IV

L’écriture de L’AUTRE telle que la lui avait révélée la photogravure des documents militaires prétendument secrets était, malgré la très forte réduction des caractères imposée par l’impression, très nettement déchiffrable parce qu’elle utilisait les caractères syllabiques et la technique du célèbre calligraphe Hekigodô. Il y avait eu un temps où partout, dans les forêts de la haute vallée et aux alentours, avaient pullulé les calligraphes amateurs se rattachant à l’école de Hekigodô et de Fusetsu. C’eût été de sa part une ridicule fanfaronnade que de prétendre appartenir à une longue lignée de calligraphes ; tout au plus l’écriture paternelle s’apparentait-elle au style « amateur » en vogue dans toute la région. Les textes de L’AUTRE datés avec précision remontaient à la fin de cette année de guerre où, pour ainsi dire, le « nœud coulant » avait été passé inexorablement au cou du Japon, quand les armées nippones s’étaient vues contraintes au repli après la défaite navale de Midway ou l’anéantissement plus lamentable encore de Guadalcanal — cette guerre pendant laquelle régnait partout l’immense sentiment d’appartenir à une communauté vivante, sous la grande aile de l’Esprit de la Nation déployée par tout l’espace du ciel que, du fond de la vallée, l’œil de l’enfant embrassait et qui, malgré la peur et les appréhensions qu’il nourrissait au fond de lui-même, lui avait fait éprouver l’ardent désir de partager la mort collective. Cette date avait aussitôt fait surgir en lui de vives images d’un point du passé qui avait existé pour L’AUTRE et pour lui. Car c’est l’année d’après — exactement le 1er janvier 1943 — que L’AUTRE était brusquement revenu à la vallée pour se claquemurer dans la resserre où, par manque d’exercice, du fait aussi d’une boulimie à demi maniaque, il n’avait cessé d’engraisser, cependant qu’un cancer de la vessie lui enlevait de plus en plus la force de se tenir seul debout sur ses jambes. Les habitants du village ne l’avaient plus revu jusqu’au jour où, quelque temps avant la défaite, il avait dans un chariot quitté la vallée, flanqué de son jeune fils et des dix déserteurs venus le chercher. Ni l’enfant à coup sûr, ni très probablement sa mère ne pouvaient avoir une idée des circonstances qui, de Mandchourie, avaient ramené sans crier gare L’AUTRE dans la vallée au Nouvel An de cette année-là. Pas davantage n’était-il à même de discerner les raisons intimes pour lesquelles, de retour au pays, L’AUTRE s’était tout de suite enfermé dans la resserre, comme si l’entrée dans cette ombre constituait l’ultime enjambée de son long voyage. À y réfléchir à présent, tout le temps que L’AUTRE était resté confiné à la maison, c’était plutôt le sentiment de la présence là, tout près, de cet énorme corps qui, dans sa jeune tête, avait occupé toute la place. Puis dès qu’il s’était mis à vouloir tirer de sa cervelle quelque chose de précis concernant L’AUTRE, la réalité de cette lourde présence s’était estompée ; et ce qui s’était produit ensuite, et qu’il avait capté de toute sa frêle personne fluette jusqu’à la maigreur, c’était qu’un vide de la dimension de l’adulte obèse s’était ouvert béant dans le monde — que remplissaient seulement la chaleur et la lumière d’août. Et quand ce vide aux dimensions de l’adulte obèse avait en quelque sorte réclamé une signification, il s’était révélé détenteur d’un pouvoir d’attraction assez fort pour engloutir la totalité de ce qui, dans ses trente-cinq années d’existence, n’était pas ses « happy days ».

Du fait cependant que sa mère était bien incapable d’expliquer le comportement vraiment extraordinaire de L’AUTRE à la veille de la défaite ou que, sût-elle quelque chose, elle affirmait obstinément le contraire et se réfugiait dans le silence — point final d’une scène qu’elle lui avait jouée aussi longtemps qu’il était resté dans la vallée —, il n’avait aucune possibilité de débusquer un jour, tant qu’il demeurerait au fond de ses forêts, quelque fait nouveau. C’est après son départ pour la grande ville qu’il avait enfin eu la joie de tomber (même si tout cela provenait d’ouvrages aussi suspects que l’Histoire non officielle de la Mandchourie) non seulement sur des calligraphies de L’AUTRE, mais aussi sur diverses informations inédites.

