V

Fourier Ou Le Petit Pâté Pivotal

Rarement volonté de modifier le réel a été plus manifesté que chez Charles Fourier, l’étonnant poète de l’utopie sociale. Son œuvre est tendue vers le projet d’un monde nouveau. Son travail a consisté à inventer un style de vie sans précédent, débarrassé du hasard. Le nouvel ordre fouriériste suppose le quadrillage, la place, la situation, le chiffrage et le nom. Avec lui se réalise le projet cartésien, tout du moins théoriquement, dans ses formes les plus absolues et exubérantes : se rendre maître et possesseur de la nature.

Le système proposé par ce philosophe, qui, dit-on, ne riait jamais, n’épargne aucun fragment du réel : les climats seront révolutionnés aussi bien que la morphologie humaine. Le passage de l’état de Civilisation à celui d’Harmonie permettra ainsi de porter la taille de l’homme sociétaire à plus de quatre mètres soixante. De même : dans l’ordre combiné « le terme moyen de la vie sera de cent quarante-quatre ans ». L’intervention sur les astres entraînera la création d’un troisième sexe. Le climat sera transformé : le chaud et le froid seront inversés, les saisons améliorées, les microclimats régentés. En matière de géographie, Fourier prévoyait le déplacement des continents qui porterait l’Amérique du Sud plus au nord et l’Afrique plus au sud. Une tectonique des plaques obéissant à la volonté humaine en quelque sorte. De même des villes seraient permutées. Dans le feu de l’action, les planètes seraient déplacées. Aux fins de ces époques de « régénération de notre race », les hommes se verront pourvus d’un « archibras », membre ornemental et perfectionné, signe distinctif de l’humanité laborieuse œuvrant dans l’efficace. Cet appendice poussera du corps, sera sensible comme une trompe d’éléphant et pourra servir de parachutes. Pour qualifier ce nouveau membre, Fourier parle d’« arme puissante », d’« ornement superbe » de « force gigantesque » et de « dextérité infinie »…

Les rapports humains ne seront pas épargnés par cette logique de la nouveauté. Fi des couples bourgeois, des mariages qui n’entraînent qu’hypocrisie et adultères, de la sexualité classique, exclusive, incomplète, alignée sur le mode de production économique. L’Harmonie fouriériste réorganisera les rapports sexuels ou autres. Le Nouveau Monde amoureux présente tous les projets du philosophe en la matière : pêle-mêle il disserte sur les cocus – dont il hiérarchise les soixante-seize sortes (du présomptif au chroniqué, du ramponné au bardot, du judicieux au trébuchet) –, stigmatise la laideur de l’amour en Civilisation et invite à briser tous les interdits. On autorisera, par degrés – afin de ménager les susceptibilités –, la pratique de l’inceste ou de l’orgie – « besoin naturel de l’homme ». Un souci tout particulier réintégrera tous les exclus de la sexualité dans l’ordre sexuel combiné : bisexualité, gérontophilie et pédophilie deviennent des pratiques institutionnelles.

En fait, le principe fouriériste est d’autant plus simple que les démonstrations se compliquent : il faut libérer les désirs, laisser libre cours aux pulsions, autoriser l’imaginaire à régenter le réel, en un mot, prendre ses désirs pour la réalité. Il écrit : « Étudions donc les moyens de développer et de ne pas réprimer les passions. Trois mille ans ont été sottement perdus à des essais de théorie répressive : il est temps de faire volte-face en politique sociale et de reconnaître que le créateur des passions en savait sur cette matière plus que Platon et Caton ; que Dieu fit bien tout ce qu’il fit ; que s’il avait cru nos passions nuisibles et non susceptibles d’équilibre général, il ne les aurait pas créées, et que la raison humaine, au lieu de critiquer ces puissances invincibles qu’on nomme passions, aurait fait plus sagement d’en étudier les lois dans la synthèse de l’attraction. » Fourier emprunte cette notion d’attraction à la physique de Newton : elle lui paraît expliquer le réel en tant qu’ « impulsion divine » à laquelle les hommes sont soumis.

