III

((« Je viens d’avoir un entretien avec le docteur », dit l’« exécutrice testamentaire ». Comme, dans le monde des réalités qui est le sien, « il » est censé être seul à relater les choses, cela le contrarie, l’indispose, que l’esprit de la secrétaire continue de vivre et d’être actif pendant que le sien est au repos. « De quoi au juste vous entreteniez-vous ? Sûrement toujours de la même chose : me couper la morphine ? — C’était à propos de ces cicatrices dont votre corps est couvert ; le docteur cherchait notamment à déceler s’il n’y avait pas en vous une certaine tendance au suicide. Car si tel était le cas, nous nous verrions sans doute obligés de prendre des dispositions au sujet du service de garde la nuit. » Après un instant de tension aiguë, « il » se libère dans un éclat de rire qui retentit dans ses oreilles comme un « Ha ! Ha ! Ha ! » dont il est certain que pendant trente-cinq ans il n’a jamais été l’expression de son rire. Ce rire toutefois se relie directement au rire bizarrement surexcité, plein de dérision vis-à-vis de soi-même, que faisait entendre, lorsqu’il se trouvait dans une situation difficile, acculé dans une impasse, un de ses amis américain, jeune Juif sorti de Harvard, alors aux prises avec d’inextricables complications familiales. « Au suicide ? Ha ! Ha ! Ha !… Le suicide, je n’y ai jamais aussi peu aspiré ; je n’en ai jamais été aussi loin — vu que je suis dans mon lit à me débattre avec mon cancer ! », dit-« il », commençant à s’habituer peu à peu à ce rire dont les vibrations retentissent jusqu’au centre de son cerveau, cependant que l’« exécutrice testamentaire » laisse paraître clairement ses incertitudes devant ce rire d’un nouveau style. À vrai dire, « il » ne porte aucun intérêt durable aux réactions des gens qui assiègent le lit où « il » est étendu. « Il » s’efforce seulement de mettre fin à son rire, afin de retrouver le souffle nécessaire à la poursuite de son récit. Mais pendant quelques instants des lettres d’imprimerie pas plus grosses que des fourmis continuent de franchir ses lèvres, de s’égrener, de s’égarer, de résonner faiblement dans ses oreilles : « Ha ! Ha ! Ha ! »…))

Quand il s’imaginait en train d’informer gravement sa mère que, bien que n’envisageant pas du tout de se suicider, il était à la veille de parvenir au point où débouche le suicide, il ressentait à plein l’impression que sourdait en lui, en particulier de la région fiévreuse, prurigineuse, de son foie une puissance de vie égale en quantité, mais diamétralement opposée à L’ÉNERGIE VITALE DU CANCER qui s’activait — et à quelle vitesse ! — à lui ravager le foie. « Mère ! Je n’ai absolument plus besoin de me suicider ! Sans même avoir à fournir l’effort particulier que cela requiert, je peux le plus facilement du monde vous passer devant et — tout en respectant, à tous points de vue, la légalité et la morale — disparaître ! » Il avait beau se répéter ce couplet comme en autant de récitals à lui-même offerts : c’était une musique qui, quoique cent fois entendue, lui procurait inaltérablement une émotion toujours neuve. Et de fait, c’est maintes fois qu’il avait expérimenté cette jouissance que lui apportait la seule musique de ses propres paroles.