Vers la fin de 1942, porteur de toutes les attentes et de tous les espoirs du « Front Armée-Fonctionnaires-Peuple » — autrement dit : des troupes d’invasion de la Mandchourie —, L’AUTRE avait secrètement regagné le Japon avec d’autres activistes à bord d’un avion spécialement affrété. Il s’agissait d’organiser une rencontre entre le Premier ministre Tôjô et le général Ishiwara, lequel avait pris sa retraite de bonne heure dans son pays natal. Le noyau du groupe était formé d’anciens officiers de la police militaire qui, lors du grand tremblement de terre de 1923, avaient sauvagement massacré les agitateurs prolétariens. La rencontre eut bien lieu, mais elle se déroula de bout en bout comme une séance de catéchisme Zen, ne débouchant sur aucune proposition concrète. Aussi officiers et sous-ordres avaient-ils aussitôt repris l’avion pour la Mandchourie où, optant pour la tactique des fausses rumeurs, ils avaient répandu le bruit que la concertation était parfaite entre le Premier ministre et le général Ishiwara.

Seul L’AUTRE avait dit adieu à ses « compagnons ». Rentré au Japon, il n’était plus jamais retourné en Mandchourie. Dans quelles conditions s’étaient-ils séparés ? À la fin du colloque, L’AUTRE, en tant que représentant du « Comité Mandchou à la gloire du Maître Bashô », avait fait le voyage d’Iga-Ueno, patrie du poète. Là, au pinceau et à l’encre de Chine, il avait rédigé l’inscription commémorative destinée à la stèle que le comité projetait de faire ériger sur place. Ce « poème » qui, en fin de compte, n’a jamais été gravé dans la pierre, mais qu’un tirage en photogravure a conservé, c’était la pauvre et creuse chose que voici (elle s’accorde assez mal à l’impression que L’AUTRE a laissée dans son souvenir ; mais le seul fait que soient utilisées des expressions particulières au parler local est un indice assez sûr et l’on peut penser qu’il s’agit bien d’une composition de L’AUTRE) :

KAERU, c’est…

c’est ÉCLORE pour l’œuf

c’est CONVERTIR en argent

c’est CAMBRER la taille

c’est CHAVIRANT SE RETOURNER

c’est REVENIR AU PAYS NATAL

c’est FAIRE RETOUR À L’ARGILE

c’est RENTRER DANS LA PAIX

autant d’humain réalisme{7}.

Le temps sur l’eau stagne…

Saut de rainette qui plonge…

Rides… clapotis{8}

La lecture de ces vers de mirliton lui avait remis un fait en mémoire. Cela s’était passé pendant la brève période où, quand L’AUTRE venait à peine de se confiner dans la resserre, un reste de la considération générale d’antan continuait de s’attacher à sa personne — et pas du tout le genre d’intérêt qu’aurait pu susciter, selon l’expression de sa mère, « une chiffe comme il n’y en a pas deux ». Le fils d’un de ses métayers, qui avait fait de bonnes affaires en tant que sous-traitant d’une usine de munitions, était venu solliciter un texte calligraphié, avec l’intention de l’encadrer. C’était juste avant le soudain épanouissement des « happy days », mais en un temps aussi où le courant passait encore entre L’AUTRE et sa mère. L’homme avait suivi celle-ci jusqu’au seuil surélevé de la resserre et présenté sa requête avec solennité :

« Maître, je vous aurais une reconnaissance infinie si vous vouliez bien écrire pour moi : OPULENCE SANS ORGUEIL. »

En ressortant, sa mère tenait dans sa main une feuille de papier à dessin chinois et avait du mal à se retenir de rire — ce qui tendait à l’extrême sur ses pommettes, et jusqu’à la transparence, la peau de son visage étroit et en forme d’œuf. Le papier portait en larges caractères, selon la manière habituelle de Hekigodô : SOMNOLENCE SANS ORGUEIL{9}.

Nul doute que ce souvenir-là, entre autres, résulte d’un amalgame entre un événement vécu réellement par lui dans sa vie quotidienne d’enfant à l’époque où L’AUTRE venait tout juste de se cloîtrer, et une histoire répandue dans la vallée et qu’il avait adoptée plus tard. Mais à reconsidérer aujourd’hui les choses, ce texte calligraphié ne constituait pas seulement une aimable raillerie à l’adresse d’un prospère sous-traitant d’une usine de munitions ; dans une certaine mesure devait sans doute s’y révéler aussi le fond de l’âme du reclus de la resserre, comme était également révélateur le poème des KAERU.

