Quand je me trouve seul dans ma chambre, je porte un bandeau noir de pirate sur mon œil droit. J’y vois, notez bien, de ce côté-là ; la vérité pourtant est que j’y vois fort mal. Autrement dit, mon œil droit n’est pas complètement privé de vision. Il en résulte que quand je veux regarder notre monde avec mes deux yeux, c’est deux mondes que j’aperçois, exactement superposés : l’un, lumineux et clair, remarquablement net ; l’autre, indécis et légèrement sombre, un peu au-dessus du premier. Corollairement il m’arrive, marchant dans une rue parfaitement pavée, de m’arrêter net, comme un rat débouchant d’un égout, avec une sensation d’insécurité et de danger. Ou bien je crois déceler un nuage de fatigue et de morosité sur le visage d’un ami jovial ; aussitôt j’éprouve une impression de pénible décalage, qui entraîne dans son sillage un bégaiement destructeur ; alors adieu l’agréable fluidité de nos conversations quotidiennes devant un bol de riz au thé ! Sans doute m’habituerai-je : mais si je n’y parviens pas, je suis bien décidé à ne pas porter mon bandeau noir seulement dans ma chambre, mais également dans la rue, devant mes amis, partout. Les gens que je ne connais pas pourront bien se retourner sur mon passage avec un sourire de commisération devant ce qu’ils prendront pour une plaisanterie surannée : j’ai passé 1 âge où la moindre chose vous agace.

L’histoire que je me propose de raconter a trait à ce que j’ai connu au temps où, pour la première fois de ma vie, j’ai travaillé pour gagner un peu d’argent. Et si j’ai commencé par parler de mon infortuné œil droit, c’est parce que cette expérience, qui remonte à dix ans en arrière, m’est soudain revenue à l’esprit, comme ça, sans crier gare, lors du brutal accident survenu précisément à cet œil-là. Et me remémorant cela, j’ai été délivré de la haine qui m’embrasait le cœur et dont je commençais à me sentir enchaîné. De l’accident lui-même, je ne parlerai qu’en tout dernier lieu.

Il y a dix ans donc, au moment où commence mon histoire, j’avais pour chaque œil dix dixièmes de vision. L’un d’eux aujourd’hui est irrémédiablement détérioré. Le « temps » a changé d’aspect ; c’est un « temps » qui a fait un bond, à partir du tremplin constitué par un globe oculaire écrasé par le jet d’un caillou. Jusque-là, l’idée que je me faisais du « temps » avait quelque chose d’extraordinairement enfantin. Je ne connaissais pas encore cette impression torturante du « temps » qui, dans votre dos, vous vrille du regard et, en avant, vous tend une embuscade.

Il y a dix ans, avec mes dix-huit ans, mes cinquante kilos et mon mètre soixante-dix, je venais d’entrer à l’université et cherchais, pour joindre les deux bouts, un petit job d’appoint. Bien que j’eusse encore passablement de mal à lire le français, je voulais acheter une édition reliée, en deux tomes, de L’Âme enchantée. Cette édition avait été réalisée à Moscou, avec une préface en russe ; en russe aussi les notes au bas des pages ; même la souscription finale était en caractères slaves ; et le texte français lui-même était truffé de fines ligatures unissant une lettre à l’autre : étonnante édition, mais qui, comparée à l’édition française, était plus robuste, plus élégante, et surtout infiniment moins chère. Je l’avais dénichée dans une librairie spécialisée dans l’importation d’ouvrages en provenance de l’Europe de l’Est. Je ne portais pas le moindre intérêt à Romain Rolland ; néanmoins je me mis en campagne pour me rendre à tout prix possesseur de ces deux volumes. En ce temps-là, j’étais fréquemment sujet à de pareils emballements. Je ne m’en tracassais pas pour autant ; j’avais le sentiment qu’à condition que mon emballement eût assez de chaleur, je n’avais aucune raison de me ronger d’inquiétude.

Je venais tout juste d’entrer à l’université. Avant de me faire inscrire au bureau de placement des étudiants à la recherche d’un emploi, je commençai par faire le tour des personnes que je connaissais. Là-dessus, je fus introduit par mon oncle auprès d’un banquier qui me fit une proposition d’emploi.

« As-tu vu, me demanda-t-il, le film Harvey ?

— Je l’ai vu », répondis-je en risquant un sourire qui, par-delà une réserve bien compréhensible de la part de quelqu’un cherchant pour la première fois de son existence à se faire engager, ne laisse planer aucun doute sur sa volonté de dévouement. Harvey était ce film dans lequel James Stewart jouait le rôle d’un homme vivant avec un lapin imaginaire aussi gros qu’un ours. J’avais tant ri en le voyant que j’avais pensé mourir !

— Depuis quelque temps, mon fils est aux prises avec un monstre de ce genre. Il ne travaille plus et reste confiné dans sa chambre. J’aimerais qu’il sorte un peu de temps en temps, mais naturellement il faut quelqu’un pour l’accompagner. Pourrais-tu me rendre ce service ? »

Mon banquier avait dit cela sur le ton dont on règle une affaire, et sans répondre à mon sourire.

Je ne manquais pas de renseignements sur son fils. D*** était un jeune compositeur d’avant-garde qui avait obtenu des récompenses en France et en Italie. J’avais vu régulièrement sa photo dans les magazines, dans les pages du genre « Artistes japonais de demain ». Je n’avais personnellement entendu jouer aucune de ses œuvres majeures, mais j’avais vu un certain nombre de films dont il avait composé la musique. L’un d’entre eux, qui traitait de la vie aventureuse d’un jeune dévoyé, comportait un bref motif à l’harmonica d’un lyrisme peu commun ; c’était de toute beauté. En regardant ce film, je m’étais imaginé, avec un vague sentiment de gêne, cet homme de près de trente ans en train de combiner un thème d’harmonica (en fait, quand je fus embauché, mon compositeur avait vingt-huit ans, c’est-à-dire l’âge que j’ai aujourd’hui) ; et ce, parce que moi, j’avais abandonné mon propre harmonica à mon petit frère l’année de mon entrée à l’école primaire. Mais peut-être aussi parce que mon information ne se limitait pas à ce que le grand public connaissait de la vie du compositeur. Je savais qu’il avait fait scandale. Personnellement j’ai le plus profond mépris pour tout ce qui est scandale ; je savais cependant que ce garçon avait perdu un enfant au berceau ; qu’à cause de cela il avait divorcé ; que la rumeur publique lui prêtait à présent une liaison avec une actrice de cinéma, etc. J’ignorais toutefois qu’il fût la proie d’une espèce de fantôme se présentant sous l’aspect du lapin de James Stewart dans son fameux film ; et qu’il eût cessé tout travail pour mener une vie de reclus, c’était la première fois que je l’entendais dire. Jusqu’à quel point pouvait-il bien être atteint ? Était-ce un cas de grande dépression nerveuse ? De schizophrénie caractérisée ? Autant de questions que je me posais.

« Quand vous parlez de quelqu’un pour l’accompagner au cours de ses sorties, qu’entendez-vous au juste par là ? demandai-je, sans sourire cette fois. Je ne demande bien entendu qu’à vous être utile si j’en suis capable… »

Ne laissant rien paraître de ma curiosité et de mes appréhensions, je m’efforçais de suggérer, par mon intonation, par l’expression de mon visage, sans pour autant aller trop loin, que je compatissais. Certes il ne s’agissait que d’un travail d’appoint ; mais c’était la première occasion qui se présentait d’assumer une tâche précise et j’étais déterminé à faire tout mon possible pour me montrer accommodant.

« Si mon fils a envie de sortir quelque part dans Tôkyô, tu y vas avec lui : c’est tout. À la maison, il y a une infirmière qui s’occupe de lui et, apparemment, il ne se produit aucun mouvement de violence qu’une femme ne puisse maîtriser ; il n’y a donc pas à être particulièrement sur ses gardes. »

En écoutant le banquier me parler ainsi, j’avais un peu l’impression d’être un soldat dont on vient de déceler la couardise. Je rougis et, dans l’intention de regagner le terrain perdu, je me risquai à dire :

« J’aime la musique et j’ai la plus grande déférence pour les musiciens. Je me ferai donc un plaisir de chaperonner M. D*** et de bavarder avec lui.

— Il n’a plus que cette chose-là dans la tête et, j’en jurerais, il n’a pas d’autre sujet de conversation ! »

La brutalité de la réplique me fit rougir encore davantage.

« Tu pourras aller le voir demain, par exemple.

— Est-ce que ce sera chez vous ?

— Parbleu ! Ça n’est pas au point de l’enfermer dans un hôpital psychiatrique ! »

Le ton employé ne permettait pas de considérer le banquier autrement que comme une sale bête.

« S’il se trouve que j’aie la chance de faire l’affaire, je reviendrai vous en remercier, dis-je en baissant la tête et sur le point de pleurer.

— Inutile ! Il va t’engager ! (Ces mots de l’homme de banque, tout en provoquant en moi un remous d’antipathie féroce, me firent résolument penser : “Soit ! Pour moi, c’est D*** qui sera mon employeur !”) Ne te donne donc pas cette peine. Je ne demande qu’une chose : c’est qu’au cours de ses sorties en ville, il ne fasse pas d’esclandre, ne provoque aucun scandale ; et je te demande d’y veiller : rien de plus. Car il y va et de la suite de sa carrière, et de ma considération à moi. C’est ça qui est en jeu. »

Certes ! Mon rôle, en somme, était de monter la garde — une garde morale — autour de la famille du banquier pour éviter les éclaboussures et les néfastes conséquences d’un nouveau scandale ! Naturellement je gardai mes réflexions pour moi et me contentai d’approuver vigoureusement de la tête, afin de faire fondre un peu la glace par l’assurance chaleureuse que l’on pouvait me faire confiance.

Je n’osai même pas poser la question pour moi essentielle, primordiale, celle qui m’occupait tout entier. Il est vrai qu’elle était extrêmement délicate à poser : et c’était la suivante :

« Le monstre avec lequel est aux prises monsieur votre fils, quel genre de monstre est-ce au juste ? Est-ce un lapin comme « Harvey », de deux mètres environ ? Un abominable homme des neiges aux poils raides et tout hérissés ? »

Voilà ce que j’avais envie de lui demander ; mais en fin de compte je me tus : comment poser pareille question à cet homme-là ? Je me dis qu’en entretenant de bons rapports avec l’infirmière je finirais sans doute par lui tirer les vers du nez, et cette pensée me consola. Je sortis donc du bureau directorial et, tout au long du couloir, frémissant et serrant les dents d’humiliation comme Julien Sorel après une entrevue avec un personnage important, je m’efforçai, avec une conscience fantastiquement attentive à chaque détail, de faire le point sur mon comportement et sur son efficacité. Et si par la suite, à ma sortie de l’université, j’ai refusé de passer tout examen d’entrée dans telle ou telle profession, si j’ai opté pour une occupation me laissant libre de mes mouvements, il y a là derrière une motivation d’ordre psychologique et je suis convaincu que ce qui a joué un rôle déterminant, ç’a été le souvenir de mon tête-à-tête avec cet odieux banquier.

