CHAPITRE IX
Malgré les instances de Rowena, Jorlond resta inflexible : il n’attaquerait pas le château du roi ! La colère qu’il ressentait ne se serait pas contentée d’une victoire obtenue par traîtrise.
— Ce n’est pas une traîtrise, dit la princesse. C’est une simple question de bon sens. Je comprends tes scrupules mais si tu veux avoir au moins une chance de gagner, tu dois oublier la loi !
Mais le chevalier se contenta de secouer la tête, indiquant clairement qu’il ne désirait plus entendre un seul mot à ce sujet. Rowena capitula.
Jorlond chargea alors ses capitaines de rassembler tous les hommes de sa baronnie en état de porter les armes puis partit pour la cour, lancer son défi.
Lorsqu’il se rendit compte que tous les habitants du château étaient réunis autour du champ clos, il poussa un cri joyeux. Ainsi il n’aurait pas à franchir les épaisses murailles – non qu’il craignît d’y être retenu de force, la loi interdisant de porter la main sur un baron félon en dehors de la contrée de la guerre, mais il ne voulait pas risquer un tête-à-tête avec sa mère.
Il força son cheval pour arriver au grand galop devant la tribune royale, n’accordant qu’un regard distrait au chevalier sanglant, aux pieds de Ghénarys. Masqués par son heaume, ses yeux ne quittaient pas le roi et la reine, passant de l’un à l’autre et les étudiant comme s’il les voyait pour la première fois. Un étrange sentiment l’envahissait, hésitant entre l’amour et la haine. Quand il parla pour déclarer sa félonie, il lui sembla qu’il accomplissait un acte volontaire, le premier de son existence.
En entendant ses paroles, le roi s’enfonça un peu plus dans son siège ; la tête rentrée dans les épaules, on eût dit qu’il soutenait une charge invisible. Jorlond le trouva vieilli, exagérément vieilli – le remords de son crime, peut-être...
Auriana, elle, passée la surprise initiale, ne sembla pas choquée de voir son fils endosser l’armure d’un baron félon. En tout état de cause elle ne conservait plus qu’une vague affection pour Jorlond et se moquait de ce qui pouvait lui arriver. Depuis qu’elle était reine, Auriana se moquait de Fuinör tout entier.
— Messire, articula le roi. Vous portez les armoiries de Jorlond, fils de la reine et héritier du trône de Fuinör. Êtes-vous bien celui que vous prétendez être ?
Le chevalier enleva son heaume et le posa devant lui, sur sa selle.
— Je suis Jorlond, dit-il.
— Puis-je alors vous demander, mon fils, ce que signifient les paroles que...
— Elles signifient ce qu’elles signifient ! Je te déclare la guerre, roi sans honneur ! Au nom de mon père assassiné par toi, avec la complicité de ma mère, j’affirme que tu n’as plus le droit de régner sur Fuinör !
Le regard de Turgoth se figea. Une exclamation de surprise monta des gradins. Jamais encore on n’avait osé insulter ainsi un roi de Fuinör. Auriana sentit un frisson désagréable la parcourir : Jorlond savait ; comment il avait appris la chose n’avait guère d’intérêt : il savait. Elle se composa un visage grave.
— Jorlond, dit-elle. Tu sais tout l’amour que je te porte. Comment peux-tu ainsi briser le cœur de ta mère, trahir la confiance du roi, en proférant une telle accusation ? Rétracte-toi, je t’en conjure. Dénonce le félon qui t’a mis ces idées en tête et je suis sûre que le roi pardonnera. N’est-ce pas, sire ?
Turgoth acquiesça machinalement. Perdu au fond d’un puits obscur, il ne voyait et n’entendait plus qu’au travers d’un voile épais. Le monde tourbillonnait autour de lui. Désormais il ne pouvait se raccrocher à personne.
