((Au début d’août, « il » est dans un état de surexcitation constante. Il semble même que le sommeil ne l’arrache pas à cette excitation et ne lui apporte aucune détente ; « il » ne sanglote plus bruyamment comme auparavant ; mais « il » pousse sans relâche des exclamations qu’on dirait indignées. Néanmoins « il » persiste à soutenir à l’« exécutrice testamentaire » plutôt sceptique qu’« il » ne se souvient absolument pas du contenu de ses rêves. « À maintes reprises, ces jours derniers, vous vous êtes montré préoccupé de savoir si, pour venir de sa province, madame votre mère serait ou non capable de surmonter l’épreuve de la chaleur de cet été ; est-ce que vos rêves n’auraient pas quelque rapport avec cela ? demande l’“exécutrice testamentaire”. — Ça se peut. Parce que je ne saurais plus sur quel pied danser si, alors qu’aujourd’hui, à trente-cinq ans, je suis pour la première fois à la veille de prendre ma revanche sur elle, elle venait à faire le saut juste avant moi ! », répond-« il » avec un parfait détachement. Mais tout de suite après le voilà à nouveau retombé dans son état de surexcitation. « Car si ma mère violait, unilatéralement, notre accord, faisait en sorte de se suicider avec assez d’astuce pour que la chose ait toutes les apparences d’une mort naturelle, une mort due à la décrépitude, mes possibilités d’investigation seraient réduites à rien. C’est qu’elle a, tu peux me croire, assez de malice et de sang-froid pour s’imposer un efficace régime de privations, affaiblir son organisme et se laisser dégringoler doucement le long d’une pente impossible à remonter ! dit-« il » avec rancune. — Madame votre mère et vous-même vous étiez engagés vis-à-vis l’un de l’autre à ne pas vous suicider ? — Quand j’étais au lycée, à force de me répéter que j’étais bien incapable de renouveler ma tentative de suicide, elle m’a blessé sans arrêt ; elle m’a humilié jusqu’à distordre et à fausser mes attitudes fondamentales à l’égard de la petite société qui m’entourait. Comment toute l’énergie qu’elle mettait en œuvre contre moi pour parvenir à ce résultat n’aurait-elle pas reflué jusqu’à elle ? Et cela n’équivaut-il pas à se lier par un contrat ? Mais pour pouvoir légitimement la dénoncer au cas où elle romprait ce contrat, il me faudrait nécessairement la prendre en flagrant délit de tentative de suicide, comme elle m’avait surpris moi-même ! »
À mesure qu’on approche du jour d’août où, vingt-cinq ans plus tôt, les dix officiers et soldats déserteurs « l »’ont emmené en chariot avec L’AUTRE jusqu’au chef-lieu, l’agitation le prend dès le petit matin et dure jusque tard dans la nuit ; si bien qu’à maintes reprises l’« exécutrice testamentaire » doit se rendre à la salle de garde pour demander de quoi le calmer. « Il » insiste entre autres pour revivre ce qu’il a connu à cette date dans des conditions de température et d’atmosphère aussi semblables que possible à celles de ce jour d’été d’il y a vingt-cinq ans, et il a fait stopper le système de climatisation de sa chambre particulière. « Je sais bien, a-t-“il” dit, qu’il est impossible que je revive cet été-là tel que je l’ai vécu : mais pourquoi cherchez-vous à me l’escroquer, cet ultime été ? » Cependant, dans cette chambre sans climatisation, son épuisement va grandissant. « Il » soupire profondément à longueur de journée, succombe à la fatigue et s’endort sans avoir ajouté un seul mot à son récit, rêve, et ce sont alors des sortes d’exclamations indignées. Le lendemain matin, à peine a-t-« il » repris sa narration qu’« il » se résout à faire état d’une espèce de « fading » inconnu de lui auparavant. « Quand je fais effort pour me remémorer aussi distinctement que possible les officiers et les soldats qui ont chargé L’AUTRE sur le chariot comme ils auraient extirpé une souche du sol, alors qu’il n’arrêtait pas de pisser le sang, l’image qui se présente à moi, c’est celle des uniformes de l’armée d’occupation ! Certes, j’ai toujours eu dans l’esprit une double image de militaires : celle de l’infanterie japonaise juste avant la guerre et, après