V
L’HERBE DU DIABLE
Bien des choses ne sont impossibles que parce
qu’on s’est accoutumé à les regarder comme telles.
Duclos
Entre deux portes Nicolas s’entretint avec
Sartine, lui confirmant l’identité de la victime. Il le pria aussi
d’évoquer avec le Grand Prévôt l’empiètement à son droit de
juridiction sur les domaines royaux. L’urgence, la raison d’État et
les ordres du roi en imposeraient à son probable déplaisir. Le
ministre se fit répéter plusieurs détails, réfléchit un moment,
puis finit par écarter toute velléité de solliciter le témoignage
du duc de Chartres. Non seulement le prince devait être sur le
point de prendre la route de Brest afin de rejoindre la flotte de
l’amiral d’Orvilliers, mais toute tentative de ce côté-là
équivaudrait à un coup de force dont on
sentait bien tous les inconvénients. Il en résulterait un
manquement aux conséquences imprévisibles, s’agissant d’un cousin
du roi. En revanche il serait intéressant de savoir si le duc
s’était enquis du sort d’un intime valet avec lequel il partageait
tant d’innommables secrets et qui, d’usage, l’accompagnait toujours
dans ses déplacements. Sartine cligna de l’œil en révélant à
Nicolas, qui n’en pouvait douter, qu’il disposait au Palais-Royal
de trames attentives et que le secret de la
Poste demeurait l’œil de Jupiter, cette trappe par laquelle ce dieu
voit ce qui se passe dans le cœur des hommes1. Enfin il pressa Nicolas sur les causes réelles
de la mort de Lamaure. Suicide ou assassinat ? Il exigeait
d’être fixé au plus vite.
Le commissaire rejoignit Fausses-Reposes où il se
changea à nouveau avant de sauter en selle. La belle Aimée n’était
pas encore rentrée de son expédition électrique. Sémillante salua Tribord d’un hennissement
reconnaissant et, ravie de retrouver son cavalier préféré,
s’engagea joyeusement sur la route de Paris. Leur train fut tel
qu’ils rejoignirent à mi-parcours la voiture qui conduisait le
cadavre au Grand Châtelet. Nicolas intima au cocher de presser une
allure trop lente à son goût. Il se félicita qu’un courrier ait été
dépêché à Paris, ce qui permettrait de gagner du temps. L’ouverture
devait en effet se faire au plus vite tant la chaleur était peu
propice à la conservation des corps.
Plusieurs raisons transformaient cet été la
basse-geôle en un lieu d’horreur. La canicule jouait son rôle, mais
aussi les accidents qui en étaient les conséquences. Longeant
justement la Seine à Sèvres, il constata que les berges
grouillaient d’une foule qui cherchait par tous les moyens à se
rafraîchir. En fin de journée, les Parisiens
affluaient le long de son cours. Place Maubert, au Pont-Marie, sur
le Pont au Blé, au-dessous du Pont Henri, sur le quai des Théatins,
dans le petit bras qui séparait le quai des Orfèvres des Augustins,
barbotaient des assemblées joyeuses où dominaient les enfants. Les
établissements de bains étaient peu nombreux et trop dispendieux
pour le peuple. Le petit matin ramènerait sa sinistre récolte de
noyés, engorgeant les dalles d’exposition de la basse-geôle. Ces
disparitions constituaient une manne pour les jeunes chirurgiens
soucieux de se perfectionner dans leur art. Ils demeuraient la nuit
à l’affût des sujets à repêcher. Le lendemain le fleuve,
indifférent, rejetterait les restes de leurs tristes dissections
dont les morceaux épars et anonymes encombreraient la morgue. Ces
macabres images le hantaient, le préparant au spectacle toujours
renouvelé, mais jamais accepté, de l’ouverture à venir.
Au Châtelet, Bourdeau l’attendait. Il avait reçu
son message : sauf empêchement, Sanson et le docteur Semacgus
ne tarderaient plus. Nicolas lui rapporta par le menu le tableau
complet de l’affaire telle qu’elle s’était présentée à lui à
Versailles, n’omettant aucune précision utile. Bourdeau, pourtant
ferré à glace dans la manifestation de ses émotions, sursauta à la
mention de la présence de deux perruques rousses identiques. Après
un temps de réflexion concentrée, il se mit à penser à voix
haute :
— D’étranges perspectives me viennent en
tête. Pourquoi deux perruques ? La coïncidence est par trop
extraordinaire. En découvrir une autre immergée ne peut être ni le
fruit du hasard ni celui de la coïncidence. Il faut en chercher la
raison.
— Et qu’en déduis-tu ?
— Te connaissant, une
idée a bien dû t’effleurer. Qui dit crottin dit chevaux, qui dit
chevaux dit cavaliers, au moins deux. Puisque perruque rousse il y
a, je crois que l’une d’entre elles ne coiffait pas Lamaure.
Reprenons le fil de la soirée d’hier. Renard rencontre le valet du
duc de Chartres au Vauxhall d’été, puis il ramasse un giton qu’il
conduit chez lui rue du Paon. Restif le suit et, ayant accompli sa
mission, abandonne la surveillance. On ne peut lui en vouloir, les
apparences étaient trompeuses.
— Tu veux dire que…
— Que Renard est un des nôtres. Le crois-tu
vraiment incapable de surveiller ses arrières ? Peut-on faire
fond sur son inattention ? Il reste dans le domaine du
possible qu’à un moment ou un autre, il se soit cru suivi.
— Et quand bien même, puisque cela
l’arrangeait ?
— Précisément ! Il fait feu de tout
bois. Il feint d’être au logis occupé à ce qu’on suppose.
Le Hibou envolé, il saute en selle et
file à Versailles. Dans quel but ? Il faudra vérifier rue du
Paon si l’hypothèse est plausible.
— Il souhaite sans doute prévenir que je
renifle l’affaire et que mon enquête va me conduire tôt ou tard à
Versailles.
— Tu avais prévu sa réaction. Revenons à ton
récit La seule chose assurée, c’est que le garde de la grille des
Matelots a autorisé l’entrée du Grand Canal à un homme porteur
d’une perruque rousse, et cela à la lueur incertaine d’une lanterne
sourde, dans l’obscurité d’une nuit de tempête et de
poussière.
— Mais la perruque de Renard est
grise !
— Imagine qu’il en ait changé afin de
franchir ostensiblement la grille des Matelots en ce trompeur
appareil.
— Voyons, dit Nicolas,
il faut revoir l’horaire. Nous soupons rue Montmartre assez tôt
pour satisfaire le malade affamé que tu sais. Il est sept heures,
environ. À huit heures, Poitevin signale qu’on frappe à l’huis. À
huit heures trente, nous sommes chez Le Noir. Une conversation d’un
quart d’heure qui nous conduit à huit heures quarante-cinq. Le
temps de rejoindre le Châtelet, d’entretenir Le Hibou dans la rue, disons neuf heures quinze.
Nous sommes demeurés avec l’inspecteur une bonne demi-heure, soit
dix heures. Renard est allé au Palais-Royal, nous le supposons. Il
y est resté une dizaine de minutes, soit dix heures dix. Arrivée au
Vauxhall vers dix heures quarante-cinq. À onze heures il quitte le
Vauxhall ainsi que Lamaure. Renard rejoint rapidement, les rues
sont désertes à cette heure-là, son logis rue du Paon. Onze heures
trente me semblent convenir. S’il dispose alors sur-le-champ d’une
voiture ou d’une monture, il peut être à Versailles aux environs
d’une heure.
— À peu près trois heures avant que le garde
de la grille des Matelots ne voie passer un inconnu en perruque
rousse. Constatons que subsistent deux heures au cours desquelles
il a pu se passer bien des choses.
— Ajoute à cela que tu n’as pas retrouvé le
jeton d’accès aux jardins de la reine que Renard pouvait détenir
par sa femme. Si ce que nous supposons est vrai, ce jeton ne devait
pas être abandonné. On a parié sur le
fait que la question ne serait pas posée à ton garde.
— D’autant plus que le grand parc possède
bien des ouvertures non gardées…
— Certes, mais il apparaît qu’il était
nécessaire qu’on vît Lamaure longer le Grand Canal vers le lieu où
on a découvert son corps.