Jorlond observa attentivement sa mère, toujours aussi étonné de sa beauté persistante. Elle n’était sans doute pas parfaite, à l’image de Rowena, mais ses défauts eux-mêmes faisaient une part de son charme : les rides aux coins de ses yeux rehaussaient son regard ; un minuscule affaissement de la peau, sous le menton, témoignait de son âge et n’en rendait que plus extraordinaire la minceur et la fermeté de son corps. Jorlond chassa loin de lui le trouble qui le saisissait. Il détestait cette femme, voilà tout ! Il la détestait !
— L’amour que vous me portez, madame, j’en connais la valeur, dit-il. Vous vous servîtes de lui pour faire assassiner votre mari. Je vous renie comme mère et je renie comme roi votre complice. Vous êtes tous deux des meurtriers, indignes de...
— Assez ! cria Auriana d’un ton suraigu. Nous n’en entendrons pas plus ! Si tu désires la guerre, tu l’auras, pour avoir osé insulter tes souverains. Décidément tu seras toujours un benêt, Jorlond !
Le chevalier resta silencieux pendant de longues secondes puis le visage fermé, il remit son heaume.
— Je pense que ceci a assez duré, dit-il. Fixez vous-même le jour et l’heure de notre rencontre, je vous prie !
Tous les regards se tournèrent vers le roi qui avait fermé les yeux.
— Sire, dit Auriana, le poussant légèrement du coude, que décidez-vous ?
Turgoth ouvrit faiblement les paupières et regarda Jorlond.
— Je ne désire pas me battre contre vous, mon fils, dit-il. Mais si vous ne l’entendez pas autrement, que ce soit au lever du soleil, dans dix jours, au sein de la contrée de la guerre. Je crains, si nous différons, de ne plus être en état de vous affronter.
Sans un mot, Jorlond fit volter son cheval et commença à s’éloigner. Son regard croisa un instant celui de Ghénarys, son vieux maître, où se lisaient la tristesse et la déception ; puis il planta ses talons dans le flanc de l’animal qui s’élança.
Neuf jours passèrent, durant lesquels Rowena vint chaque matin visiter Jorlond. Lorsqu’il s’éveillait, avant ou après le lever du jour, il la trouvait debout au pied de son lit. Parfois elle restait plusieurs heures avec lui, parlant de ce qu’elle avait vécu durant son bannissement, évoquant pour Jorlond un futur où ils seraient roi et reine de Fuinör, discutant longuement avec lui de la bataille qui allait avoir lieu. Parfois aussi, elle s’en allait au bout de quelques minutes, excédée du peu d’intérêt que le chevalier portait à ses conseils. Jorlond savait pourtant qu’elle avait raison : son armée ne dépasserait sans doute pas le millier d’hommes, alors que le roi pourrait en aligner vingt fois plus. Dans une bataille rangée, il faudrait un grand prodige pour qu’il soit vainqueur. Mais l’idée de transgresser la loi effrayait encore plus Jorlond que la perspective de mourir au combat.
— Tu es un mouton, dit un jour Rowena. Un mouton stupide qui va se faire tondre volontairement. Quand on veut accomplir une vengeance, il faut être prêt à tout. A tout !
— Comme tu es belle, Rowena, répondit-il avant qu’elle ne disparaisse.
Pas une seule fois, il n’osa tenter de l’embrasser. Pas une seule fois elle ne fit mine de désirer sa tendresse. Jorlond se demandait ce qui arriverait s’ils devenaient vraiment mari et femme...
Le neuvième jour commença la saison des neiges. Comme les flocons commençaient à s’abattre sur Fuinör, le chevalier prit la tête de neuf cent cinquante-trois hommes et se dirigea vers la contrée de la guerre.
Tous les soldats savaient qu’ils allaient mourir et tous savaient que cela était juste.
Au château de Jorlond, Rowena maudissait les dieux.
