PRÉFACE

 

En 1954, Ôé fut admis à l’Université de Tôkyô, quitta pour la première fois l’île de Shikoku et gagna la grande cité. Il s’inscrivit dans la section de littérature française fréquentée par les étudiants sérieux de Tôkyô où l’on considérait comme inférieures les œuvres américaines ; il s’y plongea dans Pascal, Camus et Sartre, à qui devait être consacrée sa thèse de diplôme. Ce fut un étudiant brillant, mais fuyant la compagnie. Il était d’une nature renfermée, toujours solitaire, et bégayait à cause de son accent provincial dont il avait honte. C’est dans le garni qu’il occupait dans les parages de l’Université que la nuit, en prenant des tranquillisants avec du whisky, il commença à écrire les récits qui, en six mois, le firent reconnaître comme le porte-parole de toute une génération de jeunes Japonais, dont il incarnait le désarroi. Son premier récit publié, Un drôle de travail, parut dans le numéro de mai 1957 du périodique littéraire de l’Université. Il y était question d’un collégien déboussolé qui accepte un travail à temps partiel consistant à abattre des chiens devant servir à des expériences de laboratoire.

« Il y avait à peu près toutes les races de chiens et pourtant ils se ressemblaient tous un peu. Je m’en étonnais. Était-ce parce que tous étaient des bâtards, et n’avaient tous que la peau et les os ? Ou bien à cause de la façon dont ils se tenaient là attachés par leur laisse à des piquets, et ayant perdu leur agressivité ? Ce devait être ça. Mais qui pouvait dire que la même chose ne nous arriverait pas à nous ? Nous, tenus en laisse, tous ensemble, et réduits à l’impuissance, avec un air tout pareil, notre agressivité disparue et avec elle notre personnalité — nous équivoques étudiants japonais ! Toutefois la politique ne m’intéressait pas beaucoup. J’étais trop jeune et trop vieux pour me mêler de quoi que ce soit. J’avais vingt ans ; c’était un âge bizarre, et j’étais fatigué. J’eus vite fait de perdre tout intérêt pour cette meute de chiens aussi… »

Les premiers héros de Ôé ont été arrachés aux certitudes de l’enfance pour être précipités dans un monde qui n’a rien de commun avec leur passé. Les valeurs qui réglaient leur existence au fil de leur croissance ont été pulvérisées par Hiroshima et Nagasaki. Ce qu’ils ont devant eux, à présent, le monde d’après-guerre, n’est que vide béant, existence débilitante, silence aussi terrifiant que l’éternité qui suit la mort. Ils sont conscients de ce qu’entraîne comme conséquences l’acceptation de vivre dans un pareil monde ; l’énigme qu’ils ont à résoudre pour survivre, pour se découvrir une liberté est la suivante : comment maintenir leur hostilité face au désarroi et, en fin de compte, au renoncement ? Le terrorisme ouvre de lumineuses perspectives : les protagonistes de Ôé rêvent de lancer des grenades sur la limousine de l’Empereur, de se battre aux côtés de Nasser, de rejoindre la légion étrangère. Mais traduire en actes de semblables idées dépasse leurs possibilités réelles. Il est un terrain d’attaque plus accessible : la violence sexuelle, la sexualité sauvage — ce que l’un des personnages de Ôé appelle du « baisage avec de l’ignominie à revendre ». Tôt ou tard, les héros de Ôé découvrent que le seul territoire auquel ils peuvent accéder par-delà le vide de la vie quotidienne est, pour la société qui est la leur, « la perversion sexuelle ». Que l’on considère le J. de Homo sexualis — récit datant de 1963. J. est un playboy dont les flirts avec l’homosexualité ont conduit sa première femme au suicide. Il devient ce que les Japonais appellent « un pervers du métro », éjaculant contre les imperméables des jeunes filles dans les trains bondés des heures de pointe. À ses yeux, le danger qu’il cherche est une sorte d’expiation. En fait, comme tous les premiers héros de Ôé, c’est la recherche de son identité qui l’amène à s’affirmer contre la sécurité de son univers. J. est peut-être, de tous les héros de Ôé, le plus courageux ; il est de ceux, fort peu nombreux, qui réussissent à remplir leur contrat vis-à-vis d’eux-mêmes. À la fin du récit, effrayé et seul, il va rendre visite à son père — un industriel — et demande à reprendre sa place dans le giron familial. Le père acquiesce avec joie et lui promet un emploi intéressant ; J. sort du bureau paternel décidé à rentrer au bercail. Alors qu’il s’apprête à retrouver sa Jaguar, il s’aperçoit qu’il se dirige vers le métro. Son pas s’accélère ; il dégringole les escaliers, s’engouffre dans une rame et éjacule contre une lycéenne. Il revient à la raison alors qu’un policier est en train de l’emmener, et les larmes qui dévalent le long de ses joues sont des « pleurs de joie… »

