((En plus des lunettes de plongée à cellophane verte qu’« il » continue à porter comme par le passé, « il » a ajusté maintenant à son crâne des écouteurs nouvellement achetés et, pendant tout le temps qu’« il » demeure éveillé, interminablement, « il » écoute l’enregistrement sur bande magnétique de la cantate de Bach interprétée par Fischer-Dieskau. Déjà, à l’exception de ce qui échappe à son contrôle, comme les soins médicaux dispensés à son corps, « il » n’accepte plus le moindre contact avec quelque élément extérieur que ce soit. La personne qui a été démise de ses fonctions d’« exécutrice testamentaire » a désormais cessé d’exister pour « lui ». Toutefois il « lui » arrive de reprendre le fil de sa Chronique de ce temps, comme si le magnétophone qui, inlassablement, fait revivre la musique de Bach était capable d’enregistrer en même temps, ou comme si une secrétaire nouvellement engagée attendait au bord de son lit. « Il » fredonne aussi sa chère chanson des « happy days » ; il va sans dire que comme « il » continue de percevoir à travers ses écouteurs la cantate de Bach, la mélodie et le rythme de l’air qu’« il » fredonne à bouche fermée en subissent à chaque instant le contrecoup. S’« il » comprenait l’allemand, c’est un joli mélange de mots qui franchirait ses lèvres.))
Le fou au visage, comme celui de L’AUTRE, mangé par une barbe drue et qui, en pleine nuit, s’était introduit dans sa chambre d’hôpital, avait bien reçu en pleine figure sa tondeuse rotative, découpant dans la barbe des sortes d’arabesques qui devaient lui permettre de retrouver la trace de l’individu. Pourtant, si précautionneux qu’il fût, il n’avait pas bien fait son travail ; car l’intrus à la barbe drue n’était pas du tout un fou, mais une folle ! Elle avait dû se débarrasser de sa fausse barbe dentelée d’arabesques, ce qui revenait à dire que tout fil conducteur était définitivement perdu. Si, avec une singulière sagacité, il avait percé à jour que le barbu de la nuit était en réalité une folle, c’est qu’il avait finalement décelé — bien que les mots prononcés n’aient pas été les mêmes — une identité totale entre la façon de parler de la personne qui, probablement accroupie par terre, en face, au pied de son lit, s’adressait à lui, bizarrement, d’en bas — et la voix qui, cette nuit-là, lui avait crié en écumant : « Et toi, qu’est-ce que tu es au juste ? Qu’est-ce que tu es ? QU’EST-CE QUE TU ES ? » Et de même, pour faire déguerpir la vieille femme au visage étroit, ovoïde sous ses cheveux blancs, dont la face on ne peut plus inexpressive trahissait la folie, il n’aurait eu qu’à lui crier d’une voix furieuse comme il l’avait fait au barbu : « Ce que je suis ? UN CANCER ! UN CANCER ! Le cancer même du foie, voilà ce que je suis ! » Et à l’instant l’affaire était réglée !
((À de telles vociférations, l’autre ne pourrait pas avoir grand-chose à répliquer ! Un acteur anglais qui est aussi dramaturge a dit quelque part : « Il y a pareille profusion dans le monde des morts et dans le monde des vivants. » On pourrait dire de même en le démarquant qu’il y a en ce monde profusion d’hommes-cancers et que, particulièrement dans son cas à « lui », en qui le cancer prolifère à une vitesse supersonique, s’il y a une profusion, ce n’est que celle du cancer ! « Il » ne doute pas que ce cancer fait en quelque sorte sur commande ait déjà gagné toutes ses glandes lymphatiques, toutes ses muqueuses l’une après l’autre ; que les cellules malignes, comme le réseau d’une carte routière finement détaillée, n’envahissent l’une après l’autre toutes les épaisseurs de son corps. Quant à la souffrance que « lui » inflige actuellement son mal, alors qu’« il » n’est pas encore transformé complètement en homme-cancer, elle se double sans nul doute d’une jouissance de poids rigoureusement égal. Et cette douleur, née de la pression exercée par l’hypertrophie actuelle de son foie sur la paroi des organes environnants, serait assurément, si « lui »-même ne faisait plus qu’un avec son foie, pénétrée de joie — de la joie inhérente à la sensation de vitalité offerte par le mal en train de croître et de prospérer avec une belle autorité. Et avant d’être devenu tout entier cancer lui-même, « il » aimerait bien, si peu que ce soit, tâter personnellement et prendre un avant-goût de cette jouissance-là.
