I
RAPIÈCEMENT
C’en est assez : je consens sacrifier mon
trop juste ressentiment en faveur du Dieu Mars.
Horace
27 juillet 1778, au
large d’Ouessant
Frappé de stupeur, Nicolas considérait ses mains
devenues rouges. Du sang lui recouvrait la moitié du corps et
pourtant il ne ressentait aucune douleur. Plongé dans le tonnerre
de la canonnade, il demeurait incapable du moindre mouvement. Ce
n’était pas la peur qui l’immobilisait ainsi, mais un autre
sentiment proche de la sidération. La peur, il en avait éprouvé
maintes fois les ravages, sans que jamais elle le paralysât à ce
point. Là, il en était à ne pouvoir mesurer son état, boule de
nerfs durcis sous la tourmente. La vision du corps d’un fusilier
coupé en deux le frappa soudain et il comprit qu’il était
sauf. Les sens lui revinrent. D’abord il
perçut le fracas du combat qui auparavant ne lui parvenait qu’ouaté
et lointain. Le sifflement aigu des balles, le ronflement menaçant
des boulets, le craquement des mâts percutés et les miaulements des
espars, qui fendaient l’air en tourbillonnant, constituaient une
effrayante symphonie. La fumée l’empêchait de distinguer le duc de
Chartres sur la dunette. Entre deux nuées, il finit par
l’apercevoir, le visage blême, près de M. de La Motte-Picquet,
commandant de pavillon du Saint-Esprit.
À nouveau il le perdit de vue. Déséquilibré par un mouvement du
vaisseau qui roulait par cette mer mauvaise, le pied lui glissa
dans une mare de sang. Il ne parvenait pas à se relever et seule la
main secourable de l’officier qui lui avait été attaché lui permit
de se redresser. Il ressentit jusqu’au tréfonds de son corps le feu
roulant des bordées sur la ligne anglaise. Pendant un temps il en
perdit l’ouïe qui lui revint avec des sifflements. Comment en
était-il arrivé là ? Le calme revint dans l’attente du
prochain duel entre ces forteresses flottantes.
Il rentra en lui-même et dans un brouillard se
revit fin avril chez l’amiral d’Arranet. Un bouquet de lilas blanc
embaumait qu’Aimée, brodant, caressait par moments d’une main
languissante. Une manœuvre hardie du vieil officier l’avait
contraint d’établir sa défense par un grand roque. Dans l’attente
du coup suivant, il rêvait, observant les jeunes feuillages du parc
agités par la brise du soir. Bientôt Tribord sonnerait le souper.
L’heure était à l’apaisement et à une espèce de bonheur. Un bruit
d’équipage se fit entendre, l’amiral hocha la tête comme s’il
s’interrogeait. Des hennissements, des portières claquèrent, des
pas approchants écrasèrent le gravier de l’allée qui menait au perron. Des échanges de paroles se
firent entendre où dominait le grave claironnant du
majordome.
La porte s’ouvrit et M. de Sartine apparut,
élégamment vêtu d’un habit gorge-de-pigeon. Il souriait et tenait
par le bras M. Le Noir, lieutenant général de police. Il y eut
un remue-ménage de mouvements, de saluts et de compliments
échangés. Retournant à Paris, la douceur du temps et la vue de
l’hôtel d’Arranet leur avaient inspiré l’envie de passer la soirée
dans cette belle demeure au milieu des arbres et des fleurs. Ils
venaient à l’improviste demander à souper à l’amiral. Le ministre
s’inclina devant Aimée, salua Nicolas d’un air bienveillant et
accepta de bon cœur un verre du breuvage concocté par Tribord dans
lequel le rhum des Isles dominait au milieu de senteurs exotiques.
La conversation s’engagea sur les inquiétudes suscitées par un
temps anormalement sec commencé bien avant Pâques et qui augurait
mal les prochaines récoltes. Rien n’indiquait que le ministre fût
préoccupé outre mesure par les rumeurs d’une guerre qui menaçait
d’éclater au premier incident depuis que le royaume avait signé en
février un traité d’alliance avec les Insurgents. Nicolas savait qu’il comportait des
promesses de secours d’hommes et de munitions. Toutefois, prudent
et loyal, Louis XVI avait stipulé que cet appui n’aurait
d’effet défensif et offensif qu’en cas de rupture de l’Angleterre
avec la France. Aimée s’était éclipsée après une œillade éloquente
à Nicolas, préférant laisser entre eux d’aussi importants
personnages.
La table avait été dressée sous un tilleul de la
pelouse du jardin à l’anglaise. Des flacons de vin de Champagne
laissaient apparaître leurs flancs givrés dans
un rafraîchissoir d’argent aux armes des Arranet. Il s’interrogeait
sur la présence de Sartine. Était-ce un coup monté par l’amiral
pour remettre face à face le commissaire et son ancien chef que de
graves divergences avaient séparés plus d’un an
auparavant1 ? Entendait-il ainsi
ménager une réconciliation ? Sa réflexion fut interrompue par
Tribord qui, sur un ton d’abordage, annonça le détail du menu avec
un affreux clin d’œil à l’intention de Nicolas qu’il savait friand
de ces détails. La somptuosité des plats le confirma dans ses
réflexions.
— Monseigneur, potage à la princesse, pétri
de blanc de volaille, croûtes en son milieu garnies de ris de veau
en tranches et de crêtes avec son petit ragoût coupé en dessus.
Suivront, en enfants perdus, des
pigeons à la Périgord marqués à la poêle, piqués de truffes en
lardons accompagnés de tourtes de fraise de veau et gras-double
cuits à l’italienne, la sauce montée à la moelle. En arrière-garde, des artichauts à la Fagit, leurs
culs cuits bien blancs, parés d’oignons grelots passés au beurre et
assaisonnés de haut goût, saupoudrés de mie de pain et d’un râpé de
Parme. Couleur leur sera donnée au four. Et, en dernière bordée, une crème à la sultane toute
piquetée de chocolat, queues de citrons, amandes, oranges,
pralines, prise en panaché au bain-marie.
— Nous coulerons ! s’exclama Sartine
en riant. Voilà bien le biscuit d’ordinaire et le bœuf salé du
lieutenant général des armées navales.
Il ajouta avec une ironie qui n’échappa point à
Nicolas :
— Il fait bon vous demander à souper à
l’improviste, mon ami.
— Cette demeure est la vôtre, dit l’amiral
confus en regardant Nicolas.
L’affaire était entendue.
Il allait de soi que de toute éternité Sartine et Le Noir se
trouvaient conviés ce soir-là et qu’il importait pour d’impérieuses
raisons que Nicolas fût présent. Personne ne s’étonna d’ailleurs de
l’absence d’Aimée prévue sans doute de longue main. On évoqua
aussitôt la présence à Paris de Voltaire, sujet de toutes les
conversations de la cour et de la ville.
— Pour être à Paris, il l’est doublement,
renchérit Le Noir, mais sans la permission de Sa Majesté.
— C’est précisément, répondit Sartine, ce
que le roi a répondu à la reine qui souhaitait que le grand homme
eût une loge tapissée à côté de la sienne au Théâtre-Français,
honneur qu’avaient reçu jadis Corneille et Racine. À cette demande,
elle ajoutait qu’à sa connaissance il n’avait jamais été exilé.
Cela se peut, a rétorqué le roi fort
aigrement, mais je sais ce que je veux dire,
et plus le mot. Sur cet elliptique final, il a tourné le dos
à la reine en sifflant un air de chasse, ce qui, chez nos Bourbons,
n’est jamais bon signe !
— Il est vrai, reprit Le Noir après avoir
savouré les yeux clos plusieurs cuillerées du potage, qu’il y avait
si longtemps qu’il n’avait pas mis le pied à Paris que ses
contemporains étaient pour lui une sorte de postérité. Il est
descendu de l’empyrée2 !
Ils s’esclaffèrent.
— Ah ! fit Nicolas. La ville entière
vole au-devant de lui pour l’enivrer de l’encens de ses
acclamations. Songez que même M. de Noblecourt, qui sort rarement,
avait fait placer sa voiture sur son passage pour saluer son
condisciple du collège Louis-le-Grand !
Sartine hocha la tête, l’air dépréciant.