— Et où une branche fraîchement coupée le
retenait coincé contre la berge.
— Ne prenons pas le mors aux dents. Tout va
dépendre désormais du résultat de l’ouverture et de ce qu’elle nous
révélera. Ses enseignements détruiront ou conforteront nos
suppositions.
Le convoi arriva peu après. Le père Marie se
chargea de diriger la manœuvre avec les servants de la basse-geôle.
Semacgus et Sanson se firent attendre, mais se présentèrent presque
au même instant. Nicolas leur apprit l’essentiel de ce qu’ils
devaient savoir sans pourtant leur révéler des détails qui auraient
pu jeter un a priori gênant sur leurs constatations. Tous
descendirent enfin dans la salle de la question où, de tradition,
se pratiquaient les ouvertures.
Bourdeau s’empressa d’allumer sa pipe et Nicolas
prisa délicatement dans une petite tabatière ornée du portrait du
feu roi, puis éternua plusieurs fois. Les deux policiers tombèrent
l’habit et revêtirent des tabliers de cuir avant de préparer leurs
instruments. Semacgus demanda à Sanson d’élever un flambeau afin
d’éclairer le cadavre étendu et le considéra avec attention. Il
passa en revue l’ensemble des pièces d’habillement. Nicolas se
félicita de disposer de son expérience ; non seulement le
chirurgien savait déchiffrer un corps, mais encore, associé depuis
longtemps aux enquêtes criminelles du commissaire, il élargissait
toujours sa recherche au recueil d’autres indices. Il le vit se
pencher, retrousser le col de l’habit, se retourner pour saisir une
petite pince dans sa trousse pour enfin récupérer un petit dépôt
brun clair qu’il porta à son nez. Il le fit
ensuite sentir à Sanson qui hocha la tête d’un air entendu.
— Mon cher Guillaume, je crois penser comme
vous. Il s’agit d’une parcelle de crottin de cheval.
Nicolas tressaillit, n’ayant évidemment pas évoqué
son expédition à l’extrémité du Petit Canal.
— J’ai recueilli cela sous le col et cette
découverte, précisa Semacgus magistral, prouve une chose. Le corps
a été traîné sur le dos. Sans doute au moment où il a été hissé sur
la berge.
La mine de plomb courait sur le petit carnet noir
de Nicolas. Le corps fut déshabillé sans trouvaille supplémentaire,
et retourné sur tous ses côtés.
— Observez, dit Sanson, cette belle bosse
dans la partie occipitale de la tête.
— Est-il possible, demanda Bourdeau, de
déterminer à quel moment elle est apparue et dans quelles
conditions ?
Semacgus et Sanson chuchotèrent un moment entre
eux.
— Rien n’indique, dit le chirurgien, que ce
soit après la mort, et pour cause. Il semble que cet homme soit
tombé en arrière et que sa tête ait porté. Il y a une petite
coupure qui a saigné alors qu’il était encore vivant.
La suite trop habituelle déroula ses phases
successives. Bourdeau tirait sur sa pipe et les flots de fumée
gazaient un spectacle dont l’horreur n’avait jamais épargné
Nicolas. Il ne pouvait s’empêcher de revoir Lamaure sur le pont ou
dans les coursives du Saint-Esprit. Son
éloignement pour l’homme ne parvenait pas à dissiper sa pitié pour
cette masse inerte qu’attaquait le scalpel et qui, peu à peu, se
vidait de toute humanité.
La mort qu’il côtoyait
depuis tant d’années, cette camarde masquée qu’il frémissait de
revoir à chaque carnaval, l’avait souvent frappé au plus près.
Rupture, douleur et chagrin, pour le chanoine Le Floch, le marquis,
son père, le feu roi et même pour M. de Saint-Florentin. Elle
l’avait poursuivi en remords et souffrances avec l’assassinat de
Mme de Lastérieux. Elle le hantait avec la vision, toujours
aussi présente dans sa mémoire, d’un vieux soldat pendu dans sa
cellule du Grand Châtelet. Et pour celui-ci dépecé sous ses yeux,
si méprisable fût-il, il éprouvait un frisson de l’avoir croisé
vivant quelques jours auparavant.
L’ouverture se poursuivait avec ses bruits et ses
odeurs et l’office des morts des paroles chuchotées. Bientôt, ayant
restitué à la dépouille un semblant d’apparence, les deux policiers
se lavèrent les mains. Le père Marie avait apporté une cuvette et
un broc sans un regard pour un spectacle tant de fois contemplé et
qui désormais le laissait de marbre. Nicolas considéra le vieil
homme. Il appartenait à la prison tout comme ses vieilles pierres,
ses cheminées monumentales et ses poutres. Il faisait corps avec
elle. Un jour, lui non plus, ne serait plus là et sa présence leur
manquerait. Une pièce soudain arrachée…
— Nous sommes, dit Semacgus, s’éclaircissant
la voix, devant un de ces problèmes que la seule étude anatomique
ne saurait élucider. Notre avis, celui de Sanson et le mien, est
qu’il est malaisé…
— Allez, dit Bourdeau goguenardant,
seriez-vous par hasard en train de nous affirmer que votre science
est impuissante et vos connaissances inutiles ? Ces réponses
obscures ou équivoques des oracles, sous le voile desquelles les
esprits de ténèbres cachaient leur ignorance
et, par une ambiguïté étudiée, se ménageaient une issue, quel que
dût être l’événement.
— Voilà bien la parole ignorante du Bourdeau
philosophe !
— Point de bisbiglio, cela ne se conçoit pas ainsi, susurra
Sanson en tirant sur une très jolie manchette de dentelle.
M. Semacgus va vous dévider les difficultés rencontrées pas à
pas et vous serez étonnés de constater à quel point elles se
superposent.
— Au fait, reprit Semacgus. Soyons simples et
clairs pour nos amis. La question essentielle tout d’abord :
cet homme prétendument noyé était-il vivant au moment de son
immersion ? S’il l’était, est-il tombé dans l’eau par
accident, s’y est-il jeté ou l’a-t-on précipité ? Je ne vous
ferai pas un cours sur la mort par noyade. Entrons dans le détail
de l’examen. Un point important doit fixer notre attention. L’eau
est-elle entrée dans les voies bronchiques ou, plus exactement,
peut-on considérer comme cause du trépas cette pénétration ?
Une preuve pourrait être apportée par la présence d’eau écumeuse,
de vase, de boue dans la trachée, les bronches et le tissu des
poumons. Nous en avons trouvé trace…
— Et donc ? dit Bourdeau.
— L’expérience ne prouve rien, intervint
Sanson. L’eau s’introduit d’une manière similaire lorsqu’un corps
est plongé dans cet élément après la mort.
— Quant à l’état du diaphragme, reprit
Semacgus, la mort des noyés survenant au milieu de l’inspiration il
doit être refoulé vers l’abdomen et la poitrine en position élevée.
Enfin… dans la plupart des cas.
— Et dans ce cas ?
Les deux hommes se regardèrent indécis.
— La chose est peu sensible et parfois le
phénomène est presque inexistant.
— Quant à savoir s’il y a eu submersion
volontaire ou homicide, il faut avouer que notre art ne possède
aujourd’hui aucun moyen de résoudre le problème. Ce sont les
circonstances, les indices, l’histoire de la victime, bref
l’enquête qui offrira les réponses plausibles à cette question. Il
faut laisser au magistrat l’examen de la nature des lieux,
l’élévation de la berge, l’existence d’un poids attaché au corps,
celle d’un lien qui unit les mains, le désordre des vêtements et
mille autres indices qui fonderont de nouvelles présomptions.
— Ou bien encore, ajouta Sanson, si la
victime de son vivant n’était pas sujette aux vertiges ou si son
corps n’offre pas d’autres lésions suspectes.
— Ainsi, conclut Nicolas, vous êtes dans
l’incapacité de nous éclairer et d’avérer tout soupçon de suicide,
d’accident ou de meurtre ?
— Pas exactement, reprit Semacgus. À la
question « cet homme s’est-il noyé ? », nous ne
pouvons répondre, mais…
Il regarda Sanson avec malice.