Quoi qu’il en soit, le lendemain après mes cours, je pris le train pour me rendre, dans une banlieue résidentielle, à la demeure personnelle du directeur de banque. Quand je passai sous le porche de cette résidence qui avait tout d’un château, je me souviens d’avoir perçu des rugissements de fauves terrifiants, comme dans un jardin zoologique au milieu de la nuit. Cela me donna un coup et je me fis tout petit : si c’étaient là les vociférations de mon employeur ? Mon imagination me faisait déjà abandonner la partie. Encore heureux que ce n’aient pas été les rugissements du monstre qui hantait l’esprit du compositeur comme le lapin de James Stewart ! Le choc cependant était si visible que la femme de chambre qui me montrait le chemin éclata de rire et s’esclaffa au mépris de toute discrétion. Puis je découvris, par-delà un massif d’arbustes, dans un pavillon séparé, devant la fenêtre d’une pièce plongée dans la pénombre, un autre personnage qui riait, mais lui, sans faire de bruit : ce ne pouvait être que celui au service de qui j’allais être, et qui riait comme dans un film dont le son est tombé en panne. De partout autour de lui montaient de furieux rugissements de bêtes sauvages. Prêtant mieux l’oreille, je me rendis compte que plusieurs bêtes de la même espèce faisaient entendre leurs cris en même temps, et en outre dans des tonalités si hautes qu’elles ne pouvaient être de ce monde. La femme de chambre me conduisit jusqu’à l’entrée du pavillon où elle me laissa. Je devinai alors que ces cris d’animaux faisaient partie de la collection d’enregistrements du compositeur ; je me sentis rassuré et, rectifiant la position, ouvris la porte.

L’intérieur de la pièce faisait songer à une salle de classe d’école maternelle. La pièce était vaste et d’un seul tenant ; on y voyait deux pianos, un orgue électrique, plusieurs magnétophones, un tourne-disques, un de ces appareils qu’au lycée, dans notre club de radio, nous appelions un « mixer », plus un tas d’autres choses, de sorte qu’il n’y avait presque plus de place où poser les pieds. Quelque chose qui ressemblait à un chien en train de sommeiller était peut-être un tuba en cuivre jaune… C’était exactement ainsi que j’imaginais la salle de travail d’un compositeur ; j’avais même l’illusion d’en avoir déjà vu une pareille quelque part. Est-ce que le père ne se fourvoyait pas, quand il affirmait que D*** avait cessé tout travail et vivait en reclus ?

D*** était penché sur un magnétophone qu’il était sur le point d’arrêter. Au milieu d’un tohu-bohu d’où un certain ordre n’était pourtant pas absent, avec une promptitude manuelle étonnante, il fit taire en une fraction de seconde les cris d’animaux, engloutis dans une trappe, noire et profonde, de silence. Puis, se redressant, il me considéra avec un calme sourire ingénu. Je jetai un rapide coup d’œil autour de moi et, constatant que l’infirmière n’était pas là, je me tins un peu sur mes gardes ; mais conformément aux dires du banquier, rien, dans le comportement du compositeur, ne put me donner à penser qu’il fût à la seconde de se déchaîner.

« Mon père m’a mis au courant à votre sujet. Entrez donc ; venez par là », dit-il d’une belle voix basse, parfaitement posée.

J’enlevai mes chaussures et, sans même enfiler une paire de pantoufles, je posai le pied, la marche franchie, sur de la moquette. J’eus beau chercher autour de moi de quoi m’asseoir : hormis un tabouret rond devant les pianos et l’orgue électrique, il n’y avait rien, pas un seul coussin. Aussi restai-je debout dans une position des plus inconfortables, les pieds joints, coincés entre des boîtes vides de bandes de magnétophone et des tambours bongos. Le musicien faisait de même, les mains pendantes de chaque côté ; si bien que je me demandai s’il lui arrivait quelquefois de s’asseoir. Il ne m’invita d’ailleurs pas à le faire, se contentant de sourire sans dire une seule parole.

« Est-ce que c’étaient des cris de singes ? demandai-je abruptement afin de rompre un silence qui menaçait de s’épaissir.

— Non ; de rhinocéros. Mais c’est parce que j’ai augmenté la vitesse que ça donne ce bruit-là. Et j’ai aussi considérablement augmenté le volume. Si toutefois, ajouta-t-il, il s’agit bien de rhinocéros. C’est du moins ce que j’avais demandé qu’on m’enregistre sur bande. Mais à présent, puisque tu as l’amabilité de venir, je pourrai aller faire moi-même mes prises de son sur place.

— Cela signifie-t-il que vous voulez bien me prendre à votre service ?

— Bien sûr que oui ! Ce n’est pas pour te faire subir un examen que je t’ai fait venir aujourd’hui. Est-ce qu’un type à l’esprit dérangé peut faire subir un examen à un individu normal ? »

L’homme qui allait être mon employeur avait dit cela avec détachement et d’un air — si le mot n’est pas trop fort — un peu intimidé. J’en fus révolté contre moi-même, à cause de cette façon basse, obséquieuse, mercantile que j’avais eue de lui demander : « Cela signifie-t-il que vous voulez bien me prendre à votre service ? » Mon musicien était, lui, bien différent de son homme d’affaires de père. Avec lui, je devais me montrer plus direct.

« Je vous en prie ; ne dites pas que vous avez l’esprit dérangé ! Cela me contrarierait beaucoup », dis-je.

J’avais voulu me montrer plus direct, certes ; mais quelle réflexion saugrenue ! Cependant il me facilita les choses avec gentillesse :

« Bien, dit-il ; admettons. Cela rendra notre travail plus facile. »

« Notre travail… » L’expression n’était pas exempte d’ambiguïté. Car pendant les quelques mois au moins où je me rendis chez lui à raison d’une fois par semaine, le « travail » ne l’entraîna jamais du côté du jardin zoologique pour y enregistrer de vrais cris de rhinocéros. Nous nous bornions, en tout et pour tout, à nous rendre, soit par divers moyens de transport, soit à pied, dans différents quartiers de Tôkyô et d’y déambuler. C’est pourquoi quand il parlait de « notre travail », c’est surtout à moi qu’il devait penser : car en ce qui me concerne j’ai été mis réellement à contribution ; il m’est même arrivé entre autres de me rendre, sur sa demande, à Kyôto pour y rencontrer des gens.

« Alors, quand commençons-nous ? demandai-je.

— Tout de suite, à moins que tu n’y voies quelque inconvénient.

— Pas le moindre.

— Dans ce cas, je vais aller me préparer : veux-tu m’attendre devant la maison ? »

Baissant précautionneusement la tête, comme s’il traversait un marécage, pour poser ses pieds entre les instruments de musique, le matériel acoustique et les piles de cahiers de musique, il progressa en direction du fond où il ouvrit une petite porte peinte en noir qu’il franchit. À ce moment j’aperçus le temps d’un éclair une femme entre deux âges, en uniforme d’infirmière, au visage allongé, aux joues marquées d’épaisses lignes d’ombre qui pouvaient être des rides ou des cicatrices, et qui lui passa son bras droit autour de la taille pour le faire pénétrer de l’autre côté de la petite porte qu’elle referma de la main gauche. Dans ces conditions il n’était pas question d’essayer de m’entretenir avec elle avant de sortir avec mon « patron ». Dans l’entrée qui était le coin le plus obscur de la pièce baignée de pénombre, tout en agitant fébrilement mes orteils pour enfiler plus facilement mes chaussures, je sentais, au moment d’entrer en fonctions, croître mon inquiétude. L’homme n’avait pas cessé de sourire ; mieux : quand je lui avais tendu la perche, il avait répondu de bonne grâce ; et pourtant il ne s’était aucunement prêté à une conversation suivie ; est-ce que je m’étais montré trop réservé ? Tel est le genre de questions que je me posais. Comme « devant la maison » pouvait se comprendre de deux façons, comme d’autre part j’étais bien résolu à donner, dans mon premier emploi, entière satisfaction, c’est juste devant l’entrée de service, d’où je pouvais surveiller les abords du pavillon, que j’allai l’attendre.

D*** était un homme mince et de petite taille, mais sa tête paraissait beaucoup plus grosse que la moyenne. Pour réduire un peu la largeur de son front vaste, qui restituait à plein la saillie de la boîte crânienne, il laissait retomber la broussaille de ses cheveux clairs soigneusement lavés. Le bas du visage était menu, les dents affreusement mal plantées. Malgré tout, il y avait dans ce visage comme un étonnant équilibre parfaitement accordé à la sérénité du sourire, et qui venait sans doute de la couleur des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Quant à l’impression produite par l’ensemble du personnage, c’était qu’il ressemblait un peu à un chien. Sur un pantalon de flanelle grise il portait un sweater rayé de ce qu’on pouvait prendre pour des alignements de puces. Il avait le dos un peu rond et des bras démesurément longs.

Lorsque après un petit moment il sortit du pavillon par la porte de derrière, il avait jeté par-dessus son sweater un cardigan en laine bleu clair et il avait aux pieds des chaussons blancs de gymnastique à semelle de caoutchouc. Il me rappela un professeur de musique que j’avais eu à l’école primaire. Un cache-nez noir pendant au bout du bras droit, il me sourit d’un air embarrassé, comme se demandant s’il devait ou non se le mettre autour du cou. J’attendais. Par la suite, pendant tout le temps que nous avons été en rapport, à l’exception des derniers jours où il gisait sur un lit d’hôpital, je l’ai toujours vu vêtu de la sorte. Si je me souviens si nettement de la manière dont il s’habillait, c’est que je trouvais assez comique pour un homme de jeter ainsi sur ses épaules un cardigan de laine, comme une femme déguisée. Mais ce cardigan, de forme et de couleur incertaines, lui allait parfaitement. Tandis que, les pieds tournés en dedans, il traversait les plantations, il leva à bout de bras, plus ou moins machinalement, son cache-nez pour me faire signe ; puis il le passa résolument autour de son cou : il était déjà quatre heures de l’après-midi et il faisait frisquet.

Il franchit le premier la porte principale et je lui emboîtai le pas (nos rapports étaient d’ores et déjà ceux d’un employeur et d’un employé). J’eus alors l’intuition d’être observé et me retournai : derrière la fenêtre du pavillon où j’avais aperçu le compositeur pour la première fois, se détachait maintenant l’infirmière entre deux âges aux joues marquées de cicatrices ou de rides par trop profondes ; elle avait tout du soldat resté dans les lignes et qui suit du regard un déserteur en train de prendre le large ; la bouche aussi étroitement fermée que celle d’une tortue, elle nous considérait avec attention. Je décidai de lui mettre le grappin dessus le plus tôt possible et de lui extorquer des renseignements détaillés sur l’état de santé de mon employeur. En tout état de cause, voilà une personne qui avait la charge de veiller sur un homme nerveusement déprimé, peut-être même fou — et quand son malade s’apprêtait à sortir, elle ne faisait pas la moindre recommandation au personnage ayant pour mission de l’accompagner ? N’était-ce pas là négligence dans le service ? À tout le moins n’entrait-il pas dans son rôle de procéder à une sorte de passation de responsabilités ? Ou alors mon employeur était-il à ce point paisible et inoffensif que toute recommandation se trouvait superflue ?

Sur le trottoir, D*** ouvrit toutes grandes, au fond de leurs profondes orbites, ses paupières au large cerne bleuâtre de femme exténuée et parcourut d’un regard rapide la rue résidentielle et déserte et ses demeures à l’alignement. Je ne sais si c’était ou non un symptôme de dérangement mental ; mais il semblait que ce fût chez lui une sorte de tic que d’agir par à-coups, de façon soudaine, sans aucune continuité. Il leva les yeux vers le ciel pur de cette fin d’automne dans un fébrile battement de cils. Quoique très enfoncés, il y avait dans ces yeux brun sombre quelque chose d’étonnamment expressif. Le clignement de paupières cessa et les prunelles s’immobilisèrent, comme pour scruter les profondeurs du ciel. Je me tenais derrière lui, un peu de côté, et l’observais de près ; en même temps que les mouvements de ses yeux, ce qui m’impressionnait le plus, c’étaient ceux de sa pomme d’Adam, aussi grosse que le poing. Et je me demandai s’il n’était pas en fait un colosse manqué ; si ce n’était pas un accident survenu au cours de son enfance qui en avait fait un être de petite taille ; et si la tête seule à partir du cou n’était pas l’unique indice qui subsistât du géant qu’il aurait dû être.

