((Tout à coup « il » se dit en proie à un grand épuisement physique ; et toute la journée « il » dort, ou bien regarde des livres de photographies d’animaux. En même temps toutefois « il » s’ingénie à démontrer, non sans quelque complaisance, à l’« exécutrice testamentaire » que la relation de sa Chronique de ce temps n’a pas du tout perdu de son intérêt à ses yeux. « Tiens ! regarde un peu ce sanglier de Ceylan en train de galoper, avec sa demi-douzaine de marcassins, dans ce val aride cerné d’arbrisseaux ; ici naturellement, le chef de file, c’est une laie. Mais tous ces avortons qui courent dans son sillage, la hure à ras de terre comme s’ils étaient perdus dans de profondes réflexions, ce qui ne les empêche pas de jouer des pattes avec l’énergie du désespoir, me font tout à fait penser à moi au temps où je ne quittais pas L’AUTRE d’un pouce. Mais au fait, est-ce que les sangliers de Ceylan ont des longs poils autour des yeux ?… C’est probablement parce que la harde fonce à une allure terrifiante que la mise au point paraît floue et ferait croire que ce sont des poils. Il n’empêche que ces brutes sauvages ont des yeux disproportionnés, très enfoncés, d’un noir d’encre et lugubres. Regarde-les fixer le sol juste devant leurs sabots qui fendent l’air rageusement ; quel sérieux ! Quelle attention vétilleuse à ce qu’ils font ! Jamais un être humain, quand il court, ne donne une telle impression d’intelligence. Je ne crois pas avoir passé le temps de mes “happy days” comme un bipède humain en train de courir ; mais bien plutôt, vois-tu, comme un de ces marcassins à la tête énorme, aux pattes grêles, à l’air sinistre, qui serre férocement l’étau de ses prodigieuses mâchoires. Si je me reporte à ce temps-là, je ne suis pas loin de m’imaginer avec des raies sur le dos, aussi nettement marquées que des côtes de melon ! J’aimerais passer une ceinture autour du gilet rayé de ce petit sanglier et y suspendre une vieille baïonnette du temps de la guerre russo-japonaise. Je parie que l’animal arriverait à s’arranger de son lourd et bruyant ustensile et qu’il continuerait sa course, quitte à ralentir un peu ! Ha ! Ha ! Ha ! » Abrité derrière ses histoires d’animaux, « il » parle en fait, sous une forme quelque peu figurée, de ses « happy days » et l’on pourrait s’attendre à le voir reprendre le fil de sa relation ; mais non : il ne revient pas au récit des jours vécus dans la resserre. « Il » se plaint d’avoir sans arrêt l’impression d’enfler à mesure que son foie s’hypertrophie. Autour de son abdomen amaigri, décharné, il ne reste pas beaucoup de graisse ni de chair. À l’en croire pourtant, c’est comme si une bombe dont le calibre deviendrait progressivement plus fort empiétait, au-dessous de la peau, sur les couches tendres, lui rendant impossible tout effort de pensée soutenu. « Si cette bombe qu’est mon foie dur comme un caillou venait, à la suite d’une fausse manœuvre d’ordre physiologique, à s’évacuer de la place qu’elle occupe présentement, comme un bouchon qui saute, quel bien-être j’en éprouverais ! Car maintenant, même quand je dors, même quand je n’ai plus conscience de rien, j’ai l’impression que cette espèce de caillou qui ne cesse de grossir, me gouverne ! Que mon sommeil même ne m’appartient plus ! » l’« exécutrice testamentaire » commence à prendre au récit qu’elle enregistre un vif intérêt. « Ne pensez-vous pas que la difficulté que vous avez commencé à éprouver à raconter votre histoire n’a rien à voir avec votre état physique ? Vous parlez de “happy days” à propos de votre vie dans la resserre ; mais ne se cacherait-il pas là-dessous quelque chose dont vous ne voulez pas parler ? » Et poussant la spéculation de façon pressante : « Ne serait-ce pas ce ou ces souvenirs déplaisants qui, même à votre insu, créent cette sensation d’enfler qui engendre un malaise jusque dans votre subconscient ? — Ha ! Ha ! Ha ! Non ; cette période de ma vie aura constitué les premiers “happy days” de mes trente-cinq ans d’existence ; — concurremment avec ces tout derniers jours que je vis et où je meurs d’un cancer lentement et pourtant à bonne allure, dit-“il”. Veux-tu demander au docteur de me faire une piqûre ? Cela m’aidera à rassembler ce qui me reste d’énergie vitale et à raviver un peu, au moins provisoirement, la flamme ! Est-ce qu’on ne devrait pas laisser aux patients la liberté de choisir entre une vie de faible densité mais longue, et une vie pleine à craquer mais brève ? Bon ! Là-dessus, il n’est pas impossible que demain ma fatigue ait disparu et que ma fièvre soit tombée ; alors nous continuerons », dit-« il » en s’endormant.))
