CHAPITRE VIII

 

 

La nuit était tombée sur le château, où régnait un calme absolu. Depuis trois saisons, aucun bal n’y avait été donné. Auriana ne semblait plus prendre autant de plaisir à ces réjouissances dont on la savait friande. Son caractère s’était amélioré et tout comme le roi, les domestiques pouvaient respirer. Nul ne cherchait à comprendre les raisons de cette accalmie, chacun se contentant d’en jouir à son aise.

— Elle n’a pourtant pas d’amant, songea Angiosta, finissant d’éteindre les chandelles dans la salle d’armes. Elle ne pourrait pas se cacher indéfiniment aux habitués de la contrée de l’amour...

La vieille servante venait d’être relevée de son obligation de servir aux cuisines et réintégrée dans ses fonctions primitives, à la tête des serviteurs. Elle se réhabituait lentement à ses tâches quotidiennes, comme celle-ci : souffler toutes les chandelles qui brûlaient pour rien lorsque le château dormait.

Elle éteignit vivement la dernière flamme de la salle d’armes et se retourna vers la porte pour sortir. La silhouette d’un chevalier lui barrait le passage.

— Pas encore couchée, Angiosta ? demanda une voix jeune.

— Non, messire. Ma tâche n’est pas achevée. Si vous voulez bien me laisser passer...

— J’ai peur qu’il n’en soit pas question, dit l’homme, tirant une dague de sa ceinture.

Angiosta poussa un petit cri de surprise et tourna les talons pour s’enfuir. L’homme fut sur elle en deux enjambées. La dague s’enfonça entre ses épaules, la déchirant sans pitié. La vieille servante sentit ses jambes se dérober sous elle. Son crâne frappa le sol dallé lorsqu’elle s’effondra.

— Voilà pour t’apprendre à respecter ta reine ! entendit-elle avant d’être emportée dans un profond trou noir.

 

Satisfait, Danveld rengaina sa dague et se hâta de rejoindre Auriana dans la chambre où ils se retrouvaient maintenant régulièrement – chaque fois qu’ils le pouvaient sans alerter le roi ou ses fidèles. Le jeune chevalier n’avait pas oublié la promesse faite à Auriana au premier soir de leur aventure blasphématoire, mais il ne pouvait abattre Angiosta tant que celle-ci était bannie aux cuisines – toujours en présence d’autres serviteurs. Il avait donc attendu, guettant chaque jour sa présence dans les couloirs. Dès qu’il l’avait vue, il s’était attaché à ses pas en fin limier. Il avait noté ses horaires, ses habitudes et, constatant en trois jours qu’ils étaient fort réguliers, s’était embusqué pour agir le quatrième.

Il frappa à la porte de la chambre sur un rythme convenu et la reine lui ouvrit.

— C’est fait, souffla-t-il en se glissant dans la pièce. Angiosta est morte.

Une joie intense traversa le regard d’Auriana. Enfin elle était libérée du poids qui l’obsédait ! Elle noua les bras autour du cou de Danveld et l’embrassa tendrement sur les lèvres. Les mains du jeune chevalier se posèrent sur ses hanches.

— Personne ne t’a vu ? demanda Auriana.

— Personne ! Nul ne saura jamais à qui appartenait la dague qui l’a frappée.

— C’est bien. Si par malheur tu te trompais et que tu sois accusé, je ferais mon possible pour te défendre, bien sûr ; après tout ce n’était qu’une servante. Mais je ne pourrais peut-être pas t’éviter le bannissement.

— Être séparé de toi ? J’en mourrais !

Elle éclata d’un rire savamment contrôlé.

— Mais non ! Tu serais triste mais tu ne mourrais pas. On ne meurt pas d’amour !

Auriana sentit que le jeune chevalier la serrait plus fort, l’entraînait vers le lit et songea qu’il lui déplairait à elle aussi de le voir banni. Elle n’éprouvait certes aucun amour pour Danveld mais depuis qu’il était son amant, elle pouvait enfin oublier contre un corps jeune les étreintes grossières que lui avait imposées le roi. Un bien beau jouet. Et tellement docile !