La contrée de la guerre tout entière était une vaste étendue désertique et plane. Pas un arbre, pas une colline ne pouvait servir d’abri aux combattants. Aucun défilé ne se prêtait à une embuscade. Un endroit idéal pour la seule façon de guerroyer que connussent les habitants de Fuinör : se placer face à face, courir l’un à l’autre et combattre.
Lorsque Jorlond et sa troupe passèrent la frontière rocheuse des deux contrées, l’armée du roi n’était pas encore arrivée.
— Avançons encore de quelques kilomètres, dit le chevalier à ses capitaines. Il sera plus courtois de laisser le chemin de la retraite au dernier arrivé.
Il possédait une centaine de cavaliers seulement. Les autres, enrôlés parmi les serfs, allaient à pied et maniaient indifféremment le sarcloir ou la fourche. Bien peu disposaient d’armes véritables. Lorsque ces fantassins avançaient, leurs pieds enfonçaient dans la neige qui atteignait maintenant leurs chevilles. Ceux dont les chaussures étaient trouées, ceux qui n’avaient pas de chaussures, marchaient en traînant déjà le pied. Quelques-uns étaient même portés par leurs camarades, tant la station debout leur était devenue insupportable. Ainsi allait, archétypale, l’armée du tout dernier baron félon.
Le roi se mit en marche aux environs de midi. Il avait fixé rendez-vous à tous ses barons au crépuscule, près de la contrée de la guerre. Ses troupes personnelles ne se montaient qu’à deux cents chevaliers et quelque cinq cents fantassins, mais il savait qu’au moins dix de ses barons lui en apporteraient presque autant. Les autres viendraient grossir les rangs dans la limite de leurs moyens.
Pour la première fois depuis de longues saisons, Turgoth avait endossé une armure et ceint une épée à son côté. Ainsi harnaché, son corps usé avait peine à se déplacer, mais le roi ressentait une certaine excitation à l’idée de se battre de nouveau. Il regrettait simplement que ce fût contre Jorlond et pour la mauvaise cause. Il tenait le chevalier pour un brave garçon qui n’aurait certes pas déshonoré la couronne.
Auriana ne vint pas lui dire adieu et ne lui souhaita même pas bonne chance. Enfermée dans ses appartements, elle devait mûrir quelque nouveau plan machiavélique dans les dieux savaient quel but. Turgoth étouffa un sourire avant de monter en selle avec l’aide d’un serviteur. Peut-être était-ce la véritable raison de son excitation : s’il mourait, il serait enfin débarrassé d’Auriana. Il avait tellement voulu cette femme qu’il ne parvenait pas totalement à la haïr mais elle ne lui inspirait plus désormais qu’une répulsion mêlée de peur.
Le conseiller Hormund s’approcha de lui alors qu’il s’apprêtait à abaisser la visière de son heaume.
— Sire, je vous en conjure encore une fois, ne prenez pas part à la bataille. Votre âge ne vous permet plus de telles dépenses physiques. Il ne fait aucun doute que le jeune Jorlond sera tué demain, mais si vous deviez l’être aussi, le royaume serait sans monarque et sans héritier.
— Que ma femme se remarie, en ce cas, dit Turgoth en souriant. Elle en a l’habitude. Organisez un tournoi et que le chevalier le plus vigoureux soit désigné pour l’épouser et lui faire un enfant ! Entretemps, mon ami, tu assureras la régence.
Hormund baissa la tête. Depuis quelque temps son univers semblait se dégrader à plaisir. Le royaume sombrait lentement dans un chaos dont il ignorait la cause et qui l’effrayait d’autant plus.
— Une dernière chose, Hormund, ajouta le roi. Si tournoi il y a, empêche Ghénarys d’y participer. La pauvre n’a certes pas mérité Auriana. Adieu...