Il cessa de regarder le ciel, perçut l’interrogation qui se lisait dans mes yeux et, comme si de rien n’était, mais pourtant avec une sévérité qui ne tolérait aucune objection, me dit :

« Quand le temps est clair, on distingue parfaitement des choses qui flottent dans le ciel. Il est avec elles, et souvent, quand je sors quelque part, il descend de là-haut et vient vers moi. »

J’eus un haut-le-corps d’épouvante et, détournant les yeux, me perdis en réflexions pour savoir comment me tirer honorablement d’une épreuve à laquelle je devais si tôt faire face. Devais-je faire semblant de croire à l’existence de ce personnage qu’il avait désigné par « il » ? Devais-je n’en rien faire ? Qu’en était-il au juste ? Avais-je affaire à un fou caractérisé, un fou effrayant ? Ou mon homme n’était-il qu’un humoriste, un pince-sans-rire en train de se payer ma tête ? Dans mon angoisse, le compositeur me tendit une main secourable.

« Que toi, tu ne puisses pas voir ces choses qui évoluent dans le ciel, je le sais bien. Comme je sais bien aussi que si, en ce moment, il descendait à côté de moi, tu ne t’en apercevrais même pas. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas paraître surpris, même si je lui parle, quand il descendra près de moi. Car si tu partais d’un soudain éclat de rire, ou si tu essayais de m’imposer silence, il en serait tout retourné, tu comprends ? Et si en cours de route, pendant que lui et moi nous devisons, tu devines que je souhaiterais te voir intervenir, je te demande de le faire, et naturellement dans mon sens. Vois-tu, je suis en train de lui expliquer que Tôkyô est comme un paradis. Tu peux trouver, toi, que c’est un drôle de paradis, un paradis insensé ; mais je te demande de prendre sur toi, de considérer que c’est, si l’on veut, une sorte de paradis burlesque, et d’abonder dans mon sens — cela, au moins quand il est à mon côté. »

Je l’écoutais avec la plus grande attention, afin de bien déterminer les contours de ce qu’il attendait de moi. Quant à « l’autre », s’agissait-il encore d’un lapin de la taille d’un homme et nichant dans le ciel ? Mais plutôt que de lui poser carrément la question, je m’obligeai à demander seulement :

« Comment pourrai-je reconnaître qu’il est descendu et se trouve à vos côtés ?

— Tu n’auras qu’à m’examiner ; il ne vient que quand je suis dehors.

— Et quand vous êtes en voiture ?

— Que ce soit en auto ou dans le tram, si je me trouve près d’une vitre ouverte, il descend, crois-moi. Puisque même à la maison, quand je me tiens debout près d’une fenêtre, il m’arrive de me trouver inopinément nez à nez avec lui.

— Et… en ce moment ? »

Je m’étais fait tout petit en posant ma question et devais avoir tout du cancre incapable de saisir le principe de la multiplication.

« Pour l’instant, nous ne sommes que tous les deux, fit mon employeur avec compréhension. Au fait, voilà une éternité que je ne suis pas monté dans un tram ; prenons-en un jusqu’à Shinjuku. »

Nous nous rendîmes à pied jusqu’à la station. Chemin faisant, je ne cessai de concentrer mon attention afin de ne pas laisser échapper le moindre signe d’une quelconque apparition aux côtés de mon employeur. En fin de compte, jusqu’à notre montée dans le tram, rien ne parut se manifester. Il est une chose pourtant que je remarquai : D*** ignorait résolument les saluts que lui adressaient les gens que nous croisions sur le chemin de la gare. Comme si lui-même n’existait pas, comme si l’œil de ces gens qui le saluaient ne faisaient que refléter un mirage qu’ils prenaient pour son être véritable, il ignorait totalement ces amorces d’ouvertures.

Le même refus systématique de tout contact avec autrui se manifesta au guichet et au contrôle ; il me donna un billet de mille yens et me dit de prendre nos billets ; quand je lui tendis le sien, il n’en voulut pas ; et pendant que je faisais, moi, poinçonner nos deux tickets, il se faufila par le portillon du contrôle avec autant d’aisance que s’il eût été l’homme invisible. Pendant le trajet également il se comporta comme si les autres voyageurs ne le remarquaient pas plus que l’air environnant ; pelotonné sur son siège dans le coin le plus reculé du wagon, il fermait les yeux et ne desserra pas les dents. Debout en face de lui, gagné peu à peu par une tension de plus en plus grande, je guettais la descente de la chose par la vitre ouverte derrière lui et son installation à ses côtés. Bien entendu je ne croyais pas un mot de l’existence de ce monstre ; simplement, j’étais payé pour faire un certain travail et j’entendais ne pas laisser échapper l’instant où mon patron serait repris par sa chimère. En fait, jusqu’à la gare de Shinjuku, il ne cessa d’avoir l’aspect d’un insignifiant animal faisant le mort ; de sorte que je fus amené à conclure que le céleste visiteur n’avait pas dû se manifester. Mais ce ne pouvait être, sans plus, qu’une conjecture, étant donné que mon homme resta muré dans un silence revêche, comme une huître, aussi longtemps qu’il y eut d’autres gens autour de nous. Pourtant le moment ne tarda pas à venir où je me rendis compte que ma conjecture avait été fondée ; parce qu’alors il devint clair comme le jour que le compositeur recevait une visite (clair comme le jour, à en juger d’après les réactions de D***).

En sortant de la gare, nous prîmes une rue que nous suivîmes tout droit. Il restait encore un peu de temps avant que le soir ne tombe et les passants n’étaient pas très nombreux. Pourtant, en un certain endroit, nous butâmes sur un petit attroupement. Nous nous arrêtâmes, grossissant ainsi le nombre des curieux ; et ce que nous vîmes, c’était au milieu du cercle de badauds, un vieillard qui, tout entier à ce qu’il faisait, tournait sans cesse sur lui-même ; un vieillard d’apparence imposante, portant complet et gilet sombres, et qui serrait très fort dans ses bras une mallette de cuir et un parapluie. Ses cheveux blancs plaqués à la brillantine étaient quelque peu dérangés. Il soufflait comme un phoque en croisière en frappant le sol du pied et tournait, tournait avec l’énergie du désespoir. Les visages de ceux qui le regardaient avaient maintenant perdu toute couleur, ternis qu’ils étaient par le crépuscule qui insidieusement prenait possession de l’air ; et tandis que la fraîcheur du soir rendait les joues sèches, seul le vieil homme avait le sang aux pommettes, transpirait, paraissait presque dégager de la vapeur.

Tout à coup je m’aperçus que D***, qui aurait dû se trouver près de moi, s’était reculé de quelques pas, et qu’il avait passé son bras autour des épaules d’un personnage invisible, d’une taille à peu près égale à la sienne et qui se tenait à sa droite ; et, le bras déployé en cercle à l’horizontale au niveau de l’épaule, il était en train de scruter intensément, l’air nostalgique, l’espace devant lui, un peu au-dessus du cercle de son bras. L’attention des gens était bien trop concentrée sur le vieil homme pour qu’ils pussent être frappés par l’étrange comportement de D*** ; mais moi, j’étais terrifié. Lentement, D*** tourna son visage vers moi ; il eut l’air de vouloir me présenter un ami. Comment répondre à cette invite ? J’étais bien loin de le concevoir ; je ne sus que m’affoler et piquer un fard — exactement comme quand, sur une scène de collège, vous ne vous rappelez plus l’insignifiant couplet que vous aviez à débiter. Du fond de leurs orbites, les yeux de D*** restaient fixés sur moi et ce que, dans leur éclat, je pouvais lire cette fois, c’était une injonction teintée d’impatience. Ce qu’il sollicitait, c’était une explication : pourquoi ce vieillard inconnu, d’aspect si grave, mettait-il tant d’ardeur à tournoyer en l’honneur du visiteur descendu du ciel ? Mais une explication de nature, en tout état de cause, « paradisiaque ». Et moi, le seul genre de réponse que pût m’offrir mon esprit enfiévré, c’était : le comportement de ce vieillard ne s’expliquerait-il pas par un accès soudain de danse de saint Guy ?

Sans mot dire, je secouai la tête avec désolation. Alors, dans les yeux de mon employeur, s’éteignit toute lueur d’interrogation ; comme s’il eût pris congé d’un ami, il laissa retomber son bras. Puis, lentement, la ligne de son regard se détacha de la terre pour se porter vers l’espace. Sa tête à la fin se renversa tout à fait, faisant saillir prodigieusement son énorme pomme d’Adam. L’apparition avait regagné le ciel. Je n’avais pas su m’acquitter de ma tâche comme j’aurais dû ; humilié, je baissai la tête. D*** s’approcha de moi :

« Eh bien ! dit-il, prenons un taxi et rentrons. C’est fini pour aujourd’hui, il est descendu, et tu dois être fatigué. »

Cela signifiait que ma première journée de « service » prenait fin. Au vrai, je me sentais complètement épuisé, après une tension si longue et si soutenue.

Ensemble, dans un taxi aux glaces remontées jusqu’en haut, nous retournâmes dans le quartier résidentiel où se trouvait la maison de D*** et où je pris congé après avoir reçu mon salaire. Je ne me rendis pourtant pas tout de suite à la gare. Je me postai derrière un poteau électrique placé diagonalement par rapport à la maison de D***. Le crépuscule s’étoffait ; le ciel avait pris une teinte rose foncé. Juste au moment où d’indiscutables signes de la tombée de la nuit se manifestèrent, l’infirmière sortit. Elle portait une robe courte dont la couleur se distinguait mal à l’heure où nous étions, et poussait une bicyclette de dame flambant neuve. Avant qu’elle ne pût l’enfourcher, d’un bond j’étais à côté d’elle. Sans sa tenue d’infirmière, ce n’était qu’un bout de femme très ordinaire et plus très jeune. Elle avait tout perdu — tout — du mystère que je lui avais prêté de loin, dans le pavillon du compositeur. Mon brusque surgissement la fit reculer de peur. Mais ne pouvant monter sur sa bicyclette ni ne voulant rester là sans bouger, elle se remit à avancer en tenant son vélo à la main. Je lui demandai alors, sur un ton vaguement menaçant, de me parler de l’état de santé de notre commun employeur. Furieuse, elle voulut s’y refuser ; mais je tenais solidement la selle : elle finit par se résigner et parla. À chaque fin de phrase, à chaque pause de la voix, sa puissante mâchoire inférieure se refermait avec violence — vraiment une tortue qui aurait parlé.

« Il dit que c’est un énorme poupon emmailloté de coton blanc. Grand comme un kangourou. Et qui, à ce qu’il raconte, descend du ciel. Que ce bébé-fantôme a une peur bleue des chiens et de la police. À l’entendre, il s’appelle Agwîî ! De vrai, quand il lui arrive d’être possédé par cette chose, le mieux, croyez-moi, c’est de faire semblant de ne rien remarquer ; de s’en tenir à l’indifférence. En tout cas notre homme a le timbre un peu fêlé. Autre chose : ne l’emmenez surtout pas dans les lieux de plaisir, même s’il en a envie. Au reste, s’il attrapait une blennorragie ou quelque chose comme ça, ce ne serait pas une catastrophe ! »

Je rougis et lâchai la selle de la bicyclette. L’infirmière appuya sur les pédales de toute la force de ses jambes aussi minces et rondes que le tube de son guidon et, faisant sonner frénétiquement son timbre, s’éloigna aussi vite qu’elle put et se perdit dans l’obscurité… Ainsi, il s’agissait d’un énorme poupon enveloppé de cotonnade blanche, et gros comme un kangourou !