la défaite, celle des soldats américains des troupes d’occupation. Or ces deux images, quoique distinctes au départ, ont tendance maintenant à se superposer et à se fondre en quelque chose de flou. Pour ce qui est des uniformes des officiers et des soldats que nous avons vus arriver dans notre vallée, je suis incapable de les décrire avec certitude. Et pourtant il s’agit là d’un point essentiel ! Parce que si je ne l’élucide pas, mon récit tout entier ne pourra être accueilli que comme un tissu de creuses rodomontades ! C’est là que gît la source de la clarté, de la puissance de rayonnement définitive du massif de mes “happy days”. Tout ce que j’ai fait dans ma vie depuis a été mis en branle par la force émanée de là ; même ma mort imminente, c’est de là, et de là seulement, qu’elle tire sa lumière et son scintillement ! » Ainsi se plaint-« il » et, dans son impuissance à dominer l’excitation grandissante dont les racines plongent dans son chagrin, « le » voilà pris de tremblements. Cela n’empêche pas que quand l’« exécutrice testamentaire », pour l’aider à reconstituer ses souvenirs dans leur réalité objective, lui tend un bras secourable en lui dénichant une collection de photographies des styles et façons du temps de guerre, « il » se rebiffe avec horreur. « Ce que je cherche à faire, c’est relater une certaine Chronique de ce temps — celle-là et pas une autre —, celle dont j’ai en moi l’expérience définitive, qui d’ailleurs continue à être vivante au-dedans de moi. Alors, si j’accepte de mettre un peu de poudre à mes souvenirs quand ils sont peu sûrs en adoptant le témoignage photographique de gens que je ne connais même pas, comment veux-tu que ma Chronique puisse agir sur ma mère comme sur moi par la force de son authenticité ? » L’irritation empourpre ses yeux, qui prennent la couleur des prunes bleues. « La vérité, c’est qu’après tant d’années, ce n’est pas une petite affaire que de reconstituer telle qu’à l’origine, avec les ressources de mon vocabulaire, cette fin d’après-midi d’été où sont arrivés dans notre vallée ces officiers et ces soldats, débouchant du pont de la grand-route en une colonne qui occupait toute la chaussée ; — où je les ai entendus — car je me trouvais parmi les réfugiés qui n’avaient rien à faire et les autres gamins de la vallée — nous demander de les conduire jusqu’à l’endroit où L’AUTRE — car c’était lui qu’ils voulaient rencontrer et lui seul — vivait renfermé ; — et où alors la joie m’a rempli comme d’une charge d’électricité statique, au point que chaque atome de ma chair, chaque atome de mon sang était en effervescence et en alerte, même si j’étais complètement abasourdi par la tournure si soudaine, si peu attendue que prenaient les choses. Et ce qui n’est pas facile non plus, c’est — par-delà la façon de se mouvoir de ces soldats et de leurs officiers, la raideur de leur allure, leur précipitation pour couvrir une distance de quelques pas seulement, ou encore leurs voix de gens de métier pour communiquer entre eux —, de ressusciter progressivement le moi qui se trouvait exister en août 1945 au-dedans du gamin que j’étais, et de lui réinfuser du sang vif et chaud jusqu’à ce qu’il recouvre complètement sa santé d’alors. Car vois-tu, à cet égard aussi, ma mère, par ses attaques têtues contre le garçon débordant de bonheur que j’abritais en moi, a fini par l’amener de force au bord de l’anéantissement. À croire que pendant des années et des années elle n’a pas eu d’autre objectif pour meubler le temps qui lui restait à vivre ! Bien plus féroce en vérité dans son comportement que le cancer qui me grignote le foie ! — Mais vous avez bien dû opposer une résistance ? Et alors, si vous retrouviez et relatiez point par point tout ce que l’enfant que vous étiez a essayé à toute force de protéger et de soustraire à sa mère, ne pensez-vous pas que cela pourrait constituer autant de fils conducteurs suffisants ? demande l’“exécutrice testamentaire”. — Je vois que, discrètement, tu ne te contentes pas de prendre note de mes dires et que tu prêtes gentiment ton concours