((« C’est le 15 août que les soldats sont arrivés, bien sûr que oui ; c’est un fait sûr et certain. Et ils sont repartis avec L’AUTRE et cet enfant le 16 août au matin, croyez-moi ! » La personne qui s’exprime ainsi avec un calme détachement et une intonation très singulière donnant, à la lettre, une impression de glaciale objectivité, qui souligne chaque phrase d’un « mais oui », d’un « croyez-moi », d’un « bien sûr que oui », selon le parler de « leur » vallée est sagement assise en tailleur au fond de la chambre longue et étroite, le corps tassé au maximum, face à l’angle gauche du lit, là où sont empilées de ces corbeilles de fruits qu’on apporte aux malades et de vieilles revues de zoologie dont le malade a achevé la lecture. Quelle surprise pour « lui » ! C’est la première fois depuis exactement dix ans que cette voix « lui » parvient directement. « Il » n’y retrouve plus rien de ces vibrations ambiguës, sarcastiques ou de cette secrète hostilité qui pendant si longtemps lui ont fait traîner avec lui les séquelles d’un délire de la persécution. « Il » a seulement l’impression d’entendre parler une vieille femme simple de la campagne. Ce que véhicule cette voix, c’est une impression de vieil âge sans façon, une sensation de quotidien souriant et sans extravagance ; en sorte qu’« il » peut être pris de doute et se demander si n’était pas le fruit de sa seule imagination le personnage d’une mère agressive projetant son ombre détestable sur la plus grande partie de ses trente-cinq années d’existence. Néanmoins, aux réflexions émises par sa mère, « il » ne fait aucune réponse directe. Pour la première fois « il » se sent gêné de porter, devant elle, ces lunettes de plongée avec leurs verres recouverts de cellophane au bout de leur pédoncule. Dans la mesure où, à travers eux, « il » contemple le plafond, il est clair que sa mère ne peut pas entrer dans son champ visuel ; et sans doute pourrait-« il », dans cette mesure encore, persévérer dans un refus subjectif de prendre acte du surgissement inopiné de sa mère. Celle-ci, de son côté, ne s’adresse pas directement à « lui » ; elle ne parle que pour apporter à la secrétaire qui enregistre la Chronique de ce temps son attestation personnelle, fût-elle des plus négatives. Et ses interventions à « lui » ont pour objectif essentiel de faire ressortir et d’examiner certains détails de la Chronique à seule fin de les corroborer. « C’est le matin de bonne heure, en chantant en chœur — peut-être pour signifier qu’ils n’étaient plus désormais mobilisés —, en chantant non pas une chanson de soldats, mais un chant étranger appris seulement la veille, qu’ils ont chargé sur le chariot ce gros sac de graisse avec son cancer de la vessie, et qu’ils ont emmené aussi ce gamin, qui sait ? comme otage, peut-être ? Quelle abjection, pour sûr ! Oui, c’est en entraînant ce gamin avec son simili-casque de guerrier enfoncé jusqu’aux oreilles et sa baïonnette pleine de rouille accrochée à la ceinture, Dieu seul sait pourquoi ! qu’ils ont quitté la vallée ; mais oui ! C’était le matin du 16 août, et ce qu’ils chantaient, c’était une aria de Bach, apprise d’un disque qu’ils venaient d’écouter, mais oui ! Démonter ou assembler des postes de radio ou des phonographes, c’était tout ce dont L’AUTRE était capable ; car en fait de travail manuel, il n’était pas très fort ; et il avait, oui, dans la resserre un poste de radio et un phonographe. Dans la nuit du 15 août, comme on savait qu’il n’y aurait plus d’attaques aériennes, la tendance générale dans la vallée était d’allumer toutes grandes les lumières, réglementées jusque-là par les prescriptions de la défense passive, et de s’agglutiner autour des postes de radio. Chez nous seulement il y avait encore un phonographe en état de marche et même quelques disques, mais oui ! Et toute cette nuit du 15 août, les soldats venus chercher L’AUTRE l’ont passée à boire du saké qu’ils avaient apporté avec eux dans leur camion, et à écouter des disques, vous pouvez me croire ! Dès avant la guerre, L’AUTRE collectionnait les disques de Bach ; mais il les avait vendus l’un après l’autre ou troqués contre de la nourriture, si bien qu’il ne lui en restait que deux ou trois ; et celui qu’ils se sont passé et repassé sans fin jusqu’au lendemain matin, et dont ils ont appris par cœur le facile refrain avant de repartir, je peux affirmer que c’était un disque de Bach, parfaitement ! Maintenant, parler de soldats, c’est beaucoup dire ! Ces jeunes officiers étaient la veille encore des étudiants, que rien ne devait distinguer de cette tourbe d’adolescents qui font tout un plat des disques Victor à étiquette rouge, parbleu ! »))
Depuis que les cendres de son frère avaient été rapatriées, sa mère n’avait presque jamais quitté le « manoir à la resserre » pour descendre la route empierrée jusqu’au bas de la vallée. En outre, la plupart des postes de radio qui, dans cette vallée perdue au fond des bois, avaient tenu le coup jusqu’à la fin de la guerre ne produisaient d’autre son que la petite musique d’un moustique qui vole. Comment dans ces conditions sa mère aurait-elle pu, du « manoir à la resserre » perché sur sa butte, entendre les radios autour desquelles les gens s’agglutinaient, selon la tendance alors générale dans la vallée ?