((« Tout le monde, dans votre famille, dit l’“exécutrice testamentaire”, semble avoir eu le goût de la plaisanterie… — Je discerne fort bien, répond-“il”, malgré tes tournicotages, à quoi tend ce trait. Certains maniaques dépressifs ont une passion insensée pour les jeux de mots et les anagrammes. Alors tu insinues que je suis du nombre de ces détraqués, que tout ce que j’ai raconté jusqu’ici n’est que folles divagations, que par voie de conséquence tout ce que tu prends en note ici n’a rien de commun avec mon vrai passé ; — et même que soutenir, comme je le fais, que mon foie est un blockhaus abritant un cancer relève de la pure chimère. Voilà les subtiles déductions que tu tentes de faire jouer, hein ? — Ma foi, je ne vais pas chercher si loin, et ma logique est bien moins savante », réplique l’« exécutrice testamentaire ». « Il » éclate de rire — son fameux « Ha ! Ha ! Ha ! » — et la tient ainsi à distance. « Si mon récit donne l’impression de s’égarer souvent dans des jeux gratuits, c’est que presque tous mes souvenirs d’enfance sont influencés par les histoires que dans ma vallée on se transmettait oralement. Dans une vallée cernée par la forêt, le moindre écho relatif à la vie locale passe de l’un à l’autre comme on se passe une balle et n’importe quel incident finit par donner naissance à une histoire nouvelle. Ajoute que les gens ne disposent que d’une seule ressource “rhétorique” — et encore bien médiocre — pour transformer un petit fait en récit qui passe de bouche en bouche : c’est le calembour ! Ainsi supposons que ma mère vienne d’en réussir un bon : ce sera suffisant pour qu’il devienne “l’histoire qui fera le tour du pays” et qu’on redira pendant un certain temps. J’avais gardé ce pli à l’université, quand j’étudiais les langues étrangères ; et c’est pourquoi, à la différence de mes condisciples enfants de la grande ville qui, eux, ne faisaient point de faux pas, je me laissais, moi, happer à tout moment par des associations d’idées parfaitement idiotes, qui vidaient ma tête de tout le reste et faisaient de moi un étudiant rêvasseur et paresseux. Par exemple, je n’avais qu’à tomber sur le mot banal “mori” pour, instantanément, m’évader de la classe de latin et retourner à tire-d’aile vers ma “forêt”{10}. Pour autant que je sache, à l’origine de ce que je puis avoir de talent d’écrivain, il y a de simples jeux de calembours. Cela dit, je te saurais gré de garder ton originalité pour toi et de ne pas embellir ma prose d’ornements étrangers ; contente-toi de reproduire tel quel ce que je dis. Que j’aie un cancer du foie ou que je sois un demi-fou possédé par le démon de l’anagramme, de toute façon c’est une situation assez pathétique, n’est-ce pas, pour susciter la sympathie, non ? Ha ! Ha ! Ha ! — Mais vous n’y êtes pas du tout ! Ce que je voulais dire, c’est que même en pleine guerre il a bien dû arriver, rarement certes, mais au moins une fois, qu’une heureuse atmosphère familiale règne chez vous ? Et que peut-être cette harmonie prenait corps autour de ce jeu du calembour où triomphaient vos parents ? J’imagine aussi qu’au départ, c’est votre père qui aimait cela ; et puis votre mère à son tour, à force de s’adapter à un genre de conversation qui n’allait pas dans le sens de son goût naturel, à force aussi de pratiquer cette espèce de gymnastique cérébrale, y est devenue elle aussi experte. En ce sens vos parents, qui déjà faisaient partie du tout petit nombre de gens cultivés qu’on pouvait trouver dans cette vallée isolée par la forêt, par leur causticité à l’égard du voisinage, se sont coupés des autres gens et ont dû s’efforcer de maintenir un style de vie à eux : c’est cela que je voulais dire. Il m’est difficile de croire qu’il y ait eu entre eux, depuis toujours, cette haine violente d’ennemis mortels qui est la note fondamentale de votre récit. Ne serait-ce pas finalement parce que vous refusiez de reconnaître entre vos parents l’existence de liens qui excluaient ou presque l’enfant que vous étiez, que vous avez été poussé à supprimer de votre récit tous ces aspects positifs-là ? » Comme « il » glisse peu à peu sur la pente d’une humeur massacrante, « il » se raidit là contre, les deux mains posées à plat sur son foie dur comme un caillou et tient bon : « Tu as beau faire : tu ne me saboteras pas mes “happy days” ! » Et comme pour donner plus de cœur encore au personnage qui vient de s’exprimer de la sorte, « il » se met à fredonner « son » air favori : « Let us sing a song of cheer again ; happy days are here again ! »))