— Oui-da, le bel engouement que
voilà ! Son retour comme sa disparition précédente sont autant
de preuves patentes de la faiblesse de l’autorité. La puissance
d’un certain clan est telle qu’on n’oserait toucher au grand homme.
On n’arrête pas Voltaire ! Le clergé a beau s’indigner, en
silence, le Parlement se taire, Paris donne le ton et celui-ci est
faux !
Nicolas se souvint que Sartine n’avait pas
toujours parlé ainsi, entre-temps Choiseul avait rompu avec
Voltaire taxé d’ingratitude.
— Quant à moi, dit l’amiral, je n’ai jamais
oublié – j’en ressens toujours une juste indignation – ses vers
indignes sur notre malheureuse défaite de Rossbach !
— J’ai, remarqua Nicolas à mi-voix, souvent
entendu le feu roi les évoquer avec la plus grande amertume.
Émus, les convives se turent, regardant Nicolas
et se souvenant sans doute combien le petit
Ranreuil lui avait été proche.
— Et savez-vous, dit Le Noir rompant le
silence, la vraie raison de la venue de Voltaire à
Paris ?
— Le nez de Cléopâtre ? je parie,
lança Sartine en faisant glisser dans son assiette deux tourtes
mignonnes de fraise de veau.
— Vous n’êtes pas loin de la vérité,
monseigneur, encore qu’il ne s’agisse pas là du même organe…
Chacun attendait la suite avec curiosité, il
vida son verre.
— … Vous connaissez tous M. de
Villette ? C’est dans son hôtel, quai de Beaune, qu’est
descendu Voltaire. Notre marquis, qui voue un culte à cet amour que
nos sages ont si rudement proscrit, mais que ceux de l’ancienne
Grèce excusaient avec tant d’indulgence, était allé passer six mois
à Ferney pour faire oublier une désagréable mésaventure. Il a,
l’automne dernier, donné un coup de fouet sur la joue droite de
Mlle Thévenin, danseuse à l’Opéra, pour lui avoir lancé qu’il ne convenait point
à une fille comme elle d’aller souper chez un bougre comme
lui. Et ainsi de suite et de proche en proche en carambole,
c’est ce coup de fouet-là qui a incité Villette à devenir sage sur
le tard en épousant la pupille de Mlle Denis3, la charmante Varicourt, dite Belle et bonne. Le grand homme, qui ne peut s’en
passer, de courir à Paris pour la retrouver. C’est bien ce coup de
fouet-là qui a produit la conversion d’un hérétique en amour et le
voyage de l’ermite de Ferney !
— Oui, reprit Sartine emphatique, voilà à
Paris le patriarche de quatre-vingt-quatre ans et sa
strangurie4 qui le tuera si ce n’est le
café, essuyer les dédains de la cour et recevoir de la ville un
triomphe public, une quasi-apothéose. Son buste couronné sur la
scène. Il fallait voir comme on pleurait ! Tout cela parce que
M. de Villette s’est avisé de devenir sage ! Plus haut est
l’empyrée…
— Hé ! Que diable alliez-vous faire en
cette galère ? Ainsi, vous y étiez ?
— Comme tout le monde !
Nicolas avait entendu des rumeurs sur la liaison
du ministre avec une actrice ; cela expliquait sans doute
ceci.
— Et ainsi le Villette a ramené à Paris,
chantonna Le Noir, Voltaireueu ! eu, Voltaireueu…
Vrai phénomène de
nature
Fait l’aveugle, le sourd et
quelque fois le mort
Sa machine se monte et
démonte à ressort
Et la tête lui tourne au
surnom de grand homme
— On a dit aussi, hasarda Nicolas étranglé
par le rire, qu’un des buts de son voyage était d’entendre l’acteur
Le Kain et qu’en arrivant de Ferney il avait
appris dans le même instant et sa maladie et sa mort.
— Et oui, oui, ouiiiii ! fredonna
derechef le lieutenant général de police décidément très en verve,
que la bonne chère et les vins avaient échauffé :
Ah ! Quel affreux
malheur m’arrive
A dit Melpomène à
Caron
Le Kain a passé
l’Achéron
Mais il n’a point laissé ses
talents sur La Rive
— Doit-on comprendre que la déesse de la
comédie est jalouse ?
— Point, amiral, vous ne sortez pas
assez ! Majuscule à La Rive. C’est un acteur. Les rôles de Le
Kain ont été à sa mort partagés entre ses camarades Molé, Montvel
et La Rive.
— J’entends, dit d’Arranet. Je crois que
c’est moi qu’on a laissé sur la rive.
Nicolas pressentait que ces propos frivoles, qui
n’auraient pas détonné dans un salon parisien, n’étaient que le
prélude à des questions plus graves, les seules qui pouvaient
justifier ce souper de dupes. Il n’avait aucune illusion sur
Sartine, le connaissant depuis de longues années. Il lui conservait
pourtant un nostalgique attachement que n’avaient pu rompre de
graves différends. Il le devina rentré en lui-même et ruminant ce
qu’il allait dire, dans le vif d’un sujet non encore abordé.
Le ministre jeta des regards soupçonneux vers
les profondeurs obscures du jardin et baissa la voix.
— Messieurs, puisque le hasard nous a
réunis ce soir, tous bons serviteurs du roi, il me faut vous parler
des affaires à la veille d’une guerre désormais iné luctable. Premier point aujourd’hui assuré et
public : la reine est grosse. On a que trop glosé sur la
nature du roi. Les mieux informés…
Il arrangea sa perruque, l’air un rien
suffisant.
— … savaient qu’aucune opération n’était
nécessaire. Les médecins consultés l’estimaient parfaitement apte
au devoir conjugal. Aucun empêchement, Sa Majesté leur avait paru
beaucoup plus puissant de ce côté qu’il ne l’est par la richesse et
l’étendue de ses États.
— Combien galamment ces choses…, soupira Le
Noir.
— Certes ! La Faculté a ses
pudeurs.
— Et alors ? reprit le lieutenant
général. Où était le hic ?
— La jeunesse et l’inexpérience. Prenez
deux maladroits. Un timide que sa vertu tient éloigné des
apprentissages nécessaires, une jeune femme dont l’appétence
naturelle est rebutée et assoupie par des tentatives infructueuses
et trop… proportionnées. Enfin, grâce à Dieu et aux conseils de
l’empereur5, le grand travail est
heureusement accompli ! Mais les périls induits par la
précédente situation laissent désormais la place à d’autres tout
aussi redoutables.
— Cette nouvelle conjoncture, remarqua Le
Noir, a relancé mille libelles contre la reine. Nos mouches n’y
suffisent plus. Que d’ordures déversées aux marches du trône !
L’Anglais y est pour beaucoup, mais, hélas, il n’est pas le
seul !
— On colporte d’étranges rumeurs. Ah !
ces culs sont d’un moelleux ! Un prince ami de l’intrigue et
friand de ragots prête, dit-on, la main, et peut-être sa plume, à
d’infâmes libelles. En confidence, sa correspondance traversée
m’emplit d’effroi.
À qui faisait allusion
Sartine ? Pour Nicolas, seuls Artois, Provence et le duc de
Chartres pouvaient correspondre à cette description. Restait que
Provence serait celui qui perdrait le plus dans le cas de la
naissance d’un dauphin.
— La frivolité de Sa Majesté, son mépris de
l’étiquette, son jeu indécent et ses dissipations nourrissent
d’eux-mêmes la rumeur. On nomme des courtisans de ses entours à qui
l’on prête… Son cercle…
— Le jeu de la reine, reprit Le Noir,
permet à chacun de l’approcher à Versailles et à Marly où son salon
est ouvert à tous sans distinction pourvu qu’on soit correctement
mis. Sa grossesse ne va rien arranger. Les autres distractions lui
seront interdites. Les banquiers du jeu ont dû prendre des mesures
pour obvier aux escroqueries de filous.
— Et des duchesses…
— Ces banquiers ont obtenu de Sa Majesté
qu’avant le début du jeu, le pourtour de la table serait bordé d’un
ruban et que l’on ne regarderait comme engagés pour chaque levée
que les louis mis sur les cartes au-delà du ruban.
— Cette précaution, observa Nicolas,
préviendra certaines friponneries, mais certainement pas celles, je
l’ai pu constater, exercées sur des pontes crédules qui confient
leur argent aux dames de la cour. Certaines ont pour habitude de
nier l’avoir reçu lorsque la carte est gagnante. Et l’autre soir un
croc a tenté de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de
louis !