Réunie dans son intégralité, l’armée du roi comptait près de deux mille chevaliers et huit fois plus de fantassins. Ces derniers n’étaient pas mieux équipés que les paysans de Jorlond, mais la certitude qu’ils avaient de vaincre leur donnait une plus grande assurance. En se sachant à vingt contre un, même les paysans les moins familiers avec le métier des armes ne se sentaient pas en réel danger de mort. Les chevaliers, eux, avaient fière allure. Partant en guerre comme on part à la chasse, ils passèrent leur veillée d’armes à boire et à manger en chantant d’éternelles ballades courtoises. Armures lustrées, heaumes et boucliers incrustés de joyaux et gonfanons brodés de fils précieux scintillaient à la lueur des flammes violettes du campement.
Malgré les flocons qui tombaient toujours, les soldats n’eurent aucun mal à trouver le sommeil. Au matin ils chassèrent la neige qui s’était déposée sur leurs manteaux, avalèrent vivement une demi-pinte de vin chaud et passèrent la frontière. L’infanterie marchait devant, formée en triangle pointé vers l’ennemi – un coin gigantesque prêt à pénétrer les troupes de Jorlond pour les écarteler. Le soleil n’était levé que depuis quelques minutes lorsque les deux armées se trouvèrent face à face.
Dès qu’il aperçut les soldats du roi, des milliers et des milliers de points noirs sur un tapis immaculé, Jorlond sentit l’impuissance s’emparer de lui. Que pouvait-il bien espérer, sinon mourir héroïquement en sachant que son nom serait à jamais marqué du sceau de l’infamie ? Il n’en fit pas moins s’ébranler sa troupe, plaçant lui aussi la cavalerie derrière le rempart des hommes à pied. Ceux-ci, formés en rangs serrés, voyaient avancer vers eux une ligne de plusieurs centaines de mètres, bardée de fer.
— Souvenez-vous de notre tactique, dit Jorlond à ses capitaines. Puisque nous ne sommes pas assez forts pour les enfoncer, nous devrons attendre qu’ils nous attaquent et leur causer le plus de dommages possibles avant de... (Il s’arrêta net, avala péniblement sa salive puis reprit, d’une voix plus forte :) Avant de vaincre ! Et souvenez-vous ! Je ne veux pas qu’on touche au roi. Si le hasard du combat nous met en présence, je veux trancher moi-même son crâne chauve !
Lorsque les deux armées ne furent plus qu’à un kilomètre l’une de l’autre, elles stoppèrent leur avance au même instant – araignée observant la mouche prise dans ses rets. Jorlond vit plusieurs cavaliers faire le tour des troupes du roi, distribuant sans doute ordres et encouragements, puis tout s’immobilisa à nouveau en une muette confrontation.
— Qu’attendent-ils ? se demanda le chevalier, au bout de quelques minutes. Ils n’ont tout de même pas peur de nous !
Alors résonnèrent buccins et trompettes, annonçant le début de la bataille.
Quelques instants auparavant, Rowena faisait son apparition au château de Jorlond. Sachant qu’elle ne trouverait pas le chevalier dans sa chambre, elle se rendit immédiatement dans la cour intérieure – peu soucieuse désormais d’être ou non aperçue. Seules restaient là les servantes, surtout préoccupées de pleurer le départ de leurs maris et de leurs fils. Si on la remarqua, nul ne vint la troubler.
Rowena s’approcha de la fontaine sculptée, grande vasque de pierre où trois gargouilles crachaient en permanence l’eau d’une source. A celle-ci venaient s’ajouter ce jour-là les flocons qui tourbillonnaient avant de se fondre en leur sœur stagnante.
