous deux montés par des jockeys anglais. Le goût anglais dominait dans sa toilette, toujours distinguée par quelque nuance particulière, et, surtout, dans la splendeur de ses équipages. Malgré un visage peu attrayant, enflé et souvent couvert de pustules à vif, il possédait un port et une tournure des plus flatteuses que renforçait un abord en général prévenant. Cependant, cette apparence avait une réalité : avide des acclamations populaires, il avait appris à faire les gestes nécessaires à l’égard d’un public que d’ailleurs il méprisait.

Convaincu que les lieux en disent long sur ceux qui les hantent, Nicolas visita la folie de Chartres que le prince avait édifiée sur la terre de Monceau pour y installer l’hôtellerie de ses plaisirs, située précédemment dans le quartier de la petite Pologne, rue des Errancis.
Sur ce chantier immense, il rencontra Carmontelle15, connu lors d’un souper chez M. de La Borde. Chartres souhaitait que le lieu fût un théâtre enchanté, adapté aux fêtes et aux spectacles. L’or coulait à flots pour cette splendeur annoncée. Il s’agissait de réunir dans un seul site tous les temps et tous les lieux. Dans ce jardin enchanté, ruines, temples, tours, pagodes, pyramides, arches et ponts se déploieraient et le spectateur pourrait y contempler l’ensemble depuis dix-sept points de vue et belvédères.
Carmontelle, en confidence, évoqua le projet du prince de transformer le Palais-Royal16 en un lieu de commerce et de distractions où le chaland trouverait à la fois les boutiques les plus luxueuses et les plaisirs les plus variés. Ce serait une promenade courue, réunissant le brillant et le nécessaire ; tout ce que la mode aurait de plus récent et de plus raffiné s’y rencontrerait.

Nicolas prit aussi connaissance d’éloquents rapports de police sur la vie secrète du prince. Apparaissait l’image d’un homme débauché à l’excès, à la fois avare et dispendieux, dont la passion du jeu n’avait d’égale que la voracité à trouver les moyens indispen sables à la satisfaire. On le disait impatient de contrôler la totalité de son immense héritage. Outre cela, de notoriété publique, le duc était grand maître du Grand Orient. L’inspecteur Bourdeau à qui, avec l’aval de Sartine, il avait révélé sa mission, et qui possédait d’étranges connaissances sur la question, lui découvrit l’existence à Versailles d’une L.*. MILITAIRE-DES-TROIS-FRÈRES-UNIS, À L’O.*.*.*.*.*. DE LA COUR. Cette dénomination transparente semblait signifier que le roi, Provence et Artois, cédant aux exhortations de leur cousin Chartres, comptaient parmi les adeptes maçons.

Profitant de sa présence au jeu de la reine, le roi, le regard fixé sur un lointain incertain, présenta Nicolas au duc de Chartres. Il expliqua à son cousin que le marquis de Ranreuil, dont on ne pouvait ignorer les services extraordinaires rendus à la couronne, embarquerait sur Le Saint-Esprit. Il porterait l’uniforme de capitaine de vaisseau et serait présenté comme accompagnant le prince, par ailleurs inspecteur général de la marine. Le marquis, ajouta benoîtement le roi, aurait deux missions : préserver l’opération des armées navales de toute tentative ourdie par l’ennemi et veiller à assurer au plus près la sûreté d’un prince du sang dont la sauvegarde lui était chère. Seuls l’amiral d’Orvilliers, chef de la flotte, et M. de La Motte-Picquet de la Vinoyère, capitaine de pavillon du Saint-Esprit, connaîtraient le fin mot de la chose.
Conformément à son caractère, le roi se retira aussitôt, soulagé d’avoir aussi prestement débité son paquet, les laissant en tête à tête. Le duc considéra curieusement Nicolas et l’invita à venir le saluer au Palais-Royal le lendemain.