((« Tard dans la nuit du 15, j’ai fait le tour des quatre ou cinq maisons de la vallée qui possédaient une remorque et dans toutes j’ai dit : “Cachez votre remorque dans les bois ! Demain matin nos ci-devant militaires qui viennent de se faire étriller vont venir pour la réquisitionner. En Chine, ça se faisait à chaque instant, croyez-moi !” Et comme on disait qu’il y aurait le 15 août une importante émission à ne pas manquer, la plupart des familles avaient sorti leur poste sur la galerie extérieure et tout le monde était resté assis autour à écouter jusqu’à une heure fort avancée, mais oui ! En fait de programme, il n’y avait rien du tout d’intéressant ; pas trace d’une émission à même de dire aux gens de la forêt comment ils devraient se comporter à l’avenir. Ils n’en restaient pas moins autour de leurs postes, attendant le filet de voix humaine qui se faufilerait à travers les bruits de friture, voyez-vous ! Tous les gens chez qui je suis passée ont fait comme j’ai dit et caché leurs remorques. C’est pourquoi le lendemain matin de bonne heure, ils ont dû scier des billes de bois en forme de roues qu’ils ont fixées à une caisse à engrais. Il y ont déployé un matelas afin d’y installer L’AUTRE. Si cela s’était passé avant le 15 août, quand j’ai fait ma tournée des remorques, les lumières auraient été occultées, les gens invisibles, en train d’écouter la radio au fond de leurs maisons, et les choses, dans la vallée, se seraient présentées tout différemment, croyez-moi ! »))
Admettons tout de même un instant que ce soit le 16 août que le groupe de soldats jusqu’au-boutistes ait tenté son coup sous la conduite de L’AUTRE. La mémoire d’un jeune garçon, après tout, peut n’être pas très sûre en ce qui concerne les dates ; mais cela ne change rien au fond de l’affaire. Que de jeunes officiers refusant d’accepter la défaite et des soldats partageant leurs vues aient constitué un groupe d’irréductibles, qu’ils soient venus demander à L’AUTRE de prendre la tête des opérations, il n’y a rien là somme toute que de naturel. Et si l’on considère que pendant l’Occupation un nombre considérable de preuves et de matériaux ont très certainement été détruits, il n’est pas du tout invraisemblable que le 16 août un pilote américain, survolant triomphalement à basse altitude une cité vaincue, ait mitraillé un étrange chariot transportant un civil en « tenue nationale », armé de surcroît d’un sabre de guerre. Dès lors, que l’événement se soit produit le 16 août et non pas avant, cela n’affecte en rien le fond du problème. Il est à coup sûr plus normal que ce soit tout de suite après la défaite que des officiers et des soldats mécontents de la capitulation aient déclenché une révolte de connivence avec un civil ; on les voit mal, en pleine guerre, étant en service actif, déserter leur unité pour confier la direction de leur mouvement à un civil.
Quoi qu’il en soit, un petit matin d’août, alors que la vallée, plutôt que sombre, était encore noire, les soldats, le garçonnet se mirent en route lentement, pas à pas, à vitesse de tortue, avec L’AUTRE dans son chariot de fortune. À la sortie du village L’AUTRE fut chargé, tel quel, avec son chariot, dans leur camion et, constituant désormais un groupe de mutins, ils prirent le chemin du « col aux quatre-vingt-dix-neuf tournants », en direction du chef-lieu. Dans le camion qui roulait à une allure folle, les soldats n’arrêtaient pas de chanter en chœur, les répétant sans fin et sans qu’il y eût de lien entre elles, les bribes qu’ils avaient retenues par cœur d’un chant en langue étrangère. Le jeune garçon seul ne put, d’entrée de jeu, se joindre à ce chant collectif. Sans relâche en effet, avec des vieilles couches de bébé dont il avait apporté des brassées et même colmaté les vides entre les planches du chariot, il épongeait le ventre et l’entre-cuisses de L’AUTRE trempés, poissés non d’un mélange de sang et d’urine, mais uniquement de sang, car il faisait une hémorragie. Les soldats ne l’aidant pas, il n’était pas en mesure de tout éponger autour des fesses lourdement étalées de ce corps énorme et bientôt il y eut, sur le matelas déployé au fond de la caisse, dans l’espace compris entre le derrière de L’AUTRE et ses cuisses croisées au niveau des genoux, une petite mare de sang légèrement malodorante. Il avait affreusement peur que L’AUTRE ne se vidât complètement de son sang ; mais comment faire partager cette crainte aux soldats et aux officiers qui, tout en maintenant, bras tendus, les quatre côtés du chariot cahotant et craquant, avaient momentanément, dans leur vaillance de preux, détourné leur attention de L’AUTRE et de sa caisse, pour chanter à tue-tête ? L’AUTRE devait souffrir cruellement ; les yeux clos cependant, il ne proférait aucune plainte, supportant stoïquement les chocs ininterrompus de son énorme corps contre les quatre parois de la caisse, comme une balle de caoutchouc dans un cube. Le doute s’emparait de l’enfant : ne serait-il pas déjà mort ?