La princesse effleura du bout des doigts la surface liquide. La clairvoyance était l’une des premières choses que lui avait enseignées l’enchanteur, une des plus simples. L’eau de la fontaine sembla se brouiller, envahie de masses blanchâtres à l’aspect de nuages. Rowena concentra ses pensées sur Jorlond, créa en elle-même une parfaite image de lui, laquelle apparut bientôt au sein du brouillard liquide. Celui-ci ne tarda pas à se disperser pour révéler un champ de bataille. Les traits du chevalier étaient invisibles sous son heaume, mais la princesse les savait tendus, aussi bien que résolus. Quand la bataille commença elle eut une pensée émue pour tous ceux qui allaient mourir afin d’assurer ou d’empêcher la reconquête d’un trône ne leur appartenant pas.
— Je ferai ce que je pourrai, Jorlond, murmura-t-elle.
Tel un monstre gigantesque, l’infanterie de Turgoth se mit en marche : plus de quinze mille hommes loqueteux, ignorant tout des jeux de la guerre, armés de l’outil le plus meurtrier qu’ils aient pu trouver dans leurs remises. Certains, ceux qui en possédaient un dans leur cheminée, portaient un pot de fer sur la tête en guise de casque. Tous marchaient d’un pas régulier, ignorant la neige qui tombait presque en bourrasque, méprisant les brûlures de leurs pieds mal chaussés, tentant d’oublier qu’ils avaient laissé derrière eux femmes et enfants – condamnés à la disette s’ils ne revenaient pas.
Ceux qui marchaient devant et sur les côtés s’inquiétaient de devoir subir les premiers assauts des cavaliers ennemis. Perdus au sein de cette masse humaine, ceux qui en formaient le cœur se sentaient oppressés, étouffés, obligés de marcher sous peine d’être écrasés. Car si d’aventure l’une des cellules du monstre s’arrêtait, si elle tombait par la faute de pieds engourdis, elle était immédiatement dépassée, piétinée enfoncée dans la neige par des milliers de pas. Beaucoup moururent ainsi avant d’atteindre l’armée de Jorlond mais leur formation ne sembla pas s’affaiblir, comme si le monstre s’était nourri de lui-même.
— S’ils réussissent à nous atteindre, nous serons séparés en petits groupes ! réalisa soudain Jorlond. Leurs cavaliers n’auront plus qu’à nous achever. Il faut briser la pointe de cette flèche, les prendre de vitesse.
Il donna l’ordre à sa propre infanterie de former une muraille compacte et immobile – arme plantée au sol dans l’attente d’une charge – derrière laquelle ses chevaliers pourraient venir s’abriter après chaque sortie – s’il y avait plusieurs sorties. Dès que la piétaille fut en position, Jorlond donna le signal de l’attaque. Et ainsi une centaine d’hommes carapaçonnés se lancèrent-ils à la rencontre du monstre. Les chevaliers du roi ne réagirent pas, se contentant d’observer la tactique de leurs adversaires en sachant que ce premier coup ne leur enlèverait au pire que deux à trois cents paysans.
Jorlond qui menait la charge arriva le premier sur la pointe de l’infanterie royale. Il vit le visage terrifié du serf qui reçut son assaut ; oubliant d’utiliser son sarcloir, celui-ci commença à hurler et voulut se retourner pour fuir. L’épée de Jorlond mit fin à ses cris. Il s’effondra aux pieds de ses camarades. Levant de nouveau son arme, Jorlond frappa, encore et encore, tranchant chaque fois une tête ou un membre, supprimant chaque fois une vie. Tous ses chevaliers hachaient et tailladaient à son image, si bien que le sol fut bientôt jonché de cadavres sanglants qui marquaient la neige de flots bleu nuit. La cavalerie ennemie ne bougeait toujours pas. La pointe d’attaque des piétons fut facilement brisée, puis pénétrée par l’irrésistible avance des chevaliers. Sachant qu’ils avaient peu de chances de percer les armures, les paysans s’attardaient surtout à frapper les chevaux dont la carapace métallique possédait quelques failles.
Sans cesser de se battre – de massacrer — Jorlond jeta un regard inquisiteur autour de lui. Ils s’étaient enfoncés profondément dans les rangs ennemis, si profondément que la piétaille risquait de se refermer autour d’eux, les coupant de leurs propres troupes.