Il aida L’AUTRE à confectionner un poste récepteur de radio gros comme un cheval. À Shanghaï, vers 1930, L’AUTRE avait pu se procurer deux postes récepteurs de fabrication européenne qui, à l’époque, étaient ce qui se faisait de mieux, et il les avait expédiés au « manoir à la resserre ». Face au fauteuil mécanique de salon de coiffure, les deux engins furent installés sur une sorte de large table rectangulaire utilisée autrefois pour l’élevage des vers à soie et qui restait imprégnée du liquide nauséabond d’innombrables larves. Ils furent démontés et L’AUTRE en réassembla les pièces pour n’en faire qu’un seul. Ce travail terminé, il ajusta à sa tête massive un casque muni d’écouteurs d’ingénieur télégraphiste et passa toutes ses journées à écouter du matin au soir la radio. La fabrication de l’appareil avait exigé trois mois de travail depuis l’admission du fils dans la resserre. Mais dès l’instant où tout fut au point, jamais plus ou presque L’AUTRE ne se sépara, fût-ce pour un court instant, ni des lunettes de plongée conçues jadis pour observer les éclipses de soleil, ni des écouteurs qui rendaient plus volumineuse encore son énorme tête. Le fils, lui, obsédé par l’idée que si quelqu’un du dehors venait jeter un coup d’œil à l’intérieur de la resserre, L’AUTRE pourrait fort bien passer pour un espion en train de transmettre des messages secrets, faisait, baïonnette au côté, des rondes alentour avec une vigilance extrême.
((« Ainsi, vous ne pouviez pas vous-même écouter la radio ? », demande l’« exécutrice testamentaire » après un bon moment de silence, tandis que, retombé dans un profond mutisme, « il » respire très fort, d’un souffle qui soulève ses épaules, pour se remettre de la terrible perte d’énergie vitale causée par le bout de récit, pourtant pas bien long, qu’« il » vient de faire. « Je n’avais aucune envie d’écouter la radio ! La seule affaire importante pour moi, pendant mes “happy days”, c’était soit de contempler la large nuque de L’AUTRE absorbé tout entier dans son écoute de la radio, soit de veiller sur lui et de le préserver des informateurs volontaires de la vallée, avides de se couvrir de gloire en démasquant tout seuls un espion. Au surplus, l’enfant que j’étais ne portait aucun intérêt aux postes de radio. — Mais alors, quelle aide avez-vous pu lui fournir quand il a monté son poste récepteur ? — Le seul travail que j’avais à faire, c’était de ramasser par terre toutes les vis tombées de la table de travail et d’éviter à L’AUTRE la peine de se lever de son fauteuil à chaque instant. Il faut dire qu’il n’était pas tellement facile, dans la demi-obscurité de la resserre, de ramasser à quatre pattes sur le plancher, de-ci delà, des vis aussi minuscules ; ce n’était pas un travail qu’on pouvait faire faire à un chien », dit-« il ».))