Pressant son visage contre la nuque épaisse d’où montait une surprenante odeur corporelle qui, sous l’écœurante odeur de sueur et de sang, recelait une espèce de douceur bizarre, il lui cria :
« Qu’est-ce que ça veut dire, ce qu’ils chantent là ? » Et L’AUTRE qui, durant tout le temps qu’ils avaient passé ensemble dans la resserre, non seulement n’avait jamais voulu répondre à ses questions, mais ne lui permettait même pas de lui en poser, le lui expliqua, à sa grande surprise, avec une sollicitude paternelle, les paupières toujours closes, de grosses gouttes de sueur roulant sur son visage livide et sans rides, pareil à une tête de porcelaine, son énorme carcasse toujours ballottée et toujours heurtant les planches de la caisse. À coup sûr, tout ce qu’il se rappelle aujourd’hui ne constitue qu’une très faible partie de ce qui lui fut dit alors :
« TRÄNEN signifie, vois-tu, “larmes” ; et TOD, “mourir”. C’est de l’allemand. Sa Majesté l’Empereur, de Son Auguste Main, daignera essuyer mes larmes. Ô Mort, viens vite, ô Mort, sœur du Sommeil, viens vite ; Sa Majesté l’Empereur, de Son Auguste Main, daignera essuyer mes larmes. Voilà ce qu’ils chantent. J’attends avec espoir que Sa Majesté l’Empereur, de Ses Augustes Doigts, daigne venir essuyer mes larmes. Oui ; voilà ce qu’ils chantent ! »
((L’« exécutrice testamentaire » a consulté un médecin passionné de musique et réussi à déterminer de quelle œuvre il s’agit. Elle a emprunté le disque de cette cantate de Bach et est revenue avec. « Si, à l’université, je n’ai pas étudié l’allemand, il me semble que la raison profonde est en partie là : dans cette cantate, dit-“il”, en écoutant le disque et en cherchant tant bien que mal à retrouver dans le texte imprimé sur la pochette les quelques vers dont l’écho ne cesse depuis vingt-cinq ans de retentir dans ses oreilles. J’appréhendais peut-être dans mon subconscient que ce chant des soldats qui m’était resté dans la tête ne se mette, si j’essayais de comprendre l’allemand, à me communiquer un sens diamétralement opposé aux explications de L’AUTRE… »))
Bien qu’il n’eût encore avancé que d’un pas au-delà de ce point de la vie, si marqué d’incertitude, qui sépare l’enfance de l’adolescence, il saisit tout ce que L’AUTRE lui dit à bord du camion. Dans sa petite tête pareille, sous son faux casque de guerre, à une boule incandescente du fait, non seulement de la chaleur, mais de tout ce qui s’y trouvait emmagasiné, il comprit. Sa vive sensibilité d’enfant de dix ans était embrasée, jusque dans ses assises mêmes, par les paroles de L’AUTRE et, sur ce camion lancé à toute allure où il existait pleinement, tout son être, corps et âme, comme frappé de la foudre, comble d’éblouissements et d’électricité, était secoué de furieux tremblements. Quand le camion déboucha des profondes futaies de la vallée et attaqua « la route du col aux quatre-vingt-dix-neuf tournants », débarrassés maintenant de la sombre muraille des résineux dont les vertes ténèbres leur avait jusque-là bouché totalement la vue, ils découvrirent au loin une étendue de jeunes arbres à feuilles caduques déjà séchées par le soleil d’été, mais conservant encore un reflet vert pâle. Et c’est un regard neuf, une prunelle d’oiseau, voire d’oiseau à la vue perçante — de milan, de faucon pèlerin — qu’il fixa sur le paysage. Les feuilles des arbres, aussi loin qu’il pouvait voir, étaient constamment agitées d’un léger frémissement. C’était seulement à présent qu’il avait dit adieu à la forêt profonde et allait terminer sa courte existence, qu’il découvrait avec une grande netteté ce qu’il n’avait jamais remarqué quand il habitait la vallée cernée par les bois : que les feuilles des arbres étaient ainsi perpétuellement agitées, même lorsqu’il y avait à peine de vent. Oui, les feuilles des arbres sont constamment agitées ; je m’en souviendrai jusqu’à ma mort — jusqu’à ce que je meure au combat avec les hommes révoltés conduits par L’AUTRE ! Ainsi allaient ses réflexions quand, venant de la direction du chef-lieu et volant à basse altitude, un avion militaire apparut au-dessus du col. Les soldats se mirent à pousser des clameurs diverses :
« Regardez s’il s’en fait, celui-là ! On peut dire que ces types-là se foutent de tout, à présent !