En fin de matinée, dans un salon surchargé de tableaux qui éblouirent Nicolas, le duc l’entretint sur un ton qui mêlait hauteur et familiarité. Faisait-il contre mauvaise fortune bon cœur devant cet imprévu imposé ? Hors la présence du roi, il se débrida sans vergogne. Il espérait que le marquis s’imposerait tout en discrétion, n’entendant pas que cette contrainte gênât le moindre de ses mouvements. Nicolas remarqua que ceux-ci seraient forcément réduits sur un vaisseau de ligne et qu’il ne pouvait s’engager à rien dans un domaine où il n’était pas le maître. Il agirait donc selon les instructions reçues et personne, pas même le prince, ne serait à même de contraindre ou de tempérer ses obligations. Son interlocuteur en convint, passa outre et tint des propos indifférents et aimablement outrés.
Il parut au commissaire, grand épingleur d’âmes, que Chartres, de prime abord, avait préféré emprunter le chemin de la séduction. Pour Nicolas cette attitude s’apparentait à une véritable violence, celle qui calcule, pèse avec exactitude et justesse, et vise à des fins bien ourdies. Quant à la familiarité, elle ne servait trop souvent qu’à dissimuler le mépris. Il admirait toujours la capacité d’un visage à feindre et à paraître. Il était bien conscient que sa présence imposée à bord du Saint-Esprit constituait une mauvaise façon aux yeux d’un prince doté d’une perverse finesse. Lui n’empruntait jamais ces traverses-là et sa plus grande finesse était de n’en avoir point. Il s’en était toujours bien porté.

Alors qu’il sortait du cabinet du duc de Chartres, il aperçut dans l’antichambre deux hommes qui parlaient à voix basse. Dans l’un il reconnut l’inspecteur Renard, époux d’une lingère de la reine, dont Sartine lui avait parlé. Il chuchotait à l’oreille d’un personnage de mine basse à perruque rousse dont la vêture tenait du domestique. En passant au plus près d’eux sans qu’ils lui prêtent attention, il saisit un bref échange.
— La transaction tarde, il me semble !
— Horace hésite, dit l’inconnu.
— Ah ! Il préfère peut-être s’en remettre au destin… C’est quitte ou double.
— Allez savoir ! Je crains devoir m’en mêler. C’est une course bien hasardeuse.
Nicolas, qui savait y faire, interrogea un vieux laquais doré sur tranche qui ne résista pas à l’écu qui lui fut glissé. Il apprit ainsi que l’inconnu se trouvait être M. Lamaure, serviteur à tout faire – cela fut dit avec mépris – du prince. Il demeura perplexe sur le sens à donner à la bribe de conversation surprise.

Au milieu de ses préparatifs, Nicolas fut associé contre son gré à l’événement qui fixait l’attention de la cour et de la ville. Après son triomphe éclatant, M. de Voltaire se mourait. Les souffrances de la strangurie qui le tenaillait, les fatigues d’une représentation sans répit et les affres du littérateur le submergèrent soudain et minèrent sa résistance. Pour remonter ses nerfs affaiblis, il prit une quantité prodigieuse de café et se remit au travail, soucieux de clouer le bec aux détracteurs de son projet d’une nouvelle édition du dictionnaire de l’Académie. Il s’acharna sur cette tâche qui renouvela sa souffrance et le jeta dans un affreux accablement. Le maréchal de Richelieu, l’étant venu visiter, lui conseilla une prise de laudanum, remède dont il usait pour calmer les révoltes d’un organisme délabré. Le vieillard, au lieu des quelques gouttes nécessaires, vida une fiole entière. L’état dans lequel il sombra fut sans rémission ; il mourut dans la nuit du 30 mai 1778, le blasphème à la bouche et la rage dans le cœur au grand effroi de ceux qui le veillaient.

