VIII

Sartre Ou la vengeance du crustacé

Sartre n’aimait pas les crustacés, ils le lui ont bien rendu : dans La Cérémonie des adieux, Simone de Beauvoir interroge le philosophe sur ses préférences et ses dégoûts en matière de nourriture. À la question des répugnances les plus marquées, Sartre répond : « Les crustacés, les huîtres, les coquillages [186]. » Pour argumenter et analyser la nature de son refus, il décrit les crustacés comme des insectes dont la conscience problématique le gêne, comme des animaux presque absents de notre univers : « En mangeant des crustacés, je mange des choses d’un autre monde. Cette chair blanche n’est pas faite pour nous, on la vole à un autre univers [187]. » Poursuivant sa réflexion, Sartre dit : « C’est de la nourriture enfouie dans un objet et qu’il faut extirper. C’est surtout cette notion d’extirper qui me dégoûte. Le fait que la chair de la bête est tellement calfeutrée par la coquille qu’il faut utiliser des instruments pour la sortir au lieu de la détacher entièrement. C’est donc quelque chose qui tient au minéral [188]. » Dans son appréhension du coquillage, Sartre ne peut dissocier l’aliment de sa qualité : une forme quasi végétative de l’existence qui ne cache pas sa parenté avec le glaireux, le visqueux pour lesquels il a tant manifesté de répugnance [189]. Dans l’huître, la coque ou la moule, il distingue « de l’organique en train de naître, ou qui n’a de l’organique que ce côté un peu répugnant de chair lymphatique, d’étrange couleur, de trou béant dans la chair ». Très tôt, Sartre posera les bases de ce qu’on pourrait appeler sa métaphysique du trou : dans Les Carnets de la drôle de guerre, il démarque quelque peu les théories freudiennes qui associent le trou à la fécalité, la béance et la jouissance. Prosaïquement, il fait du trou le manque par excellence qui appelle le comblement. Puis il disserte avec application pour montrer que « le culte du trou est antérieur à celui de l’anus [190] » et joue, si l’on peut dire, à loisir avec ce trou qui l’occupe quelques pages durant. En décembre 1939, la métaphysique « des trous-pour-l’homme [191] » évite le problème de la nourriture, alors que les développements contenus dans L’Être et le Néant ne l’ignorent pas.

Dans le maître ouvrage de Sartre, l’alimentation fait son apparition sous la forme d’une analyse phénoménologique en bonne et due forme : « La tendance à remplir (…) est certainement une des plus fondamentales parmi celles qui servent de soubassement à l’acte de manger : la nourriture, c’est le “mastic” qui obturera la bouche ; manger, c’est, entre autres choses, se boucher [192]. » En jargon philosophique, la traduction est la suivante : « Boucher le trou, c’est originellement faire le sacrifice de mon corps pour que la plénitude d’être existe, c’est-à-dire subir la passion du Pour-soi pour façonner, parfaire et sauver la totalité de l’En-soi. » Boucher les trous, c’est aussi bien manger que copuler et, si Sartre n’hésite pas à parler de « l’obscénité du sexe féminin [193] », il ne dit rien de définitif sur la bouche qui mange, distingue les saveurs, associe les parfums, décante les substances – alors qu’il analyse le sexe qui aspire, engloutit, absorbe et étreint. La parenté des deux orifices est ainsi soulignée : « Sans aucun doute, le sexe est la bouche, et bouche vorace qui avale le pénis [194]. » Peut-on, sans encombre, inverser les termes de la proposition et voir dans toute bouche un sexe – si les facéties de la syntaxe autorisent pareille formulation ? Vraisemblablement.