— » On ferait bien de mettre le grappin sur ces engins-là au plus vite, avant qu’ils n’en fassent des miettes ! Ils nous serviraient, à nous !
— Il nous en faut, au bas mot, dix ! Et alors, tous à bord, survol du Palais et chute libre pour la fleur de l’humanité !
— Oui, ce que nous voulons, c’est la mort volontaire des fidèles ! Oui, pour tous, le suicide par devoir de fidélité ! »
… « Pour tous, le suicide par devoir de fidélité… » Ces mots-là, comme des épines de feu, pénétrèrent son jeune cœur, s’y logèrent, et continuèrent d’y brûler. Grâce à la force neuve dont ce feu intérieur dotait son regard, partout, d’un bout à l’autre des vastes pentes qui plongeaient vers le col dont l’avion à présent s’éloignait après y avoir décrit un demi-cercle en virant de bord sur son aile, il prenait possession, à l’infini, avec une extraordinaire netteté, des myriades de feuilles d’arbres soulevées par le vent violent qui se levait, et des reflets d’un gris de cendre argenté du revers de ces myriades de feuilles retournées.
« C’est sûrement un signal ! Nous sommes les soldats dont L’AUTRE dirige la révolte ; nous allons tous mourir ; et ce que dit le chant des soldats, c’est qu’ils veulent mourir le plus vite possible et qu’ils attendent avec espoir que Sa Majesté l’Empereur, de Ses Augustes Doigts, daigne venir essuyer leurs larmes ! » Son cœur fonctionnait avec un allant extraordinaire ; dans toutes ses veines et artères, la pression sanguine montait au point que les oreilles lui tintaient, tandis que par-delà cet écran de sons aigus, il pouvait seulement percevoir le silence profond de toutes choses. La tête dressée et sans cesse pivotant de droite et de gauche comme fait une belette, les yeux tout brouillés par les larmes, il dévorait du regard les soldats avec une tendresse compatissante. Tous les soldats qui, pendant la guerre, étaient montés dans la vallée, y compris les cadets du corps des pilotes-suicide chargés de recueillir le suc huileux des racines de pin faisaient preuve, à l’égard de leurs « compatriotes inférieurs » de la forêt, d’une gentillesse excessive. À l’opposé, les soldats du camion, eux, s’étaient tout de suite à son égard montrés rudes, voire brutaux, se comportant même avec lui comme s’il eût été un objet malpropre. Sans doute avaient-ils passé toute la nuit précédente à boire du saké dans la resserre, à chanter d’une voix râpeuse d’ivrognes, et cela correspondait assez peu à l’image du guerrier qu’il avait toujours entretenue avec amour dans son cœur ; mais à ses yeux il ne s’agissait là que d’impuretés sur lesquelles, dans son inépuisable compréhension, il passait l’éponge ; et c’était en eux, à coup sûr, qu’il voyait de « vrais soldats » : des soldats qui, loin d’avoir peur de la mort, l’attendaient au contraire avec espoir ; et c’était à leurs côtés, comme un membre à part entière de leur groupe — il en avait maintenant l’inébranlable certitude —, qu’il avait désormais choisi, sans même s’en rendre bien compte, de mourir. Ainsi se trouvait-il à présent, et sans aucun effort, au-delà de ce double ferment de honte qu’il traînait au fond de lui-même depuis des années : d’une part ses hésitations secrètes, dont il ne pouvait s’ouvrir à personne, lorsqu’à l’école primaire il fallait tous les jours répondre à la question rituelle : « Et toi, mourrais-tu avec joie pour Sa Majesté l’Empereur ? — Oui, je mourrais avec joie ! » ; et puis la peur qui l’habitait, lorsqu’au plus profond des nuits, il évoquait dans sa réalité la mort au combat. Et bien vite il se mit à chanter aussi, de sa voix de fausset, en imitant les officiers et leurs hommes :
Komm, o Tod, du Schlafes Bruder,
Komm und führe mich nur fort.