L’Ordre nouveau voulu par Fourier est l’Harmonie – ou Ordre sociétaire, Ordre combiné – qu’il oppose à la Civilisation. Entre la Civilisation et l’Harmonie, le monde social passera par le Garantisme et le Socialisme. Ces Séries composées, ou ascendantes, dureront trente-cinq mille ans et déboucheront sur une période pivotale de huit mille ans. La Genèse n’osa pas même cet Eden téléologique doté des qualités de la perfection pure. Dans cette économie du devenir idéal, la gastronomie possède une puissance toute particulière.

Le propos fouriériste est d’« organiser la voracité générale », de gérer la gourmandise qui est une passion commune à tous les âges, tous les sexes et toutes les catégories sociales. Elle règne, écrit Fourier dans la Théorie de l’Unité universelle, « même chez le philosophe qui prêche l’amour du brouet noir, même chez le prélat qui déclame en chaire contre les plaisirs de la table ». Par-delà l’improvisation et l’inadéquat, le théoricien de l’Harmonie veut envisager « ces plaisirs selon les convenances de l’état sociétaire » et pousse la rationalisation dans ses ultimes effets. Au fil des pages, on assiste ainsi à une étrange alchimie qui démontre combien la raison poussée à son paroxysme engendre l’irrationnel et son cortège d’effets séduisants cristallisés sous une poétique. Rien n’est plus roboratif que ce souverain délire qui fait se côtoyer les chiffres, les mots, les idées et les images aux fins synthétiques d’un régime alimentaire.

Cette « nouvelle sagesse hygiénique » vise à l’élévation de « l’appétit du peuple au degré suffisant pour consommer l’immensité de denrées que fournit le nouvel ordre ». Elle est « art d’accroître la santé et la vigueur ». Si la Civilisation est caractérisée par une économie de rareté, de manque et de défaut, l’Harmonie, quant à elle, est riche d’une économie du superflu, d’excès et d’abondance. La pénurie est congédiée au profit d’une production pertinente susceptible de répondre aux besoins de l’Ordre sociétaire.

La logique productive de la Civilisation est volontairement aveugle : elle ignore, à dessein, la demande sous ses formes aussi bien qualitatives que quantitatives. Là où les modernes ne peuvent que constater l’écart creusé entre l’offre inappropriée et la demande insatisfaite, les harmoniens n’ont que l’embarras du choix : « La surabondance deviendra le fléau périodique, comme aujourd’hui la disette. » Ainsi, « pour assurer la consommation de leur superflu, ils seront obligés de descendre aux détails de convenances individuelles, différenciées selon les tempéraments ; théorie qui exige le concours de quatre sciences, chimique, agronomique, médicale et culinaire ». La gestion de cette production se fera par une catégorie particulière de savants : les gastrosophes.

Le gastrosophe est avant tout un vieillard : il aura passé quatre-vingts ans et montré à plusieurs reprises son excellence dans les domaines qui constituent sa discipline. Diététicien, agriculteur, médecin, sage et goûteur émérite, c’est lui qui décide en matière de nourriture lors de conciles prévus à cet effet. « Les gastrosophes (…) deviennent médecins officieux de chaque individu, conservateurs de sa santé par les voies du plaisir : il y va de leur amour-propre que le peuple, dans chaque Phalange, soit renommé pour son appétit et l’énormité de ses consommations. » Ces sages gèrent le superflu et construisent l’alimentation des sociétaires selon des principes eudémoniques : la nourriture doit être agréable, légère et susceptible d’un entretien du désir dans sa forme cyclique. La santé et le plaisir sont les deux fins visées par leurs actions. Ils tâchent d’adapter de manière judicieuse les mets aux tempéraments des individus.