« Mère ! Cela remonte à la fin de mes années de lycée. C’est du jour où vous m’avez surpris en train d’essayer de me suicider que vous avez en somme pourri en moi la force morale de sauter comme un être neuf dans un monde tout neuf. Il avait suffi que je croise le trait de votre regard entre deux clignements de paupières pour avoir la révélation que, où que je me sauve, je ne serais jamais libre — alors que tombé à la renverse de tout mon long, vous m’abreuviez d’humiliations en me répétant : “Comment oses-tu ? Comment oses-tu ?” C’était exactement comme si je m’étais fait prendre en train de me masturber ; comme si vous m’aviez dit ; “Regarde un peu là ce singe qui se masturbe comme tu fais” et fourré sous le nez un singe en chair et en os en train de faire ça, un magot nain et répugnant, pelé, déformé par l’âge, dont seul le membre estropié, blessé au cours de batailles pour la suprématie aurait sans conteste conservé vigueur charnelle et conscience… Il vous était bien facile alors, puisque j’étais à votre merci, de m’accabler de honte, n’est-ce pas ? Vous faisiez tout votre possible pour m’enfoncer dans le crâne l’idée que ce serait abject de ma part, de la dernière vilenie, que de me suicider en vous laissant derrière moi ; et vous aviez si peur que je n’en sois pas suffisamment pénétré que vous vous acharniez à me faire entrer cela dans la tête ; n’est-ce pas la vérité ? C’est bien vous qui avez dérobé mon testament, qu’on vous avait montré au commissariat de la ville voisine ? Bien sûr, vous allez me soutenir, comme vous l’avez toujours fait, que contrairement à moi, vous n’êtes pas, vous, une voleuse ; il n’empêche que, même si la police vous a remis mon cahier comme à ma tutrice légale, c’est moi qui en étais le vrai, le légitime propriétaire, et que par conséquent vous avez commis là un vol à mes dépens ! Après cela vous vous êtes glissée dans la salle de polycopie du collège ; vous en avez tiré vous-même plusieurs copies et vous les avez envoyées à mes professeurs du lycée, et même à des camarades de classe — oui ou non ? Pour monter impitoyablement en épingle tout ce qu’il pouvait entrer de complaisance et de mauvais goût dans ces projets de suicide d’un lycéen, ainsi que les fautes d’écriture grossières dont il pouvait consteller un testament de quelques pages seulement, vous avez de votre propre main, avant tirage, effectué des ajouts et couvert le texte de “sic” — multipliant ainsi par deux, par trois mon humiliation. Quand j’ai découvert la chose, j’en ai été — oui — presque fou de confusion et de rage. J’ai protesté ; vous m’avez simplement laissé vider mon sac jusqu’au fond, sans me répondre un seul mot, vous contentant de me lancer vos regards entre vos clignements de paupières. Mais le lendemain, dans une marge de journal, avec un crayon dur dont la mine était pourtant émoussée — car pour déchiffrer les caractères je devais placer le papier dans un certain jour, obliquement, puis le ramener vers moi en le ployant un peu —, vous avez écrit : Tu n’as ni le droit ni les dispositions nécessaires pour accomplir une pareille chose — ni la conviction ! Voilà ce que vous avez écrit, et vous n’avez pas oublié, n’est-ce pas ? que j’en ai éprouvé un tel dépit que j’ai presque fait une crise d’épilepsie. C’est vrai : je n’avais pas pu me représenter à l’avance, même de façon très floue, l’avalanche de sarcasmes, de diatribes, que je risquais d’essuyer si, voulant me pendre, je manquais mon coup. C’est ce qui venait effectivement de m’arriver : tombé dans le pire des guets-apens domestiques, j’ai essuyé toute la gamme des reproches les plus acerbes. C’est pourquoi depuis lors le seul fait d’envisager en pensée quelque mode de suicide que ce soit me conduisait toujours à opérer un retour sur moi-même, à prendre intensément mais objectivement conscience de ce qu’il y avait en moi d’inexpérience et de fragilité ; de sorte que le suicide était devenu pour moi une sorte de passe infranchissable. Cela, vous l’aviez fort bien pénétré et c’est convaincue de m’avoir définitivement lié pieds et poings que vous meniez dans notre vallée votre petite vie tranquille et solitaire, n’est-il pas vrai ? Seulement voici que, par un brutal retour des choses, je n’ai plus besoin à présent de me suicider ! Je n’ai qu’à me laisser aller, vautré sur ce lit, pour parvenir à la délivrance ! Parce que mon chien fidèle de cancer, jour et nuit, s’évertue à métamorphoser mon foie en un énorme caillou ! Contre sa force, vous aurez beau faire donner votre dieu de la colline, ce mélange nippon de bouddhisme et de taoïsme, dont la famille, depuis des générations, va solliciter la protection là-haut, sur sa butte pareille à un îlot à l’écart du val : vous savez bien que vous n’êtes plus de taille, que vous n’y pouvez rien ! »

((« Voulez-vous dire par là que non seulement vous n’avez jamais été aussi éloigné que maintenant du suicide, mais que vous n’y aviez même jamais très sérieusement songé ? — Ha ! Ha ! Ha ! » Il rit pendant quelques instants avant de répondre à l’« exécutrice testamentaire » ainsi embarrassée dans son sens personnel du devoir qui l’incite à enregistrer avec une précision extrême tout ce qui lui est confié : « Non ! Ne simplifie pas trop ! Car si ma petite expérience de suicide d’autrefois qui, sur le moment, ne m’était guère à moi-même très compréhensible, avait bien marché, tu peux dire que, presque sans le faire exprès, j’aurais joué là à ma mère le plus beau tour que je pouvais lui jouer ! »))

Tout enfant déjà, il montait fort bien à bicyclette. Une fois pourtant, une seule, lors de ses débuts au collège, alors qu’il pouvait à peine se mettre à califourchon sur la selle de son grand vélo, sa roue avant avait brutalement heurté, au bout du grand pont, à la sortie de la vallée, le parapet de béton contre lequel le vent avait chassé de la poussière de sable constellée de parcelles de mica. Heureusement la roue s’était exactement encastrée dans une fissure du parapet ; de plus, au moment de l’accident, il avait serré étroitement l’engin entre ses jambes ; si bien que sa poitrine et son menton seuls avaient percuté le parapet, ce qui l’avait sauvé. Car si ces conditions d’un caractère aussi aléatoire, si ces coïncidences fortuites ne s’étaient pas trouvées réalisées, le jeune garçon aurait franchi le parapet cul par-dessus tête avec son vélo et, faisant dans sa chute bruire au passage les feuilles rabougries et les baies misérables, chiches de suc, des figuiers sauvages qui saillaient des anfractuosités de la roche, il serait dégringolé dans le lit du torrent où une exploitation débitait des blocs de pierre et où il eût trouvé une mort certaine. Par la suite, sa mémoire avait enregistré et soigneusement conservé, comme dans un film au ralenti, chaque détail de son accident, sous forme de séquences nettement distinctes, extrêmement précises et ne durant pas plus d’une fraction de seconde. Au sein de la douce tiédeur qui régnait au cœur de sa mémoire subsistait une zone d’ombre qui, pour échapper sur l’heure à sa propre compréhension l’investissait néanmoins d’une façon de plus en plus pressante — un état d’âme délicieux qu’il pouvait, avec une grande facilité, faire resurgir à sa guise et qui le ramenait sans cesse à ses souvenirs. Et puis d’un seul coup, en pleine nuit, le lycéen qu’il était alors avait découvert qu’au moment de l’« accident », il avait appuyé à fond sur les pédales, se maintenant dans un état de demi-inconscience, de peur qu’un retour à la pleine conscience ne l’amenât à se reprendre — et qu’ainsi, trois ans plus tôt, quand il roulait comme un fou, il avait bel et bien tenté de se suicider. Lancé à fond de train, il avait abordé à vitesse accélérée, au bas de la descente en pente raide, le coude que fait la route à l’extrémité du pont. Sa conscience n’arrêtait pas de lui crier : « Serre tes freins ! Change de direction ! » Son corps, en proie à un engourdissement paisible, était resté parfaitement indifférent à ces avertissements et lui s’était rendu compte, mais avec détachement, que sa bicyclette s’écrasait contre le parapet. Cette dissociation du corps et de la conscience et sa portée véritable avaient été pour lui une découverte stupéfiante ; aussi, depuis qu’il avait repéré l’extrême simplicité du mécanisme, lui apparaissait-il que sa tentative de suicide par pendaison trois ans plus tard avait quelque chose de forcé et n’allait pas au-delà d’une contrefaçon de suicide.