((« Dans l’état où il est, et chantant comme il le fait, je ne sais si cet enfant est sérieux ou non. Je sais en tout cas une chose : c’est que HEILAND ne peut pas signifier EMPEREUR, figurez-vous ! Quant à l’honneur de se voir essuyer leurs larmes… On est en droit de penser que ces soldats-là montraient bien de l’entrain pour aller bombarder la personne qui précisément devait avoir la bonté de le faire, vous ne trouvez pas ? Quand l’officier envoyé par eux est venu me trouver dans l’autre corps de bâtiment, j’ai été très surprise de l’entendre m’appeler par le nom de mon vrai père, celui qui a été condamné à mort. Cela m’a intriguée, et c’est pourquoi je me suis rendue à la resserre. Mais comme, à ce petit tour minable qu’il venait de me jouer, L’AUTRE avait à ajouter une exigence scandaleusement égoïste, il n’osait même pas se tourner vers moi pour me regarder en face. Alors les autres ont fait pivoter sans ménagement son cher fauteuil de barbier. Tout de suite il a baissé les yeux ; puis sa trogne violacée d’ivrogne avec sa barbe de plusieurs jours m’a tenu, bluffant lamentablement, des propos qui n’étaient que de creuses billevesées : “Nous allons accomplir ce que ton père a voulu, mais n’a pas pu faire. Nous allons nous emparer, sur le terrain d’aviation militaire, de dix avions de combat. Nous allons les camoufler en appareils américains et bombarder le Palais Impérial. C’est le seul moyen qui nous reste pour remettre debout le peuple japonais et préserver dans sa pureté notre caractère national spécifique !” Je me demandais où il voulait en venir : en fait, à une négociation d’affaires, croyez-vous ! “Nous avons besoin d’un trésor de guerre. Donne-nous ton paquet d’actions !” Goujat ! C’était plus qu’il n’en fallait pour que je sois en humeur d’en écouter davantage. Comme il le voulait, j’ai apposé mon sceau sur les papiers pour que tout soit en règle, oui. Je ne le savais pas encore parce qu’à cette époque rien n’entrait au Japon, ni télégrammes ni rien ; mais le jour où l’Union soviétique nous a déclaré la guerre, mon père adoptif s’était suicidé à Harbin d’un coup de revolver. C’est de lui que je tenais ces fameuses actions, voyez-vous — des actions qu’il avait choisies dans la pensée que, même si nous perdions la guerre, le gouvernement et la Bourse s’arrangeraient pour continuer à les honorer ! Il semble qu’il ait eu sous son contrôle notre banque régionale. Aussi avait-il pris des dispositions spéciales pour me faciliter les choses. C’est sur une formule de renonciation à mes droits sur ces actions que L’AUTRE m’a fait apposer mon sceau ; de même qu’il m’a fait rédiger un ordre de retrait. Après quoi toute la bande est partie avec lui dans cette chose ridicule, cette espèce de caisse à laquelle ils avaient fixé des morceaux de bille de bois découpés à la scie en guise de roues ! Son mal devait le faire souffrir et il s’était probablement bourré les narines avec cette drogue anesthésiante qu’il avait achetée en Chine, — car il roulait et tanguait sans arrêt dans sa caisse, voyez-vous ! C’était, je le reconnais, cruel de ma part ; mais je n’ai rien fait pour me mettre en travers — rien ! Je me disais seulement : “Regarde ! Regarde bien quel rôle atroce, mon Dieu ! quel rôle atroce on s’apprête à lui faire jouer, à ce fanfaron bouffi de vanité !” Le gamin, lui, qui n’avait aucune idée exacte de ce qui se passait, est parti avec eux en serrant dans ses poings des vieilles couches pour éponger le sang que pissait L’AUTRE. Sa baïonnette tintinnabulait à sa ceinture ; il était blême d’exaltation et avait Dieu sait quelles pensées dans la tête !… À présent, vous vous demandez peut-être si les soldats, avec leur camion et tout son chargement, ont réellement gagné le camp d’aviation, volé des avions et décollé pour Tôkyô ? Sachez qu’il n’en est rien ! Il y a eu, à l’entrée de la banque, un échange de coups de feu. L’AUTRE et tous les simples soldats ont été tués, figurez-vous ! Mais aucun des officiers en revanche n’est mort : tous se sont volatilisés ! Et les actions ? Dans le chaos de la défaite, peut-être leur a-t-il été impossible de les vendre ; ou, s’ils l’ont pu, ils ont dû filer avec l’argent. De toute façon, nulle part, dans la suite, on n’a pu retrouver ni les actions ni l’argent ; ce qui donne à penser que les officiers en question ont fait main basse sur l’argent et ont filé avec. Pour moi, je pense qu’ils n’avaient pas d’autre intention dès le début de l’affaire, voyez-vous. Je soupçonne même que L’AUTRE, lui aussi, avait plus ou moins deviné ce qui se tramait ; et ce qu’il comptait probablement faire, c’était en finir avec cette révolte truquée, rentrer à la maison à bord de sa caisse de bois, pour soigner son cancer, me raconter les choses à sa façon, — par