Il ne cherche pas du tout à nier qu’il y ait eu une période où les relations entre sa mère et L’AUTRE étaient celles d’un couple on ne peut plus normal. Simplement, hormis le fait que vers l’âge de trois ans il avait côtoyé la folie, il ne conserve pas le moindre souvenir de la vie à la maison pendant cette période-là. Et pas seulement parce qu’il était trop jeune alors ; plutôt l’impression serait-elle qu’au fond de la maison natale au vestibule de terre battue, entre les deux hauteurs et l’éminence pareille à un îlot solitaire qui formaient les trois points culminants de la vallée, dans ce « manoir », comme on disait, « à la resserre » où, même en plein jour, régnait une demi-obscurité, cet enfant-là n’a jamais véritablement existé. Ceux de ses souvenirs directs dont il avait été marqué remontaient au moment d’une certaine « naissance » qui avait illuminé d’une clarté soudaine la pénombre de cette non-existence et qui avait fini par se muer en un foisonnement confus, mais formant un tout massif, aux couleurs luxuriantes et fraîches. Aussi les souvenirs antérieurs à cette « naissance », et qui n’étaient que les histoires colportées dans la vallée, les avait-il reconstitués dans ses corps et âme après coup pour en faire sa propre substance. Il avait un jour essayé de remuer les profondeurs de sa mémoire, dont les racines plongeaient dans sa chair même, dans l’espoir de ressusciter des témoignages directs de son existence antérieure à ces quelques jours de fête au cours desquels s’était accomplie la « naissance ». Après une longue suite d’efforts où il avait mobilisé la plupart des procédés dits mnémotechniques, ce qui lui était enfin apparu de son Moi d’avant la « naissance », dans une pâle réminiscence montée des profondeurs, le temps d’un éclair de flash tamisé par l’éloignement, c’était une espèce de totalité dépourvue de conscience claire et incluant l’ensemble de la vallée, y compris l’organique et l’inorganique, — comme une partie de ce qu’un philosophe français appelle « l’être-en-soi »… Un jeune garçon plonge dans les trous du torrent qui coule au fond de la vallée ; ses yeux, qu’il ferme à demi, se confondent avec l’eau sombre et restent fixés sur un banc de ces poissons d’eau douce qui vivent en colonies dans les creux entre roche et fonds de sable, et qu’on appelle dans le pays : « ida{11} ». Toute la colonie aligne bord à bord ses corps fuselés, bouche et ouïes palpitantes orientées vers le faible courant qui contourne la roche. Leur œil de poisson émet une imperceptible lueur jaune safran où semble se trahir une inquiétude devant ces globes oculaires qui, à même l’eau faute de lunettes de plongée, restent fixés sur eux tout le temps qu’il peut se retenir de respirer ; et puis, apparemment, c’est à nouveau de leur part une totale indifférence. De dimensions lilliputiennes, le jeune garçon serre son harpon entre ses doigts qu’un long séjour dans l’eau a gonflés et blanchis ; mais au bout de la hampe fait défaut l’indispensable pointe de fer, et les élastiques du mécanisme de tir ont pourri et disparu. Et lui se contente d’ouvrir tout grands, sans ciller, sur le banc de vairons ses yeux qui, à leur tour, émettent peu à peu une imperceptible lueur jaune ; et comme s’il se trouvait déjà au-delà de la dure nécessité de respirer, il se borne à rectifier la position de son corps, très très légèrement, pour le maintenir face au courant qui pénètre directement dans ses narines et qui lui transmet l’odeur si vivante des substances sans nombre de la vallée… Mais dans ce petit enfant retrouvé parmi les tout premiers souvenirs de lui-même, il avait reconnu moins l’enfant d’avant la « naissance » qu’un fœtus ; et cette découverte avait eu pour résultat de tuer en lui tout intérêt pour l’exhumation de ses souvenirs antérieurs à la fameuse « naissance ».