 

Ce fut la fraîcheur des dalles qui rendit sa connaissance à Angiosta. Elle ouvrit les yeux en se demandant où elle se trouvait. Que pouvait-elle bien faire ainsi allongée sur le sol ? Elle prit appui sur ses coudes pour se relever. Aussitôt une douleur fulgurante traversa son dos, lui faisant enfin retrouver ses souvenirs : on l’avait poignardée. Elle revoyait bien la silhouette de son agresseur, ainsi que ses traits fugitivement entrevus, les traits d’un homme jeune. Et sa voix, encore aiguë, en pleine mue, ne lui était pas inconnue.

A défaut de pouvoir se relever, Angiosta tenta de ramper vers la porte. Elle se rendit alors compte que le bas de son corps était paralysé à partir de la taille. Et le moindre mouvement des bras lui faisait subir d’intolérables souffrances. Elle comprit qu’en s’obstinant, elle serait morte avant d’avoir pu sortir de la salle d’armes.

Danveld ! C’était ainsi qu’il se nommait, elle s’en souvenait maintenant. Et s’il avait tenté de la tuer, une seule personne pouvait l’y avoir poussé : la reine. Les autres immortels devaient être prévenus !

Angiosta ferma les yeux. Il y avait des décennies qu’elle n’avait pas utilisé le pouvoir transmis par les dieux. Elle n’en avait pas eu le besoin. Mais aujourd’hui, il se révélait nécessaire ; elle souhaita qu’il ne fût pas émoussé. Tentant d’oublier la douleur qui la torturait, la vieille servante rassembla toutes ses forces mentales et les concentra sur une seule idée : entrer en contact avec Hormund, ou avec Aquarius.

Elle laissa son esprit sortir de son corps aux limites étriquées pour s’étendre, de plus en plus loin, de plus en plus vite. Elle fut bientôt consciente du moindre grain de poussière se trouvant dans la salle d’armes puis son omniscience atteignit toute l’aile du château et enfin la totalité de celui-ci. Angiosta fut soudain distraite, surprenant la reine en compagnie de Danveld, dans une attitude non équivoque. Dans la contrée du miroir ! songea-t-elle, choquée. Ils font l’amour dans la contrée du miroir ! Un instant un voile d’horreur occulta ses perceptions puis elle se reprit. Elle devait vivre, pour venger cette insulte à la loi. Retrouvant toute sa conscience, elle découvrit enfin maître Aquarius. Vêtu de son éternelle robe verte et de son chapeau pointu, le médecin préparait une potion, assis dans son laboratoire, devant une table encombrée de fioles et de cornues.

— Aquarius ! songea Angiosta. J’ai besoin d’aide !

Le médecin se figea.

— Angiosta ? Que se passe-t-il ?

Les lèvres de maître Aquarius n’avaient pas bougé. Ses yeux reflétaient son anxiété : depuis la création de Fuinör, bien peu de situations avaient motivé l’usage du pouvoir des immortels.

— Je suis dans la salle d’armes, gravement blessée. On a tenté de m’assassiner. Si tu ne viens pas rapidement, je vais mourir et je sais maintenant des choses ayant trait à la sûreté du royaume.

— Détends-toi. J’arrive.

Le médecin se hâta de quitter son laboratoire et traversa le château pour se rendre à la salle d’armes. L’esprit d’Angiosta revint dans son corps dès qu’elle sut l’arrivée imminente d’Aquarius. Cet effort l’avait épuisée. La vieille servante sentait la vie s’envoler d’elle doucement, inexorablement. Une immortelle pouvait tout de même être tuée. Elle n’avait jamais songé à cela...

— Je suis là, dit la voix d’Aquarius, arrivé près d’elle. Tout va bien...

Le médecin passa une main rapide sur la blessure d’Angiosta qui se referma instantanément, après que se furent guéries les lésions internes. Puis massant les épaules squelettiques, il rendit à la vieille servante le sang et les forces qui l’avaient quittée. Elle s’aperçut qu’elle pouvait de nouveau bouger les jambes.