À l’autre extrémité de l’âge s’affairent les enfants pour lesquels Fourier développe un soin particulièrement attentif. Il sait leur passion pour la nourriture et souhaite une pédagogie du désir dès les premiers moments de l’existence. Dans le vocabulaire de l’utopiste, il s’agit de déterminer un pivot de culte pour les enfants. Pour ce faire, il interroge les intéressés : « Quelle est leur passion dominante ? Est-ce l’amitié ? La gloire ? Non, c’est la gourmandise ; elle paraît faible chez les jeunes filles : c’est que la Civilisation ne leur fournit pas les mets qui conviennent à leur âge et à leur sexe.

Observez les penchants de cent petits garçons. Vous les verrez tous enclins à faire un dieu de leur estomac et combien de pères sont sur ce point émules des enfants. Dès lors, si l’Harmonie établit pour les enfants un culte de la gourmandise, on peut présumer que les pères s’enrôleront volontiers sous les deux bannières et qu’ils joindront au culte de l’amour celui de la bonne chère qui sera exclusif pour les enfants. » La Gourmandise devient l’axe sur lequel le social va se mouvoir. Contre l’état civilisé et ses abominables fruits verts, Fourier va légitimer le sucré. Si la Civilisation est caractérisée par le manque, elle l’est aussi par l’acidité. Conséquemment, l’Harmonie sera distinguée par l’abondance et le sucré. Ce qui explique le projet fouriériste de transformer, en fin de trajet du monde sociétaire, la mer en vaste étendue de limonade. La vérité harmonieuse est sirupeuse : « Les confitures fines, crèmes sucrées, limonades, etc. (…) devront compenser la nourriture économique des enfants dans l’ordre combiné. » Le principe de cette nouveauté gastronomique est exprimé ainsi : « Le fruit allié au sucre doit devenir le pain d’Harmonie, base de nourriture chez les peuples devenus riches et heureux. » Les chérubins seront élevés avec force compotes et confitures, mixtes composés et harmonieux de sucre et de fruits, produits des deux zones de culture du globe.

La pédagogie alimentaire en direction des enfants se fera de manière systématique et raisonnée : très tôt ils assisteront à « des débats gastronomiques sur des préparations culinaires », puis, afin d’allier théorie et pratique, ils goûteront. « Il suffira (…), écrit Fourier, d’abandonner les enfants à l’attraction ; elle les portera d’abord à la gourmandise, aux partis cabalistiques sur la nuance de goûts ; une fois passionnés sur ce point, ils prendront parti aux cuisines, et du moment où les cabales graduées s’exerceront sur la consommation et sur la préparation, elles s’étendront dès le lendemain aux travaux de production animale et végétale, travaux où l’enfant cuisinera fort des connaissances et prétentions écloses tant aux tables qu’aux cuisines. Tel est l’engrenage naturel des fonctions. » De la sorte, les enfants auront graduellement pris contact avec toutes les parties qui constituent cette science nouvelle qu’est la gastrosophie.

Avec cette méthode, « un enfant de dix ans dans l’Harmonie est un gastronome consommé, capable de donner des leçons aux oracles gastronomiques de Paris ». Fourier n’aime pas ceux qui, en Civilisation, s’improvisent savants dans la chose alimentaire. Il réfute les prétentions des gastronomes de la capitale, qualifiés d’« avortons qui n’ont jamais connu le premier élément de la science dont ils prétendent donner des leçons ». Dans l’Ordre sociétaire, il n’y a pas de castes jalouses de leurs prérogatives artificiellement fabriquées : la cuisine se démocratise, le savoir gastronomique également, la confection savante et esthétique de plats devient « plus ou moins la science de tout le monde ».

Principe didactique dès l’enfance, la gastronomie est aussi un fragment majeur d’une économie généralisée du social chez les adultes. Elle accède au rang précieux de science pivotale : « En régime sociétaire la gourmandise est source de sagesse, de lumière et d’accords sociaux », elle est aussi « le ressort principal d’équilibre des passions ». La technique fouriériste pour assurer la gastronomie dans ses prétentions légitimes à gouverner le social passe par une soumission du gastronomique au religieux.