Quant à la « naissance » elle-même, à ses tout premiers commencements, à son point exact d’origine, ce qu’il avait gravé nettement dans sa mémoire n’était sans doute que le résultat d’une dramatique reconstitution ultérieure. En réalité, il était bien trop petit pour avoir saisi d’emblée la signification de la venue du porteur de télégrammes. Mais en tout état de cause, pour peu qu’il injectât comme du sang frais dans ses souvenirs de ce temps-là, aussitôt refaisait surface la scène numéro un : une vue à vol d’oiseau, qu’on eût dite saisie à travers une lentille de téléobjectif, et montrant le facteur en train de monter du fond de bateau de la vallée, à petits pas, avec persévérance, son étroit bonnet de tournée sur la tête, jusqu’au mamelon du « manoir à la resserre ». En admettant que, sous cet angle-là, la chose ait été possible dans la réalité, il avait dû prendre de la scène une vue plongeante à partir d’une hauteur, peut-être celle de la mairie du village où L’AUTRE avait jadis — quand il était le plus jeune maire du département — exercé ses fonctions ; — à moins qu’il ne l’eût aperçue que dans le lointain, à partir de cette éminence qui ressemblait à un îlot écarté et où sa mère, encore maintenant, montait au Sanctuaire du Singe, qu’elle avait la charge d’entretenir. Au reste, puisque aussi bien l’intérieur même de la resserre — où L’AUTRE s’était confiné, assis dans son fauteuil mécanique de barbier et tournant le dos à l’entrée — était lui aussi très nettement distinct malgré la pénombre, il va sans dire qu’une prise de vue sous un pareil angle ne pouvait être qu’imaginaire. Parce qu’il a déjà pris connaissance de la teneur du télégramme, le porteur de dépêches avance en titubant d’un air douloureux ; néanmoins il gravit la pente sans s’accorder la moindre pause et jusqu’à en perdre le souffle. À en juger pourtant d’après son attitude, on a l’impression que si la chance s’offrait à lui de pouvoir dévaler la pente raide de la route empierrée pour gagner la moelleuse plaine des cultures, il s’engouffrerait droit devant lui dans les profondeurs de la forêt à une vitesse vertigineuse, comme celle du kangourou de ce cirque monté un jour dans la vallée haute ; — à croire qu’il est sûr et certain que des gens du « manoir à la resserre » lui ont tendu une embuscade et s’apprêtent à le massacrer. « AH ! NOUS VOILÀ DANS DE JOLIS DRAPS ! », gémit-il tout en grimpant la côte. L’enfant dont les regards, du haut de la colline, plongent dans la vallée et qui va à la rencontre de son authentique « naissance », n’est plus un bébé sans être encore tout à fait un garçonnet. Comme s’il suivait pas à pas le porteur de dépêches avec un microphone ultra-sensible, son oreille capte résolument cette formule de lamentation toute faite que les gens de la vallée profèrent dès qu’ils ont à faire face aux situations les plus critiques. Ne voilà-t-il pas que le fils aîné du « manoir à la resserre », soldat en Chine, a déserté ! AH ! NOUS VOILÀ DANS DE JOLIS DRAPS !

((« Ah ! j’y suis ! C’est ce que vous criez encore en dormant ! dit l’“exécutrice testamentaire” ; chaque fois que j’entends cette plainte, c’est si démoralisant que j’ai envie de crier moi-même et de me sauver dans la cour de l’hôpital, sous le clair de lune ! — Cependant vois-tu, dit-“il”, tout de suite après l’arrivée au “manoir” de ce télégramme, il n’y avait aucune raison pour que je laisse les déchirements intérieurs du porteur de dépêches me gagner moi aussi, étant donné qu’à la maison j’étais le seul à rester allègre et débordant de vitalité, comme une écrevisse qu’on vient de prendre à l’épuisette. Sitôt après le passage de l’homme, L’AUTRE et ma mère, chacun séparément, m’envoyèrent au plus vite expédier une dépêche en Mandchourie. C’était bien la première fois que j’étais reconnu chez nous comme quelqu’un de positivement capable d’efficacité ; et, en ce sens également, il s’agissait d’une “naissance”. Ce que mon âme d’enfant trouvait bizarre, c’est que L’AUTRE d’une part, ma mère d’autre part, par l’envoi de ces télégrammes séparés, travaillaient tous les deux à venir en aide à mon frère déserteur en empruntant des voies différentes. Passe pour L’AUTRE ! Mais que ma mère, elle aussi, ait eu — comme il apparaissait — des accointances avec l’armée japonaise basée en Mandchourie, ça c’était vraiment extraordinaire ! Je savais pourtant alors qu’à l’origine ma mère vivait à Pékin ; qu’elle y avait été adoptée, bien qu’ayant trempé dans une affaire de rébellion contre l’Empereur, par un personnage qui l’avait prise sous sa protection sans se soucier du reste ; que c’était au cours de son premier voyage sur le continent que L’AUTRE avait eu le coup de foudre à leur première rencontre ; qu’il avait alors divorcé d’avec sa femme du temps où il était jeune maire du village, épousé ma mère dans les formes et l’avait amenée dans notre vallée avant de retourner lui-même là-bas. Sa nouvelle femme ainsi arrimée au cœur de notre forêt jusqu’à la fin de ses jours, L’AUTRE, de retour en Chine, était demeuré fort longtemps en Mandchourie, prenant une part active à je ne sais trop quoi. Le télégramme de ma mère devait donc être adressé à des personnes en relation avec son père adoptif. C’est vers ce moment-là qu’entre L’AUTRE et ma mère a éclaté dans la resserre une première et très violente dispute. Le souvenir que j’ai de cette dispute ne peut qu’être une reconstitution après coup, quand j’ai fini par tirer tout au clair en me fondant sur les bruits qui couraient dans la vallée. Ma mère disait : « S’il ne réussit pas à passer au plus vite de l’autre côté, ils vont le tuer ! », et elle fondait en larmes. Et L’AUTRE lui répliquait avec rage :

