CHAPITRE XI
Le champ clos naturel était recouvert d’un épais tapis blanc mais la neige avait cessé de tomber. Insensible au froid, figée depuis l’aube sur son destrier, la réplique de Ghénarys attendait son adversaire.
Douleur sortit de la grotte en frissonnant. Sa cotte de mailles dorée ne l’empêchait pas de ressentir la fraîcheur de l’air. L’enchanteur semblait absent. Depuis le début de la saison des neiges, le vieil homme passait de moins en moins de temps avec Douleur, comme s’il se désintéressait d’un élève peu doué. Celui-ci en était blessé mais comme toujours, évitait de questionner.
Il harnacha son cheval, monta en selle et saisissant sa lance, alla se placer face au chevalier recréé. Il l’observa avec attention, cherchant en vain une once d’humanité dans la silhouette immobile. Le véritable Ghénarys pouvait-il être aussi monstrueux ?
Chassant ces pensées hors de propos, Douleur s’élança en avant, la lance baissée, imité par son adversaire. Il semblait à l’ancien fou que celui-ci éperonnait son cheval exactement au même moment que lui, comme s’il avait lu son intention dans ses pensées...
Lorsqu’il arriva à quelques mètres du faux chevalier, moins d’une seconde avant le choc, Douleur sut ce qui allait arriver. Sa lance ne tremblait pas mais il ne possédait pas non plus la tranquille assurance de son opposant, cette certitude de vaincre qui le rendait incapable de perdre. Il ne faisait pas encore tout à fait qu’un avec son cheval. Les deux lances d’entraînement frappèrent ensemble les deux poitrines, comme cela s’était si souvent produit au cours des jours précédents. Et comme toujours, seul Douleur vida les étriers. Jamais, depuis qu’il s’entraînait, il n’avait réussi à désarçonner la copie de Ghénarys.
Découragé, il se releva, rattrapa son cheval et le guida vers la grotte où l’enchanteur venait d’apparaître sous la forme d’un tigre à dents de sabre.
— L’instant est venu, Douleur, rugit-il. Rowena est déjà passée à l’action.
— Je ne suis pas prêt, maître. Vous l’avez bien vu : je ne tiens pas sur mon cheval.
Le tigre se dressa sur ses pattes arrière et redevint bientôt le vieillard aux traits plus familiers.
— Tu exagères, dit-il. Il est vrai que ton entraînement n’est pas tout à fait terminé, mais je suis persuadé que tu pourras mener à bien ta tâche. N’oublie jamais que tu te bats pour Fuinör et tu triompheras !
Douleur hocha la tête. Mais il sentait encore le choc de la lance dans sa poitrine et toutes les paroles de l’enchanteur n’y pourraient rien changer. Pourtant il savait qu’il n’avait plus le choix. Son destin était tracé.
— Que devrai-je faire ? demanda-t-il.
L’enchanteur regarda Douleur et son destrier s’éloigner à tire d’aile et disparaître au-dessus des arbres. Le vieillard avait menti, une fois de plus : son élève n’était pas capable de vaincre les périls qui se dresseraient devant lui – pas à coup sûr. Mais il avait trop besoin de lui pour le laisser périr en route. Si cela s’avérait nécessaire, la magie serait là pour donner un coup de pouce à l’habileté.
Le camp des cavaliers dorés n’avait pas changé ; lorsque Douleur arriva en vue de la grande clairière, il hésita. L’enchanteur lui avait donné des instructions précises mais il se sentait un peu réticent à renouer avec cette partie de sa vie dont il gardait encore plus de mauvais souvenirs que de la précédente – quand il n’était qu’un simple Fou.
Flattant l’encolure de son cheval, il lui enjoignit de se rapprocher du sol. Docile, l’animal perdit de l’altitude.
Dès qu’on l’aperçut, en bas, il se créa une agitation inhabituelle : des doigts se tendirent vers lui, des exclamations fusèrent et plusieurs cavaliers dorés traversèrent le camp en courant, sans doute pour aller avertir Sharris. Il se trouvait encore trop haut pour qu’ils l’aient reconnu mais la seule vision d’un cavalier solitaire était assez contraire aux usages pour justifier un branle-bas général.
Le cheval de Douleur se posa au milieu du camp. Il replia ses ailes et s’immobilisa. Aussitôt il fut entouré par une vingtaine d’hommes, curieux, prudents mais pas vraiment agressifs. Il en reconnut quelques-uns, avec lesquels il avait échangé paroles rapides ou coups d’épée.