Le moyen choisi par le philosophe pour confirmer efficacement l’usage jubilatoire et pertinent de l’aliment passe par la promotion de « l’application du système religieux aux raffinements de la bonne chère ». Fourier file la métaphore religieuse, introduit la notion d’orthodoxie gastrosophique et disserte sur « la sainteté majeure ». Cette dernière qualité est reconnue par un diplôme, elle distingue ceux qui, lors d’un concile gastronomique, ont réussi à démontrer la pertinence d’une alliance entre un mets et un tempérament. En termes fouriéristes, les saints majeurs sont chargés « de déterminer l’accommodage puissanciel de chaque mets selon ses degrés ». Moins prosaïquement, ils analysent les modalités d’usage de l’œuf, de ses sauces, de ses accompagnements et des préparations possibles dans l’optique de tempéraments déterminés. De même, ils soumettent à leur sagacité les champignons ou le mariage des fraises et de la crème. Vraisemblablement décidé à clarifier son propos en l’illustrant, Charles Fourier écrit : « Je ne m’arrêterai pas ici à décrire les méthodes suivies par les conciles dans leurs débats, ni la manière dont s’établit le débat entre les prétendants concurrents qui proposent tel accommodage comme adapté à tel tempérament et justifient de l’un par des masses de praticiens, par exemple pour déterminer quand conviennent les fraises à la crème. Il est un moyen fort simple qui est d’observer dans chaque Tourbillon du globe quel rang a dans la gamme passionnelle et matérielle celui qui digère le mieux ce bizarre mélange ; il sera tempérament pivotal de la fraise au lait. » Évidemment…

Le concile gastrosophique permet donc la qualification d’orthodoxe à certains mets. Avoir été jugé digne de déterminer une association pertinente est un grand honneur pour le gastrosophe. Les distinctions sont hiérarchisées : les saints relèvent de l’une des trois catégories : « saints oracles ou théoriciens experts à juger des assortiments d’un mets que doit consommer chaque tempérament dans toute phase ou conjoncture », ou bien « saints conditeurs ou praticiens cuisiniers habiles à confectionner les mets en stricte conformité aux canons des conciles », à moins qu’il ne s’agisse de « saints érudits ou critiques mixtes experts consultatifs sur l’une et l’autre fonction ».

Toutes les orthodoxies supposent des schismes, des hérésies. Normalement, ces dissensions sont tuées dans l’œuf par le verbe et la confrontation des résultats : le témoignage par le fait alimentaire est une preuve suffisante de la pertinence gastrosophique d’un mets. Sinon, Fourier concède, au nom de la liberté qui règne en Harmonie, qu’il peut bien exister sans dommage des hérésies locales où seront pratiquées des associations atypiques, limitées géographiquement, en parfaite coexistence avec les vérités gastronomiques. De l’œcuménisme alimentaire.

La pratique libérale des conciles n’exclut pas le recours aux guerres, aux batailles. Théoricien et stratège, Fourier sait que la gastronomie est la politique poursuivie par d’autres moyens. La polémologie fouriériste est réduite à l’aliment. Le combat vise la détermination des « jolis goûts ». Le philosophe est spécialement obsédé par les mirlitons, les petits pâtés, les vol-au-vent et les courges. Il déteste particulièrement ces dernières, et le pain mal cuit dont les pâtes sont gorgées d’eau : « Si les Parisiens n’étaient pas vandales en gastronomie, écrit-il dans Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, on aurait vu la grande majorité d’entre eux s’élever contre cette impertinence mercantile, et exiger une cuisson suffisante ; mais on leur fait croire que c’est le bon genre, le genre anglais qui vient de l’anglais. » Poursuivant dans l’anglophobie, il critique la mode qui veut que l’on mange « de la viande à demi crue, avec des fourchettes courbées à rebours et presque impossibles à manier ». De même, il s’emporte contre la proscription, au déjeuner, des aliments nationaux auxquels on préfère le thé – une « vilenie », une « drogue dont les Anglais s’accommodent forcément parce qu’ils n’ont ni bon vin, ni bons fruits, à moins d’énormes dépenses ».

