VI
Nietzsche Ou Les Saucisses De L’antéchrist
La lecture d'Ecce Homo invite à considérer la nutrition comme l'un des beaux-arts, ou du moins à faire d'une nécessité la vertu d'une poétique. La science hyperboréenne de l'aliment n'est pas sans parenté avec la gastrosophie fouriériste : le goût est investi d'une mission architectonique dans un essai pour résoudre les problèmes du réel. Nietzsche appelle « casuistique de l'égoïsme [132] » le souci de soi dont relèvent l'alimentation, les lieux, les climats et les délassements. Pareilles préoccupations permettent de faire de sa vie une œuvre d'art. L'idée maîtresse d'un gai savoir actif est dans cette injonction : « Soyons les poètes de notre vie, et tout d'abord dans le menu détail et dans le plus banal [133]. » La diététique est un moment de l'édification de soi.
Le souci nietzschéen des choses prochaines, et uniquement d'elles, suppose cette polarisation sur soi. Le lecteur est averti de la hiérarchie des problèmes telle qu'elle est pratiquée par le philosophe : « Il est une question qui m'intéresse tout autrement, et dont le “salut de l'humanité” dépend beaucoup plus que de n'importe quelle ancienne subtilité de théologien : c'est la question du régime alimentaire. Pour plus de commodité, on peut se la formuler ainsi : “Comment au juste dois-tu te nourrir pour atteindre au maximum de ta force, de la virtù, au sens de la Renaissance, de la vertu ‘garantie sans moraline’ [134].” » La nouvelle évaluation nietzschéenne fait de la diététique un art de vivre, une philosophie de l’existence susceptible d’effets pratiques. Alchimie de l’efficacité.
Nietzsche, plus que tout autre philosophe, a dit le rôle déterminant du corps dans l’élaboration d’une pensée, d’une œuvre. Très tôt il a établi la parenté entre la physiologie et l’idée : « Le travestissement inconscient des besoins physiologiques sous les masques de l’objectivité, de l’idée, de la pure intellectualité, est capable de prendre des proportions effarantes – et je me suis demandé assez souvent si, tout compte fait, la philosophie jusqu’alors n’aurait pas absolument consisté en une exégèse du corps et un malentendu du corps [135]. » De la métaphysique comme résidu de la chair.
La purification nietzschéenne en matière de corps n’est pas sans faire penser à l’ascèse plotinienne. Il s’agit, pour le fidèle de Dionysos, de familiariser le corps avec les éléments porteurs de légèreté, d’inviter à la danse. Pour une généalogie du dieu des forces obscures, Apollon n’est pas inutile. Le souci diététique est apollinien : il est l’art du sculpteur de soi, de la force plastique et de la maîtrise mesurée. Il est dialectique subtile de la sobriété, de l’énergie contenue et auxiliaire de jubilation. Le dionysisme est alchimie puissante : avec lui, « l’homme n’est plus artiste, il est lui-même œuvre d’art [136] ». La diététique est métaphysique de l’immanent, athéisme pratique. Elle est aussi l’incarnation du principe d’expérimentation fondateur des logiques alcyoniennes : le corps est mobilisé pour une esthétique nouvelle de la connaissance. La gastrosophie nietzschéenne est passage, ouverture sur de nouveaux continents.