Sartine frappa du couteau son verre vide. Le
cristal tinta, ramenant le silence.
— Messieurs, nous nous égarons ! Nous
vénérons tous la reine et c’est notre devoir de la protéger, même
parfois contre elle-même. Les temps qui viennent seront redoutables. Outre la guerre avec
l’Angleterre la reine appréhende les suites des affaires de
Bavière. Quelque assurance qu’on lui donne que le roi de Prusse ne
saurait nous détourner de l’alliance avec la maison d’Autriche,
elle n’ignore pas le peu de fondement que nous accordons à ses
annexions et que nous ne nous sentons nullement obligés à la
secourir pour les soutenir.
Et aussi, songeait Nicolas, la reine soutient
Sartine dont les démêlés avec Necker défraient la chronique. Le
directeur général des Finances s’était saisi avec empressement d’un
rapport du duc de Chartres de retour de Brest. Sur le point de
recevoir le brevet d’inspecteur général de la Marine, il dénonçait
des abus assez considérables dans l’emploi des grandes sommes
confiées au ministre de la Marine. On murmurait pourtant qu’en cas
de retraite de Maurepas il pourrait occuper la place. Quant à Le
Noir, réputé l’homme lige de l’ancien lieutenant général de police,
il avait dû se rendre au Parlement pour se justifier d’imputations
graves portées à sa charge. Sans suite celles-ci avaient conduit le
roi, qui le tenait en amitié, à lui adresser son
portrait6 magnifiquement encadré pour
réparer l’outrage et lui marquer sa confiance.
Le souper s’achevait, les cuillères faisaient
des dessins dans la crème à la sultane. Le bien-être dispensé par
les mets et les vins espaçait les propos des convives. Sartine se
leva et prit Nicolas par le bras, l’entraînant dans une des allées
du jardin. Le tilleul en fleurs entêtait. Les oiseaux de nuit
hurlaient dans le lointain. Parfois, leur vol silencieux effleurait
les promeneurs.
— Vous m’en voulez, murmura Sartine, je le
sens bien.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que je puisse vous faire.
Que voulez-vous que j’éprouve ? Notre dernière rencontre s’est
conclue pour moi par une triste amertume. Avais-je mérité de
quelque manière le traitement brutal que vous m’avez alors réservé
sans égard pour le passé ? Me suis-je jamais départi à votre
détriment de la plus exacte loyauté, vous que je considérais
comme…
Il n’acheva pas, sa gorge se serrait. Sartine
toussa ; il s’était arrêté et son soulier droit écrasait
machinalement le gravier.
— En vérité, vous ne m’aidez pas… L’orgueil
nous tient l’un et l’autre si fermement qu’il nous ôte toute
capacité, qu’il nous empêche de laisser… Nicolas, j’ai sans doute
été injuste avec vous.
— Sans doute ?
— Allons, ne me poussez pas dans mes
retranchements. Ne sentez-vous pas le mouvement qui est le
mien ?
Il en était conscient sans en comprendre ni
pouvoir en mesurer les vraies raisons et la sincérité. Pourtant il
se sentait enclin à faire confiance, il l’avait tellement
souhaité.
— Je vous en sais gré, monseigneur.
— Voilà qui est mieux et je devrai pour
l’heure m’en contenter. Un point que vous apprécierez de savoir.
Qui vous savez continue à Londres de
servir fidèlement nos intérêts. En dépit de la guerre menaçante,
elle a réussi avec beaucoup d’adresse à faire passer les
informations habituelles. Son courage l’honore.
— Je vous remercie de m’en informer, mais
je crains pour sa vie si elle venait à être découverte.
— C’est notre sort
commun. D’aucuns, et vous en êtes, savent y échapper. Les femmes
ont sur ce point beaucoup à nous apprendre. Rassurez-vous, son sexe
la protège.
Le ministre en parlait à son aise. En période de
guerre, il n’était pas bon d’être démasqué espion, ni en Angleterre
ni en France. Le passé l’avait tant éprouvé qu’il s’interrogeait
sur la démarche de Sartine. Devait-il la comprendre comme une main
tendue, la tentative sincère de combler le fossé peu à peu creusé
entre eux ? Cette quasi-rupture que Nicolas avait pu penser
définitive, n’en avait-il pas, au fond de lui-même, pris son
parti ? En fait, il en souffrait encore secrètement. Se
pouvait-il en vérité que… ? À la dérobée il observait, à la
lueur lointaine des flambeaux, le visage cireux du ministre. Comme
il avait vieilli ! Des rides sillonnaient l’anguleux visage.
Celui qui, naguère, jeune lieutenant général de police, jouait à
simuler un âge plus avancé, illustrait désormais celui qu’il eût
sans doute aimé avoir alors. L’espèce d’allégresse qui animait le
magistrat dans une fonction couronnée par le privilège d’un travail
étroit avec le roi avait disparu. Le destin d’un ministre menacé,
toujours à la merci de la faveur, n’était en rien comparable à
celui d’un lieutenant général de police, maître des secrets et des
cœurs.
À petits pas ils atteignirent le fond du parc,
là où insensiblement la forêt commençait. Dans une quasi-obscurité
Sartine continuait à discourir. S’adressait-il aux grands chênes
dont les branches les plus basses semblaient s’abaisser pour
l’écouter ?
— Un combat toujours renouvelé… Une lutte
de tous les instants… On prétend que je sentirais la caque et que
mon grand-père vendait la sardine ! Qui
suis-je en vérité ? Un fils de négociant lyonnais né à
Barcelone. Lettres de naturalité et
noblesse confirmée en 1755. Et si je suis comte d’Alby, c’est par
ma grand-mère Catherine Witts, fille du secrétaire d’État de
Jacques II pour l’France. Elle fut même señora
de honor de la reine d’Espagne… Alors noble ou pas ?
Peu me chaut de tout cela.
Nicolas mesurait la profondeur des blessures
subies depuis tant d’années. Le plaidoyer véhément se poursuivait.
Restait que tant de justificatifs et protestations prouvaient que
l’écharde demeurait fichée dans l’âme.
— … Et mon père, ce n’était pas un petit
personnage ! Emprisonné par le cardinal Alberoni qui le
poursuivit sur ses comptes d’intendant de marine et lui reprochait
ses liens avec la France ! Voyez comme les choses se répètent,
à moi aussi on reproche l’usage que je fais des sommes dévolues à
mon département. Agent secret de Dubois7
jusqu’à sa mort… Intendant de Barcelone ensuite, il se chargea des
équipages, mules, carrosses, domestiques et provisions pour le duc
de Saint-Simon, envoyé à Madrid comme ambassadeur. Il s’en acquitta
à merveille. Saviez-vous cela ?
— Vous l’avez évoqué, monseigneur, le jour
où le feu roi me reçut pour la première fois8, dans votre carrosse alors que nous revenions de
Versailles.
Le ministre s’était approché d’un tronc à
l’embrasser presque et en caressait l’écorce rugueuse.
— Nous étions jeunes… Vous l’êtes demeuré…
J’avais le sentiment d’avoir répondu aux vœux du marquis de
Ranreuil, qui m’honorait de son amitié et qui aurait pu être mon
père. J’étais heureux de vous avoir à mes côtés.
— C’est toujours le cas, murmura Nicolas,
la voix étranglée. Je suis là.
— La mort du roi, reprit Sartine, fut pour
moi la fin des jours fastes. Nous espérions tous que Choiseul
serait rappelé… En fait le char de la fortune est passé devant moi
sans que je songe à l’arrêter. Je fus le seul à entretenir le roi
des affaires en cours dans les heures qui suivirent son avènement.
Et pour cause ! Les ministres avaient tous vu le roi durant sa
maladie et l’on craignait la contagion… Il était si jeune… Je n’ai
pas voulu forcer sa volonté. Un mot suffisait que je n’ai pas
prononcé alors qu’il apparaît qu’il n’attendait que cela. Lui n’a
pas souhaité vouloir et moi je n’ai pas osé… J’ai failli être
principal ministre. En désespoir de cause, ce sont Mesdames qui ont
imposé Maurepas.
Amusez les rois par les
songes
Flattez-les, payez-les
d’agréables ouvrages
Ils goberont l’appât, vous
serez leur ami9
Je devrais chanter cela comme Le Noir… Désormais
à la tâche jour et nuit, je tente de redonner une marine à la
France.