Fourier est mécontent. En Civilisation, l’adoption de mets se fait par mimétisme, sacrifice à la mode, aux idées du temps. L’essentiel est oublié : l’hygiène, le plaisir et l’efficacité morale des aliments. La ruse préside là où le jugement devrait décider clairement. Le philosophe persiste dans la critique des pratiques nutritives de l’époque. Après les fusées destinées aux Anglo-Saxons, il invective les Italiens par le biais de leur vermicelle – « colle rance » – dont il déplore la vogue. Enfin, les Parisiens sont les plus coupables, ce sont eux qui laissent se réaliser la décadence : ils adoptent les mets étrangers, falsifient leurs aliments, échauffent leurs viandes « par les courses forcées de l’animal à qui le marchand veut faire sauter une étape ». Les agriculteurs ne savent plus élever leurs bêtes ni produire des légumes sains. La barbarie est telle qu’ « un enfant de cinq ans élevé en Harmonie trouverait cinquante fautes choquantes au dîner d’un soi-disant gastronome de Paris ». Dans l’état sociétaire, ce genre de faute est impossible. L’adoption d’un mets se fait par approbation gastronomique ou guerre alimentaire.

De ces combats singuliers, Fourier donne le détail. L’objectif est de « déterminer la perfection du moindre mets dans chacune de ses variétés ». Par la suite, ils permettent de promouvoir un pays et de l’élire parmi les meilleurs : il existe, écrit le philosophe, des « renommées de nations (établies) sur des omelettes soufflées ou même fouettées ». Les troupes confectionnent leurs plats et des jurys les dégustent pour choisir un vainqueur. La lutte s’effectue avec « les petits pâtés, les omelettes assorties et les crèmes sucrées ». Les précisions ne manquent pas. Dans les cuisines, c’est le coup de feu : elles « ne préparent que l’objet de thèse qui va décider de la renommée des empires et sur lequel doit se concentrer toute la sollicitude, et tous les soins ».

Prenant les devants d’éventuels détracteurs, Fourier défend ses principes polémologiques : « On va d’abord traiter de puérilité ces batailles sur la palme des crèmes sucrées ou des petits pâtés ; on pourrait répondre que ce débat ne sera pas plus ridicule que ceux de nos guerres de Religion sur la Transsubstantiation et autres querelles de mêmes valeurs. » Sûr de lui, il persiste dans le détail. La guerre est l’un des moyens pour déterminer l’excellence d’une hygiène alimentaire destinée aux habitants d’Harmonie. Il faut trouver la perfection susceptible d’engendrer, de produire et de maintenir la perfection.

Les premiers affrontements se font avec des mets connus. Pas de surprise. Les armes secrètes sont réservées pour la fin. Les arguments définitifs destinés à remporter les suffrages sont pour les derniers moments. La dégustation commence. Le combat fait rage. Faisant le bilan des troupes et des modalités de feu, le père de l’Harmonie dénombre : « Cent mille bouteilles de vins mousseux de la Côte du Tigre, quarante mille volailles daubées selon de nouvelles méthodes, quarante mille omelettes soufflées, cent mille punchs d’ordre mixte selon les conciles de Siam et de Philadelphie, etc… » Ailleurs, il introduit le bruit des bouchons de trois cent mille bouteilles qu’on fait sauter en même temps et comptabilise les plats utilisés pour la cause.