Les yeux occultés par ses lunettes de plongée à verres saillants, les oreilles bloquées par ses écouteurs, la bouche par contre grande ouverte comme prête à happer, « il » s’efforce de mimer l’approche de sa mort, quand « il » se sera métamorphosé définitivement en cancer. Le mal qui ne cesse, à un rythme qui va s’accélérant jusqu’à cet instant-là, de prospérer, d’engraisser allègrement, qui croît à l’intérieur de son corps, qui en est la substance la plus vivante, connaît d’abord, à mesure que la mort arrive, une subtile transformation du plus profond intérêt, et déclenche de lui-même un mouvement très paisible en direction de la putréfaction, autrement dit de la dissolution du corps — mouvement qui fait penser aux toutes premières bulles de gaz méthane qui viennent crever à la surface de l’eau ; et comme, ce présage de décomposition, « il » en capte et en savoure la sensation au plus profond de sa chair, « il » se masse doucement la poitrine et ses bras amaigris, sans cesser une seconde, espérant par là s’assurer qu’existent bien encore, pendant ce peu de temps qui lui reste, toute la peau qu’« il » peut palper et, au-dessous, ses muscles étiolés. À présent, ce qui le touche le plus profondément et lui est riche nourriture, c’est la joie d’éprouver authentiquement, comme radicale sensation d’exister, les symptômes de décomposition de son propre corps de chair, ou plutôt de son corps identifié au cancer. Dans la mesure où « il » peut en être conscient, ce qu’« il » éprouve à présent à l’égard de ce cancer qui a envahi plus de la moitié de ses corps et âme, c’est une affection toute fraternelle ; et à l’instant où son cancer bien-aimé aura achevé son gigantesque travail commencera, pour lui aussi, pour tous deux, inéluctablement, la décomposition. Oui, ce cancer vermeil, éblouissant de la fraîcheur d’un être qui vient tout juste de naître si on le compare à son corps à « lui » qui a déjà servi trente-cinq ans, entrera tel, épanoui, en décomposition. Pour ce qui est de sa tentative de reconstruction de sa propre existence, « il » reconnaît que le surgissement inopiné d’« un franc-tireur » l’a fait échouer ; mais il ne s’y attache guère et ne s’en rend pas malade. Parce que c’est au cancer, à son action destructive et rien d’autre qu’« il » doit d’avoir éliminé les chairs en excédent dont son vrai corps s’était chargé au cours des vingt-cinq dernières années, et de se trouver déjà ramené à ce qu’« il » était le 16 août 1945, à trois heures de l’après-midi. La seule chose à retenir comme offrant un petit peu de sens, du bavardage torrentiel de la folle, c’est lorsqu’elle a dit qu’« il » avait retrouvé exactement son visage d’enfant amaigri de la fin de la guerre. Haussant sa voix à l’extrême de l’aigu à l’instar d’une haute-contre, « il » chante : « Let us sing a song of cheer again, Happy days are here again ! » À vrai dire, la musique qui continue de résonner dans ses oreilles par le canal des écouteurs, change la mélodie en un air qui conviendrait à l’appel : « Da wischt mir die Tränen mein Heiland selbst ab », cet appel suppliant auquel « il » prête, lui, une signification très personnelle : « L’Empereur, de Son Auguste Main, daignera essuyer mes larmes. » Par moments, ce n’est plus « Happy days are here again » qu’« il » chante d’une voix de fausset ; c’est : « Viens, ô Mort, ô Toi, Sœur du Sommeil », — « Komm, o Tod, du Schlafes Bruder. » Sous peu, inéluctablement, le cancer finira de ronger la vaine enveloppe extérieure de ses corps et âme, qui dissimulait depuis le 16 août 1945 sa vraie substance ; et sans doute chuchotera-t-« il », d’une voix qui, comme une broche, fera sa percée depuis le tréfonds de son corps jusqu’à son âme : « Eh bien ! Voilà ce que tu es ; il n’était pas question que tu deviennes un autre que celui que te voici être ! Let us sing a song of cheer again, Happy days are here again ! » À ce moment, l’après-midi d’été de 1945, avec son ciel pur, surgira devant « lui » comme un « à présent » véritablement extensible à volonté et pouvant prendre n’importe quelle forme. Et juste avant d’achever sa transformation en homme-cancer. « il » entrera joyeusement au sein de l’immensité profonde de cet « à présent ».))
À son tour, vers L’AUTRE criblé de balles qui attend, le sabre haut dans une main, l’autre bras déployé pour l’étreindre, lui, dont une décharge dans le dos a rendu aussi la fin toute proche, il rampe, baïonnette cliquetante à la ceinture, cherchant à atteindre les degrés de pierre du seuil de la banque. Ses yeux sont aveuglés par son propre sang et ses larmes ; déjà, des objets qui l’entourent, il ne discerne plus aucun ; mais l’immense fleur de chrysanthème déployée sur fond d’aurore pourpre inonde d’une clarté incomparablement plus éblouissante que toutes celles qu’il a jamais vues les opaques ténèbres qui règnent sous ses paupières. Il est vidé de tout son sang ; sa tête n’est plus maintenant qu’une cavité obscure, et il n’est plus du tout sûr que la personne qui l’attend sur les marches de pierre soit L’AUTRE. Mais qu’il se traîne seulement encore un mètre en s’agrippant au sol brûlant de ses deux mains déchiquetées par les balles, et il finira bien par arriver aux pieds de la personne qui, il n’y a pas à s’y tromper, l’attend — quelle qu’elle soit ; et alors son sang et ses larmes seront essuyés…
((Excédé par ses refus catégoriques de se laisser arracher ses écouteurs, un médecin plein de ressources modifie le dispositif, branche un micro sur le magnétophone, relie les écouteurs à une cabine d’enregistrement, puis commence à « lui » dire : « Nous considérons que le moment est cette fois venu de nous entretenir franchement de ton état de santé ; tu dois le comprendre et coopérer. Voici ce qu’il en est… »
Mais « il » coupe instantanément tout contact avec sa conscience et dès lors aucun son venu de l’extérieur n’est plus en mesure de lui parvenir. De la voix suraiguë d’un garçon de dix ans sur le point d’expirer, ayant le plus grand mal à trouver son souffle, il chante sans discontinuer : « Let us sing a song of cheer again, Happy days are here again ! »))