Fort de ce que Simone de Beauvoir raconte de Sartre, on peut allègrement progresser sur la voie de la compréhension de la diététique sartrienne. L’équivalence posée entre les choses du sexe et celles de la bouche, on peut saisir l’écho contenu dans la phrase de sa compagne qui précise : « L’acte sexuel proprement dit n’intéressait pas particulièrement Sartre [195]. » Dans La Force de l’âge, elle écrit : « Je reprochais à Sartre de considérer son corps comme un faisceau de muscles striés et de l’avoir amputé de son système sympathique [196]. »

L’usage que Sartre fit de son corps trahit sans ambages le mépris de soi et le refus de la chair. Le philosophe s’inscrit bien – on pourrait dire à son corps défendant – dans la tradition platonicienne de l’excellence des Idées, des choses de l’esprit et du dégoût pour le corps assimilé à un tombeau, une boîte maléfique contenant le principe d’excellence. Intellectuel lunaire, le philosophe existentialiste évolue en plein défaut d’hygiène. Rien n’est plus porteur de sens que cet abandon de soi aux aléas de la matière corrompue. Les anecdotes sur la saleté de Sartre disent sa faculté d’oublier la chair, de la mépriser, de la contenir dans le registre du superflu. En Allemagne, il avait laissé la crasse et la puanteur s’installer à un point tel que sa biographe a pu parler de sa « chambre pestilentielle » et des semaines entières passées « sans se laver, alors qu’il lui aurait suffi de traverser la rue et de payer dix sous pour disposer ad libitum d’une salle de bains dans l’établissement thermal [197] ». Son surnom d’alors était « l’homme aux gants noirs ». Il était dû à « ses extrémités (qui) étaient, jusqu’à mi-bras, noires de crasse [198] ».

Les nécessités corporelles lui ont toujours inspiré dégoût et mépris. Beauvoir confie qu’il s’en libérait avec discrétion tant qu’il eut la santé. Par la suite, lorsque les progrès de la liquéfaction du penseur furent enregistrés, il fit preuve d’un fatalisme qui étonnait sa compagne. Lorsqu’il s’abandonnait sur fauteuils et canapés, il n’avouait aucune pudeur, plutôt de la résignation.

Oublieux d’hygiène, il l’est aussi des rythmes du corps et de la nécessité de transcender la nécessité naturelle par les rituels culturels que sont les repas. Quantité et qualité sont déplorables, et la fréquence des sacrifices au rite est à l’avenant : « Il m’est tout à fait indifférent, disait-il, de sauter un repas le midi ou le soir, ou même les deux repas, de me nourrir de pain ou au contraire de salade sans pain, ou de jeûner un ou deux jours [199]. » Beauvoir confirme qu’il mangeait n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment [200].

Le mépris de son propre corps s’accompagne, comme il est bien naturel, d’un mépris du corps en général. Lorsqu’il analyse cette réalité essentielle dans L’Être et le Néant, il ne cesse d’en appeler à des exemples éloquents : une jambe malade, des yeux disséqués par les médecins, un corps détruit par une bombe, un bras cassé, un cadavre, une gastralgie, des maux de tête, d’estomac, de doigts, d’yeux [201]. Le corps sartrien est avant tout un corps malade, mutilé, massacré, méconnaissable. Point de corps goûtant ou jouissant, de chair joyeuse ou de frissons de plaisir, mais une viande malade, corrompue ou déliquescente. Soucieux de détails, Sartre développe ses conceptions de la nausée, du vomissement et, pour ce faire, il en appelle à « la viande pourrie, (au) sang frais, (aux) excréments ». De même, il disserte sur l’ulcère de l’estomac perçu comme « un rongeur, une légère pourriture interne ; je peux, poursuit-il, le concevoir par analogie avec les abcès, les boutons de fièvre, le pus, les chancres, etc. [202] ». Les modalités de l’être-pour-autrui, via le corps comme médiation, ne sont ni le sourire, ni le regard séducteur, mais la transpiration et les odeurs de sueur. Les métaphores du corps sont filées grâce aux arachnides, le visage de l’autre est générateur de nausée, sa propre face lui permet même un trait sur le « dégoût de (sa) chair trop blanche [203] ». Outil à manier les outils, le corps n’est qu’une machine sans désir et sans volonté de jouissance.