— Nous sommes à même de vous soumettre
d’autres considérations qui ne laisseront pas de vous
surprendre.
— Et qui aideront nos
conclusions ?
— Je crois pouvoir vous l’assurer. Peut-être
avons-nous galopé de prime abord avec l’idée qu’il s’agissait d’une
noyade.
— Que cherchez-vous à nous faire
entendre ?
— Que nous avons piétiné tout autour de la
vérité, sans doute obnubilés par la certitude d’une asphyxie par
noyade…
Il se rengorgea.
— Reste que d’autres
que nous se seraient satisfaits de cette approximation, passant à
côté de cet essentiel qui donne à l’affaire son aspect le plus
jubilatoire.
— Si les cadavres, jeta Bourdeau décidément
ironique, vous procurent cet effet, nous en avons d’autres à votre
service pour vos menus plaisirs. Sartine vous dirait que Nicolas
les sème à foison sous ses pas.
— Soyons sérieux, fit Nicolas intrigué,
qu’avez-vous découvert ?
— Comme l’a si bien déclaré Guillaume, dit
Sanson, tout nous conduisait à rechercher les causes et conditions
de la noyade et ainsi à nous faire négliger d’autres
constatations.
— Par exemple ?
— L’état du cœur du sujet, murmura Semacgus
mystérieux.
— Vous n’allez pas me dire qu’il est mort en
raison d’une faiblesse de ce côté-là ?
— Provoquée ! Oui, provoquée ! Je
m’explique. Il est indubitable que notre homme est mort d’un
dérèglement de son muscle cardiaque. Les preuves en sont patentes,
encore notables sur ce cadavre relativement frais. Enfin l’examen
approprié de l’estomac nous a édifiés.
— L’estomac ?
— Il a bu et mangé peu de temps avant de se
retrouver dans l’eau. Des restes examinés, il résulte qu’il a
absorbé une substance végétale avec pour effet de déclencher la
crise ultime.
— Du poison ! Il faut bien oser le mot.
Lequel ? pardieu ! Et avec quels symptômes ?
— Écoutez ce que notre ami Naganda m’en avait
dit lors de son dernier passage à Paris. Il avait observé que nos
friches et les haies de nos jardins possédaient des plantes à odeur
fétide, à grandes fleurs en calice blanches
ou violacées. Il les avait reconnues comme semblables à celles
poussant dans ses prairies natales et m’avait précisément décrit
leurs fruits, de la taille d’une noix et couverts d’épines. Ici,
nous la nommons herbe aux taupes, endormeuse, herbe du diable,
pomme-poison, trompette-de-la-mort. En raison de l’apparence de ses
fruits les paysans ont donné à cette plante le surnom de
pomme-épineuse.
— Cela fait nombre pour une simple fleur qui
ne devrait servir qu’à orner nos jardins ! remarqua
Bourdeau.
— Il faut se méfier des
apparences :
Le ciel dont nous voyons que
l’ordre est tout puissant
Pour différents emplois nous
fabrique en naissant
Son nom savant est datura
stramonium, sans doute le strychnos manicos des anciens.
Diodore de Sicile et Strabon rappellent que les Celtes
empoisonnaient leurs pointes de flèches avec le suc de cette plante
dont tout, feuilles, corolles et fruits, est, je reviens à la
victime, dangereux, nocif et aisément mortel.
— Je m’étonne de l’intérêt de Naganda pour
cette plante ?
— Ce Mic-Mac, qui a couru les prairies et
dont vous connaissez le sacerdoce dans les pratiques magiques de sa
tribu, en décrivait l’usage dans la préparation d’un breuvage
sacré, le wysoccan. Les jeunes
Algonquins l’absorbent au moment du passage à l’âge adulte. Les
épreuves qu’ils subissent pour devenir des guerriers sont rudes.
Naganda évoquait les tatouages cruels, mais aussi des chasses de
cauchemar et des visions de paysages inconnus causées par
l’absorption de cette décoction. Certains ne revenaient pas du
voyage…
— Elles poussent par exemple en abondance
autour de l’auberge de Ramponeau à la Courtille.
— Plus de mystère ! Voilà pourquoi je
digérais si mal lorsque nous y allions en goguette. L’effet en
est-il si rapide ?
— L’expérience le prouve. En 1676, à
l’occasion d’une rébellion à Jamestown dans les colonies anglaises
d’Amérique, le capitaine John Smith se débarrassa des mutins en les
rafraîchissant d’une salade contenant des feuilles de datura.
— Des contre-poisons ?
— Il faut très vite vomir, prendre de la
thériaque, de la noix vomique, du vinaigre, des sels volatils. Et
encore, à temps !
— Notre homme en avait donc
avalé ?
— En grande quantité. D’après nos examens,
dans du café et un gâteau genre croquignole. Des débris de noisette et d’autres
graines, sans doute des semences, y sont encore visibles.
L’amertume du café et la douceur du sucre ont dû faire passer le
goût du poison, dorer la pilule.
— Et votre sentiment sur l’heure de cet
empoisonnement ?
— Peu de temps, et je suis formel, avant la
mise à l’eau, si j’en juge par l’état quasi inexistant de la
digestion.
Nicolas, silencieux depuis un moment, leva la
main.
— Au point où nous en sommes, résumons-nous.
Notre homme, peu avant son décès, a bu et mangé. On peut supposer
qu’il a été aussi empoisonné. Il paraît être tombé en arrière, la
bosse ouverte à l’arrière de sa tête le prouve. Il a été traîné sur
le dos. Son vêtement, sans doute souillé de
crottin, a été nettoyé par l’eau du canal, cependant des particules
sont restées prisonnières du revers du col. On peut donc en
conclure que c’est un cadavre qui a été immergé. Cette thèse est
d’ailleurs recoupée par les constatations particulières que j’ai pu
relever sur place.
Il leur dressa un tableau complet de ses
investigations autour du Grand Canal.
— Moi, dit Bourdeau, je veux me faire
l’avocat du diable. Notre homme peut s’être suicidé avec cette
substance ou l’avoir ingéré par accident. Il faut que nous soyons
certains des conditions de ce décès. On a pu aussi vouloir se
débarrasser d’un cadavre gênant sans pour autant être responsable
des causes de sa mort.
— J’exclus, intervint Semacgus véhément,
toute éventualité de cette nature. Selon moi, la victime a bu et
mangé en ignorant ce qu’elle avalait. Tout a été ménagé pour faire
accroire maladroitement la certitude d’un suicide et sans prendre,
dans la précipitation, beaucoup de précautions.
— Je crois, conclut Nicolas, accablé soudain
de fatigue, que ce soir nous en resterons là. C’est à nous
désormais d’agir pour démêler cette affaire.
Semacgus fit miroiter les délices d’une ribote
chez un marchand de vin récemment découvert où le tendron de veau
réunissait tous les suffrages gourmands. Il s’informait par toutes
sortes de voies mystérieuses de l’ouverture d’auberges nouvelles,
avait coutume de dire que durant un mois au moins on y était très
bien servi, linge propre, servantes attentionnées, hôte poli et
mets bien apprêtés. Ce zèle et cette diligence n’avaient qu’un
temps et bientôt tout changeait, l’ordre disparaissait, la
malpropreté et la négligence remplaçaient les
soins et les égards. Il était temps alors de chercher un nouvel
établissement dont la devanture récemment peinte en bleu criard,
ornée de pâtés, poulardes, lapereaux lardés et de fruits en
camaïeu, révélerait le changement de propriétaire. L’heure du
souper approchait, mais ses tentatives pourtant alléchantes
demeurèrent vaines. Sanson était attendu pour une réunion de
famille et sa femme ne plaisantait pas avec l’exactitude. Quant à
Nicolas, il n’aspirait qu’au repos.
Ils se séparèrent donc et Bourdeau accompagna le
commissaire jusqu’au porche où un petit vaurien accrédité pour
cette tâche gardait sa monture. L’inspecteur, mystérieux, lui
confia qu’il était sur la piste d’intéressantes informations
concernant Renard et qu’il se rendrait au petit matin à la Bastille
pour y interroger le présumé espion anglais. Nicolas gagna au petit
trot la rue Montmartre, las et soucieux de ce que la journée lui
avait appris. Cet imbroglio, mêlant le plus canaille, un policier,
les entours de la reine et maintenant un cadavre, conséquence
assurée d’un meurtre, ne laissait pas d’inquiéter comme un signe
annonciateur de suites fâcheuses.