Dans Le Gai Savoir, Nietzsche invite les penseurs préoccupés de questions morales – les laborieux – à reconsidérer leurs domaines d’investigation. Il constate d’abord que « jusqu’à ce jour rien de ce qui donne de la couleur à l’existence n’a encore eu son histoire [137] ». Rien sur l’amour, la cupidité, l’envie, la conscience, la piété, la cruauté. Rien sur le droit et les peines, sur la division des journées et la logique des emplois du temps. Rien sur les expériences communautaires, les climats moraux, les mœurs des créateurs. Rien non plus sur la diététique : « Connaît-on les effets moraux des aliments ? Existe-t-il une philosophie de la nutrition ? (Rien que l’agitation qui éclate sans cesse pour et contre le végétarisme prouve assez que pareille philosophie n’existe pas [138] !) »
Une nouvelle histoire de ce type ne manquerait pas d’apporter un savoir précieux. Des surprises apparaîtraient au cours de telles investigations. L’alimentation est sans conteste la cause de plus de comportements qu’on ne l’imagine. Ainsi, après avoir déploré que « l’étude du corps et de la diététique ne (fasse) pas encore partie des matières obligatoires dans toutes les écoles primaires et supérieures [139] », Nietzsche établit qu’un criminel est peut-être un individu qui exige « une intelligence médicale, une bienveillance médicale » susceptibles d’intégrer le savoir diététique dans son mode d’appréhension des cas. On retrouve ici trace du Feuerbach qui affirmait que « l’homme est ce qu’il mange ».
L’alimentation est déterminante du comportement. Il y aurait donc, par la diététique, un moyen de dépasser la nécessité ? Comment peut-on concilier l’inexistence du libre arbitre et la possibilité d’agir sur soi, de se construire, de se vouloir ? Élire son aliment, c’est élaborer son essence. Nietzsche montre que le choix est ici acceptation de la nécessité, qu’il faut d’abord découvrir. Pour illustrer son propos, il fait référence à Cornaro – un Vénitien auteur d’un Discours sur la vie sobre – et à son ouvrage « où il recommande son régime maigre, recette de vie longue, heureuse et aussi vertueuse ». L’Italien pense que le régime qu’il suit est cause de sa longévité. Erreur, écrit Nietzsche. Confusion de la cause et de l’effet, inversion de causalité : « La condition première de la longévité, l’extraordinaire lenteur du métabolisme, la faible consommation énergétique, était la cause de son régime maigre. Il n’était pas libre de manger plus ou moins, sa frugalité n’était pas une libre décision de son “libre arbitre” : il tombait malade quand il mangeait davantage [140]. » En fait, on ne choisit pas son régime alimentaire : on trouve seulement celui qui est le plus en adéquation avec la nécessité de son propre organisme. La diététique est la science de l’acceptation du règne de la nécessité par la médiation de l’intelligence : il s’agit de comprendre ce qui convient le mieux au corps et non de choisir au hasard, suivant des critères ignorants de la nécessité corporelle.
Le souci diététique est illustration pragmatique de la théorie de l’amor fati en même temps qu’une invitation à l’ascèse du « deviens ce que tu es ». Le régime est volonté d’adéquation avec soi-même, exigence d’harmonisation de l’appétition et du consentement. Il suppose le choix de ce qui s’impose, l’élection du nécessaire. D’où la jubilation et la satisfaction d’être si avisé.
Comment procéder pour faire de nécessité vertu ? D’abord en déterminant le négatif, ce qu’il ne faut pas faire. Ensuite se distinguera le positif, ce qu’il faut faire. La diététique négative est celle de la quantité. La diététique positive, celle de la qualité. « Fi des repas que font aujourd’hui les hommes, au restaurant comme partout où vit la classe aisée de la société [141]. » La surcharge de la table signale la volonté de paraître : « Que signifient ces repas ? – Ils sont représentatifs ! – Mais de quoi, juste ciel ? De la classe ? – Non, de l’argent : on n’a plus de classe [142]. » Du repas comme signe extérieur de richesse.
Nietzsche part en guerre contre « l’alimentation de l’homme moderne (…) (qui) s’entend à digérer bien des choses, et même presque tout – c’est là qu’il place toute son ambition ». L’époque est moyenne : elle vit entre le plantureux et le précieux. En attendant, « l’homo pamphagus n’est pas l’espèce la plus raffinée [143] ». La vulgarité est dans l’indistinct. L’omnivore est une erreur.