— Qui pourrait mieux que vous remplir cette
noble ambition ?
— Vous avez raison, elle est essentielle. À
condition toutefois d’y être soutenu, de ne point avoir à
combattre, jour après jour, la suffisance, l’envie et l’intrigue,
sans parler de la calomnie, un air qui siffle à mes oreilles.
Maurepas n’aime pas la reine qui aime Sartine. Il tiendrait à rien
que les choses évoluassent : accepter de flatter son
amour-propre par des démonstrations d’affection, de faveur et de
confiance. Il n’est désireux que de se soutenir et serait depuis
longtemps aux ordres de la reine s’il pouvait espérer auprès d’elle
un appui assuré et solide.
— Sa Majesté
n’a-t-elle pas, dérogeant à l’étiquette, reçu à souper la comtesse
de Maurepas, Mmes de Sartine et Amelot, femmes de ministres qui, en
cette qualité, avaient jusqu’alors été exclues de cet
honneur ?
— Peuh ! C’était surtout pour
complaire au roi, toujours sensible aux égards prodigués au vieux
Mentor, mais cela fut sans suite. L’excessive vanité de la dame lui
monta à la tête et, enchantée de cet honneur, elle n’osa rien
refuser de ce que Sa Majesté lui offrait. Se forçant de manger de
tout, elle faillit crever d’indigestion violente ! Quant à
Choiseul, hélas, ce n’est plus qu’un fantôme, l’ombre de lui-même.
La disgrâce le mine, son influence est nulle, ses dettes
l’étouffent. Son Versailles de Chanteloup et sa table ouverte…
Quant au Necker, c’est un commis étroit qui me hait pour les sommes
que je lui arrache. Il me dépêche sans relâche, en haut et en bas,
ses créatures pour me prendre en défaut.
— Cependant il suffit d’ouvrir les
yeux…
— Qui les ouvre ? Et pourtant,
rétablir une bonne administration dans nos ports, nos arsenaux, nos
fonderies de canons, sur nos vaisseaux, rajeunir le corps des
officiers et les mieux instruire, accroître et moderniser notre
flotte par un plan dûment pourpensé, bref, offrir à la France la
marine la plus puissante qu’elle ait jamais eue, la seule qui
puisse résister à l’Anglais, tout cela n’est pas rien et pourtant
soulève haines et résistances. C’est une ambition pour laquelle les
quatre pieds carrés du cabinet du roi me sont un champ de bataille
incertain où je monte chaque jour à la tranchée.
— Cependant le roi vous aime. Je l’ai
maintes fois constaté.
— Vous croyez ?
Il ne sait pas le dire en tous cas… Au reste il ne sait guère
parler à ceux qui le servent bien, sauf à ceux qu’il a l’habitude
ancrée de voir dans ses intérieurs.
Nicolas songea que lui-même entrait dans cette
dernière catégorie.
— Vous êtes de ceux-là.
Sartine hocha la tête et frappa du poing le
tronc auquel il continuait d’adresser son discours.
— Cet homme est une énigme. Tenez, en
février dernier, conseil en présence de Montbarrey, ministre de la
Guerre, Langeron, gouverneur de Brest et votre serviteur. À la
sortie de la galerie, Langeron murmura à Montbarrey :
« Vous devriez donner à votre maître un peu de cet art
qu’avait Louis XIV de faire tuer les gens. » C’était bien
vu car il n’y entend goutte. Dieu sait s’il a l’esprit juste et des
connaissances, et souvent surprenantes, dans des domaines
inattendus, mais sa timidité et son indécision détruisent tout. Les
délais accumulent les affaires et les gâtent sans les achever. Les
velléités sont négatives. Quand il arrive qu’on le presse, il
gronde en silence. Et pas ce silence glaçant et sec du feu roi qui
constituait une manière de gouvernement, mais un vide confus qui
enfante l’embarras et l’incertitude. Même cette vieille machine de
Maurepas, qui joue de cette propension et s’y appuie pour se
maintenir, semble parfois à bout et lui reproche ce défaut capital.
Le roi écoute les uns et les autres, profitant des avis de tous
sans en retenir aucun, ou les suivant incomplètement. Chacun tire à
hue et à dia la machine gouvernementale qui s’en trouve sans
ressort ni impulsion. Seuls règnent le désordre à l’intérieur et
l’incertitude au-dehors, fruits amers de cette impuissance et de
cette désunion.
Sartine jeta un coup d’œil
suspicieux sur Nicolas en soupirant. Regrettait-il déjà de s’être
ainsi laissé aller ? Était-il sincère ? se demandait le
commissaire. Était-ce une de ces parades émouvantes destinées à
tromper si fréquentes chez les grands ? Et pour quelles
raisons ? Il ne parvenait pas à s’en convaincre.
— Je crois que la chaleur et la somptuosité
de la table de notre hôte me sont un peu montées à la tête. Gardons
celle-ci froide. Nicolas, je ne souhaite pas vous égarer de
faux-semblants. Notre rencontre ce soir n’était pas imprévue.
L’amicale complicité de vos amis l’a permise. Et cela parce que le
roi a besoin de vos services en vue d’une mission particulière et
délicate.
Il le regarda avec cette ouverture ironique qui
rappelait leur première rencontre. Nicolas se surprit d’en être
ému.
— Je suis votre serviteur,
monseigneur.
— Mieux que cela, monsieur le marquis, dit
Sartine gaiement, vous êtes un ami précieux légué par votre père.
Voici notre affaire en quatre mots et sa nature plus
qu’extraordinaire, une de celles dont vous avez la grande et
précise expérience…
— Ma foi ! soupira à part lui
l’intéressé à qui l’émotion de ces retrouvailles ne faisait pas
perdre son habituelle sagacité. Le roi souhaite, le roi veut,
c’est-à-dire Sartine dispose. Les compliments ne changeaient rien à
l’affaire.
— … L’amiral d’Orvilliers va recevoir des
ordres à Brest où se rassemble une flotte nombreuse. Elle
appareillera bientôt. Primo, vous gagnerez secrètement ce port pour
transmettre les instructions de Sa Majesté. Plusieurs émissaires
seront ostensiblement dépêchés pour distraire d’éventuelles
tentatives de l’ennemi. Ce premier acte est important, le second le
sera encore davantage. Le duc de Chartres10, cou sin du roi, dont vous
savez qu’il a parcouru comme une comète tous les grades de la
marine, aspire à la survivance de la charge d’amiral de France et
vient d’être nommé au commandement de l’escadre bleue. Son
beau-père le duc de Penthièvre11 la
détient. Le mois prochain, il embarquera sur Le Saint-Esprit, vaisseau de quatre-vingts canons.
Il n’y a pas d’illusions à se faire. Il organisera des revues et,
pour la montre, donnera de la considération et de la subordination
à la marine. Quant à l’armée navale, elle devrait appareiller début
juillet.
— Et qu’aurai-je à faire, sinon transmettre
les ordres ?
— C’est ici que la chose se complique. Sa
Majesté est animée de deux soucis. Le premier, bien naturel,
intéresse la sûreté de son parent. Tout est possible et les
Anglais, en particulier votre vieil ami lord Ashbury, ne ménageront
pas leur peine pour menacer la vie d’un prince du sang. Vous serez
son ombre et sa protection.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous réunissez des qualités
qu’on ne rencontre chez nul autre, compétence et confiance du
souverain. De plus, vous êtes marquis, ce qui vous fera tolérer par
le duc dont la démagogie affichée ne va pas jusqu’à mépriser les
qualités.
— Et le second souci du roi ?
— Comment dire… ? murmura Sartine gêné
qui s’était retourné vers le grand chêne. Chartres est un
personnage aux frasques défrayantes… Vous connaissez sa
réputation.
— Le pire à son sujet se murmure.
Nicolas savait le prince débauché, joueur,
amateur de filles et de chevaux, tenant d’une sourde opposition au
Parlement.
— On l’accuse de s’être débarrassé de son
beau-frère, le prince de Lamballe. Par sa femme la disparition du
prince le place en pleine hérédité pour l’immense fortune du duc de
Penthièvre, son beau-père. Il est avéré qu’il a tout fait pour
favoriser la corruption du jeune homme. On parle, à croisées
fermées, d’un certain souper à la folie Monceau, en fort mauvaise
compagnie. Lamballe en fut ramené en état si pitoyable qu’il mourut
peu après. On aurait mélangé à des spiritueux une drogue
cyprine12 pour le mieux livrer à une
fille infectée !