Au logis il confia Sémillante à Poitevin, qu’elle reconnut pour avoir
été traitée par lui plusieurs fois, en soufflant joyeusement dans
la main qu’il posa sur ses naseaux. Catherine l’accueillit et, le
voyant dans cet état morose, décida de prendre les choses en main.
Malgré ses protestations elle le dévêtit et examina l’état de ses
blessures. La cicatrisation allait son train avec son cortège de
démangeaisons. Souhaitant se rafraîchir de la chaleur, il voulut
aller à la pompe. Elle l’en dissuada ou plutôt lui conseilla de se
mouiller la tête et les pieds, il en éprouverait une fraîcheur
générale.
Quand il revint de la cour
en caleçon et chemise, Catherine l’attendait avec l’une des robes
de chambre en indienne du maître de maison. Il se sentit mieux
d’enfiler ce vêtement léger, puis elle le poussa dans l’escalier,
M. de Noblecourt souhaitant l’entretenir. Dans son fauteuil d’angle
devant la croisée ouverte, tout vêtu de coton blanc, il dévorait
des croûtes de pain grillées qu’il arrosait, grimaçant, de sa
sempiternelle tisane de sauge. Il lorgna avec envie le plateau que
Catherine déposa sur un guéridon à l’intention de Nicolas :
poulet rôti découpé, pain frais et bouteille d’Irancy. Il feignit,
au grand scandale simulé de la cuisinière, de croire que ce
supplément lui était destiné. Au bruit de la conversation,
Mouchette et Cyrus, qui reposaient dans une corbeille, se
réveillèrent et jetèrent un regard intéressé sur la volaille.
— Catherine m’a conté votre état. J’ai
scrupule à vous retenir. Mais une robe d’indienne, un poulet et un
verre de vin ajoutés à un peu de conversation ne peuvent que vous
conduire à un sommeil réparateur. La raison qui s’endort dans le
bien-être en sera d’autant plus aiguillonnée au réveil. Et vous
savez combien j’aime vos rapports propres à stimuler la réflexion
d’un vieillard !
— Il m’apparaît que le vieillard se porte
bien et que le festin d’hier soir n’a, Dieu merci, point altéré sa
santé.
— Altéré est le mot juste, surtout quand je
considère ce flacon. Je suis, vous le constatez, folâtre et badin à
mon ordinaire avec, à portée de main…
Il désigna le pot de tisane l’air dégoûté.
— … cette fontaine de jouvence qui emplit ma
cruche et arrose cette terrine de… pain sec dont, sur les conseils
de Tronchin, je fais mes délices, saint ermite obligé.
— Monsieur le marguillier de l’église
Saint-Eustache, vous semblez oublier que :
La sainteté n’est chose si
commune
Que le jeûner suffise pour
l’avoir.
Noblecourt prit un air si coupable que Mouchette,
perplexe, leva la tête de côté pour en jauger le sérieux
— Frappez, battez,
chargez, accablez-moi de coups. Et restaurez-vous ;
vous mangerez pour deux !
Se jetant sur la volaille qu’il déchiqueta à
belles dents, Nicolas, qui depuis les origines de leur commerce
n’avait aucun secret pour le vieux magistrat à l’immuable
discrétion, se mit à lui exposer l’affaire qui l’avait conduit à
quitter si précipitamment le souper la veille au soir. Noblecourt,
attentif, se tenait la tête entre les mains, les ailes de sa
perruque pendantes, et paraissait méditer. Mouchette, que cette
attitude intriguait, sauta sur ses genoux et tenta, d’une patte
insidieuse, d’écarter les doigts serrés. Ceux-ci finirent par céder
à la tendre pression, épousèrent le corps de la chatte qui sous la
caresse se cambra en poussant de petits feulements heureux.
— Mais diable, que veut-on à cette pauvre
reine ? Il y a peu, par vos soins, elle est tirée d’un mauvais
pas où ses dettes l’avaient jetée et voici que tout se
répète ! Bijou dérobé, calomnies ordurières prêtes à être
répandues dans le public au moment de l’annonce de sa grossesse.
Quoi encore ? Ah oui ! Livres indécents dont on la
pourvoit. Ou plutôt dont un inspecteur de police se fait le pervers
et intéressé dispensateur2. Par quelles imprudences attire-t-elle sur sa tête
tant d’orages ?
— Peut-être, suggéra Nicolas, est-elle trop
connue et pas assez présente ? Trop comme personne
particulière et pas assez en tant que souveraine.
— Voilà qui est du dernier subtil et qui
pourrait approcher la vérité. Cependant, reprenons les choses une
par une. Pour le pamphlet, je juge d’expérience qu’acheter le
silence des maîtres chanteurs encourage et multiplie ceux qui usent
de cette voie odieuse. Oui, vraiment, l’honnête façon de faire
fortune ! Quelques infamies menacées d’être répandues et la
corne d’abondance se déverse.
— C’est une guerre perdue d’avance. Berryer,
Sartine et maintenant Le Noir s’y sont efforcés sans succès.
— Publions que c’en est fini et faisons-le
savoir d’une manière ou d’une autre. Alors vous verrez se tarir ce
flot nauséabond. Dans le même temps, favorisons ceux de nos
publicistes qui illustrent la dignité et les bontés de nos maîtres.
Considérez donc ce que faisait Louis le Grand, si souvent
outragé : il mobilisait autour de la couronne pour chanter ses
louanges. Une objection se lève en vous que je devine.
— Alors, je vous la laisse exprimer.
— Je vous entends et comprends que vous
estimez à juste titre que, pour que la marée cesse de nous
submerger, il faut en épuiser le négoce. Encore est-il
indispensable qu’aucun élément nouveau ne vienne alimenter la
chronique. Un haut et puissant personnage de la cour, mon ami,
…
Le vieux magistrat se rengorgea et Nicolas devina
aussitôt de qui il s’agissait.
— … que l’âge autorise au recul nécessaire me
confiait que tout ce que la reine fait ou ne fait, dit ou ne dit pas, est aussitôt saisi, commenté,
rapporté, transformé ou mis en relation avec les rumeurs du jour.
Tous les motifs sont bons. Est-elle sensible à l’amitié de
plusieurs personnes qui lui sont les plus dévouées, on la déclare
amoureuse. S’agit-il de femmes, les mots ne peuvent franchir mes
lèvres sur les propos qu’on tient. Loue-t-on sa grâce obligeante
qu’on s’empresse d’ajouter qu’elle devrait l’être pour tous !
La reine, fatiguée par son état et importunée par la grande
chaleur, sort-elle à la fraîche sur les terrasses du château
qu’aussitôt cet innocent plaisir lui est porté à tort et nourrit le
soupçon. Sur le rien et sur le tout, sur le plein et sur le
vide…
Nicolas sourit in petto : la marotte des
talapoins taoïstes resurgissait dans
les propos de Noblecourt.
— … tout est motif à condamnation !
A-t-elle une bienveillance générale, on proclame la reine coquette.
Ne fait-elle rien, on suppose. Existe-t-elle simplement, on médit.
De tout cela c’est la rumeur méchante qui surnage. On s’habitue peu
à peu à la voir telle que la calomnie la décrit. Le supposé devient
l’avéré et mille chalands abusés et sincères vous le garantiront de
bonne foi. De tout cela il résulte que la reine est de moins en
moins ce qu’elle est et de plus en plus ce qu’on dit d’elle.
— Quelle flamme ! Quelle énergie !
On voit bien que depuis la mort de Voltaire vous avez rajeuni. Quel
avocat !
— Moquez-vous, galopin !
— Et quelles leçons ou quels conseils
tirez-vous de ces prémices ? Que peut Sa Majesté pour parer à
tout cela ?