En fait, l’issue du combat se fera par les petits pâtés, arme secrète s’il en est une. Un million six cent mille avaient été confectionnés. Fourier confie pour quelles raisons il a élu ce plat particulier : « Je choisis ce mets, étant fondé à reprocher aux civilisés leur impéritie en ce genre ; je les aime beaucoup et suis obligé de m’en priver faute de pouvoir les digérer, ce qui n’arriverait pas si nos cuisiniers savaient les composer pour divers tempéraments, y faire intervenir dans certaines espèces des aromates et vinaigres favorables à tous genres d’estomac. C’est là-dessus que roule le débat en Harmonie. Il faut que les armées belligérantes luttent à qui produira la meilleure série de petits pâtés assortis pour une gamme de douze tempéraments et le pivot, afin que chacun soit pourvu de l’espèce qu’il peut facilement digérer. »

La guerre se conclut donc après l’affrontement aux petits pâtés. Voici comment Fourier narre la reddition : « Les esprits sont tellement satisfaits des nouveaux systèmes de nouveaux petits pâtés et du choix judicieux des vins et de l’excellence des mets nouveaux, que toutes les armées semblent électrisées par la délicatesse de la chère. Les oracles même ont peine à déguiser leur approbation secrète et plusieurs d’entre eux, avant de remonter en voiture, déclarent qu’ils ont digéré le déjeuner et qu’ils seraient prêts à recommencer. » Rien ne peut mieux signifier l’excellence de l’issue : le critère essentiel de l’hygiène alimentaire fouriériste est la digestibilité.

En Civilisation, l’indigestion est la conclusion obligée de tous les repas. En Harmonie, les services sont nombreux parce que adaptés aux tempéraments. La bonne chère est du côté de la qualité, non de la quantité – bien que la légèreté qualitative permette l’abondance quantitative. « L’excellence des mets et des vins doit avoir pour but de hâter la digestion et d’accélérer le désir du repas suivant plutôt que de le retarder. » Fidèle à sa poétique des chiffres – qui enchantait Raymond Queneau –, Fourier découpe la journée en séquences régulières pour légiférer en matière d’emploi du temps gastronomique. Les repas ne doivent pas dépasser deux heures. Dans une journée, on en dénombre cinq : l’antienne, le déjeuner, le dîner, le goûter, le souper. Chaque période intermédiaire est fractionnée en trois par deux séances : un intermède et un goûter qui n’excèdent pas cinq minutes chacun. Une heure et demie sépare ces deux temps. Toutes les stations sont honorées avec appétit. La volonté fouriériste est la maintenance du désir dans son éternel retour : la gestion des jouissances doit se faire avec ce principe moteur. Pour illustrer cette diététique de la mesure, du dosage, cette homéopathie savante, Fourier prend un exemple : « Que penserions-nous, écrit-il dans Le Nouveau Monde amoureux, d’un tendre époux, d’un ami de la charte, qui nous dirait : “J’ai tant joui de ma femme cette nuit que je suis sur les dents et je serai obligé de me reposer une huitaine au moins.” Chacun lui répondrait qu’il eût mieux fait de se ménager et se réserver l’usage du plaisir pour les huit jours pendant lesquels il va chômer. » La sagesse passe par l’usage rationnel.

Dosage des mets, dosage des commensaux également. Fourier pense qu’un repas réussi est l’occasion d’une altérité jubilatoire, de rencontres plaisantés. Il consacre quelques lignes à « l’amalgame judicieux des convives, l’art de marier et assortir les compagnies, de les rendre chaque jour plus intéressantes par des rencontres imprévues et délicieuses ». Pour éviter l’ennui, les discussions léthargiques, les niaiseries de table telles qu’elles fusent lors des repas où les convives ne sont pas assortis, Fourier mobilise les ressources de l’Ordre combiné. Il fait se succéder « les repas d’amourettes, de famille, de corporations, d’amitié, d’étrangers, etc. ». De même, citant Sanctorius dont la plume lui paraît bien utile, le philosophe pense qu’ « un coït modéré dilate l’âme et aide à la digestion » et qu’en conséquence, il faudra savoir inviter les femmes à remplir leur rôle apéritif…