à ma Chronique de ce temps… » C’est la première fois, depuis qu’« il » s’est alité, qu’« il » manifeste aussi nettement de la gratitude. Son excitation et son impatience laissent paraître de façon inattendue un côté d’abandon spontané. « C’est que, voyez-vous, si vous cessez maintenant de vous intéresser à votre travail, je crains que vous ne vous enlisiez dans l’idée — dépourvue de tout fondement — que vous avez un cancer du foie — et si profondément que vous ne soyez plus capable de le reprendre, dit l’“exécutrice testamentaire”. — Ha ! Ha ! Ha ! » « Il » reprend aussitôt sa garde et sa ruse, s’évertue à jeter avec ses pattes de derrière du sable sur la minute d’abandon qu’« il » vient d’avoir. « Je ne m’étais pas rendu compte jusqu’ici que tu étais à ce point sentimentale ! » « Le » voilà de nouveau pourvu de ce dont « il » a besoin pour reprendre son récit sur le ton de la froide objectivité et du même coup « il » trouve, soutenu aussi peut-être par la volonté de tenir tête à l’« exécutrice testamentaire », un regain de vitalité. Pour l’instant toutefois « il » se repose sur cette vitalité pour l’aider plutôt à s’endormir. Lorsqu’« il » s’éveillera de ce léger somme et sera trop épuisé physiquement et moralement pour tenter de dormir encore, au milieu de la nuit, si sur son lit de camp, à côté, l’« exécutrice testamentaire » veut bien rester éveillée elle aussi, alors « il » reprendra probablement le fil de sa narration.))
Tandis que, montant la côte de la route empierrée, il guidait vers la butte du « manoir à la resserre », les officiers et les soldats dont l’apparition avait aussitôt restauré l’amitié à son égard des gamins du village qui, presque au grand complet, lui avaient emboîté le pas, il remarqua que sa mère occultait précipitamment toutes les fenêtres, y compris celles des pièces que personne n’habitait plus, au premier étage et même, au second, la mansarde ; elle y mettait les doubles volets — ce qu’on ne faisait que plusieurs fois par an à l’approche des typhons —, comme s’il amenait du fond de la vallée un bataillon d’assaut. Il en éprouva, au fond de son jeune cœur, une gêne qui, le temps d’une seconde, vint s’immiscer dans la véhémence d’une exaltation pleine de remous et de soubresauts ; mais il continua d’avancer, les yeux fixés au sol, avec somme toute le même allant. À la grande porte de la propriété, un des officiers ordonna d’une voix irritée à la bande de gamins de déguerpir. Dans notre vallée comme partout, il arrive souvent qu’on élève la voix ; mais — dans la mesure où il ne s’agit pas d’une simple dispute familiale — quiconque s’est laissé aller à crier finit toujours par se recroqueviller de honte pour avoir élevé si fort la voix — cette voix qui a retenti jusqu’aux oreilles de tout ce qui se cache dans les profondeurs de la forêt — ; et fût-il même entièrement dans son bon droit, il se voit en général contraint d’accepter un compromis. Ce qui n’empêche pas que l’autre partie, quels que soient les avantages qu’elle ait pu retirer de ce compromis, n’oublie jamais qu’on a une fois élevé la voix contre elle et d’en garder du ressentiment. Dans la société d’esprit plutôt communautaire de notre vallée, qualifier quelqu’un d’« individu qui élève la voix », c’est assener le coup de grâce à un personnage irrécupérablement antisocial. Aussi, qu’un « horsain » parle haut et fort, sans vergogne, comme il venait de le faire aux enfants du village suscita-t-il en lui de l’aversion, de la haine, et aussi le sentiment de quelque chose d’illégitime. Bientôt ce fut son tour : il se vit brutalement refuser d’un : « Toi, reste dehors » l’entrée dans cette resserre où il partageait l’existence de L’AUTRE. Malgré tout, mettant provisoirement de côté la fureur et l’humiliation consécutives à une grossièreté que rien ne justifiait, il gagna le corps de logis principal et ouvrit la porte de la cuisine en soulevant à l’aide d’une vieille pointe le loquet qui la fermait de l’intérieur — dans l’intention de « provoquer » sa mère, qui se tenait coite dans l’obscurité de l’annexe parquetée.