— Illustrer avec raison ce que la tradition
exige d’elle. Observez, mon cher Nicolas, ce qu’elle est devenue
depuis son entrée dans le royaume : l’arbitre des élégances. Est-ce là le rôle d’une reine de
France ? Chapeaux, coiffures, habits, robes, chaussures ne
donnent le ton que si elle les a lancés et portés. Voyez le succès
de Mme Bertin, sa modiste. Une de nos reines a-t-elle jamais
suscité pareil mouvement ? A-t-elle jamais régné sur les
comptoirs ? Marie-Thérèse, l’épouse du grand roi, silence et
dévotion. Notre bonne Polonaise, celle du feu roi, silence et
dévotion. À peine a-t-on donné un nouveau nom en son honneur au
modèle réduit du vol-au-vent, désormais appelé bouchée à la
reine ! Or aujourd’hui, que voit-on ? Un mari honnête et
fidèle réputé roi faible, et une femme considérée légère dont on
prétend qu’elle le dirige !
— Ah ! Le procureur plaide à charge
désormais.
— Point du tout ! Je chemine pas à pas
sur le chemin de la vérité. Le même ami, l’un des quarante de
l’Académie, ajoutait que désormais, j’ose à peine le répéter, la
reine avait pris la place des anciennes favorites. Mesurez la
gravité de ce glissement. On pouvait attaquer le roi par la
sultane en place, la majesté du trône
n’en était qu’effleurée. Désormais les termes employés au sujet de
la reine dépassent en horreur tout ce qui a été écrit sur la
Pompadour ou la du Barry. Tout est prétexte. Imaginez qu’on
apprenne qu’elle lit des livres indécents, on soutiendra aussitôt
que le mal la taraude et qu’elle cherche l’inspiration alors que
c’est fantaisie de jeune femme mal entourée. On révère peu ce qu’on
connaît de trop près ou de trop loin. Nos rois et nos reines
doivent s’envelopper d’usages qui sont autant de protections et
confirment à leurs sujets la majesté de leurs personnes. Ils
doivent aussi se laisser voir et approcher dans tout le faste de
l’étiquette. Le roi laisse celle-ci se dissiper autour de lui.
Oui ! Dissiper est le terme, hélas, approprié. Il pourrait s’y
autoriser s’il possé dait cet air d’empire et d’autorité qui lui manque en
dépit de sa haute taille.
— Son apparence est bien différente lorsqu’on
est reçu seul.
— Parce qu’il vous connaît et vous
apprécie ; sa timidité s’efface. Il se redresse alors !
Pour en revenir à la reine, à bien y réfléchir, qu’on l’invite à
lire avec attention les libelles. Elle y apprendrait a contrario ce
que le peuple attend d’elle. La cour est un théâtre dont elle
étrécit l’apparence, la réduisant à son propre cercle. Le pinceau
le plus fin en rendrait mal le détail. Elle s’efface, préférant se
dissimuler alors que son devoir serait d’exalter la souveraine et
non la femme dont les actes excitent le déni quotidien et le
justifient. Puisse-t-elle pour la couronne, les temps sont
menaçants, ne plus donner d’aliments à la fureur des
calomniateurs !
Rarement M. de Noblecourt, toujours si tempéré,
avait usé d’un ton aussi impétueux. La raison cependant dominait ce
calme évanoui. Nul doute que la question lui tenait à cœur, lui qui
avait connu trois règnes et une régence. Nul doute aussi qu’une
récente conversation avec le duc de Richelieu ait nourri sa
réflexion et animé son indignation. En privé le vieux courtisan
s’abandonnait aux critiques les plus acerbes, fustigeant la
nouvelle cour où son passé, sa gloire et ses charges l’imposaient
sans qu’il y fût vraiment accepté. La rancune de la reine le
poursuivait pour avoir été le chevalier servant de la du Barry. Le
roi lui gardait rancune d’avoir favorisé les dernières amours de
son aïeul. Pourtant le maréchal ne pouvait se passer de la
cour ; il y observait en apparence une modération prudente.
Seules ses rencontres avec quelques vieux amis dont M. de
Noblecourt lui permettaient d’exhaler sans risque les relents d’une
acrimonie per pétuelle, sans indulgence pour
quiconque et surtout pas à l’égard de la reine.
— Mais, reprit-il véhément, votre affaire me
semble claire dans l’énoncé et compliquée dans la solution. Les
inconnues y prédominent. Qu’y voyons-nous et quelles questions
s’imposent ? Dans des arcanes tortueux tout d’évidence est lié
et, au premier chef, il convient de déterminer le degré de
corruption de notre Goupil.
— Renard.
— Bon ! Oui, c’est la même chose !
Jusqu’où pousse-t-il sa médiocre corruption et quid de cette affaire de libelles ? Second
point, tout ce que vous m’avez rapporté conduit à estimer
vraisemblable la présence de ce policier à Versailles la nuit
dernière. La présence d’une seconde perruque rousse paraît
confirmer l’existence d’une usurpation d’identité à un moment
décisif. Le témoignage du garde de la grille des Matelots l’insinue
et le jeton des jardins de la reine présenté corrobore cette
première impression. Or le susdit policier était censé à ce
moment-là faire débauche avec un de ces ganymèdes que le temps multiplie. Je ne mésestime
point votre police, elle est assez bien faite pour prouver à cette
occasion son efficace, le retrouver et le faire jaser. S’il se
confirme que votre Renard était bien en son gîte cette nuit-là,
alors vous y verrez plus clair. Reste que le fin de tout ceci,
c’est que votre enquête laisse penser qu’il y avait des complices à
Versailles. Votre homme, ce Lamaure, a reçu des instructions de
Renard au Vauxhall d’été et il a aussitôt quitté les lieux…
— J’ai supposé qu’il le dépêchait à
Versailles pour avertir – qui ? – de ma probable venue.
— … Ainsi ce Lamaure devait rencontrer
quelqu’un. Où ? Pourquoi ? Un grand progrès sera
accompli quand vous aurez répondu à ces
questions. À votre place je m’intéresserais fort à la femme de
votre inspecteur. Au plus près de la reine, coquette et légère, à
ce que vous a confié le ministre d’Autriche. Utilisez les deux
bouts de votre lorgnette, l’une pour embrasser l’ensemble et
l’autre pour affiner le détail. Écumez3
la vérité dans toutes ses voies. Bardez-vous de blocs de certitudes
et de présomptions que vous assujettirez les unes aux autres au
ciment romain4. Muguetez de droite et de
gauche et recherchez le pourquoi de la référence à l’auteur des
Satires et des Odes.
Il frappa un livre ouvert près de lui.
— Pour l’heure, je lis Plaute. Une étonnante
comédie, Les Ménechmes, dans laquelle
l’auteur dévide les conséquences extrêmes de la ressemblance
parfaite entre deux hommes.
— Que dites-vous là ?
Horace !
Nicolas développa les diverses hypothèses
échafaudées pour tenter de donner un sens à ce nom. La référence à
l’auteur latin avait échappé à sa perspicacité.
— Attachez-vous à cela désormais et découvrez
ribon ribaine5 si ce pseudonyme dissimule quelque animateur
secret. Sur ce abandonnez-moi à Plaute et allez fermer ces yeux que
vos paupières peinent à ne point voiler depuis un moment.
— Quelle alacrité ! Quelle
énergie ! Que la sauge et Tronchin en soient
remerciés !
— Allez, allez ! s’étrangla Noblecourt
le menaçant de sa canne au grand scandale de Mouchette qui,
effrayée, sauta à terre et s’évanouit par la porte ouverte.
Disparaissez et rendez-moi un service. Portez Cyrus un moment dans
la cour. Il se fait vieux et la descente de l’escalier lui devient
pénible… comme à moi ! Et demain matin faites-moi tenir par
Catherine ce morceau de partition trouvée sur
ce Lamaure ; je la voudrais considérer de plus près.