— En arrière ! cria-t-il. Battons en retraite !
L’un des capitaines, qui chevauchait à ses côtés, fit virevolter son cheval et passa l’ordre à la cantonade, forcé de hurler pour se faire entendre au travers des cris humains, des hennissements et du fracas des armes. Quelques instants plus tard, les chevaliers commençaient à galoper en retrait. Le capitaine qui avait transmis l’ordre voulut s’élancer à son tour mais à cet instant un outil perça le poitrail de sa monture qui boula. Projeté hors de sa selle, le chevalier se retrouva allongé dans la neige. Jorlond voulut l’aider mais il était déjà trop tard : des dizaines de mains lui arrachaient son armure, des dagues avides de sang et de vengeance cherchaient sa gorge... Jurant violemment, Jorlond piqua des deux et se dégagea de l’étau humain qui commençait déjà à se resserrer sur lui.
Comme s’il n’avait subi aucune perte, le monstre se reformait, reprenant sa forme initiale, et continuait d’avancer, véritable fer de lance que l’on pouvait émousser mais qui s’affûtait de lui-même.
— Nous n’y arriverons jamais ! s’exclama le deuxième capitaine lorsque tous les chevaliers se furent repliés. Ils sont trop nombreux !
Jorlond acquiesça. Il revoyait l’homme désarçonné, déchiré, enfoui... C’était là une mort peu glorieuse pour un chevalier, une mort à laquelle ils étaient tous condamnés, s’ils s’obstinaient.
— Messeigneurs ! cria-t-il. Je crains qu’il ne nous reste qu’une solution pour sauver notre honneur. Attendre la première charge de la cavalerie ennemie et galoper sus !
Un chevalier acquiesça.
— Battons-nous entre gens bien nés ! dit-il. Je détesterais me faire égorger par un serf.
Rowena serrait les dents sans même s’en rendre compte. Elle avait observé la première charge avec dégoût. Ce n’était plus de la guerre, c’était une véritable exécution. Mais elle savait que le pire restait à venir : le massacre systématique de tous les serfs composant l’infanterie de Jorlond, dès que ses chevaliers seraient défaits. Les dieux savaient qu’elle n’avait pas voulu cela : si l’attaque avait été menée dans la contrée du miroir, la plèbe n’aurait pas souffert. Pourtant elle se sentait coupable... Elle fit taire ses remords et se replongea dans la contemplation de la fontaine où se jouait le dernier morceau de bravoure de la courte et dérisoire bataille. La princesse concentra son attention sur Jorlond et se prépara à intervenir. De lui au moins, elle avait encore besoin. Puisqu’elle ne pourrait devenir reine sans prendre un mari, il était le seul homme dont elle accepterait de devenir l’épouse avec un minimum de répugnance. Et puis... Elle l’aimait bien. Il y avait quelque chose de touchant dans sa colère de fils outragé, dans l’amour éternellement adolescent qu’il lui portait, dans son respect de la loi, même. C’était un innocent, lui aussi.
De deux mille poitrines jaillit le même cri : « Pour le roi ! ». Deux mille épées sortirent de leur fourreau. Deux mille chevaux se mirent en marche. Menée par le souverain en personne, suivi de près par Ghénarys, la cavalerie de Turgoth contourna les piétons derrière lesquels elle s’abritait.
Serré dans son armure, frigorifié, le roi aurait voulu être mort. Il ne savait plus si ses doigts gourds tenaient encore les rênes du cheval, conscient pourtant d’être incapable de se relever s’il faisait une chute. Il pressa sa monture jusqu’au galop. Dans sa tête résonnaient les sabots des destriers chargeant avec lui. Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que les gonfanons volaient fièrement au vent, que toutes les armes étaient tirées, les volontés bandées, dans le seul but de le servir. Ils étaient là : ses barons, ses chevaliers ! Comme autrefois, lors de la première félonie qu’il eût réprimée : celle de Mortys, le père d’Auriana. La trahison semblait courir dans le sang de cette famille... Se réjouissant à l’idée de mourir bientôt, Turgoth poussa un cri sauvage auquel répondit l’écho de la bourrasque.