Le défaut de qualité, le manque de souplesse, de légèreté, de finesse, caractérisent les alimentations négatives dont l’archétype est la cuisine allemande. Cette cuisine alla tedesca est caractérisée par « la soupe avant le repas (…) ; les viandes trop bouillies, les légumes rendus gras et farineux ; les entremets qui dégénèrent en pesants presse-papiers [144] ». Le tout copieusement arrosé d’alcools, de bière. Nietzsche répugne à la boisson nationale qu’il rend responsable de toutes les lourdeurs de civilisation. Il dénonce la « lente dégénérescence (qu’elle) provoque dans l’esprit [145] ». Pas d’alcool non plus. Dans un passage autobiographique, Nietzsche confie : « Assez curieusement, alors que je suis si facilement indisposé par de petites doses d’alcool fortement étendu d’eau, je deviens presque un matelot lorsqu’il s’agit de fortes doses [146]. » Il en fit l’expérience au lycée. La mesure, c’est un verre – de vin ou de bière – par repas. Le pain est aussi à supprimer : il « neutralise le goût des autres aliments, il l’efface ; c’est pourquoi il fait partie de tous les repas [147] ». Parmi les légumes, les féculents sont à bannir. Dans le riz consommé de manière excessive, Nietzsche voit étrangement une invitation à consommer de l’opium et des stupéfiants. Dans le même ordre d’idées, il associe les pommes de terre en excès à l’usage de l’absinthe. Dans les deux cas, l’ingestion produirait « des manières narcotiques de penser et de sentir [148] ». Les raisons du philosophe sont obscures. Aucune tradition orale ou symbolique, aucune coutume ne fournit d’arguments en ce sens.
Le végétarisme n’est pas plus une solution. S’il fut l’élection de Wagner pendant quelque temps – et d’Hitler par la suite –, il ne correspond pas à la volonté de Nietzsche. Pour lui, le végétarien est « un être qui aurait besoin d’un régime fortifiant [149] », un être épuisé par les légumes là où les autres le sont par ce qui leur fait du mal. Toutefois, par amitié pour Gersdorff, Nietzsche expérimentera quelque temps le tout légume. Dans une lettre à son ami, il s’ouvre au préalable de ses réserves : « La règle que fournit l’expérience en ce domaine est la suivante : les natures intellectuellement productives et animées d’une vie affective intense ont besoin de viande. Tout autre régime ne peut convenir qu’aux paysans et aux boulangers, qui ne sont que des machines à digérer. Cependant, afin de te montrer mon courage et ma bonne volonté, j’ai jusqu’à présent observé ce régime, et je le ferai tant que tu ne m’auras pas donné toi-même la permission de vivre autrement (…). Je te concède que le régime des auberges nous habitue à un véritable “gavage” : aussi, me refusé-je désormais à y prendre le moindre repas. Je comprends tout aussi bien qu’il puisse être extrêmement utile, pour des raisons diététiques, de s’abstenir quelque temps de viande. Mais pourquoi, selon les mots de Gœthe, en “faire une religion”, ainsi que le comportent inévitablement toutes les fantaisies de ce genre ? Lorsque l’on est mûr pour le régime végétarien, on l’est généralement pour la “macédoine” socialiste [150]. » C. P. Janz, le biographe de Nietzsche, ne comprend guère le rapprochement, sinon qu’à l’époque où le philosophe écrit cette lettre de Bâle – septembre 1869 – la ville accueille le IVe Congrès de l’Association internationale des travailleurs et Bakounine [151]. Il n’en est rien. En fait, le végétarisme a son représentant illustre en Rousseau : il en fait le régime alimentaire le plus proche de celui que connaît l’homme primitif. L’auteur de l’Émile met d’ailleurs en garde les carnivores : « Il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels et féroces plus que les autres hommes [152]. » D’où l’équation viande-force-cruauté, légumes-faiblesse-douceur qui induit une partition en forts et faibles, en aristocrates, élites, et démocrates, socialistes.