— Tu peux te lever, dit Aquarius. Tu es guérie.

 

Réunis dans le cabinet de travail du conseiller Hormund, les quatre immortels de Fuinör sentaient qu’un danger atroce menaçait la puissance des dieux. Angiosta venait de raconter comment Danveld avait tenté de la tuer, de décrire la scène qu’elle avait involontairement surprise.

— Il faut châtier Auriana et ce jeune impudent ! dit Hormund. Même la reine se doit de respecter la loi. Ce sera la mort, pour tous les deux.

Le bourreau opina. Voilà qui lui donnerait une occasion d’exercer son art !

— Angiosta ! Demain tu te présenteras devant le roi et tu accuseras Danveld, de préférence publiquement. Tu porteras un bandage mais Aquarius témoignera de ta blessure. Nous verrons bien ce que fera Auriana. Si elle se trahit, nous pourrons la confondre en même temps que son amant.

 

Auriana était rayonnante. Savoir Angiosta décédée lui procurait un plaisir sauvage. Dès le matin, elle fit fouetter deux servantes dont le seul tort était de ne pas l’avoir éveillée à une heure où d’ordinaire elle ne tolérait pas qu’on l’éveillât. Elle était leur reine, leur maîtresse absolue et ils allaient l’apprendre ! Elle donna elle-même des directives pour la préparation du déjeuner, se promettant de revenir châtier ceux qui ne les respecteraient pas. Enfin, avant de rentrer dans ses appartements pour se changer, elle visita tous les endroits fréquentés par les serviteurs, comme pour exorciser un dernier doute. Mais non ! Angiosta était introuvable : elle était bien morte !

Ce fut d’un cœur joyeux que la reine accompagna son époux à la grande table en U où attendaient déjà pour s’asseoir tous les chevaliers et toutes les dames vivant à la cour. Ghénarys siégeait à la droite de la reine, le conseiller Hormund à la gauche du roi.

Danveld et son frère occupaient un endroit bien éloigné des couverts royaux, à l’extrémité de l’une des branches.

Huygg était devenu taciturne : il connaissait les visites nocturnes de son frère et craignait que le malheur ne tarde pas à s’abattre sur leur famille. Il se sentait d’autant plus triste qu’il ne pouvait rien faire, Danveld refusant toute conversation à ce sujet.

Turgoth et Auriana s’assirent et le dîner put commencer. Dès le premier plat, la reine remarqua un détail non conforme aux instructions qu’elle avait données. Elle se réjouit intérieurement, songeant que quelques dos allaient encore tâter du fouet. Elle ne sourcilla même pas lorsqu’elle vit maître Aquarius faire son apparition dans la salle à manger. Le médecin marchait vite et venait droit vers le roi.

— Je me demande ce qu’il veut, murmura Turgoth, comme Aquarius s’agenouillait.

Alors Auriana sentit une boule d’angoisse envahir son ventre : une forme maigre venait d’entrer à la suite du médecin, soutenue par deux servantes. La vieille femme semblait épuisée, bien sûr, à deux doigts de la mort. Mais à deux doigts seulement...

Auriana s’aperçut que les yeux de Danveld étaient fixés sur elle. Elle détourna vivement le regard. Ce jeune imbécile allait tout faire comprendre au roi !

— Sire, commença maître Aquarius, je vous prie de pardonner le trouble que je jette sur votre repas mais au nom du droit que possède chaque serviteur de porter devant vous sa plainte, je sollicite la faveur de parler pour Angiosta. La pauvre femme est hélas fort abattue et ne s’exprime qu’à grand-peine.

— Par les dieux ! s’exclama le roi, apercevant enfin la vieille servante. Elle semble à l’agonie. Ma pauvre Angiosta, que t’arrive-t-il donc ?

— On l’a poignardée, sire, reprit le médecin. Dans le dos. J’ai fait mon possible pour la soigner et j’espère qu’elle vivra mais le coupable n’en doit pas moins être châtié.