Le mépris de soi, l’usage de soi comme d’une chose prennent chez Sartre le double visage de l’alcool et du tabac – variations sur le thème de l’horreur de soi. Annie Cohen-Solal fait le bilan d’une journée d’absorption sartrienne : « Deux paquets de cigarettes – des Boyard papier maïs – et de nombreuses pipes bourrées de tabac brun ; plus d’un litre d’alcool – vin, bière, alcool blanc, whiskies, etc. –; deux cents milligrammes d’amphétamines ; quinze grammes d’aspirine ; plusieurs grammes de barbituriques, sans compter les cafés, thés et autres graisses de son alimentation quotidienne [204]. » La Critique de la raison dialectique, après L’Être et le Néant, est à ce prix : parfois plus d’un tube de Corydrane – des anabolisants – par jour…

L’alcoolisme de Sartre ne fait aucun doute. Ses ivresses ponctuent les Mémoires de Simone de Beauvoir. La plus célèbre est moscovite. Elle lui vaudra dix jours d’hospitalisation au printemps 1954. Les biographes complaisants incriminent l’insistance des hôtes soviétiques… Lorsque au sortir d’une consultation médicale Sartre réalisa qu’il lui faudrait en finir avec l’alcool, il s’écria : « C’est soixante ans de ma vie à qui je dis adieu [205]. »

Entre deux tubes de Corydrane, Sartre avait analysé phénoménologiquement l’alcoolisme. Il écrivait : « Ainsi revient-il au même de s’enivrer solitairement ou de conduire les peuples. Si l’une de ces activités l’emporte sur l’autre, ce ne sera pas à cause de son but réel, mais à cause du degré de conscience qu’elle possède de son but idéal et, dans ce cas, il arrivera que le quiétisme de l’ivrogne solitaire l’emportera sur l’agitation vaine du conducteur des peuples [206]. » Eut-il envie d’en faire la démonstration ? Toujours est-il qu’en 1973 – l’année où on lui demande d’en finir avec l’alcool – il confiera à un journaliste d’Actuel tout son programme politique qui tient en quelques mots : terreur, illégalité et violence armée. « Un régime révolutionnaire, dit-il, doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas là d’autres moyens que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué [207]. » Du moindre danger de l’éthylisme…

La consultation médicale de 73 avait aussi fait apparaître une anoxie, une asphyxie du cerveau. L’état des artères et des artérioles était lamentable. L’alcool y était pour beaucoup, le tabac également. Dans L’Être et le Néant, Sartre propose une petite théorie du tabac : fumer, c’est pratiquer un cérémonial, théâtraliser des gestes, ritualiser. C’est aussi « une réaction appropriative destructrice. Le tabac est un symbole de l’être “approprié”, puisqu’il est détruit sur le rythme de mon souffle par une manière de “destruction continuée”, qu’il passe en moi et que son changement en moi-même se manifeste symboliquement par la transformation du solide consommé en fumée. » Ce « sacrifice crématoire », comme le nomme Sartre, est, à sa dimension, le jeu d’un sacrifice entier de l’humanité, « une destruction appropriative du monde entier. À travers le tabac que je fumais, qui se résorbait en vapeur pour rentrer en moi [208] ». Fumer, manger sont deux modes d’une même logique. Mais le tabac semble un substitut pratique de l’aliment, substitut magique, inconsistant, évanescent, presque neutre en saveur tant son pouvoir est astringent sur les papilles gustatives.

Les excitants, l’alcool, le tabac ne suffisaient pas à Sartre dans la panoplie de la mutilation douce de soi. Pour dire l’usage distancié que Sartre faisait de son corps, l’expérience de la mescaline n’est pas sans intérêt. La raison avancée par Sartre est philosophique : il souhaitait mesurer sur lui les effets produits par un hallucinogène sur la formation des images chez un individu. Il en fit la demande au Dr Lagache de l’hôpital Sainte-Anne. Une injection dosée pour produire entre quatre et douze heures d’effets fut faite sous contrôle médical. Il en expliqua les effets dans L’Imaginaire [209]. Beauvoir décrit les hallucinations telles que Sartre les lui a rapportées : « Sur ses côtés, par-derrière (lui) grouillaient des crabes, des poulpes, des choses grimaçantes [210]. » Revanche des crustacés : Sartre se croit poursuivi par des langoustes. Alors que Beauvoir s’inquiétait par téléphone du déroulement de l’expérience, Sartre lui répondit d’une voix brouillée que son « appel l’arrachait à un combat contre des pieuvres où certainement il n’aurait pas le dessus ». Triomphe de la marée…