La diététique nietzschéenne est science de la mesure : ni excès (riz, pommes de terre), ni carences (viandes), et proscriptions (alcools, excitants) – de quoi promouvoir une harmonie, une adéquation entre la nécessité et l’usage hygiénique.
C’est pour avoir méconnu ces règles élémentaires de la nutrition que les ménagères ont produit une Allemagne épaisse, sans subtilité, encombrée. Nietzsche critique « la sottise dans la cuisine », attaque « la femme en tant que cuisinière » et stigmatise « l’effroyable inintelligence avec laquelle elle s’acquitte de cette tâche : nourrir la famille et le maître de maison. » Ainsi, « c’est par les mauvaises cuisinières, par l’absence totale de raison dans la cuisine, que l’évolution de l’être humain a été le plus longtemps retardée, le plus gravement compromise ; il n’en va guère mieux de nos jours [153] ». Depuis longtemps règne l’idée stupide qu’on peut produire à moindres frais un homme selon des désirs préétablis : eugénisme sommaire ou gestion mystérieuse des corps. Nietzsche donne dans ce lieu commun et pense qu’une alimentation adéquate est susceptible de produire une race précise, avec des qualités distinctes. La nourriture comme moyen de sélection. Un dosage harmonieux produirait une vitalité maîtrisée, car « les espèces qui reçoivent une nourriture surabondante (…) tendent bientôt très fortement à la différenciation du type et sont riches en phénomènes et en cas monstrueux [154] ». Platon avait donné dans une mythologie aussi sommaire de la diététique comme instrument de l’eugénisme. Nietzsche, fort heureusement, ne poursuit pas dans ce sens. L’hypothèse reste, semble-t-il, unique dans l’œuvre et sans développement ultérieur. Son absence de souci majeur pour les solutions collectives lui fera contenir la science de la nutrition à des fins uniquement particulières.
À la cuisine allemande, lourde et dépourvue de subtilité, Nietzsche oppose celle du Piémont, qu’il voit légère et aérienne. Contre l’alcool, il vante les mérites de l’eau et confie qu’il ne se sépare jamais d’un gobelet pour boire aux fontaines dont Nice, Turin ou Sils sont riches. Contre le café, il invite au thé, seulement le matin, peu mais très fort : « Le thé est très nocif et indispose pour toute une journée quand il est trop faible, ne serait-ce que d’un degré [155]. » Il aime aussi le chocolat et le recommande dans les pays au climat énervant incompatible avec la théine. Il comparera les mérites respectifs du cacao hollandais Van Houten et du suisse Sprüngli [156].
Outre la nature et la qualité de l’alimentation, Nietzsche intègre dans la diététique les façons de se nourrir, les modalités du repas, les exigences de l’opération nutritive. Le premier impératif est de « connaître la taille de son estomac ». Le second, de préférer un repas copieux à un repas léger. La digestion est plus facile quand elle concerne un estomac plein. Enfin, il faut mesurer le temps passé à table : ni trop long, pour cause d’encombrement, ni trop court, pour éviter l’effort du muscle stomacal et l’hyper-sécrétion gastrique.
Sur la question du régime alimentaire, Nietzsche confesse avoir fait « les pires expériences possibles ». Il poursuit : « Je m’étonne de ne m’être posé cette question que si tard, d’avoir tiré si tard “raison” de ces expériences. Seule la parfaite futilité de notre culture allemande – son “idéalisme” – m’explique dans une certaine mesure pourquoi, sur ce chapitre, j’étais arriéré comme un bienheureux [157]. » Toute la correspondance avec sa mère témoigne, de fait, du caractère sauvage de son mode de nutrition, et ce pendant toute son existence. À aucun moment Nietzsche ne semble vouloir se défaire de la charcuterie et des aliments riches en graisses.