Cette découverte qu’il avait faite tout seul juste un mois après sa douteuse tentative signifiait par elle-même sa capitulation, librement consentie, devant la lucide pénétration dont sa mère avait précédemment fait preuve à son endroit. Et lorsqu’il eut pris clairement conscience de sa défaite, la rage — en somme assez peu fondée — suscitée en lui par la litanie des reproches dont elle l’avait assommé pendant tout ce mois-là le ressaisit de plus belle, d’autant plus folle, d’autant plus inextinguible qu’il se rendait compte qu’elle était peu fondée. Il vola au lycée, dans la salle du matériel destiné aux sciences naturelles, de l’alcool éthylique dans un gobelet d’étain utilisé comme mesure. À la maison, il le vida jusqu’à la dernière goutte, croyant avaler de l’alcool méthylique, et se glissa hors de la resserre où il couchait depuis que L’AUTRE ne l’occupait plus. Un couteau à la main il entra dans la cuisine enténébrée, gagna le coin où, sur le sol planchéié, dormait sa mère, masse noire aux couvertures remontées jusqu’au nez, et s’immobilisa à son chevet. Mais alors qu’ivre mort et l’esprit abominablement faussé il se disait, avec l’impression — tout à fait erronée — d’avoir une marge de self-control suffisante : « MON PALAIS DU MOINS EST ENCORE VIVANT ! MA LANGUE FONCTIONNE TOUJOURS ! », ses lèvres, que l’effet foudroyant de l’alcool lui faisait trouver lourdement pendantes, laissèrent tomber ces mots :

« Mère ! Du “manoir à la resserre” il ne reste que deux survivants : toi et moi. Voici ce que nous devons faire : nous marier secrètement ; avoir beaucoup d’enfants ; étrangler pendant qu’ils seront encore des bébés rougeauds ceux d’entre eux dont la consanguinité aura fait des anormaux ; ne garder que ceux qui seront bien constitués ; assurer la prospérité de notre descendance. C’est la seule façon pour nous de réparer le meurtre de L’AUTRE ! »

Là-dessus il avait eu la sensation de se trouver placé au centre d’un tourbillon — un tourbillon véritablement fantastique de maléfice et d’épouvante —, sans comparaison possible avec tout ce qu’il a pu rencontrer au cours de ses trente-cinq années d’existence. En même temps, au bas de sa tête complètement rasée, une brèche s’était ouverte et, par son cou béant, son sang se déversait en cascade ; le monde de sa conscience devenait de plus en plus sombre et pourtant le reste de son corps, vivifié par cet apport de sang neuf qui le faisait battre et palpiter s’était mis, semblait-il, à se mouvoir non plus seulement avec l’aide de chacun de ses quatre membres, mais comme si un bras supplémentaire avait poussé de sa poitrine, comme si une autre jambe était en train de sortir de son abdomen — tout cela échappant totalement à son contrôle… Sa mère allait répétant qu’il avait commencé à donner des signes de dérangement mental dès l’âge de trois ans, et que les choses n’avaient fait que continuer dans ce sens ; que sans doute la mort de L’AUTRE avait aggravé son état, mais que le fait essentiel à retenir, c’était que sa folie remontait à un lointain passé, jusqu’à son enfance. Si bien qu’à force de s’entendre ressasser, avec haine et mépris, l’incident qu’elle brandissait comme « preuve », il avait fini par se persuader que c’était lui, tout gamin, qui depuis toujours l’avait emmagasiné de lui-même au fond de sa mémoire. Même à présent il était en mesure de se le remémorer comme personnellement vécu, avec une telle netteté, une telle profusion de détails qu’il n’en manquait aucun, même infime.

Il est tout petit, et ne quitte pas des yeux ses petites mains de bébé. Pétrifié, il est incapable de se mouvoir ; et dans leur fragilité ses muscles sont tout contractés, recroquevillés de peur. Contemplant aujourd’hui ses mains larges et violacées par la cirrhose, mais qui ressemblent tout de même à ses mains d’enfant, l’homme de trente-cinq ans retrouve dans les profondeurs de sa conscience, au plein midi de la vallée forestière, le bébé qu’il fut, et il se prend absurdement à rêver que s’il enfourchait une machine à remonter le temps pour retourner auprès de l’enfant terrorisé, s’il entourait de ses bras ces petites épaules toutes raidies, ses mains actuelles perdraient leur vilaine couleur… Il va sans dire que ce qu’il souhaite désespérément : assener à sa mère un coup qui la laisse pour toujours assommée — et cela en mourant d’un cancer du foie, dans les souffrances d’une cirrhose qui en est la manifestation extrême — n’a positivement que faire de quelque machine à remonter le temps que ce soit !