Douleur fit avancer son cheval au pas, en direction de la tente de Sharris. Les cavaliers dorés parurent hésiter un instant. Deux ou trois portèrent la main à leur épée mais en fin de compte, tous le laissèrent passer. Ils savaient qui il était, désormais, et se souvenaient de la façon dont il s’était évanoui. Sans doute le croyaient-ils emporté tout droit par les fées dans la contrée de la mort pour avoir osé blasphémer.
Douleur entendit des murmures sur son passage, surprenant son nom entouré de superlatifs et de quelques adjectifs malsonnants mais il n’y prit pas garde : Sharris venait de surgir de sa tente, le cheveu en bataille, finissant de boucler son épée. En apercevant Douleur, il se figea, la bouche ouverte sur une exclamation muette. Sa stupéfaction ne dura qu’un instant mais l’ancien Fou sourit tout de même : il venait de marquer un point. Sharris écarta d’un geste brusque les cheveux blancs qui s’égaraient devant ses yeux.
— Où étais-tu ? interrogea-t-il. Et qu’est-ce que c’est que cet attirail ?
Douleur mit un certain temps à comprendre qu’il parlait de l’arc et du carquois aux flèches empennées qui n’avaient jamais fait partie de l’équipement d’un cavalier doré.
— J’étais dans la forêt, répondit-il simplement. J’étudiais...
— Pourquoi es-tu revenu ? Qu’est-ce qui te fait croire que je ne te tuerai pas ?
— J’ai besoin des cavaliers dorés, dit Douleur, dédaignant la seconde question. Je suis venu les chercher.
Sharris l’observa un instant sans comprendre puis son regard s’éclaira, il pouffa et enfin éclata d’un rire strident. Douleur resta silencieux, immobile. L’hilarité du vieux cavalier cessa brusquement, laissant la place à un rictus mauvais.
— Si je comprends bien, tu veux essayer de prendre ma place ! dit-il.
— Pas nécessairement. Tu connais ces hommes bien mieux que moi. Si tu acceptes de m’obéir, tu peux être mon second !
Sharris faillit s’étrangler de fureur.
— Ton second, vraiment ? Pour qui te prends-tu, bébé ?
Douleur ne répondit pas.
— Tu ne crois quand même pas que je vais avoir peur de quelqu’un à qui j’ai appris tout ce qu’il sait ?
— Tu devrais... Et tu ne m’as pas appris tout ce que je sais, loin de là !
Sharris le regarda avec attention, nota avec quelle aisance il se tenait sur son cheval, vit la lourde lance de combat fixée sur le côté de la selle. L’arc et les flèches, surtout, l’intriguaient. Ils prouvaient que depuis sa disparition, Douleur avait rencontré un autre maître d’armes. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était changée.
— Je ne peux pas te laisser faire, dit-il comme à regret. Tu sais que je ne peux pas.
— Oui, acquiesça Douleur. Je le sais. Eh bien, faisons donc les choses dans les règles ! (Il éleva la voix pour que tous puissent l’entendre.) Sharris, chef des cavaliers dorés ! Je déclare qu’aujourd’hui ta charge devient mienne, jusqu’à ce que j’en décide autrement. Pour le prouver je te défie au combat à pied ou à cheval, à l’épée ou à la lance, jusqu’au premier sang ou jusqu’à la mort – selon ton agrément !
— J’ai une meilleure idée, dit Sharris en souriant. Attaquez-le, vous autres ! Mettez-le en pièces !
Les cinq cavaliers les plus proches de Douleur n’attendaient que cet ordre pour intervenir. Ils se jetèrent sur lui en brandissant leurs armes. L’ancien Fou ne daigna même pas faire bouger son cheval : il tira son épée et frappa plusieurs fois autour de lui, chacun de ses coups désarmant un adversaire. L’un de ceux-ci hurla en voyant son poignet tranché, d’où s’échappait un sang abondant. Un mouvement de recul anima l’ensemble des cavaliers.
— Attaquez-le, bande de lâches ! criait Sharris. Que voulez-vous qu’il fasse contre vous tous ?
Mais ses hommes ne bougèrent pas. Comme toute masse humaine hésitant entre deux leaders, celle-ci prendrait indifféremment parti pour l’un ou pour l’autre dès qu’on lui aurait jeté une tête. L’homme à la main tranchée s’était effondré dans la neige et se vidait de son sang, sans que personne songeât à l’aider.