Nicolas prit tendrement le vieux chien dans ses
bras. Cyrus gémit et lui lécha les mains. Il ne voulait pas y
songer mais il devait bien l’admettre, la pauvre bête se faisait
vieille. Le compagnon de Mouchette n’était plus en mesure comme
naguère de la suivre et de la surveiller. Alerte et mutine, la
chatte désormais échappait à sa sourcilleuse attention. Une grande
partie de la journée il demeurait endormi sur un coussin, réservant
un peu de vie active pour satisfaire un appétit encore bon et pour
dispenser ses marques d’affection. Nicolas, qui l’avait toujours
connu rue Montmartre, mesura soudain avec effroi l’âge avancé de
Cyrus. Il appréhenda pour eux tous et surtout pour Noblecourt
l’inexorable séparation. Dans la cour le vieux chien se dirigea à
pas hésitants sous un tilleul où il avait ses habitudes ; il
n’y voyait plus très bien. Poitevin veillait à maintenir l’endroit
propre. Nicolas constatait chaque jour qu’il n’en était pas de même
dans la ville. Le Parisien aimait les bêtes. Riches et pauvres ne
pouvaient s’en passer. Chiens, chats, canaris, serins, perroquets,
colombes et pigeons et même des pies peuplaient le logis du peuple.
Des clapiers où s’écrasaient des portées de lapins s’empilaient
dans beaucoup de chambres en dépit des défenses de la police. La
multiplicité de tous ces animaux ne contribuait ni à la salubrité
ni au repos de la cité. Leurs ordures et déchets jonchaient
passages et escaliers. Il n’était pas jusqu’à leur nourriture qui
alimentât encore davantage les hordes de rats de la vieille
capitale. Il remonta Cyrus et le déposa à l’entrée de la chambre de
M. de Noblecourt qui, dans son grand fauteuil, paraissait s’être
endormi sur Plaute.
La chaleur demeurait
accablante. Nicolas, dévêtu, s’allongea dans sa chambre. Il peina à
trouver le sommeil, agacé par le fourmillement de ses cicatrices.
Les événements des derniers jours repassaient indifféremment dans
sa tête sans qu’il parvînt à en tirer des conclusions bien claires.
Sur le coup de trois heures, la fatigue aidant, Morphée obtint sa
victoire. Longtemps il avait exploré les méandres de sa mémoire
pour retrouver un indice sans doute important qu’il ne réussissait
plus à cerner.
Samedi 8 août
1778
Au petit matin, la canicule était telle qu’il ne
résista pas, en dépit des objurgations de Catherine, à se verser
sur le corps un grand seau d’eau froide pris à la pompe de la cour.
Il en éprouva un bien-être immédiat. La cuisinière accourut
aussitôt pour tamponner et éponger sans frotter son corps
ruisselant. Pourtant aucune plaie ne se rouvrit. Ayant pris son
déjeuner, il fut alerté qu’un grison le demandait. Sans un mot,
l’homme lui remit un pli scellé sans armes ni marque :
rendez-vous lui était donné dans la chapelle du Val de Grâce à dix
heures. Ce message l’intrigua et, surtout, qu’on parût assuré qu’il
s’y rendrait. Il musa un peu, bavardant avec Marion et Catherine
trop heureuses de l’avoir un peu tout à elles, maternelles avec lui
comme avec un fils qu’elles n’avaient eu ni l’une ni l’autre.
Il retrouva Sémillante amenée par Poitevin. Pansée, nourrie et
gâtée par le vieux serviteur, elle piaffait, heureuse. Elle le
conduirait à l’Abbaye et ensuite à l’Hôtel de
Police où il avait à faire, devant rendre compte à M. Le Noir
des événements et du déroulement de ses enquêtes. À l’entrée du
pont Notre-Dame, alors qu’il se dirigeait au petit trot vers la
Cité pour gagner la rue Saint-Jacques, un cri jailli de la foule
des passants le héla par son nom. Il ne fut pas long à repérer
Tirepot avec son attirail, qui le saluait. Il s’arrêta et le laissa
approcher.
— Alors Nicolas, où vas-tu avec ton
haridelle ?
Sémillante tapa le
sol d’un sabot et se mit à hennir.
— Oh ! Elle t’a répondu, dit Nicolas
en riant. C’est une coquine fort susceptible. Mais tu tombes bien,
j’ai besoin de toi.
— Toujours à ton service, répondit la
mouche en se tenant à bonne distance de la monture.
— Connais-tu Le
Hibou ?
— L’homme de la nuit, c’te diable boiteux
qui observe tout. Ma foi, oui !
— Il change sans cesse de logis. La plupart
du temps dans le quartier des Écoles… Tâche de me le trouver au
plus vite. Qu’il me joigne ce soir à six heures, là où il sait. Tu
te souviendras ?
— Point de tablatures, la tête est encore
bonne. Je cours en chasse et je te retrouve ta mazette. Tu ne
garderas pas le mulet trop longtemps6.
— J’en suis assuré ! dit Nicolas en
lui jetant un écu double qui fut attrapé au vol.
Quand il reprit sa route, la presse se fit telle
qu’il dut mettre sa monture au pas. Cette allure lui permit de se
pénétrer du spectacle de la rue toujours plein d’enseignements. Sur
nombre de murailles subsistaient encore les affiches que lord
Stormont avait fait placarder avant de quitter Paris.
AVIS AU PUBLIC
Comme l’ambassadeur
d’Angleterre va partir de Paris, il prie tous ceux qui ont quelque
chose à prétendre à sa charge, de se présenter d’abord à son
hôtel ; il déclare formellement qu’il n’admettra aucune
prétention qui n’aura été produite avant le 20 du présent mois. À
Paris, ce mardi 17 mars 1778
permis
d’imprimer ; d’afficher, ce 17 mars 1778. le
noir.
La plupart étaient lacérées et celles qui
demeuraient intactes étaient couvertes d’injures tracées avec rage
au charbon de bois. De nouveau, la multiplication des mendiants qui
lui tendaient les mains le frappa. Les provinces les jetaient de
plus en plus nombreux dans la fange de la ville. Beaucoup
subsistaient à peine, d’autres étaient entraînés sans recours sur
les voies du crime. Mais le gagne-denier, l’homme de peine et de
fardeau, portant, bâtissant, maçonnant, élevant, plongé dans
l’angoisse des carrières ou le vertige des toits, ne réunissait que
les apparences d’une chétive subsistance qui ne faisait que
prolonger ses jours sans assurer un sort paisible à sa vieillesse.
Son avenir résidait dans le choix étroit de la mendicité ou de
l’Hôtel-Dieu. Qui pouvait penser de sang-froid oser mettre le pied
dans cet endroit où le lit de miséricorde était cent fois plus
affreux que le grabat nu de l’indigent ?
Ces réflexions conduisirent Nicolas au Val de
Grâce. Il remarqua alors dans la cour une voiture de grande maison
sans armes. Le cocher, chapeau tiré sur le visage, semblait une
statue immobile. Il attacha les rênes de Sémillante à un anneau. Il avait un moment
soupçonné que cette mystérieuse convocation dissimulait quelque
guet-apens semblable à ceux que son passé lui
remettait en mémoire. Le lieu paraissait pourtant peu propice à ce
genre de tentative.
Il entra dans la semi-obscurité du sanctuaire à
laquelle il dut s’habituer après l’éclat du soleil. La fraîcheur du
lieu le fit frissonner et lui rappela que son corps demeurait
échauffé de dizaines de plaies en voie de guérison. Il avança
jusqu’au grand autel. Sous son baldaquin, une représentation en
marbre exaltait l’Enfant-Jésus, la Sainte Vierge et saint Joseph.
Il leva la tête, impressionné par le dôme et sa décoration à
fresque. Le vertige le saisit devant ce gouffre inversé qui ouvrait
l’édifice sur des espaces infinis où la vue se perdait. Saisi
d’émotion, il s’agenouilla et récita les prières de son
enfance.
Son attention fut ensuite attirée, à gauche de
l’autel, par le caractère particulier d’une chapelle, fermée par
une grille de bronze, où brûlait une quantité prodigieuse de
cierges. Le lieu était tendu de lourdes draperies noires semées de
flammes d’argent. Il s’en approcha et, devant la représentation
mortuaire de la reine Anne d’Autriche, aperçut une femme
agenouillée, perdue dans des voiles noirs. Le cœur de la fondatrice
reposait dans un caveau aux côtés de ceux de Turenne, Condé, et
d’autres membres de la famille royale.
— Vous voilà enfin ! murmura une voix
étouffée qu’il crut avoir déjà entendue. Poussez la grille, entrez
et agenouillez-vous auprès de moi.