Dans l’armée de Jorlond, les cavaliers n’étaient même plus une centaine ; ils étaient découragés et commençaient à s’habituer tout doucement à l’idée de partir pour la contrée de la mort. Ils ne lancèrent pas de cri joyeux en tirant leurs armes mais ils s’élancèrent. Leurs porteurs de gonfanons étaient morts lors de la première charge et aucune bannière ne flottait au vent mais ils forcèrent leurs chevaux. Ils ne voyaient plus rien, que la neige, le ciel obscur et les taches brillantes, innombrables, de leurs ennemis, mais ils galopèrent, acceptant la mort et courant vers elle parce que des dieux leur avaient donné un sens de l’honneur, pour obéir à une loi ancestrale stipulant que deux et deux ne pourraient jamais donner trois.
A mi-chemin, les deux armées se rencontrèrent.
Jorlond et Turgoth avaient galopé à la rencontre l’un de l’autre depuis qu’ils s’étaient aperçus. Ils frappèrent au même instant. Mais les doigts du roi le trahirent. La pression qu’il exerçait sur l’épée s’était légèrement relâchée et l’arme glissa hors de sa main. Sa chute dans la neige fut la dernière vision qu’il emporta du monde. La main de Jorlond ne tremblait pas : sa lame trancha la tête du roi qui alla voler au sol. Le cheval de Turgoth s’emballa, fit demi-tour et partit au grand galop à travers les troupes royales, transportant toujours le corps décapité dont le sang ruisselait sur la neige. Il y eut un temps d’arrêt chez les chevaliers du roi. Plusieurs sentiments se bousculèrent en eux : stupeur, tristesse et finalement colère, haine, désir de tuer. Ils se jetèrent d’un seul mouvement dans la mêlée.
Détaché de ses compagnons, Ghénarys frappait une fois à droite, une fois à gauche, sans arrêter son cheval, et chacun de ses coups tuait un homme. La visière de son heaume masquait les larmes qui coulaient sur ses joues. Pour lui, le roi était avant tout un ami, depuis toujours.
Les autres chevaliers de Turgoth n’avaient pas sa force extraordinaire et adoptaient une technique différente : sept ou huit d’entre eux entouraient le même adversaire et le frappaient, jusqu’à ce qu’il tombe. Le massacre commençait.
Jorlond faisait face à cinq hommes et sentait la présence de ceux qui n’allaient pas tarder à l’attaquer dans le dos. Un fléau d’armes fit sauter son bouclier. Il rendait coup pour coup mais son bras se faisait de plus en plus lourd.
Alors il disparut, sans se rendre compte que tous ses camarades étaient morts.
— Pourquoi m’as-tu sauvé ? demanda-t-il plus tard à Rowena. J’aurais voulu mourir avec eux. C’est moi qui les ai entraînés là-bas. Il est injuste que je vive !
— Cesse de parler de justice et d’injustice ! dit sèchement la princesse. Tu ne sais pas ce que c’est et tu dis n’importe quoi. Je t’ai sauvé parce que deux des assassins de ton père sont encore vivants et que tu as juré de les abattre. Je t’aide à respecter ton vœu, Jorlond, pour que tu m’aides à respecter le mien : devenir reine.
Il la regarda tristement et acquiesça.
— Mais maintenant, nous jouerons selon mes règles, continua Rowena. La loi est respectée : tous tes hommes sont morts. Je ne veux plus entendre parler de loi, tu m’entends ?
Une nouvelle fois, Jorlond hocha la tête. Désormais il ne se sentait plus l’envie de résister.