Plus tard, dans la rue, alors que la mescaline n’est pas douée d’effets à retard, Sartre se trouva « vraiment convaincu qu’une langouste trottinait derrière lui [211] ». Beauvoir pense qu’il ne peut s’agir de rémanences de l’hallucinogène et que le philosophe souffrait alors de troubles nerveux du comportement sans rapport avec l’expérience de Sainte-Anne. Sartre se souviendra du bestiaire – chez lui hautement symbolique – lorsque, dans La Nausée, il fera de Roquentin un familier de ce zoo aquatique composé, pour certains, d’animaux dont « le corps était fait d’une tranche de pain grillé comme on en met en canapé sous les pigeons ; ils marchaient de côté avec des pattes de crabe [212] ».

La récurrence des crustacés est notable dans les œuvres du penseur. Sartre raconte dans Les Mots qu’enfant, son regard tomba sur une gravure parue dans l’almanach Hachette qui représentait un quai sous la lime, une pince longue et rugueuse qui, sortant de l’eau, accrochait un ivrogne pour l’engloutir dans le bassin glauque. Le texte illustré par cette image se concluait par : « Était-ce une hallucination d’alcoolique ? L’enfer s’était-il entrouvert ? » Et Sartre de poursuivre : « J’eus peur de l’eau, peur des crabes et des arbres » – qu’on se rappelle le rôle de la racine dans La Nausée. Amplifiant l’écho de cette sinistre gravure, Sartre confia avoir souvent rejoué la scène terrifiante dans sa chambre gagnée par la pénombre. La théâtralisation exigeait, précise-t-il, un lieu souterrain ou sous-marin dans lequel l’Être surgissait sous la forme d’une créature aquatique ou chtonienne : « Pieuvre aux yeux de feu, crustacé de vingt tonnes, araignée géante et qui parlait – c’était moi-même, monstre enfantin, c’était mon ennui de vivre, ma peur de mourir, ma fadeur et ma perversité . » De même dans Les Séquestrés d’Altona, des crabes apparaissent et fournissent le prétexte à un échange entre deux personnages dont l’un prévoit l’avènement des décapodes au premier plan de l’humanité : « Ils auront d’autres corps, dit-il, donc d’autres idées [213]. »

Mais les crustacés ont le triomphe modeste, ils ne s’incrusteront pas dans les œuvres théoriques, du moins comme objets de psychanalyse existentielle. Tout juste des seconds rôles, pour illustrer, accompagner la musique. Le phénoménologue exigeant de la chose alimentaire sait que le rapport à la nourriture, c’est le rapport au monde. Ses analyses sont pertinentes pour le monde entier, mais il connaît un point aveugle en ce qui le concerne. La sagesse populaire, pour dire ces choses-là, met en scène paille et poutre… Dans L’Être et le Néant, il écrit : « Il n’est (…) nullement indifférent d’aimer les huîtres ou les palourdes, les escargots ou les crevettes, pour peu que nous sachions démêler la signification existentielle de ces nourritures. D’une façon générale, il n’y a pas de goût ou d’inclination irréductibles. Ils représentent tous un certain choix approximatif de l’être. C’est à la psychanalyse existentielle de les comparer et de les classer [214]. » Dis-moi ce que tu manges…