exemple : “Les officiers m’ont trahi ; le fils connaît toute l’affaire” — et se cacher à nouveau au fond de la resserre pour n’en plus sortir. Il se peut aussi que quelqu’un ait pensé que L’AUTRE et sa bande pénétreraient dans la banque pour la dévaliser ; ou encore que d’autres gens, projetant le même coup, aient cru qu’on leur coupait l’herbe sous le pied… Toujours est-il qu’au lieu de prévenir la police — on était au lendemain de la défaite et en plein chaos —, ceux “d’en face” ont ouvert le feu sur L’AUTRE et sa bande juste comme ils ressortaient de la banque. Lui brandissait son sabre dans sa main droite et faisait avec la gauche de grands gestes comme pour dire : “Arrêtez ! Arrêtez !” Mais d’après ce qu’on raconte, il a été tué avant même de pouvoir proférer une parole, mais oui ! »))
Il y eut une vraie bataille de rues, pendant que dans le ciel, au-dessus de leurs têtes, des avions de combat, peut-être japonais, peut-être américains, sans doute les deux, passaient à basse altitude et remplissaient la ville d’un grondement de tonnerre. La seule personne qui ait vécu dans sa totalité cette bataille de rues, la seule qui soit absolument au fait de ses tenants et de ses aboutissants, c’est lui. Et maintenant qu’il a de nouveau examiné, mais à la lumière cette fois de la portée véritable de l’événement, le fait que le soulèvement a eu lieu exactement le 16 août, c’est cette date et pas une autre qui pour lui éclaire de la façon la plus vive ce qui pendant tant d’années était resté plongé dans la pénombre d’une demi-conscience, l’amande qui se trouvait au cœur de la fête de ses « happy days » à l’heure de leur culmination. Le 15 août 1945, l’Empereur était brutalement descendu sur terre pour dire avec une voix humaine les dures nécessités de l’heure. Le 16 août, le même empereur avait, emporté par un tourbillon soudain, à remonter vivement au ciel. Dût-il périr sous les bombes, il connaîtrait une vraie résurrection en tant que pure essence du principe national, avec plus d’authenticité même qu’auparavant, un caractère divin plus marqué encore, chrysanthème omniprésent couvrant tout le territoire, toute la population du Japon. Il se manifesterait sous la forme d’un chrysanthème d’or sur fond immense de lumière pourpre, et éblouissant comme une aurore. Qui peut dire si les divinités sans nombre qui ont présidé à l’histoire de notre pays ne requéraient pas de l’Empereur, descendu ce jour-là sur terre pour parler avec une voix humaine, la rituelle purification par la mort afin de restaurer dans sa dignité le pur et spécifique esprit de notre nation — une mort sous les bombes larguées de leurs avions par d’héroïques fidèles faisant de leur vie le sacrifice volontaire ?
En fait, le Palais Impérial ne fut pas bombardé. Simplement L’AUTRE, à la tête d’une poignée de soldats d’élite, non point à cheval, mais à bord d’une caisse à laquelle avaient été adaptées des espèces de roues pareilles à d’énormes poulies, fut, sabre haut et face à l’ennemi, abattu. En quoi donc le fait que cette bataille se soit déroulée non sur un aérodrome militaire où l’on aurait voulu s’emparer d’avions pour les camoufler, mais sur un trottoir, devant une banque où l’on cherchait seulement et pacifiquement à retirer des fonds — en quoi cela déprécierait-il ladite bataille ? Y a-t-il eu dans tout le Japon, le 16 août 1945, une autre bataille de rues que celle-là et qui, même ayant eu lieu à l’entrée d’une banque, pouvait se solder par la mort de L’AUTRE ? Ses compagnons et lui étaient parfaitement fondés à se procurer de l’argent par tous les moyens pour les besoins de leur action. Pourtant, c’est pour en retirer le plus légalement du monde qu’ils ont pénétré dans la banque. Ont-ils réussi ? En fut-il autrement ? Quoi qu’il en soit, c’est quand ils sont sortis de la banque derrière L’AUTRE dans son chariot qu’un autre groupe, monté sur un autre camion militaire, a ouvert le feu, soutenu du reste par un avion volant bas, si bien que le groupe de L’AUTRE fut complètement anéanti. Pourquoi les autres ont-ils ainsi ouvert le feu ? On peut se demander si en réalité il ne s’agissait pas là d’une formation aux ordres des espions alliés redoutant une volte-face lors des tractations de dernière heure pour mettre fin à la guerre. L’AUTRE envisageait bien de camoufler en avions américains des appareils japonais : pourquoi ne soutiendrait-on pas que l’inverse ait pu être tenté ? Il n’est pas du tout exclu que L’AUTRE ait été mitraillé à très basse altitude et tué par un avion militaire japonais camouflé et piloté par un Américain. Ce devait être l’appareil qu’ils avaient vu surgir au moment d’aborder la « route du col aux quatre-vingt-dix-neuf tournants », et qui ne les avait pas perdus de vue pour finalement les attaquer.