Il obéit et prit place. Un parfum de fards et de
violette le submergea. La femme se tourna vers lui et souleva une
partie de son voile et le laissa aussitôt retomber. À l’instant il
reconnut le visage altier de Madame Adélaïde, fille du feu
roi.
— J’ai suivi le conseil de mon père :
« Vous pouvez faire confiance au Petit Ranreuil », me
disait-il sou vent. Déjà, monsieur, par deux
fois vous avez été mon recours efficace. Ne sachant à quel saint me
vouer, une fois de plus je m’adresse à vous.
— Croyez, madame…
— Nous n’avons guère de temps pour les
politesses. Pourquoi faut-il qu’on s’acharne ainsi sur moi ?
Pauvre fille qui vit désormais à l’écart de la cour et pourtant
qu’on cherche à replonger dans cet antre d’iniquités.
— Si Votre Altesse veut bien m’expliquer de
quelle manière je puis lui être utile ?
— Vous avez raison. Il y a quelques jours,
à la promenade, un homme m’a abordée. J’ai cru qu’il me voulait
remettre quelque placet. Il a insisté. Et ce qu’il m’a dit m’a
incitée à l’entendre. Il connaissait mon amour pour le roi, mon
neveu. J’étais à même de lui rendre un service important. Dans le
cas contraire, un scandale éclaterait qui éclabousserait la famille
royale. C’est en ma main que résidait le salut de la monarchie.
Peignez-vous mon émotion dans cette occurrence, sans appui, sans
soutien. Que dire ? Que faire ? Je n’imaginais pas ce que
…
Nicolas estima qu’il devait arrêter ce flot de
paroles, sinon la bonne dame n’arriverait jamais à son terme.
— Puis-je vous inviter, madame, à en venir
au fait.
Madame Adélaïde considéra le monument d’Anne
d’Autriche, pinça les lèvres et, envisageant Nicolas, soupira, se
signa et essuya quelques larmes.
— Je n’ose laisser s’échapper les mots qui
vont venir. Cet homme m’a donné la copie, ou est-ce un exemplaire,
une page ? Je ne sais. Il est vrai que ma nièce oublie trop
souvent ce que sa position impose. Quelle légèreté ! Quelle
imprudence ! Que ne prend-elle exemple sur notre mère, si
pieuse, si discrète… Et puis, pourquoi avoir
écarté Mme de Noailles, de si bon conseil ! Enfin, ce
papier immonde ose prétendre… Non ! Je ne le peux dire.
Elle finit par extraire de sa manche un papier
mille fois lu et relu, froissé, plié et replié, qu’elle lui tendit.
Il le reconnut à première vue, c’était le même texte ou plutôt une
réplique de celui remis à Le Noir par l’inspecteur Renard.
— Et donc, madame, cet émissaire vous a
proposé, moyennant une somme importante que vous auriez à verser,
de s’engager à faire disparaître ces horreurs, et qu’ainsi elles ne
seraient point répandues dans le public. De fait, en secret, vous
seriez le sauveur de la réputation de la reine et de celle… de Sa
Majesté et assureriez le salut du trône.
— Il était si pressant et convaincant que
j’ai failli céder, mais je me suis reprise. Le délai pour réunir la
somme a offert le champ à ma judiciaire pour en trancher à froid.
C’est alors que j’ai songé à vous. Je n’oublie pas les services que
vous m’avez rendus. Vous me voyez éperdue, vous demandant
conseil.
— Puis-je vous prier, madame, autant que
cela vous sera aisé, de me décrire l’homme qui s’est autorisé à
vous soumettre de telles propositions.
— Ranreuil…
L’intonation était tellement celle du feu roi
que Nicolas en frémit.
— … Avant-hier soir, non le jour d’avant.
J’étais à Bellevue dans l’allée des grands arbres où je prenais le
frais du serein. Il fait si chaud ! Un homme de piètre
apparence s’est présenté à moi. Il tenait davantage du valet que du
gentilhomme. J’ai été frappé par la couleur rousse de sa perruque
non poudrée et par des besicles à verres fumés que l’heure ne
justifiait point.
Elle réfléchit un
instant, mordant d’un geste enfantin l’ongle de son pouce au
travers du voile qui lui couvrait le visage.
— Il m’a bien semblé qu’il cherchait à
contrefaire sa voix. Parlait-il la bouche pleine ? Y avait-il
mis des cailloux ?
Elle sourit soudain dans sa détresse à cette
idée, rappelant l’espace d’un bref instant la jeune fille éclatante
rencontrée jadis lors d’une chasse au daim.
— Mon Dieu ! Que faire ?
— Rien, madame. Je puis vous assurer qu’il
ne vous importunera plus. L’affaire recoupe une enquête en cours
dont les détails vous seraient de peu. Ne vous préoccupez de rien.
Si je me trompais, appelez-moi aussitôt. Pour l’heure,
autorisez-moi à conserver le papier que l’on vous a si insolemment
remis.
Elle le lui tendit avec sa main à baiser et
s’abîma dans une nouvelle prière au pied du monument de son
aïeule.
Dans la cour il retrouva Sémillante qui frappait le sol de ses fers. Cet
exercice sonore paraissait la mettre en joie. Elle écoutait le
bruit produit sur le pavé, baissait la tête, poussait un allègre
hennissement, encensait et recommençait son manège.
En selle, Nicolas demeurait perplexe devant ce
qu’il venait d’apprendre. Il avait sans hésitation osé garantir à
Madame Adélaïde qu’elle ne reverrait pas l’homme venu la solliciter
d’aussi menaçante manière. Soit il s’agissait de Lamaure, à peine
revenu de Brest ; cette hypothèse lui paraissait peu
envisageable et l’intéressé, gisant ouvert sur la table de la
basse-geôle, ne troublerait désormais que les cauchemars de la
princesse. Soit quelqu’un désireux de se faire passer pour le valet
à tout faire du duc de Chartres en avait
revêtu la défroque. Qui cela pouvait-il être ? Au vu des
détails relevés par la princesse, tout semblait désigner
l’inspecteur Renard agissant déjà sous les apparences de Lamaure.
Il avait exercé un chantage sur la tante du roi. La chose était
bien vue. Chacun connaissait l’éloignement des princesses de
Bellevue à l’égard de la reine. C’est d’elles qu’elle tenait dès
ses premiers pas dans le royaume son surnom d’Autrichienne. Le roi, qui les aimait, s’était
éloigné d’elles et Adélaïde était prête à tout pour rentrer en
grâce. Son impétuosité jointe à sa naïveté en faisait la victime
désignée, la proie consentante, de ces sortes d’entreprises.
Un élément frappait Nicolas. Si Renard avait
pris l’apparence de Lamaure, la mort du valet n’était donc pas
encore envisagée ; on cherchait à compromettre ou à constituer
un alibi pour le vrai maître chanteur. Lamaure n’apparaîtrait plus,
ni lui-même, ni son double. L’inspecteur, s’il était coupable, non
plus, tant il était connu et susceptible d’être croisé à la cour
par la tante du roi qui y paraissait peu, mais suffisamment pour le
remarquer. Ainsi Renard agrémentait-il sa matérielle en multipliant
les bénéfices que son ignominie lui procurait. Son rôle de
truchement avec les auteurs de pamphlets et les imprimeurs
clandestins constituait le négoce où il gagnait sur tous les
tableaux. Il faudrait découvrir ses fournisseurs ou commanditaires.
En usait-il avec eux sans vraiment les connaître comme il avait
tenté de le faire accroire ? De fait il s’en moquait,
l’essentiel était d’être détenteur de pièces autorisant le chantage
et le marchandage. Crainte, désespoir, peur du scandale et raison
d’État concouraient au succès de l’entreprise. Il empochait ses
dividendes, ses correspondants le retrouveraient sans doute et
s’arrangeraient avec lui au mieux de leurs intérêts respectifs.
Dans ce désordre d’iniqui tés, bien des
espaces demeuraient obscurs et seuls la raison, l’ordre et
l’intuition du policier y jetaient des éclats incertains.