Le visage de Turgoth était devenu bleu vif de colère.

— Qui a osé commettre une telle lâcheté ? gronda-t-il. S’il est serviteur, il sera roué. S’il est noble, le bourreau lui tranchera la tête !

— Il est noble, sire, mais je pense qu’Angiosta va vous donner elle-même son nom...

La vieille servante s’avança et inclina la tête devant le roi et la reine. Celle-ci restait très droite et s’efforçait d’avoir le même regard indigné que son époux. Le conseiller Hormund et maître Aquarius ne la quittaient pas des yeux.

— C’est le chevalier Danveld, dit Angiosta d’une voix tremblante. Il m’a frappée dans la salle d’armes, à la tombée de la nuit.

Il y eut des exclamations de surprise. Plusieurs regards se tournèrent vers celui que la vieille servante venait d’accuser.

Huygg avait fermé les yeux. Ses poings étaient crispés et ses traits mous semblaient encore plus affaissés qu’à l’ordinaire. Son frère ne bougeait pas. Intérieurement il fulminait d’avoir manqué de prudence en n’achevant pas Angiosta mais il savait que le mal était fait. Désormais il ne lui restait plus qu’à souhaiter que la reine fût écoutée lorsqu’elle parlerait pour lui.

— Danveld ? dit Turgoth, interloqué. Qui est ce Danveld ?

— C’est le fils du baron... commença Hormund.

— C’est moi ! dit le jeune chevalier en se levant.

Un silence total s’installa dans la salle à manger.

Les serviteurs portant les plats n’osèrent plus faire un geste, de peur de déclencher la colère de leurs maîtres.

— Approchez, chevalier ! ordonna le roi.

Il y avait bien des années qu’on ne lui avait pas connu un ton aussi sec. Danveld obéit, sans trembler : il ne regrettait pas ce qu’il avait fait, par amour. Peu lui importait l’opinion que pouvaient avoir de lui ses pairs et ses maîtres.

— Tu maintiens que c’est ce jeune homme qui a tenté de te tuer, Angiosta ? demanda le roi.

— Oui.

— Qu’avez-vous à répondre, chevalier ?

— Elle dit la vérité, dit Danveld, très calme.

— Pourquoi avoir fait cela ? demanda Hormund. Cette servante vous aurait-elle fait du tort ? Un tort que la justice royale vous paraissait incapable de punir ?

Danveld baissa les yeux.

— À moi, non. Elle ne m’avait fait aucun tort...

— Alors pourquoi avoir tenté de l’assassiner ? s’emporta le roi. Tueriez-vous par plaisir ?

Le jeune chevalier releva la tête, furieux qu’on osât l’assimiler à un sadique. Son regard croisa celui d’Auriana ; il lui sembla qu’elle souriait. Sans doute voulait-elle l’encourager, lui faire comprendre qu’elle parlerait au roi en tête à tête.

— Oui, se força-t-il à dire. Je tue par plaisir.

— C’est monstrueux ! s’exclama soudain Auriana. Chevalier Danveld, vous êtes pire qu’une bête. Des êtres tels que vous ne devraient pas avoir le droit de vivre.

Hormund, Aquarius et Angiosta sursautèrent et se lancèrent des regards interrogateurs : voilà une réaction qu’ils n’avaient certes pas prévue ! Danveld écarquilla les yeux. Ses mains se tendirent en avant.

— Mais... balbutia-t-il. Votre Majesté... Votre Majesté sait bien que...

— Je ne sais rien du tout ! trancha Auriana. A moins que mon époux ne se montre plus faible que je ne le crois, votre tête se décollera bientôt de vos épaules. Vous déshonorez cette cour, votre famille et profanez le titre que vous portez.

Au bout de la table, Huygg renversa sa coupe de vin et s’effondra, le visage dans son assiette, soudain secoué d’un fou rire nerveux. Des larmes perlaient aux yeux de Danveld.

— Je comprends, madame, dit-il. J’aurais supporté mille fois de mourir mais me savoir trahi de la plus ignoble manière m’est trop pénible !