— J’avais en frémissant entendu ces
horreurs.
— Brisons sur ce sujet… C’est le roi à
l’origine que vous auriez dû accompagner à Brest, reprit Sartine
qui semblait diluer la potion en allongeant la sauce. Il y a
quelque temps, l’idée lui vint de s’y porter incognito sous le nom
de comte de Dampierre. Montbarrey et moi l’avons détourné de ce
dessein. Dans la conjoncture, sa présence à Versailles où arrivent
les dépêches est nécessaire. Le secret n’aurait pu être préservé.
Sa Majesté était exposée à une affluence de curieux très dangereuse
et en contradiction avec la défense sévère de laisser entrer à
Brest toute personne qui ne peut en justifier la nécessité.
Nicolas avait eu vent de ce projet par Thierry
de Ville d’Avray, premier valet de chambre. Or la vérité était tout
autre et Le Noir, informé, la lui avait révélée. Le ministre
possédait un motif autrement secret et pressant pour s’opposer au
voyage. Les innovations qu’il avait inspirées et, notamment, la
suppression des officiers de plume ainsi que l’introduction dans
les équipages des officiers de la marine marchande, suscitaient des désordres et des querelles dont il
ne souhaitait nullement que le roi fût témoin.
— Allons au fait. Le roi, inquiet à juste
titre de ce qui peut advenir et conscient que la conduite de son
cousin augure mal son comportement au service, entend avoir sur
place un témoin incontestable…
— Une espèce d’espion ?
— Il me semble, monsieur, répliqua Sartine
de son ton le plus cassant, que nous nous sommes naguère expliqués
sur ce point. Vous êtes policier, l’un des plus subtils, et d’une
noble lignée. Ressentir des scrupules est honorable,
courtement…
Il regarda avec suspicion autour de lui.
— … quand l’objet visé l’est également. En
la circonstance et quelque respect qu’on lui doive, ce n’est pas le
cas. Et que diriez-vous de la situation qui sera celle de M. de La
Motte-Picquet, capitaine du pavillon du Saint-Esprit ? Lui aussi sera en témoin chargé
de veiller à la sagesse des ordres, comme vous le serez de la
conduite du prince. De tout cela Sa Majesté entend qu’il lui soit
rendu le compte le plus exact. Réfléchissez et pénétrez-vous d’un
fait, il y va de l’intérêt bien compris du duc de Chartres,
vilipendé de tous côtés. La présence à ses côtés d’un gentilhomme
admis dans les entours du trône constituera pour lui un garant
propre à témoigner en toute sincérité de sa conduite pourvu qu’elle
soit honorable. Songez à ce qu’un autre moins scrupuleux que vous
pourrait faire en cette occurrence.
Nicolas connaissait bien cette casuistique. La
lui avait-on servie en toutes occasions ! Elle finissait
toujours par imposer ses raisons et le convaincre. Quelle que fût
la rigueur cynique de Sartine, c’est du salut du royaume dont, au
bout du compte, il était toujours question.
— Allons, fit le
ministre en le prenant par le bras, nous nous reverrons avant votre
départ. Quelle heureuse soirée ! Je suis dans le ravissement.
Ah ! j’oubliais. Une question. Êtes-vous au fait d’un vol
perpétré il y a peu dans les appartements de la reine ? Un
bijou de grand prix offert par le roi lui a été dérobé. Elle, qui
vous aime et a déjà fait appel à vos services, s’en est-elle
ouverte ?
— À aucun moment, monseigneur. J’ai entendu
évoquer ce vol par M. Le Noir. L’enquête serait conduite par
l’inspecteur Renard, dont l’épouse est une des femmes de Sa
Majesté.
— Renard… Renard ? Ce nom-là me dit
quelque chose… Bien sûr ! Inspecteur de la librairie en 74. Je
l’avais envoyé en 75 à Bordeaux, afin de découvrir l’imprimeur d’un
ouvrage attentatoire à la mémoire du feu roi. L’ombre de Louis XV devant le tribunal de
Minos. Habile et retors, si je m’en souviens. L’affaire est
en de bonnes mains ! Toutefois, le cas échéant, à votre retour
si l’affaire reste pendante…
Ils rejoignirent Le Noir et d’Arranet qui
souriaient de les voir si proches. Tard dans la nuit, Nicolas
quitta la chambre d’Aimée et revint à franc-étrier rue Montmartre.
La maison dormait encore ; la seule agitation venait du
fournil du rez-de-chaussée. Des coups de canne au plancher
signalèrent que M. de Noblecourt était éveillé et qu’il
souhaitait voir Nicolas. Quelle que fût l’heure, il aimait entendre
le récit de ses soirées. Il l’invita à s’asseoir en face de lui.
Mouchette bondit sur les genoux de son maître, reniflant avec une
suspicion jalouse le parfum d’Aimée dont la fragrance persistait
sur l’habit. Cyrus ronflait, vautré sur un carreau de taffetas
pourpre. Nicolas conta par le menu le souper de Fausses-Reposes. Il
en était encore stupéfait, partagé entre le
soulagement et l’inquiétude. Il craignait, faisant retour sur son
récent enthousiasme, que le changement de Sartine ne fût pas le
résultat sincère d’un mouvement du cœur. Derechef incertain, il
soupçonnait de tortueux calculs.
L’écoutant, Noblecourt semblait perdu dans une
méditation profonde, le menton dans la main, au point qu’il le crut
assoupi. Il allait se retirer sur la pointe des pieds quand le bras
du vieux magistrat s’abattit avec force sur l’accoudoir de son
fauteuil. La chatte se dressa, prête à bondir, et Cyrus, dérangé,
se mit à gémir dans son sommeil.
— Allons, vous êtes un vieux couple et
comme tel soumis aux aléas de vos caractères. Je vous connais trop
tous les deux pour ne pas imaginer les débats qui vous animent.
Vous éprouvez un doute. Suis-je, pensez-vous, un personnage du
Teatro di puppi que les fils maniés par
l’universelle araigne agitent à leur gré ? Est-il
sincère ? Son langage est-il une eau limpide que rien ne
trouble ? Le blanc est-il noir ? L’obscur éclatant ?
Oh ! Comme je vous connais !
— Et moi, reprit Nicolas, souriant malgré
lui de cette litanie, je constate que le talapoin continue à se
pénétrer du Tao révélé par nos pères jésuites. Voilà une
philosophie qui nourrit un talent déjà grand ! Le céleste
empire règne rue Montmartre !
— Moquez-vous, dit Noblecourt en se
regorgeant. Le Tao m’inspire et me soutient. De Lao Tseu me vient
la sagesse de mes dernières années. Il me permet d’apprivoiser ma
vieillesse. Mes maux se transforment en bienfaits. Revenons à votre
hantise. C’est un homme de pouvoir et d’ambition. Je suis persuadé
pourtant qu’avec vous il laisse apparaître sa vérité. Ceux que nous aimons, c’est à l’aune de leurs
vertus et de leurs défauts confondus qu’il nous faut les
apprécier.
— Je vous entends.
— Observez ces hommes de pouvoir dévorés
par leurs tâches. Voyez leur intérêt à se conforter de ce qu’ils ne
possèdent plus en s’attachant des hommes de mérite dont la candeur
les rafraîchit. En contrepartie, certains leur réclament un
avilissement qui repousse d’eux ceux qui auraient conservé quelques
scrupules. Convenez que vous y avez échappé. Sartine n’est point de
ceux-là et, si vous êtes un homme de clarté, votre innocence ne
vous abêtit point. Vous estimant tous les deux, vous ne pouvez vous
haïr. Peut-être ce lien vous pousse-t-il l’un et l’autre à vous
examiner avec trop d’attention. Vous avez des défauts ; il en
a. Vous avez chacun votre part d’incertitude, et de secret.
Respectez-la chez l’autre et vous aurez fait la moitié du chemin.