« “Qu’est-ce que tu me chantes là ? Tout ça n’est arrivé que parce que je l’ai laissé élever par des gens de ton espèce, dans les veines de qui coule le sang d’énergumènes totalement dépourvus du sens de l’honneur national ! En ce moment je fais des pieds et des mains pour qu’on le fusille au plus vite et qu’on agisse comme pour un soldat mort au champ d’honneur. Comme ça on pourra rapatrier ses cendres !

« — Quoi ! Vous roulez faire tuer cet enfant avant qu’il n’ait eu le temps de passer de l’autre côté ? Vous voulez faire tirer dans le dos de votre fils ? Et sur l’ordre de qui ? D’une racaille toute-puissante comme sont les ** et les *** ? C’est pour demander ça que vous avez envoyé votre télégramme ? Votre fils est seul, tout seul ; il court à perdre haleine pour gagner l’autre côté et vous, vous voulez qu’on le tue dans le dos ? »

Ma mère redoublait ses cris et ses larmes, à n’en plus finir. Bien plus tard, quand je me suis mis à lire, comme je l’ai dit tout à l’heure, les documents relatifs à la guerre, j’ai pu vérifier que les noms cités par ma mère étaient ceux des derniers dignitaires de l’armée de l’Est. À vrai dire, j’étais trop jeune pour bien saisir le contenu de mots comme “de l’autre côté”. Parce que le mot “ennemi” même s’il a un sens pour un gamin qui a grandi pendant la guerre, est totalement impuissant à suggérer à son imagination une représentation précise de ce que sont les gens, de ce qu’est la société qui se trouvent au-delà de la ligne de front. Tout ce que je pouvais imaginer, c’était une falaise à pic barrant l’horizon d’une vaste plaine dépourvue d’accidents de terrain. Et vers cette falaise courait comme un fou un jeune soldat solitaire. S’il parvenait à l’atteindre, non seulement toutes les valeurs s’inversaient ; non seulement toutes choses lui étaient instantanément remises ; mais il se voyait accablé d’éloges et assuré du salut : tel était le scénario qui se profilait dans ma tête. L’AUTRE n’avait que mon frère aîné et moi comme enfants, mais la mère de mon frère était la première femme de L’AUTRE. C’était donc pour son beau-fils que ma mère, sans aucune retenue, paraissait se déchaîner ainsi ! Cette furieuse bataille domestique a pris fin au bout d’une semaine. Une communication est arrivée au « manoir » où s’est installé un pesant silence, qui s’est éternisé. Et puis, un matin de bonne heure, ma mère, revêtue de ses vêtements de deuil, est partie pour la vallée du bas d’où elle n’est rentrée que tard le soir avec, suspendue à son cou par une pièce de coton blanc, la boîte en bois blanc qui contenait les cendres du premier mort de la vallée tombé à la guerre », dit-« il ».))