— Que voulez-vous dire, chevalier ? l’encouragea Hormund. Parlez ! Cela ne pourra que vous servir !

— Sommes-nous forcés d’entendre ce meurtrier ici ? demanda Auriana au roi. Ne pouvez-vous différer son jugement à un moment plus approprié ?

Turgoth secoua la tête.

— Ce qui s’est produit est trop important, ma mie, dit-il. Je veux connaître la vérité le plus vite possible. Et je vois bien que vous aussi, vous prenez cette affaire à cœur.

Danveld s’essuya les yeux d’un geste rapide. Ses traits étaient maintenant emplis de détermination. Une haine froide brillait dans son regard.

— Je m’accuse de mensonge, sire, dit-il d’une voix forte. J’avais un mobile pour tuer la servante : elle avait insulté grossièrement la dame dont je suis l’amant. Elle avait insulté la reine !

Auriana éclata d’un rire innocent, augmentant la fureur de Danveld.

Un coup de poing claqua sur la table. Ghénarys se leva en repoussant violemment sa chaise.

— Prenez garde ! tonna-t-il. C’est là une calomnie infâme. En tant que protecteur de la reine, je saurai vous en faire rendre gorge !

Turgoth avait froncé les sourcils. La couronne s’inclinait dangereusement sur le côté de son crâne.

— C’est insensé, dit Auriana. Cet insolent a toutes les audaces !

— Pouvez-vous apporter la preuve de ce que vous avancez ? demanda froidement Turgoth à Danveld.

Le chevalier s’apprêtait à répondre par la négative lorsque son regard s’éclaira.

— Mon frère ! Mon frère était au courant ! Huygg ! Il peut témoigner...

En entendant prononcer son nom, Huygg quitta sa position prostrée et se leva gauchement. Un peu de sauce maculait son menton et ses lèvres. On l’eût dit enivré.

— Parlez ! dit le roi. Qu’avez-vous à dire ?

— Mon... Mon frère était effectivement l’amant de la reine, dit-il. J’avais tenté de...

— Cela ne constitue pas une preuve ! le coupa Ghénarys. Les avez-vous jamais vus ensemble ? Avez-vous connaissance de la chose par une autre source que les paroles de votre frère ?

Huygg secoua tristement la tête et se rassit.

— Chevalier Danveld ! reprit le roi. Force nous est de constater que vous calomniez ignominieusement votre reine. Pour ce crime et pour tentative d’assassinat, vous aurez la tête tranchée par le bourreau !

— Non ! cria Danveld. Je dis la vérité ! Je jure que je dis la vérité !

— Qu’on l’amène au cachot ! ordonna Turgoth. Cet homme n’est plus digne de siéger à la table royale !

Plusieurs gardes postés à la porte de la salle s’avancèrent pour entourer Danveld.

— Veuillez me rendre vos armes, chevalier, dit l’un d’entre eux.

Danveld porta la main à la poignée de son épée. Un instant on eût pu croire qu’il allait sortir l’arme pour combattre les gardes, mais il se contenta de se retourner vers le roi.

— Je prouverai ma bonne foi, sire, dit-il. Je réclame le jugement des dieux ! J’accepte d’être exécuté pour mon crime mais je refuse que l’on me croie menteur !

— En a-t-il le droit ? souffla Auriana au roi.

— Tout chevalier a le droit de demander le jugement des dieux ! Puisque le litige vous concerne, madame, il vous appartient de choisir notre champion.

— Choisissez-moi, madame ! s’exclama Ghénarys. Je suis votre protecteur attitré. J’ai le droit et le devoir de combattre pour vous !

Danveld retint de justesse un cri de joie. L’instant était enfin venu de prouver que ce vieillard ne pourrait lui tenir tête. Avant de mourir, il obtiendrait au moins une satisfaction.

Auriana considéra Ghénarys en souriant. Elle eut un infime regret en se souvenant des nuits passées avec Danveld puis haussa légèrement les épaules.

— Chevalier Ghénarys, je vous agrée comme champion ! dit-elle. Que votre épée fasse triompher le bon droit et la vertu !