En 1877, son programme alimentaire était le suivant : « Midi : bouillon Liebig, un quart de cuiller à thé avant le repas. Deux sandwiches au jambon et un œuf. Six, huit noix avec du pain. Deux pommes. Deux morceaux de gingembre. Deux biscuits. Soir : un œuf avec du pain. Cinq noix. Lait sucré avec une biscotte ou trois biscuits [158]. » En juin 1879, il en est toujours au même point, mais ajoute des figues et multiplie sa consommation de lait – vraisemblablement pour atténuer ses douleurs d’estomac. La viande est presque absente, elle coûte cher. Dans les années 1880, une grande partie de la correspondance avec sa mère consiste en commandes de saucisses, de jambons – dont il déplore le salage sans subtilité –, et en invitation à cesser les envois de poires. À l’époque de l’Engadine, il est soucieux de son ravitaillement et n’a de cesse de s’assurer qu’il pourra bien acheter ses boîtes de corned-beef. En 1884, ses lettres disent tout le drame de son corps délabré : maux d’estomac, violentes migraines, troubles oculaires, vomissements ; il se contente alors d’une simple pomme pour déjeuner. La lecture du Manuel de physiologie de Foster le convertit à une cure de bières anglaises – stout and pale ale. Il en oublie ses anathèmes contre la boisson préférée de ses compatriotes, mais c’est pour faciliter son sommeil – tout du moins c’est ce qu’il croit. L’année suivante, à Nice, il déjeune de pain de gruau et de lait, puis dîne à la pension de Genève « où tout est joliment rôti et sans graisse », au contraire de Menton où l’« on cuisine à la wurtembergoise. » [159]
Les laitages apparaissent en 1886, à Sils. Dans une lettre à sa mère, il vante les mérites du « fromage blanc arrosé de lait fermenté, à la manière russe ». Il précise : « J’ai maintenant trouvé quelque chose qui semble me faire du bien – je mange du fromage de chèvre, accompagné de lait (…). Et puis j’ai commandé cinq livres de légumes secs directement de l’usine ! (…) Laissons donc le jambon pour le moment (…). Oublie également les plaquettes de soupe . » Si l’estomac dut effectivement trouver son compte aux laitages, l’apport des légumes secs n’est pas pour faciliter les digestions. Quant à la charcuterie, il semble en faire son deuil moins par souci diététique que parce que les salaisons sont infectes et déplorables. Le manque d’argent lui interdit toutefois les repas copieux qu’il souhaiterait. Pauvreté et délabrement physique faisaient une nécessité bien épaisse et réduisaient d’autant la latitude des choix. Le manque de viande est ce qui le contrarie le plus.
À Sils en août 1887, il passe ses quartiers d’été à l’Albergo d’Italia et mange une demi-heure avant tout le monde pour éviter le bruit causé par la centaine de pensionnaires, dont de nombreux enfants. À sa mère, il dit son refus de « se laisser gaver en masse. Je mange donc seul (…) : chaque jour un beau bifteck saignant avec des épinards et une grosse omelette (fourrée à la marmelade de pommes) (…). Le soir, quelques petites tranches de jambon, deux jaunes d’œufs et deux petits pains, et rien de plus [160]. » Le matin, à cinq heures, il se confectionne une tasse de chocolat Van Houten, se recouche pour se réveiller une heure plus tard et avaler un grand thé.