À la seconde de sa mort, lors du bond qui portait L’AUTRE au-delà des bornes de son individualité, apparut, assez haut pour couvrir la totalité des îles japonaises, une fleur de chrysanthème jaune d’or de 675 000 kilomètres carrés, nimbée d’une aurore pourpre. Ceux de l’autre camion ayant ouvert le feu les premiers et en un clin d’œil massacré, autour du jeune garçon, tous les hommes du commando, il était le seul survivant. L’AUTRE en avait adressé la requête aux Dieux d’En Haut parce qu’il était indispensable qu’il y eût quelqu’un, quelqu’un de choisi, pour certifier qu’à l’instant de sa mort un chrysanthème d’or avait rempli de son éblouissante clarté les espaces du ciel. Et c’est la vérité : l’enfant aperçut, sur un vaste fond de lumière pourpre, un resplendissant chrysanthème d’or qui, bien loin d’occulter les rayons du soleil comme le ferait un nuage, rendit leur éclat plus brillant encore dans l’azur parfaitement pur du ciel d’été. Et quand l’éclat de cette fleur illumina le massif de ses « happy days », ils se transformèrent instantanément en un édifice fait d’un bloc de lumière, éternel, à jamais indestructible. À dater de cet instant, il devait vivre chaque minute des vingt-cinq dernières années de son existence côte à côte avec l’inaltérable construction de lumière de ses « happy days ». Oui, sabre au clair dans son poing droit, la main gauche tendue en avant dépassant le bord de la caisse et si largement déployée qu’on distinguait nettement chacun des doigts blancs et gras, L’AUTRE dit, sans tenir compte de ceux qui allaient ouvrir le feu, face au fils dont il avait fait son fils d’élection : « As-tu vu ce qui doit être vu ? Pendant le prochain quart de siècle que tu es appelé à vivre, conserve le souvenir de ce que tu auras vu maintenant. Tout est accompli. Tu as vu ce qui devait être vu. Vis et souviens-toi. Tout est accompli. » Et lorsqu’il eut fini de parler, un avion descendit en piqué et fit crépiter ses mitrailleuses. La tête qui dépassait de la caisse fut changée en ronde grenade cramoisie éclatée de partout, tandis que la bouche, comble d’un vide noirâtre dans ses profondeurs, restait grande ouverte de son effort fait pour crier quelque chose.
((Quelqu’un s’est penché au-dessus de « son » lit et « lui » a remonté brusquement jusqu’au niveau des cheveux ses lunettes de plongée aux verres proéminents. La lumière trop vive « lui » a fait mal. Désemparé, « il » a tout de suite fermé les yeux ; mais déjà quelques larmes perlaient aux paupières. « Je croyais que la fièvre le faisait délirer et qu’il disait n’importe quoi ; mais non : son regard est normal, figurez-vous ! » C’est la voix qui jusqu’à présent venait de l’autre bout du lit. Maintenant elle retentit au-dessus de sa tête, dans le noir. Ses yeux sont toujours fermés ; mais avant qu’« il » ait pu remettre ses lunettes à leur place primitive, deux pouces décharnés et rugueux essuient ses pleurs d’un geste expert, aux commissures des paupières. « Comme il est maigre ! C’est tout son visage d’enfant ! On le croirait redevenu le gamin sous-alimenté de la fin de la guerre, voyez-vous. » Sur le fond d’ombre d’où tombe la voix au-dessus de « lui », « il » distingue l’image dont sa rétine est restée impressionnée ; on dirait le négatif d’une photo prise au flash : cheveux d’un noir de jais ; yeux proéminents comme des grains de raisin gris ; étroit visage ovoïde dégarni de chair ; peau de parchemin où ne se lit aucune expression. Son esprit a tôt fait de superposer cette image à une autre et de les fondre ensemble : le négatif de la dernière photo de *** avant son exécution. Ce n’était encore qu’un jeune bonze de vingt-six ans. Pourtant la barbare sévérité du jugement et le verdict de mort avaient rendu, disait-on, ses cheveux tout blancs. « S’il faut admettre qu’il a tous ses esprits quand il raconte ces histoires, alors je dois, voyez-vous, remettre certaines choses au point ! », dit la personne qui a repris sa place à l’autre bout du lit, recroquevillée par terre. “Voir ce qui doit être vu” ? Ces mots proviennent de la Geste des Taira, que mon vrai père a lue dans sa prison. Il les a recopiés et envoyés aux membres de la famille qui devaient lui survivre, mais oui ! Est-il concevable que L’AUTRE se soit tourné vers ce pitoyable marmouset pour s’adresser à lui en japonais littéraire ? Non ! Cet enfant s’est fabriqué lui-même cette justification de mauvais goût ; il a imaginé de toutes pièces cet invraisemblable dialogue pour se laver de toute responsabilité dans l’affaire du 16 août ! Vraiment, si j’avais pensé que, pendant tant d’années, son esprit devait rester prisonnier de cette aventure, je vous garantis que j’aurais mis le holà et que je ne l’aurais pas laissé partir ce matin-là, déterminé comme un jeune fou peut l’être, avec sa baïonnette cliquetant à sa ceinture ! Quelle abomination ! L’AUTRE, à coup sûr, en Chine et en Mandchourie, a commis, avec son petit drapeau à soleil levant