Sartre avouait ne pas aimer grand-chose. Outre une franche répulsion pour les fruits de mer, il confessait un dégoût prononcé pour les tomates, se refusant à leur chair acide. De manière générale, il n’aime pas ce qu’il appelle les végétaux, bien qu’il les sente porteurs d’un moindre degré de conscience que les coquillages. Jamais il ne mangeait de fruits, sous leurs formes naturelles : ils étaient coupables d’être des produits de hasard et des objets par trop extérieurs à l’humain. Le philosophe avouait sa préférence pour les fruits intégrés dans une préparation humaine – ainsi des pâtisseries. Seule une médiation humaine, technique ou culturelle, lui permettait d’accéder aux aliments. Anti-Diogène par excellence, il exècre le naturel et n’a de goût que pour les produits manufacturés, l’artifice : « Il faut que la nourriture soit donnée par un travail fait par les hommes. Le pain est comme ça. J’ai toujours pensé, précise Sartre, que le pain était un rapport avec les hommes [215]. » La viande fut un mets d’élection, mais ne l’est pas restée pour les raisons chères aux végétariens : manger de la chair, c’est ingurgiter du cadavre. À la question de Beauvoir : « Alors qu’est-ce que vous aimez ? », Sartre répond : « Certaines choses parmi les viandes et les légumes, les œufs. J’ai beaucoup aimé la charcuterie, mais je l’aime un peu moins maintenant. Il me semblait que l’homme utilisait la viande pour faire des choses tout à fait nouvelles, par exemple une andouillette, une andouille, un saucisson. Tout ça n’existait que par les hommes. Le sang avait été pris d’une certaine manière, avait ensuite été disposé d’une certaine façon, la cuisson était faite d’une manière bien définie, inventée par les hommes. On avait donné à ce saucisson une forme qui pour moi-même était tentante, terminée par des bouts de ficelle . » La charcuterie suppose la transformation, la modification des données brutes : le sang, la chair, les graisses. Elle est l’alchimie qui transcende l’aspect fruste des composants. Elle est l’unité à laquelle on accède après une série d’opérations codées, culturelles et artisanales. L’andouille comme emblème de Sartre là où Diogène est poulpe cru… La viande rouge, même apprêtée, reste gorgée de sang : « Un saucisson, poursuit Sartre, une andouille, ça n’est pas comme ça. Le saucisson, avec ses piquetures blanches et sa chair rose, ronde, c’est autre chose . »

Sur la fin de sa vie, Sartre avait abandonné le rituel alimentaire qui le conduisait le midi à La Coupole, le soir n’importe où avec Beauvoir. Il avouait se contenter, pour dîner, d’un « morceau de pâté ou de n’importe quoi d’autre  ». La cécité aidant, l’insensibilité des lèvres, l’absence de dents et la sénilité s’y ajoutant, Sartre finit par passer tous les repas à se barbouiller le visage de sauces et de nourritures, tout en refusant avec véhémence l’aide qu’on lui proposait. Le repas sartrien type est lourd, « riche en charcuteries, choucroutes, gâteaux au chocolat, sur un litre de vin [216] ». Les noix et les amandes lui abîmaient la langue et il avouait aimer l’ananas – un fruit pourtant – parce qu’il ressemblait à quelque chose de cuit…

« Toute nourriture est un symbole [217] », disait-il. Le miel ou la mélasse, le sucré, étaient à ses yeux associés au visqueux. Réminiscence des correspondances symbolistes, Sartre convie à d’étranges synesthésies : « Si je mange un gâteau rose, écrit-il dans L’Être et le Néant, le goût en est rose ; le léger parfum sucré et l’onctuosité de la crème au beurre sont le rose. Ainsi je mange rose comme je vois sucré [218]. » Lors de leurs voyages en Italie, Sartre jouait à ce jeu des symétries inattendues. Il rapprochait, par exemple, « les palais de Gênes et le goût des gâteaux italiens, leur couleur [219] ». Les associations sartriennes mériteraient une psychanalyse existentielle – c’est le moins qu’on puisse pour leur géniteur. Le goût du visqueux, du pâteux, du graisseux, de l’indigeste, du compact, du liquide, tout cela est éminemment significatif.

La nausée s’appréhende sur le mode du blanchâtre, du mou, du tiède et de l’engluement, là où le dépassement de la contingence et de la facticité en appelle au noir, au dur, au froid. Le désir sartrien est de minéralisation, de devenir fossile et d’échapper aux catégories corruptibles. Résurgences platoniciennes, Sartre entend le réel comme une partition entre l’immédiat et l’essence, entre ce qui émerge et ce qui est immergé. En dehors de l’eau, il y a les apparences, l’illusion faite d’images, de racines, d’objets, de choses. Sous l’eau, il y a la vérité de l’être, la nature authentique du monde : « Et sous l’eau ? Tu n’as pas pensé à ce qu’il peut y avoir sous l’eau ? Une bête ? Une grande carapace, à demi enfoncée dans la boue ? Douze paires de pattes labourent lentement la vase. La bête se soulève un peu, de temps en temps. Au fond de l’eau [220]. »

