CHAPITRE X

 

 

Sur le chemin, chaque baron reprit la tête de ses propres hommes et rentra chez lui. Malgré leur victoire éclatante sur l’armée de Jorlond, les troupes du roi étaient d’humeur sombre en rentrant au château. La disparition incompréhensible du jeune chevalier les avait décontenancées et surtout, la mort de Turgoth les laissait tristes et amères. Le royaume n’avait plus de souverain. Sans doute une réunion des barons aurait-elle lieu bientôt pour décider du meilleur moyen de revenir à une situation normale.

Ghénarys serrait contre lui une couverture sanglante dans laquelle il avait enveloppé la tête du roi. Le corps était allongé en travers du cheval qui le portait lors de sa mort. Après la bataille les chevaliers n’avaient eu aucun mal à le rattraper.

Le premier chevalier de Fuinör n’avait pas retiré son heaume, ni adressé la parole à quiconque depuis leur départ de la contrée de la guerre. Il se tenait toujours très droit sur sa selle mais chacun savait que la mort de son ami était pour lui une blessure plus grave que toutes celles reçues au combat. A lui seul, il avait tué une trentaine de chevaliers ennemis mais enrageait de n’avoir pu atteindre Jorlond – ou bien il s’en félicitait, il ne savait plus trop. Le fils d’Auriana et de Farnn avait toujours été un garçon charmant et respectueux pour lequel il gardait une grande affection. Pourquoi s’était-il soudain transformé en félon ? La main sur la garde de son épée, Ghénarys fit vœu de découvrir la vérité et de châtier celui ou ceux qui lui avaient mis en tête de telles idées sacrilèges.

Aucune trompette ne salua le retour de l’armée au château. Sans doute les guetteurs avaient-ils vu l’étendard noir flotter au vent... Il n’y eut pas non plus d’exclamations joyeuses lorsque les chevaliers franchirent le pont-levis. Debout au milieu de la cour intérieure, seuls, Auriana et Hormund attendaient.

Ghénarys qui menait la troupe arrêta son destrier devant eux et mit pied à terre. Alors seulement il enleva son heaume, révélant un visage crispé. Des cernes rouges autour de ses yeux trahissaient ses pleurs antérieurs mais il ne semblait pas en avoir honte. Il s’agenouilla devant la reine et déposa à ses pieds son macabre fardeau.

— Votre Majesté, dit-il. J’ai la profonde douleur de vous apprendre que le roi a été abattu par le félon, alors qu’il menait notre armée au combat.

Sa voix était ferme mais un peu enrouée. Se sentant incapable de feindre le chagrin, Auriana s’enferma dans une attitude digne et stoïque.

— S’il est mort héroïquement, je suis sûre qu’il n’a aucun regret, dit-elle. Son âme trouvera une place de choix dans la contrée de la mort. Relevez-vous, bon chevalier ! Je sais votre tourment et croyez que je le partage. Allez prendre quelque repos. Cette nuit nous veillerons mon époux et aux premières lueurs de l’aube, il sera inhumé dans la chapelle du château. En attendant, souffrez que je me retire. Je préfère être seule pour pleurer.

Hormund ne put s’empêcher d’admirer les talents de comédienne d’Auriana.

— Lorsque cela vous agréera, j’aimerais avoir un entretien avec vous, Votre Majesté, dit-il.

— Demain, Hormund, fit mine d’implorer la reine. Je ne sais si je pourrais aujourd’hui m’exprimer de façon cohérente.

Le vieux conseiller s’inclina humblement. Auriana ramassa la couverture contenant la tête du roi et la rendit à Ghénarys.

— Veillez sur elle, dit-elle. Soyez son ami jusqu’au bout ! Comme elle s’éloignait, le conseiller se tourna vers Ghénarys.

— Et Jorlond ? demanda-t-il.