Je vous vois interdit. Pour mieux me faire comprendre, je vous
dirai qu’on mesure la qualité et l’habileté d’un être supérieur à
ce qu’il vous anime de grands ressorts. Qu’on invoque le service du
roi, la fidélité, la loyauté, l’honneur, et vous piquez des
deux ! Sartine n’est jamais bas, mesurez votre chance. Sur ce,
je vais m’assoupir un moment avant de m’apprêter pour la promenade
quotidienne recommandée par le bon docteur Tronchin. Ensuite
j’enverrai Poitevin quai des Théatins prendre des nouvelles de M.
de Voltaire, souffrant à ce qu’on dit. Je m’interroge d’ailleurs
si, soucieux de me conserver à mes amis, je ne devrais point suivre
son régime ?
— Et quel est-il ?
— Du jaune d’œuf et de la farine de pommes
de terre liés d’un peu d’eau.
— Pouah !
Songeriez-vous à vous homicider13 ?
Et il prétend se conserver à ses amis. Je vous préfère
goutteux !
Et Nicolas se mit à lui décrire la splendeur de
la table d’Arranet. Le vieux magistrat se frappa la poitrine.
— Mea culpa, je suis relaps ! Je
renonce au jaune d’œuf et reconnais mon erreur. Désormais, rien que
du gibier et de la truffe !
Et sur cet éclat de rire, Nicolas remonta dans
ses appartements. Il essaya de dormir quelques heures, mais le
sommeil le fuyait. Revenant sur les événements de la soirée, il
rebondissait dans ses réflexions. Le passé lui revenait, qu’il
aurait souhaité effacer. Plus il tentait d’y échapper, plus sa
réflexion le disposait à la méfiance et accroissait ses réticences.
Et comment aurait-il pu en être autrement ? Son esprit
balançait entre l’irritation de tant de rancœurs, d’avanies, de
propos blessants, et l’élan de confiance qui l’avait saisi dans le
parc de l’hôtel d’Arranet. Il devait tout à Sartine qui lui avait
appris son métier, usant dans le même temps d’un enveloppement
habile, tablant sur la séduction, registre où il était passé
maître. En fait, une sorte de violence déguisée ponctuée çà et là
de plages d’aménité. Cet homme sévère, sec, tout en angles,
qu’humanisait parfois la somptueuse excentricité de ses perruques,
révélait des trésors de mansuétude dès lors que le but à atteindre
l’imposait.
Il se gourmanda de céder à nouveau à cette
plongée en lui-même. Son angoisse reflua et il s’abandonna à la
pente de son indulgence. Il éprouva aussitôt une joie secrète à se
convaincre que cette histoire – cette passion – qu’il avait pu
croire vilainement achevée rebondissait. Rasséréné, il retrouva
l’enthousiasme et l’ardeur de ses vingt ans quand, sortant de sa
pre mière entrevue avec Sartine, il courait au
bord du fleuve rejoindre le couvent des Carmes-Dechaux pour confier
au père Grégoire sa bonne fortune14. Il
revit le visage du ministre à l’issue de la soirée, il avait cru y
déceler la même secrète jubilation. Et puis le roi en avait jugé
ainsi, sans doute soucieux de faire la paix entre deux serviteurs
qu’il estimait. Mouchette, qui l’avait rejoint, posa le doux
velours de ses pattes sur ses yeux et ce conseil insistant, qu’un
doux ronronnement accompagnait, le plongea dans
l’inconscience.
Des semaines passèrent qui virent Nicolas
assurer son service à l’accoutumée. Lors d’une chasse, et alors
qu’ils avaient distancé la suite, le roi évoqua la mission
annoncée. Il ne dissimula pas son peu d’inclination pour son cousin
et, à mots couverts, fit comprendre que les inconvénients de la
présence de Chartres équivalaient à ceux qui auraient résulté de
son éviction.
Nicolas continua à prendre ses informations sur
le prince. Il l’observa à la cour où il paraissait peu, sinon chez
la reine à Trianon. Il le croisa à la ville et au bal de l’Opéra.
Il l’approcha au plus près lors de courses de chevaux dont il avait
lancé la mode à Vincennes. De grands noms lui disputaient cet
exemple : Artois, le prince de Guéméné, le duc de Lauzun et le
marquis de Conflans. Il le vit miser des sommes énormes sur Pyrois,
un alezan âgé de huit ans, et sur Nulem, un bai brun âgé de quatre
ans, tous deux montés par des jockeys anglais. Le goût anglais
dominait dans sa toilette, toujours distinguée par quelque nuance
particulière, et, surtout, dans la splendeur de ses équipages.
Malgré un visage peu attrayant, enflé et souvent couvert de
pustules à vif, il possédait un port et une tournure des plus
flatteuses que renforçait un abord en général
prévenant. Cependant, cette apparence avait une réalité :
avide des acclamations populaires, il avait appris à faire les
gestes nécessaires à l’égard d’un public que d’ailleurs il
méprisait.
Convaincu que les lieux en disent long sur ceux
qui les hantent, Nicolas visita la folie de Chartres que le prince
avait édifiée sur la terre de Monceau pour y installer l’hôtellerie
de ses plaisirs, située précédemment dans le quartier de la petite
Pologne, rue des Errancis.
Sur ce chantier immense, il rencontra
Carmontelle15, connu lors d’un souper
chez M. de La Borde. Chartres souhaitait que le lieu fût un théâtre
enchanté, adapté aux fêtes et aux spectacles. L’or coulait à flots
pour cette splendeur annoncée. Il s’agissait de réunir dans un seul
site tous les temps et tous les lieux. Dans ce jardin enchanté,
ruines, temples, tours, pagodes, pyramides, arches et ponts se
déploieraient et le spectateur pourrait y contempler l’ensemble
depuis dix-sept points de vue et belvédères.
Carmontelle, en confidence, évoqua le projet du
prince de transformer le Palais-Royal16
en un lieu de commerce et de distractions où le chaland trouverait
à la fois les boutiques les plus luxueuses et les plaisirs les plus
variés. Ce serait une promenade courue, réunissant le brillant et
le nécessaire ; tout ce que la mode aurait de plus récent et
de plus raffiné s’y rencontrerait.
Nicolas prit aussi connaissance d’éloquents
rapports de police sur la vie secrète du prince. Apparaissait
l’image d’un homme débauché à l’excès, à la fois avare et
dispendieux, dont la passion du jeu n’avait d’égale que la voracité
à trouver les moyens indispen sables à la
satisfaire. On le disait impatient de contrôler la totalité de son
immense héritage. Outre cela, de notoriété publique, le duc était
grand maître du Grand Orient. L’inspecteur Bourdeau à qui, avec
l’aval de Sartine, il avait révélé sa mission, et qui possédait
d’étranges connaissances sur la question, lui découvrit l’existence
à Versailles d’une L.*. MILITAIRE-DES-TROIS-FRÈRES-UNIS, À
L’O.*.*.*.*.*. DE LA COUR. Cette dénomination transparente semblait
signifier que le roi, Provence et Artois, cédant aux exhortations
de leur cousin Chartres, comptaient parmi les adeptes maçons.
Profitant de sa présence au jeu de la reine, le
roi, le regard fixé sur un lointain incertain, présenta Nicolas au
duc de Chartres. Il expliqua à son cousin que le marquis de
Ranreuil, dont on ne pouvait ignorer les services extraordinaires
rendus à la couronne, embarquerait sur Le
Saint-Esprit. Il porterait l’uniforme de capitaine de
vaisseau et serait présenté comme accompagnant le prince, par
ailleurs inspecteur général de la marine. Le marquis, ajouta
benoîtement le roi, aurait deux missions : préserver
l’opération des armées navales de toute tentative ourdie par
l’ennemi et veiller à assurer au plus près la sûreté d’un prince du
sang dont la sauvegarde lui était chère. Seuls l’amiral
d’Orvilliers, chef de la flotte, et M. de La Motte-Picquet de la
Vinoyère, capitaine de pavillon du Saint-Esprit, connaîtraient le fin mot de la
chose.
Conformément à son caractère, le roi se retira
aussitôt, soulagé d’avoir aussi prestement débité son paquet, les
laissant en tête à tête. Le duc considéra curieusement Nicolas et
l’invita à venir le saluer au Palais-Royal le lendemain.
En fin de matinée, dans un
salon surchargé de tableaux qui éblouirent Nicolas, le duc
l’entretint sur un ton qui mêlait hauteur et familiarité.