La semaine suivante, quand je me présentai devant mon musicien, il me dit en fixant sur moi la limpidité de son œil marron — et bien qu’on n’y pût déceler aucun reproche, j’en fus tout décontenancé :

« Il paraît que tu as guetté la sortie de l’infirmière et que tu l’as interrogée sur mon visiteur de là-haut ? Tu prends vraiment très à cœur ton travail. »

Ce jour-là, nous prîmes la même ligne de tramway, mais en sens inverse. Au bout d’une demi-heure à peu près de trajet, nous arrivâmes en banlieue, dans un parc d’attractions, en bordure de la rivière Tama. Là, nous tâtâmes de divers manèges et, par bonheur pour moi, quand le poupon à taille de kangourou descendit du ciel auprès de D***, celui-ci se trouvait seul à bord d’une nacelle de la Grande Roue : ce sont des cabines de bois en forme de bateau suspendues aux ailes d’une espèce de moulin à vent qui les fait lentement décoller du sol et monter jusque dans les airs. Donc mon « patron » se trouvait à bord et, du banc où à terre j’étais resté assis, je le vis échanger des propos avec un passager imaginaire. Aussi longtemps que son visiteur ne fut pas remonté au ciel, il refusa de quitter sa nacelle et, par des signes, m’envoya, plusieurs fois de suite, acheter promptement un nouveau ticket.

Le même jour, un autre incident produisit sur moi la plus vive impression. Comme nous traversions le parc d’attractions pour gagner la sortie, D*** mit le pied, sans le faire exprès, dans du ciment frais qu’on venait d’étaler sur le petit autodrome pour enfants, et y laissa son empreinte. Il en éprouva une irritation peu commune ; et avec un entêtement rare, il refusa de quitter les lieux avant d’avoir négocié avec les ouvriers, payé une certaine somme pour les dédommager et obtenu que la trace de son pied fût totalement effacée. C’est la seule fois qu’il laissa paraître devant moi une certaine tendance à l’emportement. Dans le tramway de retour, sans doute parce qu’il avait des remords de m’avoir parlé avec vivacité, il se justifia de la façon suivante :

« Actuellement, je ne vis plus dans la sphère du “présent” ; du moins pas consciemment. Tu connais la règle du jeu impliquée par un voyage dans le passé en machine à remonter le temps ? Non ? Eh bien ! Suppose un homme parti en voyage dans le monde d’il y a dix mille ans. Dans ce monde-là, il ne peut rien faire, rien du tout, qui soit de nature à laisser des traces. Parce que d’une part il n’existe pas dans le vrai “temps” d’il y a dix mille ans ; et que d’autre part, s’il y faisait quoi que ce soit qui laisse des traces, toute l’histoire des dix mille dernières années en serait, d’une façon infime certes, mais néanmoins indubitable, gauchie. Pour moi, étant donné que je ne vis pas dans le “temps” actuel, je n’ai pas le droit d’y laisser derrière moi la moindre trace.

— Mais pourquoi avez-vous cessé de vivre dans le “temps” actuel ? » demandai-je.

Mais là d’un seul coup D*** se ferma aussi inexpugnablement qu’une balle de golf et ne fit plus aucun cas de moi. Je me repentis d’avoir parlé trop librement. J’avais dépassé les limites permises ; pourtant cela n’était au fond imputable qu’à l’intérêt trop marqué que je portais aux problèmes concernant D***. L’infirmière après tout avait peut-être raison quand elle me disait de faire semblant de ne rien voir et de m’en tenir à une parfaite indifférence. Dans ces conditions, je me promis de ne plus fourrer mon nez à l’avenir dans les difficultés personnelles de mon employeur.

À dater de ce jour, au cours de nos randonnées à travers Tôkyô, ma nouvelle tactique s’avéra pleinement satisfaisante. Toutefois il vint un moment où ce furent les problèmes de D*** qui, d’en face cette fois, à la lettre m’assaillirent. Un jour, pour la première fois depuis que j’étais entré en fonctions, il m’indiqua pour notre sortie une adresse précise. Nous nous y rendîmes en taxi. C’était, dans le quartier de Daikanyama, un immeuble de haut standing qui avait quelque chose d’un hôtel. Sitôt arrivés, D*** attendit dans le salon de thé du rez-de-chaussée tandis que je prenais seul l’ascenseur pour aller prendre livraison d’un colis préparé d’avance. La personne qui devait me le remettre était la femme d’avec qui D*** avait divorcé et qui à présent vivait là.

Je frappai à une porte d’appartement qui me fit penser aux portes des cellules de la prison de Sing-Sing que j’avais vues dans des films (j’allais à cette époque très souvent au cinéma et je suis à peu près certain que quatre-vingt-quinze pour cent de ce que je savais alors provenait de mes moissons cinématographiques). La porte fut ouverte par une femme courtaude, au visage gras, orbiculaire et rougeaud, posé sur un gros cou de sanglier rond comme un tuyau. Elle m’enjoignit de me déchausser, d’entrer et de m’asseoir sur un sofa près de la fenêtre. « Voilà bien, me dis-je, comment les gens de la haute société reçoivent les étrangers ! » Si j’avais refusé, si j’étais resté à l’entrée et étais retourné auprès de mon employeur après avoir reçu le colis, j’aurais montré, moi, fils de prolétaire, que j’avais assez de cran pour tenir tête à ladite « haute société japonaise » ; j’aurais montré le même courage que ce fameux boucher qui menaça Louis XIV. J’obtempérai cependant et, pour la première fois de mon existence, pénétrai dans un studio de style américain.

Elle me servit de la bière. Elle paraissait un peu plus âgée que D*** ; et malgré ses airs hautains et supérieurs, malgré sa façon solennelle de s’exprimer, elle était trop grasse et trop rondouillarde pour avoir de la majesté. Elle portait un vêtement en tissu épais aux franges pendantes comme les femmes indiennes et sa poitrine était barrée par un collier d’or à incrustations de diamants : on aurait pu le croire fabriqué par un artiste de l’empire Inca. (Ces détails me paraissent aujourd’hui exhaler une forte odeur de films !) De la fenêtre, le regard plongeait sur les rues du quartier de Shibuya ; mais la dame paraissait follement préoccupée par la lumière qui entrait par cette fenêtre ; elle n’arrêtait pas de changer de position assise ; et tout en me laissant voir ses grosses jambes rondes, violacées, aussi congestionnées que son cou, elle me posa mille questions sur le ton dont on mène un interrogatoire. J’étais probablement pour elle la seule source d’informations possible au sujet de son ex-époux. Vidant à petites gorgées, comme s’il se fût agi de café brûlant, mon grand verre de bière brune et amère, je lui répondais dans la mesure où je savais quelque chose ; mais ce quelque chose était fort léger et peu sûr, donc hors d’état de donner satisfaction à la dame. Elle passa alors au chapitre de l’actrice de cinéma, la maîtresse de D*** : venait-elle ou non le voir ? etc. — toutes choses auxquelles je n’étais pas en mesure de répondre. Avec une certaine répulsion, je me demandais si pour poser de pareilles questions (qu’est-ce que tout cela pouvait bien lui faire puisqu’elle était divorcée ?), elle n’avait pas perdu toute féminine pudeur. Enfin elle demanda : « Est-ce qu’il voit toujours son fantôme ?

— Oui. Il paraît que c’est un énorme poupon, grand comme un kangourou, et emmailloté de blanc. Son nom serait Agwîî. C’est l’infirmière qui me l’a dit. D’ordinaire, il se balance dans le ciel et de temps en temps il descend auprès de M. D***. »

Pour une fois que je pouvais répondre d’une manière parfaitement adéquate à la question posée, j’y allais carrément.

« Vous dites : Agwîî ? Ce doit être alors le fantôme du bébé que nous avons perdu. Et savez-vous pourquoi il l’appelle comme ça ? Tout simplement parce que, entre sa naissance et le moment où il est mort, notre bébé n’a parlé qu’une seule fois, et pour faire : agwîî ! vous ne trouvez pas que cette façon de baptiser le démon qui le possède, c’est de la part de D*** pure sensiblerie ? »

Il y avait du sarcasme dans ses paroles ; et de sa bouche émanait une détestable odeur qui agissait sur vous.

« À sa naissance, notre enfant avait sur l’arrière du crâne une si grosse protubérance qu’on aurait pu croire qu’il avait deux têtes. Le médecin s’est trompé dans son diagnostic — une hernie du cerveau, disait-il. Mis au courant, D***, par désir de nous éviter à tous deux une effroyable calamité, et après en avoir discuté avec le médecin, a fait disparaître l’enfant. Je suppose qu’au lieu de lait ils lui ont fait boire de l’eau sucrée malgré ses cris. C’est parce qu’il ne voulait pas que nous ayons la charge d’un bébé réduit à une vie végétative, comme ce médecin le prédisait, qu’il a fait mourir le petit. Plus qu’à toute autre chose, il a obéi à un mouvement d’abject égoïsme. Seulement, lors de l’autopsie, on s’est aperçu qu’en fait cette protubérance n’était qu’une tumeur sans gravité. C’est à la suite du choc qu’il a alors ressenti que D*** s’est mis à voir des fantômes. Vous voyez, il n’a même plus trouvé le courage nécessaire pour assumer entièrement son égoïsme ; et de même que précédemment il avait refusé de laisser vivre le bébé, il s’est aussi refusé, catégoriquement, à continuer à vivre. Notez pourtant qu’il ne s’est pas suicidé ! Il s’est contenté de fuir les réalités pour se réfugier dans le monde des chimères. Mais dès l’instant où le meurtre d’un enfant vous a mis du sang sur les mains, vous avez beau fuir les réalités, vous n’arriverez plus jamais à avoir les mains propres. Eh bien ! lui, il a les mains sales, et son Agwîî n’est qu’une histoire d’enfant gâté ! »

L’impitoyable critique de la divorcée me parut difficilement tolérable. Aussi, mis en verve par sa loquacité et les joues de plus en plus rouges, je lui portai une botte à titre de représailles :

« Et vous, qu’est-ce que vous faisiez pendant ce temps-là ? Car vous étiez la mère, non ?

— On m’avait fait une césarienne. J’avais la fièvre ; et pendant une bonne semaine je n’ai eu conscience de rien. Quand j’ai rouvert les yeux, tout était terminé, figurez-vous ! »

J’en étais pour mes frais. Elle se dirigea vers la cuisine :

« Je suppose que vous désirez encore un peu de bière ? dit-elle.

— Non, merci. Donnez-moi plutôt, s’il vous plaît, ce que je dois remettre à M. D***.