Le lieutenant général de police convoqua Nicolas et le pria de suivre avec attention ce qu’il allait advenir. Le public ignorait encore l’événement. Le roi souhaitait en être informé par le menu, soucieux qu’il ne donnât pas licence à quelque regrettable scandale. Le Noir avait déjà des intelligences dans la place. Dans le désordre qui régnait quai des Théatins, Nicolas prit le rôle d’un valet. Au cas où il serait interrogé, il devait prétendre avoir été engagé par l’un des parents du défunt. Ils étaient trois, M. d’Hornoy, son petit-neveu, M. Marchant de Varennes et M. de la Houlière, ses cousins. Il ne fut pas démasqué. Le corps du grand homme fut ouvert et dévoila une vessie toute tapissée de pus, ce qui fit juger des douleurs qu’il avait dû éprouver. On l’emplit d’aromates comme une momie, ayant ôté tout ce qui se corrompt, qu’on mit dans une cassette qu’un fossoyeur de Saint-Roch promit d’aller enterrer secrètement. On rajusta tout le reste avant d’affubler le cadavre d’une perruque et d’une robe de chambre. Le curé de Saint-Sulpice ayant refusé la sépulture chrétienne, la famille décida de faire transporter le corps à l’abbaye de Scellières où l’abbé Mignot, autre neveu de Voltaire, avait son logis. Ce dernier prit la poste pour faire les préparatifs. Le premier jour, le convoi quittait Paris de nuit, un carrosse contenant le corps brinquebalant du défunt attaché à la banquette et un autre occupé par les deux cousins. Le 3 juin, la messe était dite et Voltaire inhumé.

Nicolas jeta sa défroque aux orties et galopa rendre compte à Le Noir rue Neuve-des-Augustins. L’évé nement eut un heureux et inattendu dénouement. M. de Noblecourt, qui se targuait de toute éternité et à tout propos d’être le contemporain de Voltaire, avoua en rougissant avoir en fait quelques années de moins. Le grand homme était déjà en rhétorique que lui-même balbutiait ses humanités au collège Louis-le-Grand.
Le cénacle de la rue Montmartre salua à grands cris ce nouveau miracle et ce soudain rajeunissement que le docteur Semacgus attribua sans vergogne aux soins attentifs dont il entourait le vieux magistrat17. L’intéressé estima pour sa part qu’un verre quotidien de vin de Jasnières, fruit divin du Loir, constituait le meilleur des élixirs de longue vie.