Le garçon que cette semaine chargée d’expérience venait de faire sortir de la première enfance s’était porté, avec presque toute la population de la vallée, à la rencontre de sa mère jusqu’au pont par où, quittant le haut val, on gagne la grand-route. Mais elle n’eut pas un mot, pas un regard pour les gens irrégulièrement alignés en travers du chemin. Son fils même n’eut droit à aucun regard indiquant qu’elle eût remarqué sa présence. Elle s’immobilisa quelques instants à l’extrémité du pont où il avait failli trouver la mort et, la tête très droite, ne dirigeant que vers la vallée la flamme intermittente de son regard, elle promena sur toute son étendue un œil de faucon qui mesure son adversaire et le classe définitivement parmi les objets dignes de mépris. Sans doute voulait-elle retrouver la sensation de la terre ferme après l’interminable et éprouvant voyage effectué depuis le chef-lieu de la province à bord d’un camion de bûcherons coréens… Elle plissa ses paupières et des rides apparurent comme autant de vaguelettes sur sa face plate, étroite, ovoïde, si sèche, si blanche, si effrayante qu’on l’eût prise pour un lambeau de papier ; puis elle s’avança vers le demi-cercle des villageois qu’elle traversa brutalement sans même prendre les visages dans l’axe de son regard et, les yeux fixés droit devant elle, se dirigea vers le « manoir à la resserre », faisant comme rebondir à chaque pas ses sandales de paille, au point de donner l’impression d’effleurer à peine le sol dans une sorte de chuintement aérien. Lorsqu’elle fut passée sous la grande porte d’accès au domaine avec son fils pour tout cortège, elle s’arrêta au pied de l’orpin géant, là où l’allée se séparait en deux pour mener d’un côté vers le corps de logis principal, de l’autre vers la resserre. Alors vers lui qui l’avait suivie tout du long sans pourtant chercher particulièrement à étouffer le bruit de ses pas, elle se retourna dans le soir tombant, l’air effaré, comme si elle venait seulement de s’apercevoir de sa présence et posa sur lui son habituel regard traversé d’éclairs. Puis, sur un ton qui surprenait l’oreille, si totalement différent des inflexions de voix de la vallée, elle glapit :

« Tu peux me faire confiance ! Ce n’est pas pour L’AUTRE, au fond de sa tanière, que ces cendres sont revenues ! » (C’était la première fois qu’elle utilisait cette expression.)

Et comme là-dessus elle hâtait à nouveau le pas vers la maison, il s’immobilisa, s’arc-boutant de toute son énergie contre la force d’entraînement exercée par le dos, si étroit et comme soudainement rétréci, de sa mère — une énergie capable de faire choir par milliers les feuilles du grand orpin ; et il lui hurla, y mettant toute la charge d’indignation due au fait que sa mère l’avait, tout ce temps-là, superbement ignoré, des choses qui pour lui-même étaient bien inattendues :

« Je n’ai pas dans mes veines, moi, du sang de traître ! Tu peux bien jeter les cendres de ce lâche dans la mangeoire aux vaches ! Moi aussi, à partir de maintenant, je vais me réfugier dans la resserre ! Je ne veux plus en entendre parler, de ces cendres ! Dans mes veines je n’ai pas du sang de traître, moi ! »

Quoique indifférente à cette sortie, sa mère néanmoins se retourna une seconde ; mais quand la face de papier blanc desséché pointa vers lui le menton, il tourna le dos à cette forme qui, au travers de la mince pellicule gélatineuse interposée par ses larmes et le crépuscule, paraissait danser et flotter dans l’air. Et enfonçant jusqu’à recouvrir complètement ses oreilles son simili-casque de guerre fabrication maison, comme disait sa mère par dérision, offrant l’image même du gosse de la vallée avec sa chemisette en fibres de croton et sa vieille culotte, genre pantalon de golf, retenue par une ficelle, seul cette fois il se dirigea vers la resserre. À sa hanche était solidement attachée par une corde de chanvre la baïonnette de son grand-père, une arme du temps de la guerre russo-japonaise, qu’il avait dénichée dans la remise et nettoyée de sa rouille le matin même de très bonne heure, juste après le départ de sa mère en vêtements de deuil ; et il en retirait une assurance extraordinaire.