Faisait-il contre mauvaise fortune bon cœur devant cet imprévu
imposé ? Hors la présence du roi, il se débrida sans vergogne.
Il espérait que le marquis s’imposerait tout en discrétion,
n’entendant pas que cette contrainte gênât le moindre de ses
mouvements. Nicolas remarqua que ceux-ci seraient forcément réduits
sur un vaisseau de ligne et qu’il ne pouvait s’engager à rien dans
un domaine où il n’était pas le maître. Il agirait donc selon les
instructions reçues et personne, pas même le prince, ne serait à
même de contraindre ou de tempérer ses obligations. Son
interlocuteur en convint, passa outre et tint des propos
indifférents et aimablement outrés.
Il parut au commissaire, grand épingleur d’âmes,
que Chartres, de prime abord, avait préféré emprunter le chemin de
la séduction. Pour Nicolas cette attitude s’apparentait à une
véritable violence, celle qui calcule, pèse avec exactitude et
justesse, et vise à des fins bien ourdies. Quant à la familiarité,
elle ne servait trop souvent qu’à dissimuler le mépris. Il admirait
toujours la capacité d’un visage à feindre et à paraître. Il était
bien conscient que sa présence imposée à bord du Saint-Esprit constituait une mauvaise façon aux
yeux d’un prince doté d’une perverse finesse. Lui n’empruntait
jamais ces traverses-là et sa plus grande finesse était de n’en
avoir point. Il s’en était toujours bien porté.
Alors qu’il sortait du cabinet du duc de
Chartres, il aperçut dans l’antichambre deux hommes qui parlaient à
voix basse. Dans l’un il reconnut l’inspecteur Renard, époux d’une
lingère de la reine, dont Sartine lui avait
parlé. Il chuchotait à l’oreille d’un personnage de mine basse à
perruque rousse dont la vêture tenait du domestique. En passant au
plus près d’eux sans qu’ils lui prêtent attention, il saisit un
bref échange.
— La transaction tarde, il me
semble !
— Horace hésite, dit l’inconnu.
— Ah ! Il préfère peut-être s’en
remettre au destin… C’est quitte ou double.
— Allez savoir ! Je crains devoir m’en
mêler. C’est une course bien hasardeuse.
Nicolas, qui savait y faire, interrogea un vieux
laquais doré sur tranche qui ne résista pas à l’écu qui lui fut
glissé. Il apprit ainsi que l’inconnu se trouvait être
M. Lamaure, serviteur à tout faire – cela fut dit avec mépris
– du prince. Il demeura perplexe sur le sens à donner à la bribe de
conversation surprise.
Au milieu de ses préparatifs, Nicolas fut
associé contre son gré à l’événement qui fixait l’attention de la
cour et de la ville. Après son triomphe éclatant, M. de Voltaire se
mourait. Les souffrances de la strangurie qui le tenaillait, les
fatigues d’une représentation sans répit et les affres du
littérateur le submergèrent soudain et minèrent sa résistance. Pour
remonter ses nerfs affaiblis, il prit une quantité prodigieuse de
café et se remit au travail, soucieux de clouer le bec aux
détracteurs de son projet d’une nouvelle édition du dictionnaire de
l’Académie. Il s’acharna sur cette tâche qui renouvela sa
souffrance et le jeta dans un affreux accablement. Le maréchal de
Richelieu, l’étant venu visiter, lui conseilla une prise de
laudanum, remède dont il usait pour calmer les révoltes d’un
organisme délabré. Le vieillard, au lieu des quelques gouttes
nécessaires, vida une fiole entière. L’état dans lequel il sombra fut sans rémission ; il mourut dans la
nuit du 30 mai 1778, le blasphème à la bouche et la rage dans
le cœur au grand effroi de ceux qui le veillaient.
Le lieutenant général de police convoqua Nicolas
et le pria de suivre avec attention ce qu’il allait advenir. Le
public ignorait encore l’événement. Le roi souhaitait en être
informé par le menu, soucieux qu’il ne donnât pas licence à quelque
regrettable scandale. Le Noir avait déjà des intelligences dans la
place. Dans le désordre qui régnait quai des Théatins, Nicolas prit
le rôle d’un valet. Au cas où il serait interrogé, il devait
prétendre avoir été engagé par l’un des parents du défunt. Ils
étaient trois, M. d’Hornoy, son petit-neveu, M. Marchant de
Varennes et M. de la Houlière, ses cousins. Il ne fut pas démasqué.
Le corps du grand homme fut ouvert et dévoila une vessie toute
tapissée de pus, ce qui fit juger des douleurs qu’il avait dû
éprouver. On l’emplit d’aromates comme une momie, ayant ôté tout ce
qui se corrompt, qu’on mit dans une cassette qu’un fossoyeur de
Saint-Roch promit d’aller enterrer secrètement. On rajusta tout le
reste avant d’affubler le cadavre d’une perruque et d’une robe de
chambre. Le curé de Saint-Sulpice ayant refusé la sépulture
chrétienne, la famille décida de faire transporter le corps à
l’abbaye de Scellières où l’abbé Mignot, autre neveu de Voltaire,
avait son logis. Ce dernier prit la poste pour faire les
préparatifs. Le premier jour, le convoi quittait Paris de nuit, un
carrosse contenant le corps brinquebalant du défunt attaché à la
banquette et un autre occupé par les deux cousins. Le 3 juin,
la messe était dite et Voltaire inhumé.
Nicolas jeta sa défroque aux orties et galopa
rendre compte à Le Noir rue Neuve-des-Augustins. L’évé nement eut un heureux et inattendu dénouement. M.
de Noblecourt, qui se targuait de toute éternité et à tout propos
d’être le contemporain de Voltaire, avoua en rougissant avoir en
fait quelques années de moins. Le grand homme était déjà en
rhétorique que lui-même balbutiait ses humanités au collège
Louis-le-Grand.
Le cénacle de la rue Montmartre salua à grands
cris ce nouveau miracle et ce soudain rajeunissement que le docteur
Semacgus attribua sans vergogne aux soins attentifs dont il
entourait le vieux magistrat17.
L’intéressé estima pour sa part qu’un verre quotidien de vin de
Jasnières, fruit divin du Loir, constituait le meilleur des élixirs
de longue vie.
Les jours précédant son départ virent Nicolas
prendre une conscience plus claire de ce qui l’attendait. Le sang
de ses pères s’agitait à la pensée qu’il partait pour la guerre,
événement qui avait marqué sa lignée de temps immémorial. Il
revoyait les portraits héroïques accrochés aux murailles du château
de Ranreuil. Pourtant une sourde angoisse montait. Non qu’il
éprouvât de la crainte, le mot et la chose lui étaient
indifférents. Trop de fois la camarde s’était présentée à lui,
s’effaçant au dernier moment. Des hantises le tenaillaient. Les
récits de Semacgus, chirurgien de marine, l’avaient toujours empli
d’effroi ; peu lui importait de périr dans la gloire de son
nom, mais demeurer mutilé ou estropié… Partir c’était également
laisser derrière lui son fils Louis, Aimée d’Arranet et tous ses
amis.
Tout empreint de ces tristes pensées, il choisit
d’y échapper, s’attachant à régler ses affaires. Retrouvant les
formules apprises alors qu’il était clerc de notaire à Rennes, il
rédigea son testament. Il n’oublia personne.
Il y joignit trois lettres, pour sa sœur Isabelle, religieuse à
Fontevraud, pour son fils Louis et pour Antoinette Gobelet – la
Satin. Il désigna M. de La Borde, premier valet de chambre du
feu roi et aujourd’hui fermier général, comme son exécuteur
testamentaire et tuteur de son fils encore mineur. Ces préparatifs
avaient atteint leur but. Songeant à ses proches, il s’oublia et se
rasséréna au point qu’il sut prendre congé des uns et des autres
sans qu’il y parût. Seul Bourdeau fut mis dans la confidence. Pour
son fils, Aimée et tous ses amis, il était censé partir, et c’était
au fond la vérité, pour une de ces missions mystérieuses qui
jalonnaient sa carrière d’enquêteur aux affaires
extraordinaires.
Maître Vachon, son tailleur, fut mobilisé pour
les uniformes réglementaires. Il observerait la discrétion
nécessaire ; il se serait fait tuer pour Nicolas, révéré comme
un dieu pour avoir parlé de lui au roi. Le maître artisan réunit
les éléments nécessaires et ceux dont il ne disposait pas et
s’attacha en célérité à tailler, assembler et coudre l’habit bleu,
la culotte noire, le justaucorps rouge, le tout brodé et gansé
d’or.