L’enfant qu’il est en ce moment ne voit dans ses mains que des « objets » étranges, lointains, effrayants ; mais il n’est pas en son pouvoir de se débarrasser de ces choses bizarres et le voici devenu incapable du moindre mouvement. Tel, avec sa douceur enfantine, à l’instant il pâlit, tandis que ses orbites se creusent, dont la peau sécrète comme un lait subtil un peu de sueur, et que l’œil révulsé n’a plus qu’un regard blanc. Sa jolie maman, dont la trentaine commence à peine et qui, parce qu’elle a longtemps vécu en Chine où elle a grandi, a des manières très différentes de celles des gens de la vallée, tend vers lui ses mains pour l’amuser :

« Tu vois ! Mes mains sont toutes pareilles ! Des mains humaines comme les tiennes ! »

À cet instant les « objets » étranges, lointains, effrayants se font menaçants, impossibles à éviter et leur nombre a doublé. L’enfant se met à piailler et à suffoquer. Et au même moment l’homme de trente-cinq ans se met à pousser lui aussi des petits cris et devient flasque comme une chiffe molle en éprouvant une sensation de bonheur que rien de particulier n’explique.

((« Qu’entendez-vous par “pousser des petits cris” ? — Tu débordes vraiment de sens pratique quand il s’agit de sémantique ! dit-“il”. Ce que je voulais dire c’est qu’“il” fait semblant de pousser des petits cris. Mais la raison secrète de ta question, la voici : tu voudrais savoir si, oui ou non, j’ai commencé à donner des signes de folie dès l’âge de trois ans ; c’est bien ça, hein ? Je peux te dire au moins une chose : les gens, dans notre vallée, faisant une comparaison entre ma mère et moi, n’auraient jamais affirmé que j’étais le plus “dérangé” des deux ! », dit-« il ».))

Un jour, il avait jeté subrepticement un coup d’œil dans un vieux cahier de sa mère et il y avait lu le poème suivant :

Si d’aventure il se présente

Vous lui ferez cette réponse :

Sur le vaste ventre de l’océan,

En gémissant pour que gonfle la voile,

Elle s’est évanouie…

Sa culture à l’époque étant passablement limitée, il n’était pas en mesure de déterminer si ce poème s’inspirait de quelque source littéraire ou s’il était tout entier du cru de sa mère. Faut-il dire que si cette dernière avait surpris cette lecture clandestine de son cahier, cela aurait été terrible — sans parler de l’humiliation ? C’est pourquoi il s’était contenté de glisser un rapide coup d’œil à la page même où le cahier s’était ouvert. Mais à la source même de l’inspiration qui avait présidé à la composition du poème, il avait subodoré l’existence de je ne sais quoi de vulgaire, de faisandé, d’impudique, qu’on pouvait bien nommer : désir. Et il s’était dit que ce qui, dans son propre sang, lui venait de sa mère allait être irrité par le poème au point de déclencher une crise d’urticaire.

Il aspirait alors par-dessus tout à échapper à la tutelle maternelle en s’éloignant le plus possible géographiquement. À cette fin il s’efforça d’entrer à l’Université de Tôkyô où les droits d’inscription s’élevaient seulement à quelques centaines de yens et où, cette formalité remplie, il pourrait présenter une demande de bourse et d’exonération des frais d’études. Pour se préparer au concours d’entrée dans la section d’anglais, il lut des romans policiers en livres de poche. Ces livres brochés, qui pour les gens de la vallée étaient dépourvus de toute valeur, faisaient partie, de même que des boîtes de beurre et d’asperges en conserve, d’un lot abandonné à l’automne 1945, après leur départ, par des soldats de l’armée d’occupation venus en jeep à travers la forêt jusqu’au village, où d’ailleurs ils n’étaient restés que fort peu de temps. Ces restes, il les avait trouvés lui-même un jour qu’on l’avait employé à la remise en ordre de l’entrepôt municipal ; et l’expérience l’avait mis à même de constater qu’avec les seules connaissances d’anglais qu’il avait acquises au lycée, il était parfaitement apte à se mesurer à ces livres. Dans l’un d’eux il était question du meurtre d’un trafiquant d’ivoire retiré à Londres, piqué par une abeille qu’on ne trouve qu’en Afrique, dans un secteur étroitement délimité de la Côte d’Ivoire intérieure. Une première piqûre de cet insecte provoque de très violentes douleurs sans plus ; mais si vous êtes piqué une seconde fois, alors vous êtes à plaindre, car il faut vous attendre à une mort inévitable.

Pour se purger du sang hérité de sa mère, il s’était jeté à corps perdu dans toutes les bagarres. Mais cela ne suffisant pas, il était allé jusqu’à s’infliger des blessures volontaires. Malgré toutes ces saignées, une partie de ce sang subsistait pourtant en lui, qu’il n’était pas parvenu à éliminer ; et c’est elle, il le sentait, que le poison du poème, tel le venin de l’abeille, avait réactivée et qui, après une longue période d’incubation, venait de se réveiller. Mais tout cela, même pour lui, n’était pas entièrement clair et conscient ; et c’est pour cette raison qu’il ne pouvait pas complètement échapper à l’irritation que lui causait l’étrange poème. Bien des années plus tard, il eut une liaison avec une très jeune actrice de cinéma rentrée de Pékin après la défaite, et c’est alors que l’effet urticant du poème atteignit son paroxysme.