Pour se procurer la nourriture de L’AUTRE, de sa mère et la sienne, il menait une lutte acharnée. Ne pouvant, vu la longueur insuffisante de ses jambes dans ce temps-là, atteindre comme il faut les pédales avec la pointe du pied, même quand la selle était baissée au maximum, il se cramponnait à son vieux « modèle N°8 » en passant une jambe sous le cadre, dans le triangle, et il roulait ainsi en porte à faux, le corps de l’engin rejeté très loin à l’opposé du sien, afin de maintenir l’équilibre. De longues heures pleines de péril s’écoulaient de la sorte avant qu’il n’atteignît dans la vallée du bas le bourg le plus proche. Là, dans la seule et unique boucherie du secteur, il achetait, conformément aux instructions de L’AUTRE, de la queue de bœuf et des pieds de cochon — tous morceaux que nul, dans la région, ne consommait, à l’exception des bûcherons coréens. Il arrivait que toutes les queues de bœuf fussent déjà parties. Quant aux pieds de cochon, ils avaient encore toutes leurs soies et c’était alors un énorme paquet hérissé de poils raides qu’il fixait sur son porte-bagages et rapportait au logis. Le ravitaillement en viande fut assurément la première vraie tâche dont il eût été chargé directement et de vive voix par L’AUTRE, lequel l’avait, pendant des jours après son installation dans la resserre pour dormir, complètement ignoré. Et puis un matin, en s’éveillant avec une vague impression de malaise, il avait discerné l’énorme carrure de L’AUTRE qui, levé de son siège et debout sur le plancher surélevé, le surplombait de toute sa hauteur et fixait sur lui son regard. Encore dans les bruines de l’éveil, il avait levé les yeux et souri ; mais affolé à la pensée de s’être ainsi laissé aller, son sourire au surplus n’ayant suscité aucune réaction, il s’était senti honteux et malade de juvénile humiliation. Comme il restait muré dans le silence, L’AUTRE lui avait lancé (c’étaient les premières paroles qu’il lui adressait) : « Sais-tu monter à bicyclette ? »
Tout au long de la route que le plein été rendait éblouissante de la poussière de caillou broyé — cette même route qu’il a si souvent vue en rêve, tant auparavant que par la suite —, il pédalait donc en porte à faux jusqu’à la boucherie du bourg voisin. Mais en plus il lui fallait, sur le chemin du retour, faire un crochet par la cabane des bûcherons coréens — colonie incroyablement misérable, amenée là de force, vivant à l’écart, dans un isolement total — et se faire donner quelques chapelets de têtes d’ail. Mais il se disait aussi que ces queues de bœuf, que ces pieds de cochon auraient constitué la nourriture de ces hommes si L’AUTRE ne les en avait privés en leur damant le pion, et il avait peur que les Coréens ne remarquent toute cette mangeaille entassée sur son vélo, devant la cabane. Quand enfin il retraversait le pont qui le ramenait au village, il faisait très attention à ce que ses camarades n’aperçoivent pas les blanches têtes d’ail serrées par un lien contre la peau de son ventre, sous sa chemisette.
Le bruit ayant couru que la fosse d’aisances du « manoir à la resserre » dégageait une odeur bizarre, les gamins de la vallée s’amenèrent un jour en troupe pour effectuer une inadmissible reconnaissance. Il prit alors position devant la plaque de vidange des latrines accolées à la resserre et réservées à L’AUTRE et fit en sorte d’interdire toute approche à un ennemi obstiné, en le menaçant de la vieille baïonnette de la guerre russo-japonaise tenue bien en main, la pointe en bas, comme un couteau prêt à étriper. Finalement la bande, mise en déroute, se vit chassée définitivement du territoire que les gens du cru nommaient « les hauts du manoir à la resserre ».