— Je vous demande un instant — le temps de me faire un lavage de bouche. J’ai de la pyorrhée alvéolo-dentaire. Je dois le faire toutes les dix minutes. Vous avez dû le sentir ? »

Enfin elle glissa une clé de laiton dans une enveloppe commerciale et me la tendit. Debout derrière moi pendant que, plié en deux, je relaçais mes chaussures, elle me demanda le nom de mon université, ajoutant avec orgueil :

« Il paraît qu’à l’internat de votre université on ne compte pas un seul abonné au journal ***. Savez-vous que c’est mon père qui va en prendre la direction ? »

Pour marquer mon mépris, je ne répondis rien. Néanmoins, au moment de m’engager dans l’ascenseur, une angoisse, quelques secondes, m’assaillit, mettant mon cœur sens dessus dessous, comme un couteau peut ravager une motte de beurre. L’incertitude me tenaillait ; il me fallait prendre un temps de réflexion. Délaissant l’ascenseur, je décidai de descendre par l’escalier qui le jouxtait. Si l’état de D*** était bien tel que me l’avait décrit son ex-femme, qui pouvait me garantir qu’il n’allait pas se suicider en absorbant la dose de cyanure qu’il tirerait peut-être d’un coffret que lui ouvrirait la clé dont j’étais porteur ? Las de me poser et reposer la question, je n’étais encore parvenu à aucune conclusion quand je me retrouvai au rez-de-chaussée, face à face avec D***. Sa tasse de thé brun était à la même place devant lui : il n’y avait pas touché. Dans son visage au teint bistre, les yeux, au fond de leurs orbites, étaient hermétiquement clos. Peut-être en son refus de vivre en notre « temps », voyageur venu d’un autre monde, signifiait-il ainsi qu’il lui était impossible de consommer sous le regard d’autrui quelque substance que ce fût de l’époque actuelle.

« Je l’ai vue, monsieur D***. » Et d’un seul coup déterminé à mentir, j’ajoutai : « Nous avons passé tout ce temps-là à discuter, mais elle ne m’a rien remis. »

Il leva les yeux vers moi sans que son visage trahît quelque impression que ce fût ; au creux des orbites, les prunelles de jeune chiot s’ombraient bien d’un voile de doute ; toutefois il ne fit aucune remarque. Pendant le retour en taxi, assis à côté de D***, je fus en proie à une secrète agitation, mais ne sortis point de mon silence. Dans ma poche intérieure, la clé était pesante.

Je ne la conservai par-devers moi qu’une semaine. Car d’un côté l’idée s’était peu à peu imposée à moi que l’hypothèse du suicide de D*** était passablement romanesque ; et d’autre part je m’avisai que D*** pouvait fort bien se renseigner auprès de son ancienne femme. Dans ces conditions je glissai la clé dans une enveloppe anonyme et envoyai le tout, en exprès, à l’adresse de D***. Le lendemain, ce n’est pas sans appréhensions que je me rendis chez lui. Je le trouvai dans la petite cour qui précédait le pavillon isolé en train de brûler une énorme quantité de pages de musique écrites à la main — des œuvres de lui, à n’en pas douter ; c’était donc là ce à quoi la clé devait lui donner accès.

Nous ne sortîmes pas ce jour-là ; je l’aidai à finir de brûler tous ses cahiers de musique. Lorsque tout fut consumé, j’étais en train de faire glisser, dans un léger bruissement de choses froissées, l’amas de cendres au fond d’un trou que j’avais creusé quand brusquement D*** se mit à soliloquer à voix très basse et comme dans un murmure : plongeant du haut du ciel, son fantôme était venu se poser près de lui. Sans presser le mouvement, je continuai à enterrer les cendres jusqu’à ce qu’il s’en allât. Agwîî cette fois-là (comment nier que ce fût là pour un monstre descendu du ciel un nom trop flatteur ?), Agwîî donc était resté auprès de mon patron vingt bonnes minutes.

À dater de ce jour-là, chaque fois qu’au cours de nos sorties la liaison s’établissait avec le poupon fantôme, je me tins à l’écart, soit en m’éloignant un peu de côté, soit en restant quelques pas derrière. De sorte que D*** put se rendre compte que je n’observais qu’une des clauses de notre accord initial ; car si je répondais bien à la première exigence — ne manifester aucune surprise —, j’ignorais superbement la seconde — lui apporter un constant soutien. Néanmoins il semblait somme toute d’accord, ce qui personnellement me facilitait les choses. Et nos randonnées à travers Tôkyô continuèrent aussi pacifiquement que devant, tant il n’était guère imaginable que D*** fût homme à créer du scandale dans la rue, — à ce point même que je finis par trouver ridicules les avertissements que m’avait donnés son père. Bien que maintenant possesseur de l’édition moscovite de L’Âme enchantée, je n’avais aucune intention de me débarrasser d’un travail d’appoint aussi exceptionnel. De fait, mon employeur et moi allions dans toutes sortes d’endroits ; il tenait à se rendre dans toutes les salles de concert où l’on avait joué ses œuvres, dans toutes les écoles par où il était passé ; il voulait revoir aussi tous les lieux où il lui était arrivé de se divertir — bars, cinémas, piscines couvertes —, et une fois là, nous rebroussions chemin sans entrer. Ajoutons qu’il avait une véritable passion pour les innombrables moyens de transport en commun dont le réseau couvre Tôkyô ; ainsi avons-nous expérimenté tout le système métropolitain de la ville. Comme, sous terre, le poupon fantôme n’avait aucune possibilité de nous rejoindre, c’est l’esprit parfaitement en paix que je pus goûter les joies du métropolitain. Me rappelant ce dont m’avait prévenu l’infirmière, c’est surtout quand nous rencontrions des agents de police ou des chiens que j’étais sur les dents, mais cela ne coïncida jamais avec une apparition d’Agwîî. Je découvris que j’aimais bien ce petit travail — pas du tout celui qui m’employait, non plus que son poupon fantôme de la taille d’un kangourou — non, simplement mon petit travail.

Et voici qu’un jour l’artiste me demanda si je ne voudrais pas faire un voyage à sa place ; il me paierait naturellement les frais du voyage ; mais en plus ma rétribution journalière serait doublée. Comme je devrais passer une nuit à l’hôtel, c’était donc l’affaire de deux jours, ce qui multipliait très concrètement par quatre ce que me rapportait ma journée hebdomadaire : j’acceptai d’enthousiasme sa proposition. Il s’agissait de me rendre à Kyôto pour y rencontrer l’actrice de cinéma, sa ci-devant maîtresse. J’étais ravi de l’aubaine. Ainsi commença ce court voyage qui devait se révéler à la fois si comique et si désolant.

D*** m’indiqua le nom de l’hôtel, tel qu’il était précisé en post-scriptum dans une lettre toute récente de l’actrice ; il m’indiqua aussi la date où, dans la soirée, elle devait l’attendre. Puis il me fit apprendre par cœur un message à elle destiné : il ne vivait en fait plus dans le temps d’aujourd’hui ; il était comme un voyageur arrivé en machine à remonter le temps d’un monde plus âgé que le nôtre de dix mille ans ; dans ces conditions, il était exclu que, par exemple en écrivant des lettres, il donnât le jour à une existence nouvelle qui porterait son sceau. Tel est le message verbal que je fus chargé de retenir par cœur pour le communiquer à sa destinataire.

Moyennant quoi je me trouvai face à face avec cette actrice de cinéma, un soir très tard, au bar en sous-sol d’un hôtel de Kyôto, où l’occasion me fut donnée : premièrement, de justifier ma présence là d’étudiant en mission et d’expliquer pourquoi D*** n’était pas venu lui-même ; ensuite, de faire comprendre à la dame la façon dont D*** concevait le « temps » ; enfin, de lui transmettre son message. J’ajoutai :

« M. D*** vous prie instamment de ne pas confondre la séparation actuelle avec le divorce qu’il s’était engagé auprès de vous à obtenir. Par ailleurs, comme il ne doit plus vivre dans le “temps” où nous sommes, il dit qu’il va de soi qu’il ne vous rencontrera plus désormais. »

Pour la première fois j’eus le sentiment que la tâche que j’assumais était vraiment malaisée et le rouge me monta aux joues tandis que je parlais.

« Vraiment ? Le petit D*** a dit ça ? répondit-elle. Et vous, personnellement, que pensez-vous de tout ça ? Qu’on vous ait expédié jusqu’à Kyôto pour me dire ça ?

— Eh bien ! je pense quant à moi que monsieur D*** donne un peu trop dans la sensiblerie, dis-je en reprenant le mot que l’ex-femme de D*** avait naguère utilisé.

— C’est tout à fait exact ; et j’ajouterais qu’en l’occurrence, en osant vous demander à vous ce service, il y donne encore joliment, dans la sensiblerie — une sensiblerie d’enfant gâté !

— Vous savez, je ne suis qu’un employé payé à la journée !

— Dites-moi, qu’est-ce que vous buviez ? Prenez un cognac ! »

J’acceptai. Ce que j’avais jusque-là consommé, c’était une bière brune, identique à celle que m’avait servie l’ex-femme de D***, et à laquelle j’avais mélangé un œuf pour l’adoucir un peu. On le voit, je m’étais laissé influencer par une réminiscence : curieux effet de carambolage psychologique par lequel, attendant de rencontrer la maîtresse de D***, je me souvenais d’un détail de mon entrevue avec son ex-femme ! Depuis le début de notre entretien, l’actrice n’avait bu, elle, que du cognac. Pour moi, c’était le premier cognac d’importation que je buvais.

« Et où en est-il, le petit D***, avec son fantôme ? Avec ce poupon gros comme un kangourou — Ragwîî, il me semble ?

— Non, Agwîî. Le temps que leur enfant a vécu, ce sont les seuls sons qu’il ait fait entendre.

— Et D*** a voulu se persuader que, ce faisant, le bébé déclinait son nom ! Quel amour de père, n’est-ce pas ?… Si tout s’était bien passé pour l’enfant, mon D*** divorçait pour se remarier avec moi ; c’est comme ça que les choses devaient se passer. Le jour même de la naissance, nous étions ensemble au lit, dans une chambre d’hôtel. Le téléphone a sonné. Nous avons appris que les choses avaient mal tourné. D*** s’est simplement levé ; il s’est rendu tout droit à l’hôpital ; il ne m’a plus donné aucune nouvelle. »

Elle vida d’un seul trait son verre de cognac. La bouteille de Hennessy V.S.O.P. était sur la table : elle en remplit de nouveau son verre à ras bord, comme si c’était du jus de fruits, et n’en fit qu’une gorgée.

La table devant laquelle nous étions assis, masquée par une vitrine d’exposition de paquets de cigarettes, ne pouvait être vue du bar. Sur le mur derrière moi était fixée une grande affiche publicitaire pour une marque de bière, représentant mon actrice en couleurs naturelles. Sur l’image, le visage en forme de cœur où le nez descendait un peu comme une trompe avait l’éclat éblouissant de l’or, de même que les bulles du liquide. Mais la fille que j’avais devant moi était loin d’être aussi resplendissante. Elle avait même au front, au niveau de la racine des cheveux, un sillon qui paraissait assez profond pour contenir le pouce d’un adulte ; malgré cela, ou plutôt à cause de ce sillon, je lui trouvais un air bien plus émouvant que sur sa photo.

Elle ne pouvait chasser de son esprit l’idée du bébé.

« Dites-moi, vous ne pensez pas que c’est une chose affreuse que de mourir sans avoir fait quoi que ce soit d’humain pendant qu’on était vivant, et par conséquent sans connaître quoi que ce soit, sans avoir le souvenir de quoi que ce soit ? C’est pourtant ce qui se passe pour un bébé qui meurt, n’est-ce pas ? Est-ce que ce n’est pas affreux ?

— Pour le bébé lui-même, je ne crois pas que ce soit affreux ; ça ne doit lui faire ni chaud ni froid, répondis-je sans trop me compromettre.

— Mais si l’on pense au monde d’après la mort ? »

Sa logique n’en était pas à un bond près.

« Le monde d’après la mort ?

— Si ce monde existe, les âmes des morts y sont sans nul doute pour toute l’éternité, avec tous les souvenirs qui étaient les leurs à la dernière seconde de leur existence. Mais l’âme d’un bébé qui ne connaît rien à rien, quelle peut bien être sa situation, à elle ? Avec quelle espèce de souvenirs vivra-t-elle l’éternité ? »

Bien embarrassé, j’avalai mon cognac en silence.