Le conseiller Hormund serrait les poings. Dans son insistance à prouver l’infidélité de la reine, Danveld ne lui rendait pas service : une simple exécution aurait au moins jeté le doute dans les esprits, mais le jugement des dieux ne pouvait avoir qu’une seule issue : Ghénarys était le premier chevalier du royaume ; il ne pouvait pas perdre. Auriana serait lavée de tous soupçons.

— Le jugement des dieux aura lieu demain matin, décida Turgoth. La présence de chacun y est requise !

 

Ce soir-là, Auriana tremblait légèrement en se retirant dans les appartements royaux, où se trouvait déjà son époux. Turgoth n’était pas un imbécile. Si quelqu’un à la cour soupçonnait une once de vérité dans les paroles de Danveld, ce devait être lui. Elle savait qu’il ne la ferait pas exécuter, mais pourrait-il résister à l’envie de la battre ? Fou furieux, il pourrait même la tuer...

— Eh bien, madame ? commença-t-il dès qu’elle apparut. Permettez-moi de vous féliciter pour votre calme. On ne dirait guère que les pires soupçons pèsent sur vous.

— Je m’efforce de ne pas prêter attention aux paroles d’un vil calomniateur.

— De bien viles calomnies, en effet ! Je me demande quel intérêt ce jeune homme possède à vous accuser ainsi... On le croirait vraiment sincère...

— Et s’il l’était, sire ? demanda Auriana sans trop s’avancer.

— Votre tête roulerait sur le billot immédiatement après la sienne, dit durement Turgoth.

— Au risque de vous contredire, permettez-moi d’en douter, sire. Si vous deviez me faire exécuter, un mien serviteur ouvrirait le coffre dans lequel se trouve certain parchemin que vous me confiâtes jadis ; il y est question, je crois, d’une autre tentative de meurtre – réussie, celle-là !

Auriana vit les traits de Turgoth se décomposer. Sans doute avait-il oublié cet aveu de culpabilité dans l’assassinat de Farnn qu’elle lui avait extorqué peu avant leur mariage.

— Misérable ! dit-il entre ses dents. Alors c’est vrai ? Vous étiez vraiment la maîtresse de ce jeune innocent. C’est vous qui lui avez demandé de tuer Angiosta ?

Auriana sourit. Il lui fallait maintenant porter le coup décisif, pour que l’abattement soit plus fort que la colère.

— Et nous faisions l’amour ici même, dit-elle. Dans ce château. Pourquoi faire l’effort de sortir de cette contrée alors qu’on y est si à l’aise ?

— La... La loi, madame ! s’étrangla Turgoth.

— La loi des dieux ? Que vaut-elle puisque dès demain vous la verrez bafouée ? Ghénarys ne fera qu’une bouchée de ce pauvre Danveld. Et pourtant c’est le perdant qui dit la vérité ! Les dieux sont partiaux, sire. Les dieux sont injustes mais ce sont les dieux – et vous n’êtes que le roi. Couchez-vous maintenant ; souvenez-vous que votre cœur n’est plus en état de supporter les émotions fortes.

Turgoth ouvrit la bouche pour répliquer puis s’aperçut qu’elle avait raison : il n’était qu’un vieillard impuissant et il ne lui servait à rien d’être le roi. Poussant un soupir fatigué, il se déshabilla et se glissa entre les draps. Il prit bien garde de rester sur le bord du lit, pour ne pas risquer d’entrer en contact avec Auriana pendant la nuit.

Le héraut était debout dans la tribune qui lui était réservée, au bord du champ clos. Les gradins étaient emplis de tous les chevaliers, de toutes les dames se trouvant au château. Dans leur partie la moins bien située se pressaient les serviteurs – comme au jour d’un fabuleux tournoi. Mais une différence de taille subsistait : le champ clos était entouré d’arbalétriers prêts à tirer sur les deux hommes qui allaient s’affronter.