Le jour où il était revenu avec, sur son vélo trop grand, son premier chargement de queues de bœuf, L’AUTRE — chose tout à fait exceptionnelle — était sorti de la resserre : il voulait préparer sa cuisine lui-même. Ce qu’à la maison on appelait « le coin du fourneau » était une petite cabane édifiée au bord d’un puits sans protection derrière lequel se trouvait l’orpin géant — donc entre le logis principal et la resserre. Cela arrangeait tout le monde : ma mère d’abord, qui n’avait aucune envie d’avoir sous les yeux d’aussi lugubres objets que des queues de bœuf écorchées ; L’AUTRE aussi qui, transformé pour l’heure en cuisinier, n’en pouvait pas ne pas perdre un peu de sa dignité. Hirsute, un casque colonial d’explorateur africain sur la tête, engoncé dans un paletot d’hiver kaki boutonné jusqu’au col, le nez chaussé des lunettes de plongée ci-devant faites pour observer les éclipses de soleil, grandement efficaces cette fois contre les projections, hors de la vaste gamelle brûlante, de mauvais saindoux fabriqué et conservé par ma mère, il apparut sur le seuil de la resserre, d’une démarche hésitante qui créait l’impression de contempler les premiers pas, pleins de lenteur, d’un jouet à la mode en ce temps-là — un de ces soldats de bois mécaniques qui, placés sur un plan incliné, étaient capables d’avancer une jambe, puis l’autre, mais en gardant un équilibre fort précaire. Lentement il se dirigea vers le « coin du fourneau ». À son poing droit pendait, tenue à pleine main, une énorme queue de vache qu’on n’avait pas — loin de là ! — détachée juste à la jointure ; non seulement du sang, mais de la bouse collait encore à la peau noire et la section à vif laissait voir la chair écarlate, la graisse jaunâtre et le blanc de l’os. La main gauche, elle, tenait un poignard encore engagé dans son fourreau de bois blanc. L’enfant attendait dans la cour, sa baïonnette à la main, n’ayant en tout et pour tout autour des reins que cette sorte de pagne triangulaire que mettaient, pour nager dans la rivière, les gamins de la vallée ; car sa longue et folle course, cramponné à la bicyclette, avait trempé de sueur sa chemisette, sa culotte et son faux casque ; il les avait lavés dans l’eau du torrent, et maintenant ils séchaient sur l’énorme pied d’un saule pleureur roux contre lequel il les avait jetés. Quand L’AUTRE pénétra dans la zone de soleil avec sa face de pleine lune bouffie et pâle, il donna ses ordres d’une voix basse et rauque : « Va me chercher des herbes qui puent. Ramasse tout ce que tu trouveras de celle que vous ne voulez même pas donner aux chèvres sous prétexte que ça sent trop fort. Va ! »
Il avait tout de suite obéi et nu comme il était s’était précipité en bondissant comme un animal sauvage. Mais lorsqu’une fois entré, à la lisière de la forêt, sous le couvert moite et chaud des fourrés, il s’était mis à cueillir « les herbes qui puent », un doute l’avait saisi : n’était-ce pas là commettre une profanation, une trahison à l’égard de tout ce qui poussait dans la forêt ? un acte illégal que personne de convenable, dans la vallée, ne s’était jusque-là risqué à commettre ? Il avait eu alors le sentiment que se détériorait, tournait à l’aigre la fière exaltation d’être parvenu à se procurer les queues de bœuf expressément exigées par L’AUTRE ; — qu’elle s’orientait vers une impression de flétrissure qu’il n’était point aisé de chasser. Néanmoins, et bien qu’il ne lui fût jamais arrivé par le passé de porter la main sur les odorantes herbes sauvages, obéissant à une sorte d’instinct de « consommateur », il avait composé un « bouquet garni » qui était certainement le plus opulent qu’on eût jamais eu entre les mains dans toute la vallée, arrachant même jusqu’à la racine des pieds de tomates redevenus à moitié sauvages, en train de se dessécher et portant encore des fruits ronds et jaunes de la grosseur d’une balle de ping-pong ; et il l’avait rapporté en courant à L’AUTRE.