— Soignez-le ! ordonna Douleur, pris de remords.
Deux ou trois cavaliers se précipitèrent, acceptant déjà son autorité et la renforçant auprès des autres.
Sharris bouillait.
— Lâches ! répéta-t-il. Bande de lâches !
— Accuses-tu les autres de lâcheté pour ne pas t’avouer que tu as peur de moi ? demanda Douleur.
— Peur ? Moi ? s’exclama le vieux cavalier. Tu l’auras voulu ! J’accepte ton défi !
— Alors choisis ton arme !
Sharris n’hésita qu’un instant. Il venait de voir comment Douleur se servait d’une épée.
— Nous nous battrons à cheval, dit-il. A la lance. Et bien entendu jusqu’à la mort !
— Tout de suite ?
— Tout de suite ! Ton existence même est une insulte aux dieux !
Douleur retint un sourire et faisant volter son cheval, tourna le dos au vieux cavalier doré pour se diriger vers le champ clos. Il se posta à une extrémité de celui-ci, lance dans une main, écu dans l’autre et attendit. Comme toujours, entre deux tempêtes de neige, le ciel était dégagé, immense toile d’un pâle orangé où s’inscrivait le disque aveuglant du soleil violet.
Sharris alla chercher son cheval dans l’enclos, le sella et prit position face à Douleur, après s’être emparé de la lance et du bouclier qu’on lui tendait. Les deux adversaires s’observèrent un instant puis Sharris éperonna son cheval. Douleur fit partir le sien d’une légère impulsion du genou. Bientôt ils galopèrent l’un vers l’autre, abaissant progressivement leurs armes. La pointe des lances brillant sous le soleil, diffusait une notion de fatalité inhumaine que Douleur n’avait jamais connue auparavant. Là, tout se jouait en un coup, une fraction de seconde.
Visiblement Sharris visait la tête, gardant sa lance beaucoup plus haut que celle de son adversaire. Au dernier moment Douleur leva son écu. Il sentit à peine la pointe acérée glisser sur celui-ci, déviée, inoffensive. Le regard haineux de Sharris se transforma en expression torturée quand la lance de Douleur perça sa cotte de mailles, le traversa de part en part et ressortit dans son dos. Arraché brutalement de sa selle, il tomba comme une masse, les mains serrées sur l’arme qui le transperçait et l’épinglait au sol comme un vulgaire insecte. Douleur fit tourner bride à son cheval et mit pied à terre près du vieux cavalier.
Le visage de Sharris était convulsé de souffrance. Lorsqu’il vit approcher son adversaire, il lui fit signe de se pencher sur lui. Douleur s’agenouilla.
— Je savais que tu allais gagner, souffla Sharris, avant d’être pris d’une violente quinte de toux.
Il cracha un peu de sang dans la neige puis sourit.
— J’avais le rôle du méchant. Il fallait bien que je le joue jusqu’au bout, non ?
— Et moi ? demanda l’ancien Fou.
— Toi ? A mon avis, tu n’étais pas prévu dans le...
Son corps se tendit sous l’effet d’une douleur intense, resta un instant arqué au maximum puis retomba lourdement. Ses traits étaient devenus calmes.
Les autres cavaliers dorés s’approchèrent des deux hommes. Ils virent Douleur fermer les yeux de Sharris puis se relever.
— Bien, dit-il d’une voix calme. Il avait accepté mon défi. Vous l’avez entendu comme moi. Désormais, je suis en droit de commander à chacun d’entre vous. Mais je ne veux pas être obligé de vous surveiller sans cesse. Ceux qui ne veulent pas de moi comme chef peuvent prendre leurs chevaux, leurs armes et aller se faire rouer ailleurs. Les autres s’engagent à m’obéir en tout. C’est clair ? Maintenant que ceux qui sont disposés à me suivre tirent leur épée !
Les cavaliers dorés s’entre-regardèrent un instant, hésitants, puis la plupart haussèrent les épaules : leur vie était dans cette clairière et dans les criques. Sans chef pour les guider, ils n’auraient pas su quoi faire de leur liberté.
Une à une les épées sortirent du fourreau et se pointèrent vers le ciel. Douleur sourit.
Autour de Sharris une mare de neige fondue aux reflets bleus s’élargissait rapidement.