« Moi, j’ai terriblement peur de la mort ; j’y pense continuellement. Vous savez, ce n’est pas parce que vous n’avez pas trouvé tout de suite une réponse à mes questions qu’il faut être furieux contre vous ! Maintenant, savez-vous ce que je pense ? Je pense que, tout de suite après la mort du bébé, D*** a décidé de ne plus se créer d’autres souvenirs, comme s’il était mort lui aussi ; et que c’est la raison pour laquelle il a cessé de vivre dans le présent. Ce n’est pas tout : si, dans toutes sortes d’endroits à travers Tôkyô, il appelle son fantôme, s’il le fait descendre sur terre, vous ne croyez pas que c’est pour lui créer toujours de nouveaux souvenirs ? »

Je me dis en l’écoutant qu’elle avait tout à fait raison. En mon for intérieur, je trouvais que cette star de cinéma entre deux alcools, avec son sillon frontal où l’on aurait pu mettre le pouce, s’avérait une psychologue qui était loin de manquer d’originalité. L’actrice me paraissait certainement plus proche d’un être, d’un musicien comme D*** que la femme grasse et rougeaude, toute fille qu’elle fût d’un personnage en passe de devenir directeur d’un journal. Là-dessus je m’avisai que, malgré son absence et son éloignement, je n’avais de pensées, moi loyal serviteur, que pour D*** ; ou plutôt pas seulement pour lui, mais aussi pour le fantôme dont, dans un état d’extrême tension, il guettait l’apparition toutes les fois que nous sortions ensemble. Oui, tout au long de ma conversation avec l’actrice, je n’avais pas cessé une seconde d’avoir cela en tête.

Vint l’heure de la fermeture du bar. Je n’avais pas retenu de chambre. Malgré mon âge, je n’avais encore jamais séjourné dans un hôtel et j’ignorais tout du système des réservations. Mais grâce aux bons soins de l’actrice, qui était une habituée de l’hôtel, on me donna une chambre. Dans l’ascenseur, je m’apprêtais à descendre à mon étage lorsque je me laissai entraîner par elle à boire encore un verre dans sa chambre. Autant dire qu’à partir de là, la soirée n’a plus laissé dans ma tête échauffée par l’alcool que des souvenirs à la fois comiques et lamentables. Après m’avoir fait asseoir sur une chaise, elle retourna à la porte, inspecta le couloir, éteignit, ralluma plusieurs fois la lumière, se laissa tomber et rebondir sur le lit comme pour en éprouver la souplesse, fit couler un peu d’eau dans la salle de bains — bref, se livra à toute une série de gestes parfaitement désordonnés. Après cela, s’asseyant sur une chaise à côté de la mienne, elle me versa le verre de cognac promis et, tout en sirotant elle-même un Coca-Cola, elle me raconta que, même pendant sa liaison avec D***, elle avait fini par céder aux sollicitations d’un autre homme et couché avec lui, et que D*** l’avait giflée si fort qu’elle en avait eu le visage tout déformé. Puis elle me demanda si les étudiants d’aujourd’hui pratiquaient le « flirt poussé ». Je lui répondis que cela dépendait des individus. Alors elle se comporta subitement comme une mère réprimandant son fils parce qu’il veille trop tard et me dit de gagner ma chambre et de dormir. Je lui souhaitai le bonsoir, me retirai et me fourrai dans mon lit où je m’endormis instantanément. Au petit matin, je me réveillai avec la gorge en feu.

Mais le plus comique, et surtout le plus piteux, restaient à venir. C’est seulement lorsque j’ouvris les yeux que je compris que, la veille au soir, l’actrice avait conduit notre tête-à-tête avec l’intention bien arrêtée d’induire en tentation un étudiant jugé avide de pelotage un peu poussé. À l’instant même, je devins la proie d’une rage et d’un désir désespérés. Je n’avais encore jamais couché avec une femme ; mais l’humiliation que j’éprouvais criait vengeance. Le premier cognac de ma vie me rendait ivre, et surtout les poisons du désir comme on peut l’éprouver à dix-huit ans me faisaient perdre complètement la tête. Il n’était que cinq heures du matin ; dans le couloir, apparemment pas âme qui vive. Comme une panthère ivre de fureur, je me précipitai en étouffant le bruit de mes pas jusqu’à la chambre de l’actrice. La porte était entrouverte ; j’entrai. Elle était devant sa coiffeuse et me tournait le dos. Je me demande bien ce que j’avais alors l’intention de faire ! Je me coulai en catimini jusqu’à me trouver juste derrière elle et, arrondissant mes deux mains en forme de tenaille, j’allais lui serrer brutalement le cou quand, le visage éclairé d’un large sourire, elle se retourna tout en se levant, emprisonna mes mains dans les siennes et, les frappant gaiement l’une contre l’autre comme pour souhaiter la bienvenue à un hôte, elle rythma d’une voix chantante : « Bon — jour ! Bon — jour ! » Et je me retrouvai assis sur une chaise, partageant avec elle, dont la toilette n’était pas achevée, le café et les toasts de son petit déjeuner posé sur un guéridon, et lisant avec elle le journal. Au bout d’un moment elle me dit du ton qu’elle aurait pris pour me parler du temps : « Vous veniez bien pour me violer, n’est-ce pas ? » Et elle se remit à sa toilette. Alors je m’enfuis et regagnai ma chambre où je m’enfonçai sous les couvertures, secoué de tremblements comme dans une crise de paludisme. J’avais peur qu’un écho de ce minime incident ne parvînt jusqu’à D*** ; mais par la suite, il ne fut plus jamais question de l’actrice au cours de mes conversations avec lui. Ainsi continuai-je à trouver autant de plaisir dans l’accomplissement de ma tâche.

Déjà l’hiver était là. Cet après-midi-là, nous avions projeté de faire un tour à bicyclette dans les parages du quartier résidentiel où habitait D*** et par les terres de culture environnantes. Je montais, moi, un vieux vélo rouillé ; D***, lui, avait emprunté à l’infirmière mûrissante sa bicyclette flambant neuve. Prenant la maison de D*** pour centre et élargissant progressivement le rayon de nos cercles, tantôt nous pédalions à travers une zone de nouveaux lotissements, tantôt nous dévalions des pentes en direction de champs qui jouxtaient le quartier résidentiel. Nous étions en nage ; nous nous sentions délicieusement libres ; notre excitation allait croissant. Je dis bien : « nous », ce qui inclut D***, parce que ce jour-là, lui aussi, était d’excellente humeur : il sifflait ! Il sifflait un des thèmes d’une sonate de Bach pour flûte et clavecin, dite : La Sicilienne. (Quand j’étais au lycée et que je n’avais pas encore d’examens à préparer, j’avais étudié la flûte ; c’est pourquoi je connaissais cette œuvre.) Je n’avais jamais très bien joué ; en revanche, j’en avais gardé la mauvaise habitude de faire proéminer ma lèvre supérieure à la façon des tapirs. J’avais bien des amis pour me répéter que les dents étaient faites pour être à l’alignement ; il reste que les joueurs de flûte ont souvent un profil de tapirs.

Tout en pédalant, je me mis à l’unisson de D*** et sifflotai avec lui le thème de La Sicilienne. C’est un air élégant et soutenu. Or, à pédaler sur mon vieux vélo, j’avais le souffle un peu court et mon sifflotement n’était qu’une succession de petites séquences aigres, tandis que celui de D*** se développait à son aise le plus tranquillement du monde. Humilié, j’arrêtai les frais, cependant que D*** qui, continuant à siffler, arrondissait les lèvres comme un gardon qui ouvre le bec pour respirer me gratifiait d’un regard rapide en souriant doucement. Même en tenant compte de l’écart existant entre un vieux vélo et un vélo neuf, ce n’était pas D*** avec ses vingt-huit ans, sa petite taille, son mauvais état de santé, mais moi, jeune étudiant de dix-huit ans, maigre sans doute, mais grand, qui manquais de souffle, qui accusais la fatigue, qui perdais mon sang-froid. Quelle pitié ! C’était le monde renversé ! J’éprouvais cela comme inique et révoltant au suprême degré. Toute ma belle humeur incontinent s’assombrit et je ne ressentis plus que de l’aversion pour la tâche que j’avais accepté d’assumer.

Alors, d’un seul coup, pédalant en danseuse, je me mis comme un forcené à forcer l’allure, comme dans une course cycliste. Qui plus est, je m’engageai exprès dans un étroit chemin couvert de gravier, entre des cultures potagères. Quand je me retournai au bout d’un moment, D***, au milieu de continuelles projections de gravier, plié en deux sur son guidon, haussait sans cesse au-dessus de ses étroites épaules, sa grosse tête ronde, lancé qu’il était à ma poursuite en jetant toutes ses forces dans la bataille. Je stoppai et, un pied posé sur les fils de fer barbelé protégeant les cultures, j’attendis que D*** me rejoignît. J’avais soudain honte de mon puéril caprice.

Sa tête toujours plongeant et remontant, il arrivait à toute vitesse. Et je compris que son fantôme était venu lui rendre visite ; car si sa tête paraissait agitée du mouvement que j’ai dit, c’est que quelqu’un se trouvait tout près de lui, sur son flanc droit, quelqu’un qui volait ou galopait à son côté et vers qui il tournait la tête pour lui chuchoter des encouragements. On aurait dit un entraîneur de marathon en plein travail qui, tout en pédalant lui-même à côté d’un champion, lui adresse les conseils ou les exhortations appropriés. « Ah ! me dis-je, s’il fait ça, c’est parce qu’il est convaincu que son Agwîî galope à côté de lui et suit le vélo dans sa course effrénée ! » Pour sûr, l’étrange poupon trop gras emmailloté de coton blanc, le monstre de la taille d’un kangourou courait en bondissant comme un kangourou précisément à côté de la bicyclette. Malgré moi je frissonnai, puis repoussant vivement d’un coup de pied la clôture de barbelés, je me remis à pédaler, mais tranquillement, en attendant d’être rejoint par mon employeur et le monstre forgé par son imagination.

Car n’allez pas vous figurer que je m’étais laissé aller docilement à croire à l’existence du poupon qui occupait l’esprit de D*** ! Conformément aux conseils de l’infirmière, je m’étais bien juré de ne pas laisser disparaître le poids de bon sens dont j’étais lesté et de ne pas jouer ces personnages de farces bouffonnes, mi sérieuses, mi loufoques, comme l’arroseur arrosé ou le gardien d’une maison de fous qui devient fou lui-même ; et je n’avais cessé de me cramponner solidement aux suggestions de ma raison claire. Avec une lucidité caustique à l’extrême, j’inclinais à penser que mon névrosé de compositeur se forçait à continuer de me jouer après coup sa comédie afin de soutenir le mensonge qu’il m’avait raconté — avec tout le tintouin qui devait en résulter pour lui ! Ce qui revient à dire qu’entre D***, son monstre imaginaire et moi, j’avais toujours maintenu une imperturbable distance. Et pourtant cette fois-ci il se produisit en moi quelque chose de curieux.