((« Pour mon esprit d’enfant, il devait y avoir au-dehors des gens qui chercheraient à venir saccager mes “happy days”, qui allaient commencer le jour même dans la resserre et qui appartenaient exclusivement à L’AUTRE et à moi. Si leur bande s’amenait, j’étais résolu à me battre comme un lion avec ma vieille baïonnette de la guerre russo-japonaise, qu’on avait jusqu’alors utilisée pour couper la nourriture des bestiaux, et qui ressemblait à une barre de fer toute noircie, dit-“il”. — On a vraiment l’impression que vous avez tiré beaucoup de satisfaction de votre séjour dans la resserre ! Mais votre père, lui, vous a-t-il d’emblée fait bon accueil ? — Grands dieux non ! Je n’ai même pas essayé d’engager la conversation avec lui ! Il faisait tout noir là-dedans. Quand je suis entré et que j’ai allumé l’ampoule nue accrochée au linteau, mais masquée par un chiffon noir, selon les instructions de la défense passive, L’AUTRE fixait le fond de la pièce ; il avait sur le nez ces lunettes de plongée sous-marine aux verres proéminents recouverts de cellophane, que je porte en ce moment — déjà déterminé sans doute à refuser aux autres toute possibilité de déchiffrer les expressions de son visage. Ces lunettes, il les avait, à l’origine, fabriquées en Mandchourie pour observer dans les meilleures conditions possibles une éclipse de soleil. Autour du fauteuil de barbier dans lequel il était assis, il y avait je ne sais combien de piles de gros livres en langue étrangère. Sûrement des traités d’agriculture ; car d’après ce que j’ai lu plus tard dans les documents militaires, il avait projeté de ramener à la terre, dans la vallée, ses “compagnons” de là-bas et de mettre en culture les terres en bordure de la forêt. À vrai dire, à l’époque où je suis entré dans la resserre, je crois qu’il avait perdu toute volonté de lire ces livres. Je n’en veux pour indice que le fait qu’il gardait toujours sur son nez ces fameuses lunettes, même la nuit. Comment imaginer que derrière pareil écran il ait pu discerner nettement quelque objet que ce soit au fond de la resserre ? Quand j’ai allumé l’ampoule du linteau, la lumière lui a tout de suite donné un choc désagréable et il m’a signifié son mécontentement par une espèce de sifflement hargneux, comme s’il voulait chasser un poulet. Affolé, j’ai éteint la lumière, mais ce n’est pas tout : car encore sous le coup de mon agression verbale contre ma mère et surexcité en conséquence, j’ai pris dans la natte du seuil surélevé le bout tout dépiauté de mes sandales de paille et j’ai dégringolé cul par-dessus tête : une marche, deux marches… J’ai roulé comme une boule sur le sol en contrebas et c’est seulement après avoir heurté rudement du derrière le plancher surélevé où L’AUTRE avait installé son fauteuil que je me suis enfin arrêté. La baïonnette m’était entrée dans le ventre et je souffrais le martyre. Pourtant L’AUTRE n’a pas fait réentendre son sifflement de tout à l’heure ; on aurait dit qu’il s’était profondément endormi à la minute même où j’avais éteint l’électricité. Sa tête, énorme dans le noir et comme bloquée dans sa position droite, n’avait pas le moindre tressaillement. La bouche grande ouverte, j’ai exhalé une énorme quantité d’air afin de ne pas laisser échapper la moindre plainte ; mais j’avoue que je pleurais des larmes de détresse ; non seulement mes joues, qui avaient raboté le sol, mais aussi la terre battue et sèche en étaient inondées. Je suis resté un moment dans cette position, totalement incapable de me remettre debout. Mais une chose est sûre : à partir de ce soir-là, j’ai eu dans la resserre une place pour dormir. Pour faire croire à L’AUTRE que j’avais roulé par terre non pas pour avoir manqué la marche, mais afin de chercher le meilleur coin pour dormir, je me suis fait un lit à même le sol avec de la paille, des planches et des vieilles couvertures ; et c’est là que j’ai passé la nuit. Après, je ne suis plus retourné à la maison que pour en rapporter la nourriture de L’AUTRE, et ma mère a vécu dans un isolement complet. Pas seulement chez nous d’ailleurs ; car du jour où elle eut rapporté les cendres de son beau-fils mort en Chine, comme si se trouvait désormais rompu le seul lien unissant à la vallée l’étrangère qu’elle était, elle s’est mise à ignorer complètement les gens, même quand elle se trouvait nez à nez avec eux. En fait toute vie sociale a cessé pour elle. Mais pour le galopin que j’étais ont alors commencé des courses en tous sens à travers le pays ; la baïonnette de mon grand-père à la hanche, je me dépensais pour recueillir nos rations de nourriture, l’œil prompt à repérer tout ce qui pouvait nous échoir en plus des rations normales. Oui, je devais pourvoir au ravitaillement de toute la famille, et en particulier de L’AUTRE dont les exigences alimentaires avaient pris un tour de plus en plus maniaque. Quand j’y pense, je crois pouvoir dire que ni avant ni après je ne me suis vu chargé de responsabilités domestiques plus grandes qu’à ce moment-là. J’ai pris sur moi de me rendre à la mairie du village pour y recevoir la fameuse plaque : “Un fils mort au champ d’honneur”. Je l’ai fixée avec des vieilles pointes, non pas au corps principal du logis, mais à la porte de secours de la resserre. Les gamins du village m’avaient suivi depuis la mairie et formaient un attroupement dévoré de curiosité ; la baïonnette cliquetant à mon flanc, bien campé sur mes jambes, ne perdant pas un pouce de ma taille et faisant des moulinets avec un énorme et lourd marteau, je les ai fait déguerpir avec une autorité souveraine », dit-« il ».))