— Si l’un d’entre vous commet une lâcheté, je le déclarerai félon ! annonçait le héraut. Au cri de « Mort au félon », les arbalétriers abattront celui qui aura manqué aux règles de l’honneur. Préparez-vous ! Le jugement des dieux va commencer !

Danveld et Ghénarys abaissèrent la visière de leur heaume après avoir salué la tribune royale, où les observaient avec attention Auriana et Turgoth. Le roi fit un signe de la main et les buccins sonnèrent le début du combat.

Danveld attaqua sans attendre. Les deux adversaires se battaient à l’épée, leur arme commune de prédilection. Sûr de sa victoire, le jeune chevalier ne ménagea pas ses forces dans ce premier coup qui visait la tête de Ghénarys. Il fut bloqué net par la lame de ce dernier qui ne daigna même pas faire un pas en arrière.

Danveld frappa de nouveau, à trois reprises. Chaque fois, son épée fut arrêtée par un Ghénarys immuable. Le jeune homme commençait à comprendre que la réputation de son adversaire n’était pas usurpée, que, malgré sa fougue, il ne pourrait jamais l’égaler.

— Avouez que vous avez menti, dit Ghénarys. Ne me forcez pas à vous tuer ici ! Qu’après votre exécution on ne se souvienne que du meurtrier, en oubliant au moins le traître !

— Jamais ! cria Danveld. Je ne mens pas ! La reine est une catin !

Il faillit éclater d’un rire nerveux en s’apercevant qu’il venait de prononcer les paroles pour lesquelles il avait un jour menacé son frère de le tuer. Elles semblèrent galvaniser Ghénarys, qui se mit enfin en branle. Son premier coup s’abattit sur le bouclier de Danveld avec une telle force qu’il le brisa. Un second fendit l’armure du jeune homme, lui entaillant profondément l’épaule. Danveld, courageux, lâcha les débris de son bouclier et continua d’attaquer. Mais que pouvait-il contre la formidable puissance de Ghénarys que rien ne semblait pouvoir atteindre ? Le protecteur de la reine para facilement les coups maladroits de son jeune adversaire, attendant que celui-ci se découvre. Danveld comprit qu’il allait mourir.

— La reine est une catin ! cria-t-il avant de lever le bras pour donner un dernier coup qu’il savait déjà inutile.

La lame de Ghénarys pénétra tout droit dans sa poitrine et lui transperça le cœur. Il eut un pâle sourire avant d’expirer : à tout le moins, il n’avait pas flanché...

Ghénarys rengaina son épée et retira son heaume.

— Les dieux ont parlé ! s’exclama-t-il. La reine est innocente. Quant au traître, il a payé ! Il est mort en persistant dans son mensonge : la contrée de la mort refusera son âme. Son châtiment sera une errance éternelle.

Une acclamation générale salua ce discours. Seuls le roi et les immortels n’affichaient pas ouvertement leur joie. Le sourire étirant les lèvres d’Auriana témoignait éloquemment de son triomphe. Angiosta n’était pas morte, mais du moins la reine restait-elle la reine. Après ce qui venait d’arriver, nul n’oserait plus jamais lui manquer de respect. Par contrecoup, elle risquait de ne pas trouver facilement un nouvel amant. Mais Auriana ne s’inquiétait guère : tout serait plus facile à la mort du roi – une question de saisons, de jours peut-être...

Alors qu’elle se préparait à remercier Ghénarys d’avoir si bien défendu sa cause, le bruit d’un cheval au galop retentit. Tous les regards se tournèrent vers le chevalier qui, soulevant derrière lui un immense nuage de poussière, se hâtait en direction du champ clos.

Il y eut une exclamation de surprise lorsqu’il en franchit les limites d’un bond et s’immobilisa devant la tribune royale. Les arbalétriers relevèrent leurs armes mais le roi les arrêta d’un geste.

— Que signifie cette intrusion ? demanda-t-il.

Le chevalier retira son gantelet et le jeta au sol.

— Je viens te déclarer ma félonie, roi Turgoth ! dit-il.

Auriana eut un hoquet en reconnaissant soudain le blason et la voix de Jorlond.