« Mère ! cria-t-il vers le fond d’ombre triomphalement. Je savais bien ! Je savais bien ! L’armée est venue pour rencontrer L’AUTRE ! Je savais bien ! » Tout de suite elle jeta de l’eau froide sur son exaltation, se bornant à répondre :
« Tu ne peux pas dire : je le savais bien, non ? Si tu t’exprimes à chaque instant de façon vulgaire, ça ne fera qu’empirer ! »
Réplique venimeuse et qui suggérait une contre-attaque immédiate. Cependant il prit sur lui et se contint, cherchant obstinément à ouvrir un dialogue qui pourrait prendre appui sur une exaltation partagée :
« Mère ! Mère ! Je garde, caché dans un endroit secret un papier sur lequel j’ai écrit les noms des gens qui ont dit que L’AUTRE était un espion, ou qui ont fait courir le bruit qu’il écrivait des lettres aux journaux où il affirmait que nous perdrions la guerre ! Je ne pense plus qu’à ce papier, tu m’entends ? depuis que l’armée est là pour voir L’AUTRE — comme je savais, oui, comme je savais !
— L’AUTRE n’a pas l’étoffe qu’il faut pour faire un espion ! Et il n’a pas non plus assez de cran pour écrire carrément à un journal : “Nous perdrons la guerre !” Ce qu’il écrivait aux journaux, c’était Dieu sait à qui et pour quoi, des choses totalement dénuées de raison : qu’il fallait transformer les îles de Guam, Saipan, Tinian en autant de forteresses permanentes et y transporter le Palais impérial, quitte à laisser l’ensemble du Japon complètement dégarni face à l’attaque américaine ! Après quoi, à l’idée que la police militaire pourrait venir l’arrêter, il est resté confiné de peur dans la resserre — comme s’il y avait de quoi ! C’est tout juste si deux ou trois gendarmes du coin sont venus l’avertir d’en finir avec ces bêtises-là !