— Il a disparu. Plusieurs de nos chevaliers l’entouraient pour le mettre à mal et il s’est évanoui sous leurs yeux.

Le visage du vieillard se fit plus grave.

— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez ? N’aurait-il pu prendre la fuite ?

— Non, dit Ghénarys, secouant la tête. Il n’aurait pu nous échapper, surtout en laissant son cheval derrière lui. Il a disparu comme aurait pu le faire une fée !

— Je vous remercie, chevalier, dit sombrement Hormund.

Un mauvais pressentiment l’animait : que Jorlond connût les circonstances ayant présidé à la mort de son père n’avait plus rien d’étonnant s’il était l’allié d’un être aux pouvoirs magiques. Mais qui pouvait bien être ce dernier ? Aucune fée, aucun immortel n’eût pu s’allier à un félon.

Hormund secoua lentement la tête. Il se passait quelque chose d’étrange dans le royaume de Fuinör. Le vieillard se demanda si implorer le conseil, voire l’aide des dieux n’allait pas s’avérer nécessaire.

 

Après une veillée qui dura toute la nuit et à laquelle Auriana se fit un devoir d’assister, le corps et la tête de Turgoth furent enterrés près du cercueil où reposaient les restes de sa première femme – la mère de Rowena. La reine versa quelques larmes de bon aloi. Elle s’était drapée dans les vêtements de deuil qu’elle n’avait quittés que quelques saisons plus tôt. Devant son visage, un voile masquait fort heureusement les traits où lorsqu’elle ne se contrôlait pas, on eût cherché en vain la moindre tristesse.

Immédiatement après la cérémonie, Hormund sollicita de nouveau un entretien et l’obtint. La reine et le conseiller se retrouvèrent en tête à tête dans la salle du trône. Auriana frissonna en y entrant.

— Je n’ai jamais aimé cette pièce, dit-elle. Maintenant qu’elle est vide, elle semble encore plus glaciale.

— C’est justement du trône que je voulais vous entretenir, Votre Majesté, dit Hormund. Il ne saurait rester inoccupé. Or votre fils Jorlond...

— Il n’est plus mon fils ! coupa sèchement Auriana.

— Jorlond, donc, étant convaincu de félonie ne peut plus prétendre au royaume. Avant de partir pour la contrée de la guerre, le roi m’a chargé d’organiser un tournoi afin de désigner celui qui deviendrait votre nouvel époux, s’il ne devait pas revenir. Je tenais à vous informer de la chose. Bien entendu ce tournoi ne saurait avoir lieu avant la fin de votre deuil. J’assurerai la régence en attendant.

— Il n’y aura pas de tournoi, dit Auriana, très calme. Pensez-vous qu’après avoir été l’épouse d’un Turgoth, une femme pourrait lever les yeux sur un autre homme ?

Hormund ravala les sarcasmes qui lui venaient à l’esprit.

— Il s’agit du royaume, madame. Je comprends votre répugnance mais vous êtes seule à pouvoir mettre au monde un roi, ou une reine !

— Je le sais et je le ferai. Mais pour cela je n’aurai nullement besoin d’un époux. Vous semblez oublier combien notre regretté souverain restait ardent malgré son âge. Il y a maintenant une demi-saison que je porte l’héritier du trône.

Hormund se figea. Il était de notoriété presque publique que depuis beau temps, le roi et la reine n’avaient plus visité la contrée de l’amour. Pourtant Auriana n’aurait pu se permettre un mensonge aussi aisément vérifiable. Il ne restait plus qu’une hypothèse : l’enfant était celui de Danveld. Mais un être conçu au mépris de la loi pouvait-il régner sur Fuinör ? A ce sujet aussi, il faudrait consulter les dieux.

— Voilà une nouvelle qui me comble de bonheur, Votre Majesté, dit-il, servile.

Et d’une certaine façon, il ne mentait pas : quel que pût être le destin de l’enfant, Auriana allait le mettre au monde ; et elle était reine de Fuinör. Dans un peu plus de deux saisons, donc, le royaume serait débarrassé de sa plus grande intrigante.