((« Tu te dis sans doute que cette liaison avec une actrice n’est qu’une fanfaronnade mélodramatique ? Mais en l’occurrence il faut que ma partenaire soit une actrice ; c’est cela qui authentifie le passé. Ce qui est peut-être une autre manière de dire que, dans la réalité, les choses ne pouvaient pas être autrement », explique-t-« il ». Mais l’« exécutrice testamentaire » ne manifeste aucun sentiment particulier.))

Un jour, vers la fin de leur liaison, pendant qu’ils étaient en train de faire l’amour, elle lui avait lancé avec reproche : « Est-ce qu’il y a quelque chose de lascif dans

Sur le vaste ventre de l’océan

En gémissant pour que gonfle la voile… ?

« Est-ce que tu as besoin de ça pour t’exciter avec moi ? Est-ce à dire que sans ça tu ne serais pas à la hauteur de la situation ? » Jusqu’à ce qu’elle lui pose ces questions, il ne s’était même pas rendu compte qu’il murmurait les vers qu’elle lui demandait maintenant avec insistance de lui tirer au clair afin de jouir, elle aussi, de leur « lascivité ».

À cet instant précis, une décharge de foudre avait crevé la voûte détendue de son cerveau et, dans le crépitement de sa flamme, déroulé son tourbillon. Estimant qu’attendre son orgasme à elle exigerait une besogne considérable et combien fastidieuse ! il s’était laissé redescendre au niveau de son pénis enfoui à vif dans le sexe de sa compagne et cela s’était traduit par une éjaculation solitaire tandis qu’un sourire indéfinissable errait sur ses lèvres. À dater de ce moment, ses relations charnelles avec son amie étaient devenues des plus pénibles, avaient quelque chose de la transgression d’un interdit. Après l’amour, non seulement il était épuisé, mais ses testicules lui faisaient mal sans raison apparente, comme si on les avait comprimés en les tordant. Quant à la jeune femme, à la seule pensée que l’homme qui faisait l’amour avec elle pût goûter autre chose qu’une volupté sans mélange, elle avait fini par voir là avec épouvante le signe avant-coureur de la fin de sa carrière de star, ce qui avait rendu la séparation inévitable. Des années plus tard, il l’avait revue à la télévision dans un film projeté à une heure tardive. Elle y jouait le rôle d’une femme de propriétaire terrien et il avait cru se trouver en face du fantôme de sa mère. Ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête tandis que son regard explorait la pièce autour de lui.

Vers la fin de la guerre, alors qu’il sortait de l’enfance pour entrer dans la prime adolescence, un bref échange de répliques chargées de fiel entre L’AUTRE et sa mère lui avait révélé que son grand-père maternel s’était trouvé impliqué en 1912 dans un complot qui avait été éventé. Il n’aurait pas osé, la guerre étant là, y faire allusion et sa mère ne lui avait jamais là-dessus fourni d’elle-même le moindre détail. Après la mort de L’AUTRE, son silence n’avait fait que s’épaissir davantage, si bien que la famille ne lui était d’aucun secours pour tirer cette affaire au clair (sa mère, élevée sur le continent chinois, n’avait pas le moindre lien de parenté avec qui que ce fût au Japon). Un souvenir pourtant lui revenait : il était encore très petit quand un personnage qui se prétendait bonze et disait venir de la préfecture de Wakayama, avait rendu visite à sa mère. Celle-ci l’avait congédié, affirmant que L’AUTRE, parti pour la Mandchourie, était absent. Cela avait probablement un rapport avec ce que l’on cachait.

Après la guerre, lorsque « l’Empereur d’humaine essence{5} » avait honoré les provinces de son auguste visite, nombre de collégiens et de professeurs s’étaient rendus au chef-lieu pour l’accueillir avec honneur. Lui certes ne pouvait envisager les frais de ce déplacement, mais de surcroît il ne portait aucun intérêt à la chose, comme si l’en écartait la charge magnétique négative que les mots « Empereur d’humaine essence » communiquaient aux plus profonds replis de sa conscience. Son professeur d’alors lui avait dit aimablement, mais d’une voix pas du tout naturelle, voilée d’enrouement, et sans le regarder en face : « Il ne faut pas, toi, que tu y ailles ! » Il n’en avait pas touché mot à sa mère ; mais elle, quelques jours plus tard, s’était rendue à la salle des professeurs pour élever une protestation. Depuis cet incident il avait été totalement ignoré de son professeur. Cependant il n’avait posé aucune question à sa mère pour tenter de savoir ce qu’elle était allée dire à son maître. Non qu’il redoutât le silence goguenard qui aurait répondu à ses interrogations ; mais il sentait bien que dans cette affaire elle serait toujours d’entrée de jeu justifiée. Dès le temps de la guerre, on ne trouvait à la maison rien, absolument rien qui évoquât la Famille Impériale — pas même des portraits de l’Empereur Meiji provenant de suppléments de magazines. Quoique enfant, il n’ignorait pas que dans la vallée aucune autre maison ne se trouvait dans le même cas ; et dans son for intérieur cela lui paraissait d’autant plus bizarre que L’AUTRE, en particulier, avait des liens avec l’armée et insistait sans cesse sur la nécessité de sauvegarder « les structures spécifiques de la nation ».