((« Je n’ai pas tardé à acquérir moi-même assez d’expérience pour confectionner tout seul un ragoût de queue de bœuf. Mais vraiment, quand je reviens en pensée sur toutes les “herbes qui puent” que j’ai collectées ce jour-là, il me paraît bien qu’il n’y manquait rien, même pas ces choses introuvables dans la vallée, indispensables pourtant à la confection d’un ragoût, telles que céleri, persil, et naturellement feuilles de laurier séchées. J’ai même dans l’idée que L’AUTRE avait dans sa réserve secrète une bouteille de vin pour accommoder la queue de bœuf frite dans le saindoux, et du bouillon préparé d’avance pour pouvoir passer en douceur au second stade de la préparation… Mais si je laissais écrire noir sur blanc des choses qui seraient en contradiction flagrante avec la réalité, je provoquerais sûrement les sarcasmes de ma mère ; c’est pourquoi j’éliminerai ce détail de mon récit, ce qui n’empêche pas que j’ai le sentiment aigu qu’il en a été ainsi », dit-« il ».))
Ce qui dans son souvenir demeurait fixé comme sur une photographie surexposée, c’était, dans la clarté du jour déjà un peu moins vive, au-dessus du foyer au rouge éclatant, la grande gamelle se détachant toute noire et, tranchant bien sûr aussi sur l’ombre, sous le casque éblouissant, le visage de L’AUTRE en train d’y plonger le regard de sa grosse tête penchée et inquiète, sans même essuyer les verres de ses lunettes sous-marines que devait certainement embuer la vapeur qui se dégageait. Lui, à quelques pas derrière L’AUTRE, écoutait, corps et tête nus dans le soleil, le grésillement de la queue de bœuf nageant dans la friture, surtout quand les jointures alourdies de chair heurtaient en s’enfonçant le fond de la gamelle, cependant que ses narines en captaient avec répulsion l’odeur indiciblement animale et barbare. Le long de son dos nu dévalaient l’une après l’autre les gouttes de sueur, et c’était comme si la série d’arêtes pointues du dos d’un dinosaure lui entaillait l’échine en son axe médian. Longtemps il était resté dans cette attitude, au milieu de la vive lumière de l’été. Puis — c’était toujours ainsi dans la vallée — le soleil avait franchi un certain point au-dessus des bois et ç’avait été un bref crépuscule, car d’un seul coup s’était abattue une nuit épaisse qui avait fait paraître plus rouges encore les braises du fourneau. Alors, en bordure de la forêt, la colonie de chiens efflanqués et à demi sauvages avait fait entendre ses hurlements.
À cet instant L’AUTRE avait tourné vers lui sa tête, tache noire à présent, à l’exception de la monture métallique des lunettes qui luisaient vaguement. Jusque-là, tout entier à sa cuisine, il était resté comme perdu dans un songe, comme envoûté par quelque puissance démoniaque ; et maintenant on eût dit que le démon avait disparu : c’est de sa voix la plus naturelle — une voix qui n’avait aucune raison de faire sursauter — qu’il avait demandé : « Est-ce que tu pourrais, malgré mon poids, me soutenir ? » Et le fils, grelottant dans le vent monté du fond du val et qui saisissait, continuant de sentir sur sa peau nue, encore que toute sa sueur se fût évaporée, comme autant de cicatrices les pointes dorsales du dinosaure, s’était avancé, tendu à l’extrême, et L’AUTRE, comme il eût agrippé l’extrémité d’un bâton, avait posé lourdement sa paume sur le haut de son crâne et s’était, pas à pas, mis à marcher vers l’entrée de la resserre. À présent encore il était en mesure de se rappeler avec une étonnante netteté ce qu’il avait éprouvé alors : il s’était demandé si, à marcher ainsi en soutenant un pareil poids, ses vertèbres cervicales n’allaient pas se rompre ; et — c’est assez comique à dire —, mais il se disait aussi que s’il se mettait à crier : « Vive l’Empereur ! », il se ferait reconnaître comme étant, lui, l’authentique héritier du sang de L’AUTRE.