Tout cela contribue à une hygiène préventive. Avec pareilles médications, qui songerait à la maladie ? Quelques-uns, vraisemblablement revêches, imperméables aux plaisirs d’Harmonie. À leur intention, la pharmacopée fouriériste n’est pas silencieuse. Comme on pouvait s’y attendre, elle est alimentaire et attractive. Priorité à l’excipient. Contre la médecine civilisée, le penseur veut réaliser une sagesse nouvelle qui soit « art de guérir les maladies avec un peu de confiture, des liqueurs fines et autres friandises, une cuillère d’eau-de-vie », le tout susceptible d’une infinité de mixtes. Médecine du goût, elle s’appuie sur le bon sens populaire qui sait soigner, depuis toujours, le rhume avec « une bouteille de vin vieux, chaud et sucré, et le sommeil à la suite ». Elle assurerait la liaison des soins et du plaisir par « une théorie des antidotes agréables à administrer dans chaque maladie ». D’où une prise en considération des confitures, du raisin, des pommes reinettes et du bon vin – principes de base.

L’excellence de ces fruits est manifeste si l’on sait voir en eux des éléments actifs issus des entrailles du cosmos. L’astrologie diététique de Fourier est parmi les morceaux les plus étonnants de l’œuvre complète. Dans la Théorie de l’unité universelle, un chapitre est consacré à « la modulation sidérale en fruits de zone tempérée ». Après avoir précisé que l’état sociétaire permettrait la modification des climats, donc des productions et de la productivité, par le déplacement des planètes, Fourier enseigne une théorie de la copulation des astres où – il faut faire ici l’effort du langage fouriériste – en octave majeure, clavier hyper-majeur, les poires sont créées par Saturne et Protée ; les fruits rouges participent, en clavier hypo-majeur, de la Terre et de Vénus ; en octave mineure, clavier hyper-mineur, les abricots et les prunes sont engendrés par la combinaison d’Herschel et de Sapho ; alors que, clavier hypo-mineur, les pommes sont produites par l’association Jupiter-Mars. Des fruits divers découlent du Soleil et les pêches de l’étoile vestale dite Mercure. Plus précis, l’auteur examine la généalogie des fruits rouges et argumente de la sorte : « Les planètes étant androgynes comme les plantes copulent avec elles-mêmes et avec les autres planètes, ainsi la terre, par copulation avec elle-même, par fusion de ses arômes typiques, le masculin versé de pôle-nord et le féminin versé de pôle-sud, engendrera le cerisier, fruit sous-pivotal des fruits rouges. » Suivent les modalités de naissance des cassis, groseilles, mûres, framboises et raisins où l’on trouve, gratifié d’un point d’interrogation, le cacao.

Ensuite, l’utopiste poétise les aliments, en fait l’histoire, combine sa mythologie personnelle à l’occultisme, une étrange rationalité à une mécanique céleste attractive. Chaque fruit fait l’objet d’une histoire naturelle et symbolique, futuriste et rhétorique. Sur cette question d’une poétique fouriériste, Roland Barthes a écrit des phrases définitives : « Replacée (…) dans l’histoire du signe, la construction fouriériste pose les droits d’une sémantique baroque, c’est-à-dire ouverte à la prolifération du signifiant : infinie et cependant structurée [131]. »

La mûre est ainsi explicitée comme emblème de la morale pure et simple via un discours lyrique sur la ronce, la noirceur, l’alchimie des couleurs, la logique des teintes, le dionysisme des pousses. Déteinte dans la framboise, la baie devient symbole de fausse morale : rejet des épines, divisée en capsules, elle est le lieu favori des vers. Suivent cerises, fraises…

Dans ce bruit des sphères où il convient de laisser Charles Fourier, inachevé, en compagnie d’un Pythagore toujours réticent aux fèves, on entend comme l’écho d’un chant doux et automnal : celui de l’utopiste – ou des astres ? – perdu entre ses miroirs, sacrifiant au doux délire d’une nourriture asservie à l’Harmonie. Le vieux philosophe, qui fut aussi le beau-frère d’un Brillat-Savarin auteur de la Physiologie du goût, nous apprend que la vérité poétique ne saurait souffrir de démonstrations. Le péremptoire est sa modalité.