— Mère ! Mère ! Comme je savais, l’armée est venue pour rencontrer L’AUTRE — comme je savais, oui, comme je savais ! »
Après avoir chantonné ces paroles dans la direction de sa mère qui, invisible dans l’ombre où stagnait encore la chaleur du jour, ne faisait pas le plus petit mouvement et devait ruisseler de sueur, il se retrouva d’un bond dehors, dans la lumière déjà crépusculaire, et un instant comme ligoté sur place par la clarté éblouissante du soleil encore rouge, il passa néanmoins, pour échapper à la vigilance aiguë des soldats, derrière la resserre, se hissa sur le toit des cabinets, y rampa, s’y tapit, avec l’intention bien arrêtée de capter quelque chose de ce qui se disait entre les militaires et L’AUTRE. Mais soit qu’un homme de garde fît alors une ronde autour de la resserre, ou qu’un soldat simplement fatigué fût sorti faire quelques pas — toujours est-il qu’au bout de peu de temps il se sentit pris par les jambes et tiré jusqu’à terre. Dès lors, dans l’impossibilité de dénicher une nouvelle cachette d’où il pût intrépidement mener tout seul son propre jeu, une fois de plus, sans se laisser décourager, il retourna en courant au bâtiment principal et, du seuil enténébré de la cuisine, transmit ses informations d’une voix si aiguë qu’on aurait cru entendre de petits cris de douleur :
« Mère ! Mère ! La situation est très grave ! Alors ils vont se soulever et prendre L’AUTRE pour chef ; comme je savais, oui, exactement ; la situation est très grave ; alors ils ont choisi L’AUTRE pour chef. Il faut examiner à fond ma liste de tous les gens qui ont dit que L’AUTRE était un espion ou un défaitiste ; en avoir le total tout prêt ; nous avons du pain sur la planche, mère ! mère ! C’est juste, juste comme j’avais prévu ! »
On aurait pu le croire eu plein délire, tant il s’échauffait en parlant ; mais sa mère, assise dans la position la plus stricte sur le plancher du réduit obscur, engoncée dans une carapace d’immobilité et de si total mutisme qu’on pouvait se demander si elle ne s’était pas endormie pendant qu’il était ressorti, fit comme si elle n’avait rien entendu. C’est pourquoi, se redressant, il ferma de l’intérieur la porte de la cuisine et revint s’asseoir, laissant pendre ses pieds nus au-dessus du sol en terre battue, sur la marche formée par le plancher surélevé du réduit, dans la posture qui était la sienne sur toutes ses photos d’enfant, la tête — sa grosse tête de mailloche — à demi renversée en arrière et tassée entre ses deux épaules, et roulant un œil blanc dont le regard se perdait obliquement dans le vide, devant lui. S’efforçant de rêver un peu concrètement au rôle qui, en ce moment de crise, pouvait lui revenir à lui, jeune garçon disposant d’une baïonnette, il se mit à attendre l’événement. D’un seul coup le soir tomba ; en bas, dans la vallée, les voix des enfants, les cris des bêtes se turent. À la fin, un officier ouvrit brutalement le volet de bois de la porte de la cuisine ; sa silhouette, dont les rudes épaules et la tête étaient encore ourlées d’un faible reflet doré posé sur la masse sombre, était d’un noir d’encre. Il se pencha brusquement, jusqu’à mi-corps, à l’intérieur et cria :
« Madame ***, le Maître voudrait vous voir ! »
Madame *** ! C’était bien la première fois qu’il l’entendait appeler ainsi. Et, dans son désir passionné de se rendre utile en quelque chose, il allait saisir au vol l’occasion qui lui était donnée en informant le militaire qu’il y avait erreur sur le nom quand, de façon inattendue, sa mère, sur une réponse des plus banales, se leva et parut vouloir rajuster sa tenue.