Les jours précédant son départ virent Nicolas prendre une conscience plus claire de ce qui l’attendait. Le sang de ses pères s’agitait à la pensée qu’il partait pour la guerre, événement qui avait marqué sa lignée de temps immémorial. Il revoyait les portraits héroïques accrochés aux murailles du château de Ranreuil. Pourtant une sourde angoisse montait. Non qu’il éprouvât de la crainte, le mot et la chose lui étaient indifférents. Trop de fois la camarde s’était présentée à lui, s’effaçant au dernier moment. Des hantises le tenaillaient. Les récits de Semacgus, chirurgien de marine, l’avaient toujours empli d’effroi ; peu lui importait de périr dans la gloire de son nom, mais demeurer mutilé ou estropié… Partir c’était également laisser derrière lui son fils Louis, Aimée d’Arranet et tous ses amis.
Tout empreint de ces tristes pensées, il choisit d’y échapper, s’attachant à régler ses affaires. Retrouvant les formules apprises alors qu’il était clerc de notaire à Rennes, il rédigea son testament. Il n’oublia personne. Il y joignit trois lettres, pour sa sœur Isabelle, religieuse à Fontevraud, pour son fils Louis et pour Antoinette Gobelet – la Satin. Il désigna M. de La Borde, premier valet de chambre du feu roi et aujourd’hui fermier général, comme son exécuteur testamentaire et tuteur de son fils encore mineur. Ces préparatifs avaient atteint leur but. Songeant à ses proches, il s’oublia et se rasséréna au point qu’il sut prendre congé des uns et des autres sans qu’il y parût. Seul Bourdeau fut mis dans la confidence. Pour son fils, Aimée et tous ses amis, il était censé partir, et c’était au fond la vérité, pour une de ces missions mystérieuses qui jalonnaient sa carrière d’enquêteur aux affaires extraordinaires.
Maître Vachon, son tailleur, fut mobilisé pour les uniformes réglementaires. Il observerait la discrétion nécessaire ; il se serait fait tuer pour Nicolas, révéré comme un dieu pour avoir parlé de lui au roi. Le maître artisan réunit les éléments nécessaires et ceux dont il ne disposait pas et s’attacha en célérité à tailler, assembler et coudre l’habit bleu, la culotte noire, le justaucorps rouge, le tout brodé et gansé d’or.
Après une dernière conférence avec Sartine qui lui remit les instructions du roi destinées à l’amiral d’Orvilliers, et d’ardents adieux avec Aimée, Nicolas en soutane et rabat, grimé et vieilli, appuyé sur une canne, s’avança le matin du 22 juillet 1778, fête de Sainte Marie Magdeleine, vers une chaise de poste rapide à destination de Brest. Son bagage l’avait précédé par d’autres voies. Plusieurs chevaucheurs étaient lancés sur divers itinéraires afin de leurrer les éventuelles menées anglaises. L’apparence de vieux prêtre hésita un moment à la vue d’un chalet de nécessité soudain surgi à ses côtés alors qu’il s’apprêtait à monter péniblement dans la caisse. Finalement il s’engouffra sous la toile comme soucieux de soulager sa vessie avant les secousses du chemin. Tirepot tendit au commissaire quelques feuilles de papier, lui glissant à mi-voix que Rabouine venait d’apporter cela de la part de Bourdeau. Une fois franchies les portes de la capitale, Nicolas prit connaissance d’un rapport de mouches qui le plongea dans la plus grande perplexité.
Il est arrivé le 15 juin dernier à l’hôtel de Senlis, rue du Four, un étranger se faisant appeller Jacques Simon. Il s’est dit hollandois, venant de Bruxelles, mais il paroit qu’il est anglois par l’intérêt qu’il prend à cette nation dans ses discours et par la correspondance qu’il a avec elle ; cependant il parle bon françois. Il devoit rester ici quinze jours seulement, et maintenant il propose de payer deux mois de loyer ensemble. Il sort et écrit alors sur plusieurs cahiers cousus ensemble qu’il a soin d’enfermer. Cependant il avoit oublié la clef du tiroir une fois et on croit que c’est de l’anglois qu’il écrit. Il emprunte quelquefois un cachet à la maîtresse de l’hôtel, pour ne pas se servir du sien ; et elle s’est apperçue qu’il cachette de gros paquets. Il se plaint qu’on ne peut pas envoyer des lettres sans craindre qu’elles soyent décachetées. Pour éviter cela, il y a environ quinze jours, il a envoyé un homme par Dieppe à Londres avec des gros paquets, en s’informant soigneusement à son hôtesse si on étoit fouillé en sortant du royaume, qu’il seroit fâché que ses lettres courussent quelque risque. Cet exprès a été vu peu de temps avant son départ avec Jacques Simon, au caffé d’Alexandre sur les boulevards, retirés dans un coin.