Après une dernière conférence avec Sartine qui
lui remit les instructions du roi destinées à l’amiral
d’Orvilliers, et d’ardents adieux avec Aimée, Nicolas en soutane et
rabat, grimé et vieilli, appuyé sur une canne, s’avança le matin du
22 juillet 1778, fête de Sainte Marie Magdeleine, vers une
chaise de poste rapide à destination de Brest. Son bagage l’avait
précédé par d’autres voies. Plusieurs chevaucheurs étaient lancés
sur divers itinéraires afin de leurrer les éventuelles menées
anglaises. L’apparence de vieux prêtre hésita un moment à la vue
d’un chalet de nécessité soudain surgi à ses côtés alors qu’il
s’apprêtait à monter péniblement dans la caisse. Finalement il s’engouffra sous la toile comme
soucieux de soulager sa vessie avant les secousses du chemin.
Tirepot tendit au commissaire quelques feuilles de papier, lui
glissant à mi-voix que Rabouine venait d’apporter cela de la part
de Bourdeau. Une fois franchies les portes de la capitale, Nicolas
prit connaissance d’un rapport de mouches qui le plongea dans la plus grande
perplexité.
Il est arrivé le
15 juin dernier à l’hôtel de Senlis, rue du Four, un étranger
se faisant appeller Jacques Simon. Il s’est dit hollandois, venant
de Bruxelles, mais il paroit qu’il est anglois par l’intérêt qu’il
prend à cette nation dans ses discours et par la correspondance
qu’il a avec elle ; cependant il parle bon françois. Il devoit
rester ici quinze jours seulement, et maintenant il propose de
payer deux mois de loyer ensemble. Il sort et écrit alors sur
plusieurs cahiers cousus ensemble qu’il a soin d’enfermer.
Cependant il avoit oublié la clef du tiroir une fois et on croit
que c’est de l’anglois qu’il écrit. Il emprunte quelquefois un
cachet à la maîtresse de l’hôtel, pour ne pas se servir du
sien ; et elle s’est apperçue qu’il cachette de gros paquets.
Il se plaint qu’on ne peut pas envoyer des lettres sans craindre
qu’elles soyent décachetées. Pour éviter cela, il y a environ
quinze jours, il a envoyé un homme par Dieppe à Londres avec des
gros paquets, en s’informant soigneusement à son hôtesse si on
étoit fouillé en sortant du royaume, qu’il seroit fâché que ses
lettres courussent quelque risque. Cet exprès a été vu peu de temps
avant son départ avec Jacques Simon, au caffé d’Alexandre sur les
boulevards, retirés dans un coin.
Le 20 du courant, il est
venu à six heures du matin à l’hôtel de Senlis, rue du Four
Saint-Germain, où demeure Jacques Simon, un inconnu qui avoit l’air
d’un postillon de poste, ayant une culotte de
peau, une veste bleue avec un écusson au côté gauche et un gilet
blanc, cependant à pied et sans bottes, demander un Anglois. On lui
a demandé son nom, mais il n’a pas su le dire et a prié qu’on lui
fasse voir tous les Anglois de la maison, qu’il avoit une lettre de
conséquence à remettre ; on a voulu la lui faire laisser, pour
en tirer parti, mais il a répondu qu’il lui étoit défendu de la
donner à d’autres. Enfin, il l’a remise à Simon. Il est apparent
que cette lettre vient de Rouen, parce que l’exprès qui a porté le
dernier paquet y est de retour et ne viendra plus à Paris, ce qui
fâche Simon. Il a dit qu’il avoit eu des lettres à envoyer depuis,
mais qu’il avoit trouvé heureusement une occasion pour les envoyer
à Rouen.
Le 22, Jacques Simon a
beaucoup écrit et n’est sorti qu’à onze heures. Il est rentré le
soir de meilleure heure qu’à l’ordinaire et s’est mis à écrire. Le
24, il est sorti à neuf heures du matin et est rentré à dix heures
du soir. Il fréquente le Caffé Militaire et ceux des boulevards. On
l’a prié de faire passer par son occasion une lettre à Calais, mais
il s’est excusé sur ce que ses lettres alloient par Dieppe. Un des
jours passés, il est venu un domestique le demander, mais il ne l’a
pas trouvé. Il dit que selon les affaires il passera peut-être
l’hiver à Paris. Quand on lui parle de la guerre, il répond que les
Anglois n’ont pas peur ; qu’ils ont demandé et qu’ils
attendent de nouvelles forces.
En apostille de la main de Vergennes, ministre
des Affaires étrangères, à M. Le Noir :
Je pense, M., que
l’opération d’arrêter led. Jacques Simon ne pourra être bien faite
que la nuit. Recommandez, je vous prie, à celui que vous en
chargerez de ne rien négliger pour s’assurer de tous ses papiers,
de fouiller pour cet effet avec le plus grand soin. Peut-être
seroit-il dangereux de mettre l’hôte dans la confidence avant le
moment de l’exécution. Je serai demain à
Paris ; si vous avez quelque chose à me faire savoir,
instruisez m’en à mon hôtel.
De la main de Bourdeau
Monseigneur, j’ai
l’honneur de vous rendre compte qu’en vertu de l’ordre du roy que
vous m’aviez adressé, le nommé Jacques Simon, demeurant à l’hôtel
de Senlis, rue du Four Saint-Germain, y a été arrêté à minuit et
demi, que par l’événement d’une exacte perquisition il s’est trouvé
dans un sac de nuit quelques portefeuilles renfermant des papiers,
qu’il s’en est aussi trouvé dans les tiroirs de sa commode, que le
tout a été mis sous les scellés et déposé au château de la Bastille
où ledit Simon a été conduit. Le commissaire de la Bastille doit
être présentement occupé à l’examen de ces papiers ; j’aurai
l’honneur de vous informer de la suite de ses
opérations.
Puis :
Monseigneur, j’ai eu
l’honneur de vous rendre compte de l’interrogatoire subi par le
nommé Jacques Simon, détenu à la Bastille depuis le 26 juin
dernier, et vous avez vu par le rapport du commissaire qu’il
n’avoit pas été possible d’acquérir de preuves sur les faits qui
lui ont été imputés. Je vous donne toutefois transcription d’un
papier trouvé dans son portefeuille :
« Le courre traîne à ne plus scavoir que
penser. Si Horace ne franchit pas le rubicon, il faudra envisager
d’autres voies. »
À Alençon, le vieux prêtre pénétra dans le
relais de poste pour en sortir peu de temps après sous l’apparence
d’un fringant cavalier qui sauta en selle et, après quelques
voltes, fit piquer des deux à sa monture vers l’ouest. De Mayenne à
Landivisiau, en pas sant par Lamballe et
Saint-Brieuc, dormant quand la fatigue le submergeait et alternant
la chaise rapide et les montures, Nicolas rejoignit Brest dans les
délais les plus brefs.
Le bonheur le submergeait de retrouver son pays
natal. La chaise possédait cet avantage que la hauteur de la caisse
permettait de dominer le paysage. Lorsqu’il était en selle, les
chemins creux, le genêt en fleurs, l’odeur des troupeaux et les
senteurs salées de l’air marin lui donnaient des ailes. Il
communiquait son ardeur à ses chevaux enchantés de ses mystérieux
propos. D’étranges connivences les liaient à lui. De chaque monture
il se sépara à regret. Aucun incident ne vint troubler un parcours
favorisé par l’extrême sécheresse qui frappait le royaume.
Il découvrit Brest en état de siège et, sans le
sauf-conduit de Sartine, il n’y entrait point tant la crainte des
espions anglais y était grande. Il s’enquit de la direction de la
rade et, soudain, du haut d’un rempart, demeura béat devant le
panorama qui s’offrait à lui. Des dizaines de vaisseaux de ligne à
quai ou mouillés au large offraient un spectacle qui, sous les
derniers rayons du soleil, changeait à tout moment comme les vues
animées d’une lanterne magique. Les flots miroitaient, reflétant
les ombres mouvantes des mâts et des coques. L’océan et la guerre
l’attendaient ; une sombre ardeur l’animait.