Un peu après le commencement de la guerre, à une époque donc où la famille jouissait encore au sein de « la société » de la vallée d’une situation importante, — et malgré l’absence de L’AUTRE qui se trouvait en Mandchourie —, la femme du personnage qui lui avait succédé à la tête du village était venue présenter sa nouvelle belle-fille et avait fait fièrement état d’une BOÎTE À THÉ que la famille de sa bru avait reçue de la part d’UN PERSONNAGE TRÈS HAUT PLACÉ. L’enfant n’était pas là pour entendre de ses oreilles ce qui s’était dit ; il ne peut donc s’agir que d’une réminiscence de propos tenus autour de lui, l’anecdote étant devenue légendaire dans la vallée. Si d’ailleurs on la lui avait rapportée, c’était moins parce qu’il était le fils de celui qui en était la principale figure que, d’une manière plus générale, pour servir d’instruction à la jeune génération de l’endroit. Sa mère donc avait rétorqué en imitant l’accent de la dame — l’accent de l’Ouest :

« Vous voulez sans doute dire des GRAINES DE KAKI, non des DATTES DE CHINE ? Car si ce que ces personnes ont reçu vient d’un SINGE, ce ne peuvent être que des graines de kaki{6} ! »

Informé de cette histoire, il avait, de retour à la maison, mis à profit le temps du dîner pour demander à sa mère ce qui avait bien pu l’inciter à dire ce qu’elle avait dit. Mais elle s’était contentée de le regarder sous ses paupières papillotantes comme elle eût regardé un étranger assez hardi pour oser risquer une question aussi inconvenante ; assise selon les règles, strictement, sur le sol parqueté, dans la pénombre de la cuisine, elle avait superbement ignoré sa demande. C’est ce regard à éclipses de sa mère qui, entre tous ceux qu’il avait croisés au cours des trente-cinq années d’une existence sur le point de s’achever, l’enveloppait de tout ce qu’un regard peut contenir de refus blessant et de défiance. Quand ce regard-là s’arrêtait sur lui, c’était comme si les fragiles racines de son existence d’être humain devenaient aussi rabougries que de fines radicelles grillées par le grand soleil. Il lui était alors totalement impossible d’assumer avec innocence et sans se sentir coupable son appartenance à l’espèce humaine. Lorsque, étudiant à l’université la philosophie française, il avait rencontré le point de vue selon lequel la condition fondamentale de l’homme est d’être malheureux, il avait tout de suite compris que c’était exactement la situation dans laquelle il avait conscience de se trouver chaque fois que les yeux de sa mère étaient fixés sur lui. Mais qu’en était-il pendant ses « happy days » ? Si ce regard-là n’existait pas encore, tout était néanmoins prêt pour qu’il fît son apparition. Et c’est un jour de l’été 1945, quand avaient surgi dans le ciel avec une grande netteté et volant très bas des avions américains et japonais qui se tiraient dessus furieusement, que le démon spécifique de cet œil-là était descendu brusquement en piqué pour venir gîter au fond des orbites maternelles et n’en plus jamais ressortir. À l’université encore, lisant les poètes anglais, il était tombé sur des vers dans lesquels il avait tout de suite reconnu le fameux regard maternel, objet pendant tant d’années de son ressentiment ; et par ce biais il avait eu en mains une clé sérieuse pour l’interprétation d’un cauchemar qui n’avait cessé de le tourmenter.

Voici ces vers :

Eyes I dare not meet in dream

In death’s dream kingdom.

Au risque de se répéter, il tient à préciser que ces yeux-là n’avaient rien à voir avec les « yeux terrifiants » qu’on voit sur les images ou dans les contes pour enfants, figés dans une immobilité intense et parfaitement limpides quand ils ne sont pas combles de ténèbres abyssales ; non : ceux-ci abritaient de faibles lueurs d’ambre comme les prunelles des singes, l’observaient à la dérobée, étaient les « yeux terrifiants » authentiques.

Même depuis qu’il s’était alité pour attendre la fin, il évoquait souvent, surgie d’une nappe de sa mémoire dont nulle impureté, même infime, ne pouvait troubler la transparence, l’image de sa mère en train de poser ce regard sur lui. Il revivait les conflits qui, à chaque époque de sa vie passée, l’avaient opposé à ces « yeux terrifiants », et se soldaient toujours pour lui par une capitulation ; et il réentendait la voix de fausset qui était la sienne sur le moment :

Oui, L’AUTRE, les gens du village le respectaient ! Ils avaient confiance en lui ! C’est pourquoi, même après son départ de la vallée dans un chariot pour prendre la tête du soulèvement, il ne s’est trouvé personne au pays pour alerter le poste de police, ou les cadets du corps des pilotes-suicide qui étaient venus dans la montagne récolter l’huile des racines de pin ! Il suffisait que quelqu’un dise un seul mot pour que L’AUTRE, malgré la protection de son groupe de déserteurs, soit bel et bien pris, affalé qu’il était au fond de son chariot comme un porc à l’engrais ; car il était bien incapable de se sauver sur ses jambes !