Hormund sortit de la salle du trône en se frottant les mains et se dirigea vers le laboratoire de maître Aquarius. La préparation de certaine poudre allait s’imposer.

Rowena plongea la main dans la fontaine et en chassa l’image de la salle du trône. Elle allait devoir agir plus vite qu’elle ne l’eût souhaité. Elle ne pouvait se permettre de laisser naître l’enfant d’Auriana. Sans lui, elle restait la seule héritière du trône ; la contrée de la mort serait là pour accueillir ceux qui contesteraient ses droits à la succession. Mais il lui restait une chose à faire avant de se rendre à la cour...

 

La contrée de la folie n’était jamais silencieuse. Comme toutes les forêts, celle où vivaient les fous retentissait des bruits les plus divers mais bien malin qui pouvait leur attribuer une cause. Le plus souvent, ceux qui semblaient anodins recelaient de grands dangers. Le pépiement se rencontrait plus fréquemment chez les prédateurs que chez les passereaux.

Rowena avait fini par aimer cette contrée où tout pouvait arriver. Elle s’y était rendue régulièrement depuis son bannissement, pour revoir Lynna et ses autres amis, mais ce jour-là elle évita la petite clairière. Elle ne venait pas encore pour les chercher et préférait qu’ils ignorent sa présence.

Marchant sans peur dans les fourrés, elle appelait à mi-voix :

— Ketz ? Tu es là ? C’est Rowena !

Il ne lui fallut que quelques minutes pour attirer l’attention du serpent. Sous le soleil violet, celui-ci possédait une peau d’un pourpre éclatant qui le rendait encore plus impressionnant. Il sortit d’un buisson et rampa jusqu’à un arbre. En un éclair il se retrouva posté sur l’une des premières branches. Quetzalcóatl, dit Ketz, était l’animal le plus rapide de la création.

— Salut, Rowena, dit-il, jovial. Ça baigne ?

La princesse sourit. Le serpent était toujours aussi familier.

— Ça va, Ketz, dit-elle. Sauf que je vais bientôt entreprendre quelque chose de très dangereux. Tu te souviens de la dernière fois qu’on s’est vus ?

— Tu parles ! J’suis pas près d’oublier ça ! Je sais que je te dois un service. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— M’accompagner pour quelques jours dans la contrée du miroir, dit Rowena. Il est une certaine personne dont l’existence m’embarrasse. Et pour des raisons diverses, je ne puis me permettre de l’exécuter moi-même.

— C’est dans mes cordes, dit Ketz, d’une voix nettement moins enthousiaste. Tu as changé, Rowena...

La princesse baissa la tête, presque honteuse, puis se reprit.

— Tu m’aideras ?

— Je l’ai dit : je le ferai, répondit le mamba. On y va comment ?

— Personne ne doit savoir que tu es avec moi. Tu vas te glisser sous ma robe et t’enrouler autour de ma taille...

— Hein ?

Surpris, le serpent se dressa légèrement, oubliant qu’il avait omis de se lover. La plus grande partie de son corps se trouva soudain suspendue au-dessus du vide et il perdit l’équilibre pour atterrir au pied de l’arbre, sur un tapis de neige durcie.

— Mille tonnerres ! s’exclama-t-il en retrouvant une position plus noble. Tu as de-ces idées ! Y’a des fois où je regrette presque de ne pas avoir des pulsions humaines, ma pitchoune !

Rowena éclata de rire. Elle laissa glisser sa robe au sol pour que le serpent puisse ramper le long de sa jambe.

— Et pas de réflexe idiot ! dit-elle. Tu sais que ton venin ne pardonne pas !

— T’en fais pas : je connais mon métier, répondit-il, achevant de prendre sa place de ceinture meurtrière autour du corps de la princesse.