La charcuterie persiste pourtant à une place de choix dans sa correspondance – « jambon façon wieloise » ou « saucisson de jambons » –, puis miel, rhubarbe en morceaux et gâteaux de Savoie. Sa dernière année de lucidité – 1888 – il a banni le vin, la bière, les spiritueux et le café. Il ne boit que de l’eau et confesse une « extrême régularité dans (son) mode de vie et d’alimentation [161] ». Mais il donne toujours dans l’association bifteck-omelette, jambon-jaunes d’œufs crus et pain. Cet été-là, il prend commande de six kilos de jambon saumoné pour quatre mois. Lors de la réception des colis de sa mère, Nietzsche accroche les saucisses – « délicates au toucher » – sur une ficelle pendue à ses murs : il faut imaginer le philosophe rédigeant L’Antéchrist sous un chapelet de saucisses…
À quelques semaines de l’effondrement, Nietzsche consomme – enfin – des fruits. À Turin où il séjourne, il confie que « ce qui (l’a) jusqu’à présent le plus flatté, c’est que les vieilles marchandes des quatre-saisons n’ont de cesse qu’elles n’aient choisi à (son) intention leurs grappes les plus mûres [162] ». Il faut attendre cette époque pour voir apparaître fruits et légumes, dans l’alimentation du penseur. Jamais il n’est question de poisson. À Nice où la fraîcheur des approvisionnements était assurée, il semble ne manifester aucun intérêt pour les produits de la mer.
Quoiqu’il s’en défende, Nietzsche pratique une diététique de la lourdeur – lourdeur méridionale, certes, lourdeur du Sud, mais lourdeur tout de même. Si la cuisine tudesque est sans conteste parmi les plus épaisses et indigestes, la cuisine piémontaise qu’il lui oppose n’est guère plus éprise de légèreté : hormis la truffe blanche, sa spécialité, le Piémont produit surtout des ragoûts, des pâtes, rien de très aérien. Il n’y a aucune inflexion nette dans la biographie nietzschéenne en matière de diététique pertinente. Il écrit : « En fait, jusque dans ma maturité avancée, j’ai toujours mangé mal, ou, pour l’exprimer moralement, de manière impersonnelle, désintéressée, altruiste, pour le plus grand profit des cuisiniers et autres frères en Christ [163]. »
En fait, son estomac détraqué, sa physiologie déplorable, son corps délabré, sa pauvreté, son existence d’errant condamné aux pensions de famille plus connues pour leurs nourritures rentables que pour leur souci gastronomique, tout allait contre une diététique soucieuse d’efficacité. Là où l’on attendait poissons, cuissons à l’eau ou à la vapeur – sa mère lui avait acheté et fait parvenir le matériel nécessaire –, Nietzsche consomme saucisses, jambon, langue, gibier, chevreuil [164]…
S’il fallait être nietzschéen, on devrait se souvenir qu’il écrit dans les Considérations inactuelles : « J’estime un philosophe dans la mesure où il est capable de fournir un exemple [165]. » À pareille aune le philosophe est discrédité. Jamais Nietzsche ne mettra en pratique la diététique qu’il théorise. Au bord de la folie, il écrivait dans son dernier texte : « Je suis une chose, ce que j’écris en est une autre [166]. » La diététique nietzschéenne est en fait une vertu rêvée, un souci fantasmé, une conjuration de l’ingestion susceptible de devenir indigestion. L’aliment est l’analogon du monde. Faute d’avoir été poétique effective, la rhétorique nietzschéenne de la nutrition reste une esthétique de la liaison harmonieuse entre le réel et soi, mais une esthétique rêvée, là encore. Le régime alimentaire relève également d’une volonté de produire son corps, de désirer sa chair. Devant la nécessité pure de la dysharmonie, Nietzsche ne pouvait pas économiser une volonté aussi prometteuse : la transparence de l’organisme, la fluidité des mécanismes, la légèreté de la machine.
La diététique nietzschéenne est une dynamique essentielle de la confusion de l’éthique et de l’esthétique, l’un des beaux-arts dont la finalité est le style du vouloir. Elle est un auxiliaire de l’exercice jubilatoire de soi, tout du moins de l’effort vers l’allégresse. Art de soi, conjuration de la nécessité, technique de l’immanence, elle vaut comme logique théorique et comme volonté d’ennoblissement du corps par un style de vie noble. De quoi donner forme à Dionysos quand le Crucifié persiste en remugles. Du gai savoir.