« Un chariot ! Cette espèce de caisse ridicule posée sur deux ronds de tronc d’arbre débités à la scie ! Un chariot ! ricanait impitoyablement sa mère. Et aux côtés de ces propres à rien en rupture de garnison qui escortaient cette caisse brimbalante et grinçante, il y avait un certain jeune monsieur coiffé d’un simili-casque de combat enfoncé jusqu’aux yeux au point de lui cacher les oreilles ! Engoncé dans sa chemise de fibres de croton, avec son vieux pantalon noué — Dieu sait pourquoi ! — au-dessous du genou par une ficelle, il aurait été fait comme un rat, ce petit cochon en sandales de paille, malgré tous les moulinets qu’il aurait pu faire avec la baïonnette dont il était si fier ! »

Et tant de choses encore qu’elle s’évertuait à lui remettre en mémoire ! — la retraite de L’AUTRE dans une solitude de reclus au fond de la resserre du « manoir » à la suite d’un désaccord entre lui et sa clique sur la manière de travailler l’armée ; — L’AUTRE, que le parler local désignait comme une « tête brûlée », autrement dit comme une espèce de fou ayant tout perdu pour être devenu la proie d’une extravagante idée fixe ; — L’AUTRE, que les gens du cru laissaient bien tranquille, cloîtré dans sa resserre, dans la mesure où il ne gênait personne, à ceci près toutefois qu’au moindre événement, fût-ce un infime incendie de montagne, un informateur se faisait un devoir d’accourir au « manoir » pour y jeter un coup d’œil ; — comment L’AUTRE achetait en cachette, à prix d’or — et n’achetait que cela —, certains morceaux de bœuf et de porc que, dans la région, on ne consommait pas, et cela parce que les fermiers se refusaient au moindre geste et ne lui mettaient de côté ni riz ni blé !

« Le seul endroit de la vallée où, pendant tout ce temps-là, on n’ait eu à avaler qu’à petites gorgées une bouillie dans laquelle n’entrait pas un seul grain de céréales, ç’a été “le manoir à la resserre”, parfaitement ! », ajoutait-elle. Et soulignant l’une après l’autre les imperfections physiques de l’enfant — ses vilaines dents mal plantées, son ossature déficiente, etc. —, elle disait avec une ironie acerbe que ce n’étaient là que les séquelles ineffaçables, qu’il conserverait toute sa vie, d’un régime alimentaire trop pauvre, misérable même, qui lui avait tout juste permis de survivre, et qui consistait en herbes sauvages et en bouillie de pommes de terre de semence, en quantité d’ailleurs infime !

« Pourtant tout le monde, au village, surtout vers la fin de la guerre, s’intéressait à ce que faisait L’AUTRE ! Tout le monde cherchait à savoir par moi ce qu’il pensait, en me donnant par exemple des patates séchées !

— C’est qu’on jugeait avoir affaire à un monsieur capable, pour des patates séchées, de déshonorer sa famille par des bavardages inconsidérés ! D’ailleurs ils jouaient gagnants ! À la fin de la guerre, tout allait de travers. Au village comme ailleurs on ne devait plus savoir très bien où donner de la tête. Les gens de là-haut, dans les temps difficiles comme alors, se mettent toujours à porter un vif intérêt aux fous, aux infirmes, aux enfants qui ne semblent pas devoir faire de vieux os (et en disant cela, sa mère avait une expression qui signifiait clairement qu’il était, lui, un enfant qui n’avait pas paru appelé à faire de vieux os ; et c’était comme un coup violent qu’elle lui assenait au creux de l’estomac, et il se sentait terrassé par le spectre d’une mort dégradante, qui se surimposait au spectre de L’AUTRE, énorme dans son chariot et en train de perdre du sang à cause de sa vessie en ruine — ce spectre qui, depuis le temps des “happy days” le tourmentait la nuit chaque fois qu’il venait lui rendre visite). Leur grand souci alors c’est de ne pas laisser échapper les signes avant-coureurs de changements qui se manifestent chez les individus de cette espèce, figure-toi ! Non qu’ils les croient dotés de pouvoirs spirituels considérables et passant les capacités humaines normales ; mais parce qu’ils savent pertinemment que ce sont les gens de la forêt les plus débiles — les fous, les infirmes et les enfants moribonds — qui, si cruelle que soit la chose, manifesteront avant tous les autres les signes mauvais pour la vallée. Parfaitement ! »

Dans la mesure où son âme d’enfant tenait en tout état de cause à préserver son sens de l’honneur, il lui aurait fallu autant de force qu’il en faut pour se jeter du haut d’une falaise à pic pour lui démontrer que ce n’était pas vrai ; — que L’AUTRE, au fond de sa resserre, n’avait pas été l’objet de cette forme douteuse d’intérêt. Il le sentait bien : chaque insinuation de sa mère touchant les menus événements des derniers étés de guerre — événements demeurés, entre ses souvenirs les plus anciens, à l’état brut dans sa mémoire, avec leur diversité intacte et leur refus tenace de se prêter à une interprétation — affectait ceux-ci d’une signification qui s’ajustait parfaitement à eux et qu’il était difficile de rejeter. Mais il ne pouvait pour autant admettre telle quelle la “justesse” du point de vue de sa mère ; car cette “justesse”-là, absurdement agressive, l’attaquait à la fois du dehors et du dedans, le blessait jusqu’aux moelles et avait la même horrible réalité que le regard à éclairs et à éclipses.

« Mais L’AUTRE n’était, il me semble, ni un fou, ni un infirme, ni un enfant moribond ?