Le 20 du courant, il est venu à six heures du matin à l’hôtel de Senlis, rue du Four Saint-Germain, où demeure Jacques Simon, un inconnu qui avoit l’air d’un postillon de poste, ayant une culotte de peau, une veste bleue avec un écusson au côté gauche et un gilet blanc, cependant à pied et sans bottes, demander un Anglois. On lui a demandé son nom, mais il n’a pas su le dire et a prié qu’on lui fasse voir tous les Anglois de la maison, qu’il avoit une lettre de conséquence à remettre ; on a voulu la lui faire laisser, pour en tirer parti, mais il a répondu qu’il lui étoit défendu de la donner à d’autres. Enfin, il l’a remise à Simon. Il est apparent que cette lettre vient de Rouen, parce que l’exprès qui a porté le dernier paquet y est de retour et ne viendra plus à Paris, ce qui fâche Simon. Il a dit qu’il avoit eu des lettres à envoyer depuis, mais qu’il avoit trouvé heureusement une occasion pour les envoyer à Rouen.
Le 22, Jacques Simon a beaucoup écrit et n’est sorti qu’à onze heures. Il est rentré le soir de meilleure heure qu’à l’ordinaire et s’est mis à écrire. Le 24, il est sorti à neuf heures du matin et est rentré à dix heures du soir. Il fréquente le Caffé Militaire et ceux des boulevards. On l’a prié de faire passer par son occasion une lettre à Calais, mais il s’est excusé sur ce que ses lettres alloient par Dieppe. Un des jours passés, il est venu un domestique le demander, mais il ne l’a pas trouvé. Il dit que selon les affaires il passera peut-être l’hiver à Paris. Quand on lui parle de la guerre, il répond que les Anglois n’ont pas peur ; qu’ils ont demandé et qu’ils attendent de nouvelles forces.
En apostille de la main de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, à M. Le Noir  :
Je pense, M., que l’opération d’arrêter led. Jacques Simon ne pourra être bien faite que la nuit. Recommandez, je vous prie, à celui que vous en chargerez de ne rien négliger pour s’assurer de tous ses papiers, de fouiller pour cet effet avec le plus grand soin. Peut-être seroit-il dangereux de mettre l’hôte dans la confidence avant le moment de l’exécution. Je serai demain à Paris ; si vous avez quelque chose à me faire savoir, instruisez m’en à mon hôtel.
De la main de Bourdeau
Monseigneur, j’ai l’honneur de vous rendre compte qu’en vertu de l’ordre du roy que vous m’aviez adressé, le nommé Jacques Simon, demeurant à l’hôtel de Senlis, rue du Four Saint-Germain, y a été arrêté à minuit et demi, que par l’événement d’une exacte perquisition il s’est trouvé dans un sac de nuit quelques portefeuilles renfermant des papiers, qu’il s’en est aussi trouvé dans les tiroirs de sa commode, que le tout a été mis sous les scellés et déposé au château de la Bastille où ledit Simon a été conduit. Le commissaire de la Bastille doit être présentement occupé à l’examen de ces papiers ; j’aurai l’honneur de vous informer de la suite de ses opérations.
Puis :
Monseigneur, j’ai eu l’honneur de vous rendre compte de l’interrogatoire subi par le nommé Jacques Simon, détenu à la Bastille depuis le 26 juin dernier, et vous avez vu par le rapport du commissaire qu’il n’avoit pas été possible d’acquérir de preuves sur les faits qui lui ont été imputés. Je vous donne toutefois transcription d’un papier trouvé dans son portefeuille : « Le courre traîne à ne plus scavoir que penser. Si Horace ne franchit pas le rubicon, il faudra envisager d’autres voies. »
À Alençon, le vieux prêtre pénétra dans le relais de poste pour en sortir peu de temps après sous l’apparence d’un fringant cavalier qui sauta en selle et, après quelques voltes, fit piquer des deux à sa monture vers l’ouest. De Mayenne à Landivisiau, en pas sant par Lamballe et Saint-Brieuc, dormant quand la fatigue le submergeait et alternant la chaise rapide et les montures, Nicolas rejoignit Brest dans les délais les plus brefs.
Le bonheur le submergeait de retrouver son pays natal. La chaise possédait cet avantage que la hauteur de la caisse permettait de dominer le paysage. Lorsqu’il était en selle, les chemins creux, le genêt en fleurs, l’odeur des troupeaux et les senteurs salées de l’air marin lui donnaient des ailes. Il communiquait son ardeur à ses chevaux enchantés de ses mystérieux propos. D’étranges connivences les liaient à lui. De chaque monture il se sépara à regret. Aucun incident ne vint troubler un parcours favorisé par l’extrême sécheresse qui frappait le royaume.

Il découvrit Brest en état de siège et, sans le sauf-conduit de Sartine, il n’y entrait point tant la crainte des espions anglais y était grande. Il s’enquit de la direction de la rade et, soudain, du haut d’un rempart, demeura béat devant le panorama qui s’offrait à lui. Des dizaines de vaisseaux de ligne à quai ou mouillés au large offraient un spectacle qui, sous les derniers rayons du soleil, changeait à tout moment comme les vues animées d’une lanterne magique. Les flots miroitaient, reflétant les ombres mouvantes des mâts et des coques. L’océan et la guerre l’attendaient ; une sombre ardeur l’animait.