Voici comment les choses commencèrent. D*** avait fini par me rejoindre et roulait derrière moi, à environ un mètre. Nous suivions un chemin tout droit entre les cultures quand, aussi soudainement que survient une pluie d’orage, nous nous trouvâmes, sans aucune possibilité d’échapper, enveloppés tous les deux par les hurlements d’une meute de chiens. Levant le nez, je vis en face, sur le chemin, foncer droit sur nous toute une meute de dobermans : au moins dix sujets jeunes et en pleine force, et qui tous avaient bien cinquante à soixante centimètres de haut, et tout cela arrivait à fond de train en hurlant, remplissant l’étroit chemin d’un vacarme infernal. Derrière, tout essoufflé, courait un personnage en combinaison de travail couleur d’herbe qui serrait dans ses poings un écheveau de fines laisses de cuir noir, et l’on n’aurait su dire si c’était lui qui lançait en avant les chiens ou eux qui l’entraînaient malgré lui. Oui, des bêtes à la robe noir de jais, luisantes comme des otaries mouillées, avec, depuis les joues jusqu’au poitrail et à la naissance des pattes, le raffinement à peine marqué d’un ton chocolat sec. En ce moment même, avec leur queue coupée, ils arrivaient sur nous tête baissée au point qu’on s’attendait à les voir culbuter cul par-dessus tête, uniquement animés, semblait-il, par l’esprit d’attaque, aboyant, écumant, crachant furieusement leur haleine. De l’autre côté des champs s’étendait une vaste prairie naturelle ; ce devait être leur terrain de dressage et l’homme, la séance terminée, était sans doute en train de les ramener au chenil.

Tremblant de peur, je mis pied à terre et, en pure perte, considérai les champs de l’autre côté de la clôture. Les barbelés m’arrivaient à hauteur de poitrine : je pouvais m’en tirer : mais le musicien, lui, avec sa petite taille, comment le faire passer de l’autre côté ? C’était impossible. La tête en feu et déjà à demi paralysée par les poisons de l’épouvante, j’entrevis clairement néanmoins, en une fraction de seconde, l’image de la catastrophe qui allait se produire quelques instants plus tard. À mesure que la meute approchait, D*** devait éprouver la sensation que son Agwîî allait subir l’assaut de ce qu’il redoutait par-dessus tout : les chiens. Il devait entendre les appels terrifiés du « bébé ». Inévitablement il allait faire face aux bêtes, c’était sûr et certain, pour protéger « l’enfant » ; et comme le nombre des féroces dobermans passait dix, il serait tout de suite déchiqueté par eux. Ou bien en essayant de se sauver avec « l’autre », il chercherait follement à passer entre les barbelés et s’y déchirerait immanquablement les chairs : telle était l’issue pitoyable, tragique que je prévoyais et j’en étais tout secoué, sans être capable d’imaginer le moindre plan de sauvetage.

Déjà les dix géants noirs et chocolat pareils à des démons arrivaient sur nous, refermant sur le vide leurs mâchoires claquantes et butées, aboyant, rugissant, frémissant — si près maintenant que je percevais le bruit sec du gravier labouré par leurs ongles acérés couleur de résine. Saisissant brusquement que je ne pouvais rien pour D*** et son Agwîî, je cessai toute résistance comme un satyre pris en flagrant délit et me laissai submerger par les ténèbres de la peur. Je m’écartai de la chaussée et, le dos collé aux barbelés de la clôture jusqu’à sentir les pointes de fer me faire mal, je plaçai mon vélo devant moi comme un rempart et fermai complètement les yeux. Quand, en même temps que les aboiements et le piétinement des chiens, m’atteignit leur odeur de fauves, je sentis sourdre des larmes, à mon insu, entre mes paupières étroitement closes ; et ainsi emporté par un raz de marée de terreur, je renonçai à tout et à moi-même…

Sur mon épaule une main était posée, avec une gentillesse à peine croyable — la quintessence même de la gentillesse. J’avais l’impression de sentir le contact d’Agwîî lui-même. Mais je savais que c’était la main de D*** — qui avait laissé passer les diaboliques animaux sans connaître le moins du monde les désastres de la panique. Pourtant de mes yeux toujours clos les larmes continuaient à ruisseler et j’en répandis longtemps de la sorte, les épaules toutes secouées de spasmes. Je n’avais certes plus l’âge de pleurer devant d’autres personnes ; mais il faut croire que la terreur avait produit en moi un tel choc qu’il en était résulté un état présentant tous les symptômes d’une sorte de régression vers l’enfance. Après cela, D*** et moi (Agwîî avait dû prendre le large en me voyant pleurer et D*** n’avait donc plus à se préoccuper de lui) nous marchâmes en silence, la tête basse, poussant nos bicyclettes devant nous, entre les deux haies de barbelés, comme les prisonniers dans un camp de concentration, et nous nous dirigeâmes vers la prairie, qui était le théâtre d’activités diverses : dressage de chiens et base-ball entre autres. Laissant tomber nos engins par terre, nous nous étendîmes dans l’herbe. Mes larmes taries, mon âme se trouvait maintenant nettoyée de toute trace de respect humain, de refus et d’obstination dans la méfiance. De son côté, D*** ne marquait plus qu’il fût à mon égard le moins du monde sur ses gardes. Les deux mains ramenées sous ma nuque, l’esprit étrangement léger et sec maintenant que je ne pleurais plus, je reposais dans l’herbe, les paupières closes, écoutant paisiblement D*** qui, appuyé sur un coude et me dominant un peu, les yeux fixés sur moi, me parlait du monde d’Agwîî.

« Connais-tu ce poème de Chuya Nakahara qui a pour titre : Vergogne ? Écoute la seconde strophe :

Là où les branches s’entremêlent

Le ciel morne fourmille

De spectres d’enfants morts…

Un battement de cils et juste à cet instant

Là-bas, au loin, au-dessus de la lande,

Se faufilait parmi les toisons d’astrakan

Un antique éléphant de songe…

« Oui, pour moi, ces vers saisissent bien un aspect de l’univers où j’aperçois l’enfant mort. Et puis, as-tu jamais vu des gravures de William Blake ? Particulièrement celle qui représente Le Christ refusant le festin de Satan ? Ou encore celle qui s’intitule : Les étoiles du matin chantant en chœur ? L’une comme l’autre présentent des créatures aériennes qui ont la même intrinsèque réalité que les êtres de la terre ; et j’ai même la certitude que ce que j’y vois suggéré, c’est une autre face du monde. J’ai trouvé aussi dans une toile de Dali quelque chose d’extraordinairement proche de cet univers que je discerne ; en ce sens que toutes sortes d’êtres diaphanes, ayant la blancheur et les reflets de l’ivoire, sont en suspension dans l’air, à une centaine de mètres au-dessus du sol : c’est exactement le monde que je vois. Maintenant, si tu me demandes ce que sont ces êtres flottants, éblouissants, dont le ciel est plein, eh bien ! ce sont les êtres que nous avons perdus au cours de notre vie ici-bas et que nous voyons se balancer dans le ciel, à cent mètres au-dessus de nous, sereinement lumineux, un peu comme les amibes sous le microscope. De temps en temps ils descendent ; ils descendent vers nous comme le fait notre Agwîî. (D*** dit : “notre”, sans provoquer de ma part de protestation ; ce qui ne signifie nullement que je me rangeais à cette façon de voir.) Seulement, pour les apercevoir là-haut, ou les entendre arriver vers nous, il faut acquérir, au prix d’un sacrifice en rapport avec la chose, les yeux et les oreilles qu’il faut. Néanmoins, il y a certains instants où, sans sacrifice ni effort d’aucune sorte, nous nous trouvons gratifiés de ce pouvoir. Je crois que c’est ce qui t’est arrivé à toi, tout à l’heure ; oui, c’est probablement ça. »

Je suppose que D*** voulait dire qu’il ne m’en avait coûté que quelques larmes, à l’exclusion de tout effort et de tout sacrifice. En fait, ces larmes n’avaient leur source que dans la peur, dans le sentiment d’une colossale impuissance pour n’avoir pas été à la hauteur de mes responsabilités, dans un vague effroi devant la masse de difficultés qui m’attendaient désormais dans le déroulement de ma vie réelle (car à cet égard, ce premier emploi rémunéré était, en petit, ce que serait ma vraie existence à venir ; et comme, chargé de veiller sur ce fou de musicien, j’étais loin d’avoir su remplir ma mission, on pouvait prédire que je perdrais immanquablement mes moyens face aux événements un peu graves qui l’un après l’autre étaient appelés à surgir) ; cependant je n’osai élever aucune objection et continuai de prêter docilement l’oreille à D***.

« Étant donné que tu es jeune, il n’a jamais dû t’arriver de voir disparaître en ce monde quelque objet que tu ne puisses oublier à aucun moment, tel que tu ne puisses vivre sans en ressentir le manque ?… Le ciel, pour toi, à cent mètres de haut, ce doit être simplement du ciel, et rien d’autre ?… Mais ça ne veut dire qu’une chose : c’est qu’à ce moment-là le magasin est vide. Mais après tout, tu as peut-être déjà éprouvé la perte de quelque chose d’important ? »

Sans le chercher expressément, j’évoquai alors même l’étrange entrevue que j’avais eue dans l’hôtel de Kyôto avec l’ancienne maîtresse du compositeur, l’actrice au front barré d’un profond sillon où l’on aurait pu mettre le pouce. Naturellement, il ne pouvait y avoir d’elle à moi quoi que ce fût d’essentiel dont j’eusse à déplorer la perte. Simplement les larmes avaient ouvert des vides dans ma tête et la sentimentalité s’y engouffrait avec sa douceur de miel.

« Alors, as-tu déjà perdu quelque chose de particulièrement précieux ? » insista D*** ; c’était la première fois qu’il se montrait tel.

J’eus conscience qu’il me fallait lâcher inopinément quelque chose de drôle afin de masquer mon embarras. Je risquai :

« J’ai perdu un chat.

— Un siamois ou quoi ?

— Non, un chat tout ce qu’il y a d’ordinaire, avec des raies orange. Il y a une semaine que je ne l’ai plus du tout revu.

— Si ça ne fait qu’une semaine, il peut revenir ; est-ce que ce n’est pas la saison où ils partent en vadrouille ?

— C’est ce que j’ai d’abord pensé. Mais il ne reviendra pas.

— Pourquoi ?

— C’était un fameux matou, avec un territoire personnel aussi vaste que bien déterminé. Or, ce matin, j’ai aperçu en train de traverser son territoire, et sans précautions particulières, un chat inconnu, venu de Dieu sait où, et qui avait l’air chétif. Non, mon chat ne reviendra pas. »

Cette explication donnée, je me rendis compte qu’au lieu de raconter une histoire qui prête à rire et dédramatise la situation, j’avais de bout en bout parlé de la disparition de mon chat d’une voix voilée malgré moi d’une convaincante tristesse.

« Autant dire que dans ton ciel, il y a un chat en train de flotter de-ci de-là », dit D*** très sérieusement.

J’essayai d’imaginer, par-delà mes paupières fermées, le singulier paysage aérien dans lequel évoluait un gigantesque chat pareil à un ballon publicitaire translucide à l’éclat ivoirin. C’était cocasse, et pourtant générateur en même temps de nostalgie.