((L’« exécutrice testamentaire » commence à s’agiter nerveusement. « Crois-tu par hasard que je suis en train de te raconter des histoires ? demande-t-“il” soupçonneux, mécontent et plein de reproche. Je suis un homme qui a le foie rongé par un cancer et qui est en train d’en mourir ! Pourquoi dans ces conditions raconterais-je des histoires ? Par ailleurs, ce que je m’apprête à dire, c’est par suite de quel concours de circonstances le médecin de la vallée a découvert que L’AUTRE avait un cancer de la vessie. Quand je suis prêt à parler de cancer, il me semble que de ton côté tu pourrais manifester un peu de déférence, non pas tant à moi qu’à mon cancer même ! »))
Ils progressaient donc ensemble, L’AUTRE et lui, lentement, vers l’entrée de la resserre. Mais L’AUTRE dont les jambes se soulevaient, comme celles d’un éléphant de cirque se hissant sur un tonneau, lourdement, pour retomber ensuite sans force, ne put en fin de compte franchir le seuil large et haut dans l’épaisseur duquel apparaissaient les multiples écrans de protection contre le feu. L’enfant fléchit les genoux jusqu’au sol encore tiède de la chaleur de la journée et, afin de lui prêter un peu de sa force, entoura de ses bras le mollet, pareil à un pilier massif, que L’AUTRE s’efforçait encore, avec persévérance, de soulever. L’obèse pourtant tomba à la renverse, ni plus ni moins qu’un bébé, mais dans un grand choc qui fit vibrer le sol. À ce moment, de la braguette de son pantalon « national » qui, depuis belle lurette, n’avait plus de boutons, jaillit l’énorme et noir pénis qui libéra un jet vigoureux d’urine malodorante. Toujours à genoux, l’enfant, glacé par la conscience de son échec, sentait l’urine couler sur la peau nue de son flanc droit, puis lui tremper la fesse. Non sans appréhension, il frotta ses doigts contre sa poitrine pour les essuyer, car ils étaient devenus poisseux. Avec malaise il se rendit compte qu’il avait la sensation de toucher un liquide plus épais et plus visqueux que l’urine. L’AUTRE, toujours étendu par terre sur le dos, lui commanda alors d’une voix plus que jamais calme et lucide : « Va me chercher ce médicastre qui la ramène tant… Dis-lui que ma vessie est en piteux état. » Il avait cessé d’uriner et, d’une main, essayait de remettre en place son sexe recroquevillé et difficile à distinguer sur le pantalon tout trempé.
D’un bond l’enfant fut sur ses pieds et, tel qu’il était, descendit au galop la route empierrée, jusqu’à la porte du médecin, sans s’accorder la moindre pause ; et c’est dans la lumière passant par la porte vitrée qu’il vit sa peau nue barbouillée de sang. Dans un accès de désespoir il éclata en sanglots.