piqué dans son bandeau frontal et, au milieu du dos, son écusson à chrysanthème, bien des choses pas très reluisantes : mais ce qu’il a fait de plus vil dans toute sa vie, ç’a été d’entraîner cet enfant, ce 16 août-là, dans cette fausse révolte ! Il savait bien lui-même qu’il s’agissait d’une comédie, que l’échec était au bout ! Il souhaitait même cet échec ! Il n’a entraîné cet enfant dans l’affaire que par peur qu’on ne dise, après le fiasco, qu’il n’avait jamais pris la chose au sérieux ! Abjecte et stupide précaution, sans plus, transparente au demeurant, et destinée à mieux convaincre les gens qu’il avait été réellement décidé à bombarder le Palais Impérial — puisqu’il emmenait avec lui le petit-fils de *** ! Tout jeune qu’il était, cet enfant a bien dû le sentir. Car pendant que L’AUTRE et les officiers négociaient leur affaire à l’intérieur de la banque, avant même que rien ne se déclenche, au lieu de rester dans le camion à attendre, pris de peur jusqu’aux moelles, il s’est sauvé, voyez-vous ! Sans quoi, c’est clair, il aurait été tué à la première décharge ; — puisque tous les hommes restés à bord du camion, à commencer par le conducteur, ont été abattus dès la première salve ! Ce n’est pas du tout APRÈS les premiers coups de feu que cet enfant a pris la fuite : il avait parfaitement deviné qu’on l’utilisait pour donner un semblant de crédibilité à cette farce, et c’est pour cela qu’il a pris la fuite, c’est sûr ! Il avait toujours été terrifié au fond de lui-même à l’idée que ce sang qui coulait dans ses veines, d’un homme coupable de haute trahison, se mettrait bien un jour à se manifester sous une forme ou sous une autre. Alors quand on lui a dit qu’on allait pour de bon bombarder le Palais Impérial, c’est sa propre personne qu’il a rendue responsable de tout. À ses yeux, c’était le sang dont son corps était irrigué qui inspirait le déclenchement d’une action propre à bouleverser complètement l’histoire du pays ; et cette pensée l’a incité à fuir, fuir à tout prix n’importe où, fût-ce hors de son propre corps, croyez-moi ! Si bien que, quand L’AUTRE — pris par erreur pour un pilleur de banques, ou à la suite d’un désaccord entre les membres du commando, en tout cas certainement pas fauché par la mitraille d’un avion américain, comme il vous le raconte — a été tué dans son chariot au moment où on le ressortait de la banque, si quelqu’un en a éprouvé du soulagement, ç’a dû être cet enfant-là ! Quand le même jour, tard dans la soirée, la police est venue me mettre au courant et m’a emmenée sur les lieux en voiture, l’espèce de caisse avec ses roues comme d’énormes poulies était, toute éclaboussée de sang, dans un terrain vague ravagé quelques jours plus tôt par un bombardement aérien, à deux pas de la banque, et le cadavre raidi de L’AUTRE y était planté, un peu de biais, comme un stylo dans une boîte. L’enfant n’était pas près de lui, à le veiller, mais accroupi dans l’ombre d’un camion, avec les hommes du groupe de défense passive qui avait enlevé les autres cadavres — jetant de temps à autre, à travers la nuit tombante, en direction de la caisse, un bref coup d’œil ! Personne — ni les gens de la défense passive, ni la police, ni l’armée — ne s’est le moins du monde douté que ce garçon-là était le fils de l’homme tué dans le chariot, voyez-vous ! Tous ceux qui se trouvaient sur place ce jour-là n’y ont vu que du feu, et depuis, sans relâche, il a continué à tout faire pour qu’il en soit ainsi ! Pour ma part, pas une seule fois jusqu’à aujourd’hui, il ne m’est arrivé de lui faire la moindre allusion au sang de *** qui coule dans ses veines. C’est tout seul qu’il a levé ce lièvre ; vais retourner dans la vallée avec votre petit. Je serais heureuse que vous y veniez aussi, ma fille, et que nous vivions là-haut ensemble, n’est-ce pas ? Cette fois-ci, je ne manquerai pas de parler au petit de son arrière-grand-père ***, vous pensez ! Je crois que peu à peu l’attitude des Japonais à l’égard de ce qui s’est passé se modifiera, et je compte bien vivre assez longtemps pour m’en assurer, voyez-vous ! — MON CAUCHEMAR ! LE VOILÀ, MON CAUCHEMAR ! Je tiens enfin ce qui me faisait sangloter ! crie-t-“il” ; et “il” se met à gémir en se tordant sur son lit. — Oui. il fait un cauchemar, pour sûr ! Quand il était petit, chaque rêve terrifiant le faisait sangloter. En ce moment encore il rêve, et geint finalement pour rien ! » La voix monocorde et douce qui monte du pied du lit, à gauche, est pour « lui », cette fois, tout de suite apaisante. « Dire qu’il a trente-cinq ans ! C’est affreux ! Enfant, il rêvait qu’à l’école primaire on lui demandait “Et toi, si Sa Majesté l’Empereur te commandait de mourir, mourrais-tu ?” Et tout en dormant il hoquetait l’horrible réponse : “Oui, je mourrais ; je mourrais arec joie.” Et le voilà, à trente-cinq ans, qui pleure et sanglote encore, comme si le maître d’école lui posait encore la même question ! C’est affreux, n’est-ce pas ? »