À l’Hôtel de Police, M. Le Noir se montra
fort inquiet du développement d’une affaire qui prenait une tout
autre direction avec la mort suspecte d’un homme sur un domaine
royal. Il paraissait avoir la tête ailleurs et avoua se préoccuper
d’une nouvelle juste rapportée de Versailles. Un petit orphelin que
la reine faisait élever auprès d’elle venait d’être à l’origine
d’un incident dont les conséquences auraient pu être funestes.
L’enfant craignant les armes à feu, un petit fusil à amorces lui
avait été offert pour l’habituer. Un garçon de la chambre chargé de
cette instruction usa si maladroitement d’une poire à poudre que
feu prit et produisit une explosion qui brûla l’enfant au visage.
L’affaire s’était produite dans une pièce attenante à celle où se
tenait la reine. Dans son état, cette étourderie aurait pu
l’affecter avec des effets dangereux.
En son for intérieur, Nicolas déplora qu’un
homme en charge de l’administration d’une grande ville, responsable
de sa sûreté, des subsistances et de sa surveillance alors que le
royaume entrait de nouveau dans la guerre, eût l’esprit accaparé
par un brimborion de cet ordre.
Pourquoi son intelligence et sa raison devaient-elles se concentrer
sur des détails mineurs qui ne prenaient leur importance qu’autant
qu’ils touchaient de près la famille royale ?
Le Noir en revint à leur affaire. Il s’en
remettait à son commissaire aux affaires extraordinaires avec pour
seule consigne : innocenter ou confondre l’inspecteur Renard
au plus vite. La police souffrait d’être l’objet de critiques
répétées. Les lois qu’elle était chargée de
faire respecter la conduisaient à l’occasion à des pratiques qui
plusieurs fois au cours du siècle avaient entaché sa réputation.
Que Renard fût ce qu’on supposait impliquait qu’on s’en débarrassât
tant sa présence déshonorait un corps que Berryer, Sartine et Le
Noir avaient tout fait pour épurer.
— Nicolas, poursuivit le lieutenant général
de police, je crains de soupçonner derrière tout cela de bien
tortueuses machinations. Soyez prudent dans vos démarches. Mesurez
au juste étalon l’audace de Renard et son assurance d’impunité.
Rappelez-vous que les mesures de sauvegarde qu’on prend pour se
préserver sont souvent celles qui nous perdent le plus
aisément.
Il quitta Nicolas sur cette formule sibylline.
Sémillante ayant été reconduite à son
écurie, le commissaire rejoignit le Grand Châtelet serré dans une
vinaigrette. Bourdeau devait l’y attendre. Il remarqua une voiture
de la cour qui stationnait devant le porche. Le vaurien de service
cligna d’un œil d’un air coquin, le père Marie l’accueillit en haut
du grand degré, la mine réjouie et l’air entendu. Que se passait-il
donc dans la vieille prison qui suscitât autant
d’agitation ?
Quand il entra dans le bureau de permanence,
Bourdeau le regarda goguenard. Soudain deux mains fraîches se
plaquèrent sur son front et un parfum de jasmin l’environna. Un
corps se pressa contre le sien.
— Désormais, fit une voix flûtée, c’est
ainsi que j’apparaîtrai, telle la fée Mélusine. Sans cesse vous
vous dissipez, me laissant languissante…
— Je crois entendre Mme Bourdeau,
remarqua l’inspecteur. Nous devons souffrir qu’elles jasent ainsi à
leur aise.
— Qu’elle surgisse
par magie, dit Nicolas couvant Aimée d’Arranet d’un regard
attendri, pourvu que ce ne soit pas comme la susdite fée des
Lusignan en apparence de serpent.
— Fi ! Le goujat.
— J’ajoute, madame, une précision. Me
dissiper ! Moi ? L’enquête ordonne et le service du roi
impose.
— Les enquêtes ! Les enquêtes !
Partout et toujours ! Et elles s’enchaînent les unes aux
autres, se succédant et se donnant la main en me tirant la langue.
Tout cela dévore le vieil homme. On vous rencontre au hasard et
c’est une perspective bien aride pour contenter une âme
tendre.
— Bien du merci pour le vieil homme !
Vous voilà bien primesautière !
— Et si je l’aime, moi, le vieil
homme ?
— Allons, soyez sérieuse. Il me faut
entretenir Bourdeau. Au préalable, que puis-je faire pour
vous ?
— J’étais céans venue vous prier à dîner ce
midi.
— Et depuis quand ce sont les dames qui
invitent ?
— Depuis que les hommes ne le font
pas.
— Enfin, Aimée ! L’enquête…
— L’enquête peut attendre, intervint
Bourdeau attendri qui n’éprouvait nulle jalousie à l’égard de
Mlle d’Arranet, adoptée dès l’abord. Dans votre état il faut
vous restaurer et reprendre des forces.
Aimée, ravie, ferma les yeux avant de lancer du
bout des doigts un baiser à l’intention de Bourdeau.
— Je vois, je vois, dit Nicolas, c’est une
conjuration, et dans les formes encore ! Je cède, mais une
fois n’est pas coutume. Allez m’attendre sur-le-champ au fond de
votre voiture. N’en bougez pas, et ne parlez à personne.
— J’obéis au
Grand Seigneur et rejoins mon
sérail roulant, lança Aimée avant
d’esquisser une révérence qui laissa les deux policiers sous le
charme.
Nicolas rapporta à Bourdeau la teneur de sa
rencontre au Val de Grâce. L’inspecteur tomba d’accord avec lui sur
le fait que cette tentative de Renard auprès de la princesse
précédait la mort du valet du duc de Chartres. Ainsi des événements
inconnus avaient-ils déclenché le passage à l’acte meurtrier. Il
avait paru nécessaire de faire disparaître un témoin sans doute
gênant, mais de quoi ? Tout se tenait et justifiait amplement
les soupçons qui pesaient sur l’inspecteur. Quant à Bourdeau, il
avait revu le sieur Simon, lequel avait subi des interrogations
répétées. La marine, la police et d’autres encore s’y étaient
évertués. Rien n’en était sorti et les officiers de la Bastille
ayant fourni témoignage de la bonne conduite du personnage, on
avait décidé – la responsabilité de la décision demeurait
mystérieuse – de lui rendre la liberté sous condition immédiate
d’expulsion du royaume. À l’arrivée de Bourdeau les ordres
d’élargissement parvenaient tout juste. Il s’était aussitôt chargé
d’annoncer la nouvelle au suspect et de lui faire signer la
soumission de sortir de France et de n’y plus rentrer.
— J’étais donc en forte position pour
l’interroger. J’ai pratiqué à la douce et, selon, à la menaçante,
alternant le bouillant et le glacé, avec les mines de
circonstance !
— Je t’y vois tout à fait. Tu as, tour à
tour, courtisé Mélpomène et Thalie !
— Elles furent bonnes filles ! Je l’ai
tellement retourné et tourneboulé que, sur l’assurance que je
détenais le pouvoir de le faire élargir – promesse que j’étais
certain pouvoir lui tenir –, il a fini par dégoiser ou, à tout le moins, à éclairer certains points.
Mais je te laisse juge de la chose.
Bourdeau prit cet air concentré qui annonçait
toujours chez lui de fécondes révélations.
— Apprends qu’il a été approché par un
quidam, anglais semble-t-il, qui connaissait ses relations de
négoce avec l’Angleterre…
— Cela, nous le savions par les
rapports.
— … Attends, celui-ci lui demande le
service de se constituer en boîte aux lettres, ce qu’il accepte. Il
n’aurait reçu qu’un pli fermé dont il me certifie n’avoir rien
connu.
— Et le papier intrigant trouvé dans son
portefeuille avec la formule, je la connais par cœur, Si Horace ne franchit pas le Rubicon, il faudra envisager
d’autres voies. Qu’en est-il ?
— Et je complète ta question, pourquoi le
conservait-il ?
— Son explication ?
— Commerce de livres édités à La Haye,
vendus en Angleterre et qui passent la Manche faute d’approbation
dans le Royaume. Et la guerre et les opérations navales empêchent
les livraisons. Non pas des livres interdits, mais des éditions
d’auteurs latins.
— Après les chevaux de courses, le commerce
des livres !
Tiens, songea Nicolas, l’ombre de M. de
Noblecourt passe. Pour la seconde fois la référence mystérieuse
appelait le nom de l’auteur latin.