((« Depuis cet été 1944 jusqu’à ce jour très précis de l’été suivant où les déserteurs ont quitté leur caserne pour venir le trouver, L’AUTRE n’a plus risqué un seul pas hors de la resserre. Mais ce soir-là est donc passé le voir le vieux médecin de la vallée qui, dès avant la guerre, le suivait pour ses problèmes de vessie ; et il lui a notifié d’un air apitoyé et impuissant : « Mon cher monsieur, je crois que cette fois vous l’avez, votre cancer ! » Pour moi, ce qui a été à l’origine de la commotion que j’ai eue et dont l’effet s’est fait sentir jusque tard dans la nuit, je veux dire la découverte de mes mains souillées d’urine sanglante, je l’ai instinctivement perçu comme une sorte de présage d’une importance capitale ; et aujourd’hui, vingt-cinq ans après, aux prises à mon tour avec un cancer, je suis fasciné par mes mains et leur ton écarlate et je comprends la signification de ce sang prémonitoire. Tu ne trouves pas que mon existence, surtout dans les détails, offre une remarquable continuité ? Ça ne court pas tellement les rues ! — Et la cuisine ? Qu’en est-il advenu ? — La cuisine ? » La question « l »’a pris de court, le laisse décontenancé ; aussi, pour masquer sa confusion, et parce que son cœur bat la chamade, qu’il a la tête vide et qu’il est incapable d’émettre des paroles claires, se retranche-t-« il » derrière son rire : « Ha ! Ha ! Ha ! C’est une “exécutrice testamentaire” pas comme les autres que j’ai voulu choisir ; et ça exige une personnalité ayant avant tout les pieds sur terre. Or où allons-nous, si tu ne fais aucune différence, sur le plan de la gravité, entre un cancer de la vessie et un ragoût ? si tu es persuadée que tout ce que je raconte, et qui pourtant, Dieu sait ! exhale une forte odeur de sang, est pure invention ? si tu prends le contre-pied de tout ce que je dis ? — Savez-vous que j’aime bien ça, la queue de bœuf en ragoût ? Je vous ai même aidé plus d’une fois à en faire ! Alors, depuis le temps que cette queue de bœuf mijote sur le feu dans la gamelle, je ne puis être qu’inquiète ! — Ha ! Ha ! Ha ! fait-“il”. Les gens qui ont encore devant eux beaucoup de temps à vivre sont pleins d’entrain, de vrais Roger Bon Temps ! Leurs pieds tiennent solidement à la terre ! Ma mère était comme ça. Elle avait encore beaucoup d’années devant elle, ce soir-là ! Le docteur l’avait pourtant avertie que L’AUTRE avait un cancer de la vessie ; elle ne s’est pas dérangée pour autant ! Pas question qu’elle se rende auprès du malade étendu dans la resserre ! Une seule chose l’intéressait : la grande gamelle où la queue de bœuf était en train de frire, dans le “coin du fourneau” ! Non qu’elle ait eu la moindre envie d’avoir sous les yeux un objet aussi bêtement répugnant qu’une queue de bœuf ! Ce devait être seulement un pur mouvement de ce respect qu’on avait en ce temps-là à l’égard de toute espèce de nourriture. Le lendemain matin, quand sur l’ordre de L’AUTRE je suis allé jeter un coup d’œil au “coin du fourneau”, le ragoût était prêt. Mais ne sachant pas dans quel plat le servir, je l’ai emporté tel quel dans le petit récipient où ma mère l’avait déversé, jusqu’au coin de plancher où L’AUTRE était étendu. Après, j’ai songé à ma propre fringale et, à défaut d’autre possibilité, je me suis rendu au corps de logis principal, dans la cuisine. C’était bien sûr ma mère qui préparait nos repas à tous deux. Or je n’avais pas touché à ma pitance de la veille ; ma part, ce matin-là, devait donc être demeurée intacte. Quand je suis entré dans la cuisine, qu’ai-je vu ? Ma mère, dans son recoin parqueté, en train d’astiquer ou de réparer les ornements du culte pour la fête d’automne du Sanctuaire du Singe ! Depuis le rapatriement des cendres de mon frère, la vie, les événements de la vallée et jusqu’au paysage lui-même la laissaient de glace ; elle ne levait même pas les yeux pour voir les détours du chemin ! En revanche, elle s’était