Pareilles visions tératologiques renseignent sur la nature du personnage qui les conçoit : le réel n’est que perceptions, les perceptions relèvent d’un sujet. Il n’y a que relativité des sensations, des images, des goûts : « La qualité – en particulier la qualité matérielle, fluidité de l’eau, densité de la pierre, etc. – étant manière d’être ne fait que présentifier l’être d’une certaine façon. Ce que nous choisissons, c’est donc une certaine façon dont l’être se découvre et se fait posséder. Le jaune et le rouge, le goût de la tomate ou des pois cassés, le rugueux et le tendre ne sont aucunement pour nous des données irréductibles : ils traduisent symboliquement à nos yeux une certaine façon que l’être a de se donner et nous réagissons par le dégoût ou le désir, selon que nous voyons l’être affleurer d’une façon ou d’une autre à leur surface [221]. » Le goût est voie d’accès à la subjectivité, il est l’un des faisceaux qui convergent vers la réalité individuelle, un fragment qui a la mémoire du tout et qui renseigne sur la conception du monde du sujet. Chaque être associe au salé, au sucré, à l’amer, une charge symbolique qui le désigne comme projet singulier. Sartre décrit cette étrange alchimie qui s’effectue lors de la cristallisation des synesthésies en chaque être. L’histoire des correspondances, la quête du mode de leur formation, l’élaboration d’un sens sont du ressort de la psychanalyse existentielle : « Quel est (…) le coefficient métaphysique du citron, de l’eau, de l’huile, etc. ? Autant de problèmes que la psychanalyse se doit de résoudre si elle veut comprendre un jour pourquoi Pierre aime les oranges et a horreur de l’eau, pourquoi il mange volontiers de la tomate et refuse de manger des fèves, pourquoi il vomit s’il est forcé d’avaler des huîtres ou des œufs crus [222]. »

À partir du goût ou du dégoût d’un être, on peut accéder à sa vérité entendue comme « projet libre de la personne singulière à partir de la relation individuelle qui l’unit à ces différents symboles de l’être. (…) Ainsi les goûts ne restent pas des données irréductibles ; si on sait les interroger, ils nous révèlent les projets fondamentaux de la personne. Il n’est pas, poursuit-il, jusqu’aux préférences alimentaires qui n’aient un sens. On s’en rendra compte si l’on veut bien réfléchir que chaque goût se présente, non comme un datum absurde qu’on devrait excuser, mais comme une valeur évidente. Si j’aime le goût de l’ail, il me paraît irrationnel que d’autres puissent ne pas l’aimer. Manger, en effet, c’est s’approprier par destruction, c’est en même temps se boucher avec un certain être [223] ». Suivent plusieurs lignes où l’évocation d’un biscuit au chocolat qui résiste, cède, s’effrite, se confond avec les conclusions de l’analyse.

Sartre a beaucoup donné avec Les Mots : il a, entre autres choses, confié que la laideur fut son premier mode d’être au monde, que celle-ci lui est apparue au sortir d’une séance de coiffeur. Au regard des autres, l’enfant s’est d’abord saisi sous les traits d’un batracien complexé par sa petitesse, son aspect chétif et malingre – « un gringalet qui n’intéressait personne [224] ». Refusé des groupes et du jeu des autres, il souffrait de l’exclusion. Le reste est allusif… Ne peut-on voir ici les limbes du projet originel fondateur de toute biographie et, partant, le postulat à partir duquel le reste de sa vie a été construit ? Reprenant à son compte l’éviction qu’on lui signifiait, Sartre se fit crabe [225]. En guise de conclusion à sa vie, on pourrait citer : « Tout d’un coup, j’ai perdu mon apparence d’homme et ils ont vu un crabe qui s’échappait à reculons de cette salle si humaine. À présent l’intrus démasqué s’est enfui : la séance continue [226]. » Sartre poursuivi par une langouste, c’est le marcheur rejoint par son image, son ombre – on ne méprise pas impunément les coquillages : méfiez-vous d’un homme qui manque d’égards au homard.