((« Oui, encore à présent, je me souviens fort bien de tout : de la manière dont ma mère a surgi de son antre noir ; du crissement produit par le tissu raide de sa ceinture quand elle l’a resserrée ; du bruit imperceptible qu’elle faisait en marchant — tout ! Mais quand je reviens à la question des uniformes portés par les soldats lorsqu’ils sont apparus, je ne vois que des formes vagues. Impossible de faire resurgir un seul détail précis ! Je pourrais me dire que leurs uniformes étaient ceux de l’armée de terre, kaki, et faits de ce tissu qu’on devine si extraordinairement épais ; mais en même temps ce n’est pas cela. Je pourrais dire aussi bien qu’ils portaient des chemises à col ouvert d’un brun très foncé, trempées de taches de sueur qui avaient de quoi faire peur, avec les insignes de grade fixés aux pointes du col. » « Il » plisse les sourcils en disant cela d’un air douloureux, et l’on évoque, par-delà les lunettes de plongée assujetties à son visage, cet espace de l’imagination où il n’y a rien encore et qui attend la décision. Cependant, pour le problème qui le préoccupe, alors qu’« il » est bien éloigné de s’attendre à une réaction positive de son « exécutrice testamentaire », celle-ci lui porte un coup des plus imprévus :
« Il est au contraire tout à fait naturel que vous n’ayez aucun souvenir bien net de l’uniforme de ces soldats ! Le jour où ils sont arrivés dans la vallée, aucun d’entre eux n’était en uniforme — que ce soit en grande ou en petite tenue ! »
Instantanément « il » capte des signaux d’extrême alarme. Une impression qu’« il » ne connaissait plus depuis une éternité, l’appréhension aiguë qu’une volonté maligne, enveloppante, menace de réduire en poudre la pierre d’assise de sa personnalité — appréhension qui peut à tout moment ressusciter, en s’insinuant comme le souvenir d’une odeur au-dedans de son corps de chair, par le canal de chacune des mille et une expériences de son enfance —, cette impression va de pair avec quelque chose d’autre qui fait monter le niveau du flot intérieur, recouvre complètement cette appréhension et ne va pas tarder à la muer en une impuissance sans remède. « Pas trop vite, s’il te plaît ! proteste-t-“il”, la voix tendue à faire pitié. Pendant la guerre, si un groupe de soldats s’était déplacé comme ça, au grand jour, sans uniforme, il se serait tout de suite fait repérer par la police locale, avant d’atteindre la vallée ! Comme de plus une division était cantonnée en permanence au chef-lieu, il est plus que probable, tu peux m’en croire ! que la police militaire rôdait partout à la recherche du gibier ! Ajoute que ces militaires n’avaient pas du tout l’intention de dissimuler qu’ils appartenaient à l’armée : ce jour-là, la guerre était finie ! Elle venait juste de finir ! — Il y a une chose que je ne comprends pas bien, dit l’“exécutrice testamentaire” : vous dites que vous voulez laisser après vous cette Chronique de ce temps comme un testament qui ne contiendra que des faits absolument exacts ; et à cette fin vous vous imposez un effort épuisant qui, au physique comme au moral, vous vide. Et puis, au moment le plus crucial de votre Chronique, vous glissez un mensonge percé tout de suite à jour par la personne que vous souhaitez le plus voir lire votre relation. Non, vraiment, je ne vous comprends pas. Quand ces soldats sont montés du chef-lieu, dans leur camion militaire, jusqu’à l’entrée du pont qui donne accès à la vallée haute, c’était le 15 août au soir. Ils n’ont pas pu aller plus loin avec leur véhicule parce que, pendant la guerre, une crue avait détruit les assises du pont et que les choses étaient restées en l’état. Ils sont repartis pour le chef-lieu en vous escortant, vous et votre père, le lendemain, 16 août. C’est le 15 août au soir que la guerre a pris fin. Il s’agit là d’un fait avéré et bien établi ; vous ne pouvez donc guère prétendre que ce soit votre mémoire qui vous induise ici en erreur ! Tout ce que vous dites du chariot dans lequel les soldats ont fait monter votre père, des vêtements que vous-même portiez au moment du départ, tous ces détails-là sont parfaitement exacts ; c’est sur la date que vous voulez me faire enregistrer, sur la date seule qu’il y a, je crois, distorsion consciente. Pourquoi vous donnez-vous tout ce mal pour soutenir ce mensonge sans en vouloir démordre ? C’est ce que je ne comprends pas. » Allongé sur le dos dans son lit, seul et sans secours, « il » voudrait bien, à force de tortiller la nuque et les reins, faire un trou dans ses draps et son matelas pour y disparaître, comme font ces insectes communs qui se cachent, à fleur de terre, dans un sol meuble. « Ça fait combien de temps que ma mère a quitté la vallée et est arrivée ici, à l’hôpital ? Assez longtemps pour qu’elle ait eu le temps de lire tout ce que j’ai raconté jusqu’ici, non ? », demande-t-« il » en grognant légèrement.))