— Quelqu’un qui, jour et nuit, reste claquemuré dans une resserre est un fou, figure-toi ! Quelqu’un dont la vessie est malade et qui fait du sang, qui ne peut même pas uriner tout seul, qui est si gros qu’il est incapable de faire un mouvement, est un infirme, mon petit ! Quelqu’un qui, alors qu’il n’a aucune chance d’en revenir vivant, se fait hisser par des déserteurs dans un chariot et se lance dans une équipée lointaine a, plus qu’un enfant moribond, le mauvais œil, tu peux m’en croire ! (Sa mère, littéralement, le piétinait.) Et l’intérêt que ces roublards de paysans s’étaient mis à lui porter parce que justement il était une de ces créatures disgraciées, tu ne trouves pas que c’était dégradant, non ? Est-ce que “dégradant” signifie quelque chose pour quelqu’un qui depuis son enfance n’a mangé que des détritus ramassés parmi les rebuts des autres ? Ah la la ! »

Sa mémoire lui restituant les intonations de la voix maternelle, d’un seul coup — et bien qu’il fût cloué sur son lit de cancéreux — la charge émotionnelle remontait en lui au niveau désespéré qu’elle avait atteint sur le lieu même de la scène qu’il venait d’évoquer, et au cours de laquelle il avait voulu se jeter sur sa mère en serrant dans sa main un fer de pioche qui traînait par là. Ces poussées affectives provoquaient en lui une altération de nature hystérique et, derrière les lunettes de plongée, son œil se mettait à ne plus percevoir toutes choses qu’aussi ténues que des graines de pavot. Malgré la résistance opposée par la monture qui imprimait une marque rouge sur sa peau, il fermait étroitement les paupières et, sur sa langue fiévreuse et sèche, faisait rouler des mots sans qu’aucun son clair s’échappât : c’est vrai, j’étais ce gamin qui allait ramasser en bordure de certains champs que je me rappelle fort bien les pommes de terre de semence qu’on avait jetées au rebut ; j’en détachais les parties encore saines, ainsi assuré d’avoir quelque chose à mettre dans la bouillie. MAIS TOI-MÊME, MÈRE, EST-CE QUE TU N’EN MANGEAIS PAS AUSSI ? Oui, sa mère avait paru pénétrée de douleur quand elle lui avait demandé en geignant si le mot « dégradant » signifiait quelque chose pour un garçon comme lui ; mais malgré sa jeunesse il possédait déjà son sens personnel de l’honneur, et c’est pour cela que le jour où ils s’étaient ainsi disputés il avait renoncé en fin de compte à lui rétorquer la phrase qu’il venait de se formuler. Au cours des vingt années ou plus qui avaient suivi, combien de fois avait-il, frémissant de dépit, éprouvé au-dedans de sa cavité buccale la saveur et la résonance de ces mots qu’autrefois il n’avait pu prononcer !

((« Pourquoi vous obstinez-vous à l’appeler L’AUTRE ? Est-ce que je ne pourrais pas changer en “Père” ? L’AUTRE, cela sonne un peu comme s’il s’agissait d’un personnage de fiction sorti d’un mythe ou d’une vieille chronique, dit l’“exécutrice testamentaire”. — Si ma mère, à partir d’un certain jour bien déterminé, s’est cramponnée à cette dénomination, c’est vraisemblablement qu’elle a voulu le réduire à l’état dérisoire de héros fabriqué de toutes pièces par mon imagination. Au point que moi-même, après mon départ définitif de la vallée, où que je me sois rendu, partout où il n’existait aucune trace de L’AUTRE, je me suis mis petit à petit à douter, me demandant s’il n’était pas un pur produit de mon imagination, imputable à l’influence exercée sur moi par le parti pris maternel de refus farouche à l’égard de L’AUTRE. Quoi qu’il en soit, produit ou non de mon imagination, “il” est resté pour moi une cause de tourments sans fin. Il m’arrivait parfois de me dire que j’étais devenu fou à l’âge de trois ans, comme ma mère le prétendait ; et que si un jour je retrouvais un équilibre normal, le fantôme de L’AUTRE, dont j’étais si douloureusement harcelé, finirait peut-être par disparaître. Mais maintenant j’ai fait marche arrière : fou je suis, fou je reste, jusqu’à la fin de mes jours. Ma décision est prise : je continuerai à partager ma vie avec le fantôme de L’AUTRE, ha ! ha ! ha !… Après la défaite toutefois, le temps ayant passé, toutes sortes de documents militaires, authentiques ou non officiels, ont commencé à surgir d’un peu partout, émanant surtout des milieux réactionnaires, et j’ai alors remarqué que revenait constamment, dans ces publications, le nom de L’AUTRE — mais oui ! chaque fois qu’il y était question de manœuvres dirigées contre Tôjô au sein de l’armée de la région Est. Il y avait même, parmi ces documents, la reproduction en photogravure d’un poème de lui, calligraphié au pinceau et à l’encre en Chine et qui, à vue de nez, ne paraissait pas avoir de rapports avec une activité militaire souterraine. Il n’y a jamais rien eu chez nous de bien extraordinaire ; mais la famille a tout de même produit un certain nombre de calligraphes : L’AUTRE devait être fier de ce talent-là. De toute façon, si actuellement — et ça, c’est un fait indiscutable — j’existe, il est non moins certain que L’AUTRE a lui aussi existé ! D’autre part entendre dire de quelqu’un qu’il est un héros de fiction peut sans doute être pris dans un sens qui le ravale ; mais cela peut aussi bien l’être dans un sens qui le magnifie comme une idole. Ne change donc rien : n’écris pas “père” ; continue d’écrire L’AUTRE ; et même je voudrais que tu en renforces les lettres au crayon noir, de façon que L’AUTRE apparaisse en caractères gras, dans le genre des caractères gothiques d’imprimerie. »))