« Progressivement, et à un rythme qui va s’accélérant, ça se peuple et ça s’agite là-haut, dans le ciel. Moi, depuis l’affaire de mon bébé, j’ai voulu freiner cet accroissement continu et c’est pourquoi j’ai cessé de vivre dans le temps de ce monde-ci. Et comme je ne vis plus dans le temps du monde actuel, pas plus que je ne découvre quoi que ce soit de nouveau, je ne vois non plus disparaître quoi que ce soit : l’aire d’évolution de mon ciel, à cent mètres de hauteur, ne connaît aucune modification. »

D*** avait prononcé ces paroles sur un ton d’incontestable soulagement. Mais mon ciel à moi, était-il réellement, à cent mètres au-dessus du niveau du sol, habité en tout et pour tout par un chat ballonné aux raies de couleur orange ? Sur cette interrogation je rouvris machinalement les yeux et je portais mes regards vers le ciel dégagé de ce début d’hiver où déjà descendait le soir quand une terreur m’envahit et me fit refermer, hermétiquement, les paupières. Terreur de moi-même, à la pensée de ce que j’aurais pu voir !… Sur fond de ciel, partout, en nombre incalculable, des êtres ayant l’éclat de l’ivoire, la multitude flottante des existences que nous avons vues disparaître de la surface et du temps de cette terre !… Si ce spectacle s’était vraiment offert à mes yeux, et que j’y aie reconnu une ressemblance enfantine ?…

Nous restâmes un assez long moment allongés sur le dos dans l’herbe de la prairie, cernés par cette affinité négative perçue de l’un à l’autre quand on est envahi par la mélancolie. Puis je revins petit à petit à mon équilibre intérieur ; et ce fut pour m’adresser de vifs reproches : comment le pragmatique garçon de dix-huit ans que j’étais avait-il pu se laisser ainsi influencer par ce musicien détraqué ? Je ne me reconnaissais plus. À vrai dire, mon équilibre affectif n’était pas encore totalement revenu à son état primitif. Il faut dire que ce jour-là, quand je fus en proie à cette extraordinaire panique, mes sentiments se trouvaient rapprochés au plus près de ceux de mon employeur ; que j’étais à deux doigts de la multitude ivoirine qui naviguait dans le ciel à cent mètres au-dessus du sol ! et qu’au moins dans une certaine mesure, il en subsistait quelques séquelles.

Et puis survint le jour qui devait, pour D*** et pour moi, mettre le point final à nos rapports. C’était une veille de Noël. Je puis certifier la date parce que D*** m’avait offert un bracelet-montre en s’excusant de le faire avec un jour d’avance. Et je me souviens aussi que ce jour-là, tout de suite après midi, une neige fine était tombée pendant une bonne demi-heure. Nous nous étions rendus dans la grande artère centrale de Ginza ; mais l’endroit commençant à être grouillant de monde, nous avions fui et dirigé nos pas vers le port de Tôkyô. D*** désirait vivement voir un cargo chilien qui devait accoster ce jour-là. J’étais moi-même fort curieux de le voir, l’imaginant couvert de neige. Donc, délaissant Ginza, nous marchions vers le port quand, en passant devant le théâtre du Kabuki, D*** leva les yeux vers le ciel noir, encore tout sali de neige. Et Agwîî descendit auprès de lui. Comme à l’accoutumée, je me tins à quelques pas seulement derrière D*** et son fantôme. Bientôt nous eûmes à traverser un vaste carrefour. D*** et son hôte venaient à peine de descendre du trottoir et de s’engager sur la chaussée quand le feu passa au vert pour les voitures. D*** s’immobilisa. Tout un lot de camions, énormes comme des éléphants et chargés des livraisons de fin d’année, déferla. C’est juste à ce moment-là que, d’un seul coup, D*** se mit à hurler en tendant devant lui ses deux mains comme pour se porter au secours de quelqu’un, s’élança au milieu des camions et fut tout de suite heurté et projeté au sol. J’assistai à la scène, hébété au bord du trottoir.

« C’est un suicide ! C’est sûrement un suicide ! » dit à côté de moi un inconnu d’une voix tremblante d’émotion.

Mais je n’avais pas le loisir, moi, de me demander s’il s’agissait ou non d’un suicide. En un clin d’œil, le carrefour avait pris l’aspect des arrières d’un cirque, avec son carrousel d’énormes camions pachydermes et leur pleine charge de marchandises. Agenouillé auprès du corps ensanglanté de D*** que je soutenais dans mes bras, je tremblais comme un chien. Je ne savais trop que faire, cependant que l’agent de police qui s’était d’abord précipité vers nous s’était non moins précipitamment replié je ne savais où. D*** n’était pas mort, mais c’était plus affreux que s’il l’avait été ; je veux dire qu’il était en train de mourir en salissant, là où il gisait, la fine couche de neige peu à peu imprégnée de sang et d’un liquide malaisément identifiable qui ressemblait à de la sève d’arbre. La tenture sombre du ciel de neige s’étant déchirée, une grandiose lumière de peinture religieuse espagnole donna au sang de D*** un éclat de suif assez saugrenu. Des badauds s’étaient attroupés, cherchant à apercevoir D***. Le froid et la curiosité s’affrontant à fleur de peau leur marbraient le visage. Au-dessus de nos têtes se croisaient en tous sens, émanées de plusieurs haut-parleurs, des bouffées sans nombre, comme autant de pigeons effarouchés, de Résonnez, musettes{4}. Agenouillé auprès de D***, je tendais l’oreille, mais vers rien de précis, percevant seulement à distance les cris qu’on pouvait normalement attendre. Mais autour de nous les gens, apparemment frigorifiés, ne soufflaient mot, totalement indifférents à ces cris. Jamais plus par la suite je n’ai entendu d’aussi forts cris que ceux-là, même en tendant l’oreille, à un coin de rue.

Enfin une ambulance arriva. On y installa D*** inconscient. Souillé partout de boue et de sang, son corps semblait s’être tassé sous le choc. Avec ses chaussons de tennis blancs, il donnait l’impression d’être un aveugle accidenté. Je montai dans le véhicule avec un médecin et un infirmier, et aussi un jeune homme hautain, à peu près de mon âge, dont le visage ne laissait rien paraître. C’était l’aide du chauffeur qui avait renversé D***. (Le camion assurait un service de messageries à longue distance.) L’ambulance coupa l’avenue de Ginza où la foule était de plus en plus dense. (Selon les statistiques qu’il m’a été donné de voir tout récemment, le record d’affluence aurait été battu à Ginza en cette veille de Noël.) Au passage de l’ambulance que les gens, alertés par la sirène, accompagnaient du regard, ce que d’une manière générale on pouvait lire sur les visages, c’était une expression d’auguste discrétion ; et dans un recoin de ma cervelle embrumée, cette réflexion de temps à autre se faisait jour, que le fameux sourire énigmatique des Japonais, en dépit des apparences, en fait n’existait pas, n’était qu’une idée fausse quoique répandue. Cependant, toujours inconscient sur sa civière inclinée et instable, D*** continuait de saigner et se mourait.

Nous arrivâmes bientôt à l’hôpital où deux infirmiers ayant encore aux pieds leurs chaussures de ville emportèrent la civière dans un endroit retiré. Le policier de tout à l’heure reparut soudain et me posa calmement toutes sortes de questions. Après quoi j’eus l’autorisation de me rendre dans la chambre de D***. Déjà l’employé du camion avait su dénicher l’endroit et était assis sur un banc dans le couloir. Je m’assis à côté de lui et nous attendîmes longtemps. Dans un premier temps, il murmura des choses qui devaient être des récriminations à propos de son programme de livraisons qui se trouvait bouleversé, mais, au bout de deux bonnes heures d’attente, il commença, d’une voix jeune qui surprenait, à se plaindre d’avoir l’estomac dans les talons, et cela émoussa l’hostilité que j’éprouvais à son endroit. Notre attente se prolongea encore un moment ; puis nous vîmes arriver le banquier, sa femme et trois de ses filles parées pour une soirée : tout ce monde ne prêta aucune attention à nous et pénétra dans la chambre. À ne considérer que les femmes, toutes quatre étaient du même type que l’ex-femme de D*** : nabotes rondouillardes au teint rougeaud. J’attendis encore. Tout au long de ces interminables heures d’attente, je fus la proie d’une seule pensée, d’un doute torturant : est-ce que D*** n’avait pas eu de bout en bout l’intention de se suicider ? Fallait-il rejeter l’idée que c’était dans la perspective de sa mort qu’il avait mis en ordre ses affaires avec son ex-femme et sa ci-devant maîtresse, brûlé ses partitions de musique, revu une dernière fois tous les endroits pour lesquels il nourrissait quelque nostalgie, s’assurant pour ce faire les services d’un compagnon débonnaire ? N’était-ce pas pour cacher son jeu qu’il m’avait raconté toute cette histoire de poupon monstrueux en suspension dans l’air, à seule fin de me rendre aveugle ? En un mot, n’était-ce pas uniquement pour faciliter le suicide de D*** que l’on m’avait assigné la tâche en question ?… Entre-temps, le jeune employé s’était endormi, la tête sur mon épaule, secoué à maintes reprises de sursauts comme s’il souffrait ; un cauchemar où sans doute il écrasait quelqu’un avec son camion…

La nuit était complètement tombée quand l’homme d’affaires reparut sur le seuil de la chambre et m’appela. Je dégageai doucement mon épaule de sous la tête du jeune ouvrier et m’avançai vers lui. Il me paya mon salaire de la journée, puis me fit entrer. D*** reposait sur le dos sur un lit légèrement incliné. Des tuyaux de caoutchouc étaient branchés sur ses narines, comme s’il se fût agi d’un jeu. Devant son visage noirâtre comme de la viande fumée, j’eus un mouvement de recul. Pourtant je ne pus me retenir de le questionner au sujet du doute affreux qui s’était emparé de moi ; et interpellant le moribond :

« Est-ce seulement pour faciliter votre suicide que vous avez fait appel à mes services ? Et l’histoire d’Agwîî ne servait que de camouflage ? »

Puis, comme les sanglots et les larmes me nouaient la gorge, je laissai échapper ce cri dont je fus le premier surpris :

« Mais j’allais y croire, moi, à Agwîî ! »

À ce moment un vague sourire éclaira le visage plombé et rabougri de D*** — sourire railleur peut-être, ou lourd de l’amitié qui accompagne un bon tour ? J’avais les yeux pleins de larmes et les objets se brouillaient devant moi. Le banquier me reconduisit jusque dans le couloir. Comme j’essuyais mes larmes, je vis que le jeune homme du camion occupait toute la longueur du banc et dormait. Je glissai dans sa poche intérieure les mille yens que je venais de toucher. J’appris le lendemain par un journal du soir que le compositeur était mort.

Et puis, brutalement, survint l’événement du printemps dernier. Je marchais le long d’une rue quand tout à coup une bande d’enfants pris de peur se mit sans raison aucune à me lancer des pierres. Je ne sais vraiment pas en quoi j’avais pu les effrayer. Quoi qu’il en soit, la peur ayant fait de ces gamins d’abominables agresseurs, je reçus en plein dans l’œil droit un caillou gros comme le poignet. Le coup me fit tomber sur un genou. Appliquant une main contre l’œil blessé, je sentis comme un amas de chairs écrasées d’où le sang coulait. De mon œil valide je pouvais en voir les gouttes bues l’une après l’autre par la poussière de la rue comme un aimant attire la limaille de fer. À cette minute, dans mon dos, tout contre moi, j’eus le sentiment que prenait son essor vers le ciel d’un bleu pathétique qui avait encore le mordant de l’hiver un être qui me manquait et qui avait la taille d’un kangourou. « Adieu, Agwîî ! » me surpris-je à me dire au fond de moi-même. Là-dessus je me rendis compte qu’était en train de fondre et de disparaître l’antipathie que j’éprouvais à l’égard de ces enfants inconnus et effarouchés ; je sus également que, pendant les dix ans écoulés, le « temps » pour moi avait été peuplé de créatures ivoirines flottant dans les hauteurs de mon ciel. Oh ! sans doute n’étaient-elles pas toutes revêtues du seul éclat de l’innocence ! Mais quand, blessé par les gamins, j’eus gracieusement consenti un authentique sacrifice, pendant un instant bref certes, mais pendant un instant, je fus doté du pouvoir d’embrasser du regard un être descendu des hauteurs de mon firmament.