lancée dans le service du temple avec une dévotion passionnée, et ça dure encore ! Quand je lui ai dit que je voudrais bien mon petit déjeuner, je me suis attiré cette réplique cassante, qu’on aurait dite préparée d’avance et assortie d’éclairs dans le regard (car, sans redresser la tête, elle avait levé les yeux vers moi) : “Tous les légumes que j’avais mis de côté pour nous faire à tous les trois une ratatouille sont passés dans la marmite avec son ignoble queue de bœuf ; si bien qu’il ne reste plus rien pour nous !” J’ai fait main basse sur deux morceaux — un dans chaque main — de ce qui passait pour être du pain dur : du maïs finement moulu qu’on avait fait bouillir en y ajoutant une pincée de farine de blé, et je suis ressorti dans la cour : je comptais les manger avec les légumes qui devaient rester de la cuisson, au fond du bouillon, dans la gamelle… Mais j’ai eu beau y plonger la main et essayer d’y pêcher quelque chose : tout ce qui avait cuit dans ce bouillon trouble s’était complètement délité et ne subsistaient plus que des paquets de fibres. Une seconde, la répulsion qui m’a sur place envahi à partir, semblait-il, de l’extrémité de mes doigts grattant en tous sens le fond de la gamelle, m’a presque fait partager l’indignation de ma mère. Quoi qu’il en soit, après avoir “fait passer” par mon gosier, grâce à de l’eau tirée du puits, ce pain de maïs dur comme du bois, je suis resté un moment avant de remettre les pieds dans la resserre. En partie parce que L’AUTRE ne m’avait pas laissé la moindre parcelle de cette queue de bœuf à l’odeur pestilentielle où s’engloutissait celle du “bouquet garni” par moi collecté à la lisière de la forêt, — cette queue de bœuf qu’au lendemain même du jour où son cancer de la vessie avait été diagnostiqué il avait, dès le matin, dévorée morceau par morceau, rongeant la viande autour des segments d’os dont il serrait les deux bouts entre ses doigts ronds et gras ; en partie sans doute aussi à cause des inquiétudes que me donnait le fait de manger pareille chose — et de surcroît tôt le matin — dans notre val cerné par la forêt, ce qui risquait de faire fondre sur nous, attirées par l’odeur, toutes ces créatures à allure de spectres qui, depuis tant et tant d’années, habitent la profondeur des bois. Par la suite, L’AUTRE étant hors d’état physiquement de faire un pas hors de la resserre pour quelque tâche que ce soit, cuisine ou autre, les rares fois où nous pouvions nous procurer une queue de bœuf ou quand nous devions nous contenter de pieds de cochon, il fallait bien que ce soit moi, quitte à suivre les directives de L’AUTRE, qui fasse la cuisine ! Ce n’était pas très compliqué : je faisais bouillir de l’eau dans la gamelle ; j’y jetais les morceaux de viande tels qu’ils arrivaient de la boucherie ; je laissais passer un peu de temps ; j’ajoutais quelques grains d’orge ou autre, toutes les épluchures de légumes que je pouvais dérober à ma mère — car, prudente désormais, elle ne laissait plus traîner les oignons ni les carottes prêtes à cuire —, du sel encore, et quelques éléments aussi d’un produit qui ne s’était jamais fourvoyé dans la cuisine maternelle : de l’ail. Il n’est pas impossible que cette recette culinaire simplifiée ait été pour L’AUTRE une façon de faire revivre dans notre vallée, mais en petit, ses expériences chinoises. S’il y avait alors dans toute la vallée, et la province aussi bien, une personne dont le régime alimentaire se rapprochait le plus de celui des bûcherons coréens, L’AUTRE était à coup sûr cette personne-là. Les conditions de travail de ces bûcherons peuvent être qualifiées d’inhumaines ; ils tenaient bien le coup néanmoins ; L’AUTRE, lui, malgré les progrès de son cancer, et grâce à son bouilli maison à l’ail, n’arrêtait pas — dirai-je : à la manière d’un glissement de terrain ? — de se répandre en graisse, jusqu’à ne plus pouvoir entrer dans aucun vêtement », dit-« il ».))