En 1964, Ôé avait vingt-neuf ans. Il eut un fils handicapé mental. Le bébé, qu’il appelait « Pooh », modifia son univers avec autant de violence qu’une explosion solaire. Je ne me permettrai pas de décrire les rapports de Ôé et de l’enfant ; il l’a fait merveilleusement lui-même dans un des récits publiés dans ce volume : Dites-nous comment survivre à notre folie. Qu’il me suffise de dire que, tout au long des années au cours desquelles Pooh a grandi, s’est noué entre le père et le fils un attachement d’une force extrême, exclusive, isolante. Avec une ferveur douloureuse, Ôé et son fragile enfant totalement replié sur lui-même devinrent chacun le tout de l’autre, aussi étroitement soudés l’un à l’autre que si l’un était le destin de l’autre. Peu de temps après la naissance de Pooh, Ôé commanda deux pierres tombales placées côte à côte dans le cimetière de son village natal. Il m’a dit bien des fois qu’il mourrait quand Pooh mourrait.

Comment percevait-il intimement le pouvoir destructif de l’enfant ? Une comparaison se présenta spontanément à lui pour en rendre compte : une explosion nucléaire. L’année de la naissance de Pooh, il écrivit tout de suite deux ouvrages et demanda à son éditeur de les publier tous les deux le même jour. Le premier était Un cas très personnel{1}, premier en date d’une série de récits dont le personnage central est le jeune père d’un enfant handicapé mental ; le second, un recueil d’essais sur les survivants d’Hiroshima, Notes sur Hiroshima. Ôé tenait tout naturellement à ce que les deux ouvrages fussent pris en considération ensemble ; dans l’un, il enregistrait les faits de survie à une bombe atomique réelle ; dans l’autre, il était à la recherche des moyens de survivre à un holocauste personnel.

L’irrésistible fascination exercée par l’enfant sur l’imagination de Ôé se discerne déjà dans Un cas très personnel. Le protagoniste est un intellectuel acculé dans une impasse à cause d’une vie conjugale manquée. Il rêve de fuir en Afrique « pour jeter un coup d’œil au-delà d’une existence quotidienne faite de passivité et de frustration chronique ». Il n’y a dans cette fantasque idée rien de vraiment neuf ; de toute évidence, l’homme, en tant que héros, descend du personnage « prototypique » de Ôé. Mais sa femme donne naissance à un bébé dont « la tête est une caverne », un « monstre de bébé » qui fait peser une menace d’anéantissement sur le rêve du père. Ce dernier s’entend avec un médecin de l’hôpital pour mettre de l’eau dans le lait du nourrisson et, en attendant la disparition de l’enfant, il cherche refuge auprès d’une « aventurière du sexe » qui l’incite à revendiquer sa liberté. Seulement, le régime conçu pour le tuer réussit au contraire à l’enfant. Il est désormais évident que le père devra attenter plus directement à la vie du bébé. Il s’y résout, avec l’aide de sa maîtresse. Tous deux enlèvent le petit hors de l’hôpital et le remettent à un médecin marron qui leur garantit la mort rapide de l’enfant. La voie désormais libre, ils projettent de partir ensemble pour l’Afrique. Mais brusquement, et d’une façon assez peu convaincante, l’homme se rend compte qu’il doit cesser de « fuir ses responsabilités ». Il laisse son hystérique maîtresse dans un bar, retourne chez l’avorteur, reprend le bébé et le remmène à l’hôpital. Quelques mois plus tard — dans l’épilogue de deux pages qui clôt le récit —, le héros sort de l’hôpital avec le bébé dans ses bras ; la famille s’est retrouvée, et reprend le chemin du foyer. Sitôt arrivé, la première chose que fera le héros, ce sera de chercher « résignation » dans un dictionnaire marqué au coin de l’espoir.

C’est le premier des héros de Ôé à rebrousser chemin, à renoncer à l’idée centrale de son existence, le premier à accepter — parce qu’il n’a pas le choix — l’austère substitution de la résignation à l’espoir. Jusqu’à l’arrivée de son premier-né, Ôé entraînait ses personnages, lancés à la découverte d’eux-mêmes, hors des bornes de la vie sociale dans un univers sauvage et sans lois. Avec le protagoniste d’Un cas très personnel, ils renoncent à l’attrait du danger et de l’aventure ; au lieu de cela, ce qu’ils cherchent, avec une égale exigence, ce sont les certitudes, c’est la parfaite harmonie qu’ils s’imaginent avoir connues avant la trahison dont ils ont été victimes à la fin de la guerre. Tout s’est passé comme si Ôé n’avait plus le cœur de prendre éperdument le large, en tout cas pas avec l’enfant sans défense devenu une partie de lui-même. À partir d’Un cas très personnel, il a été de plus en plus entraîné, vers un mythe des « jours de bonheur » ayant précédé ce jour d’août 1945 où Hirohito s’est défait de son caractère divin et où un brutal point final fut mis à la naïve innocence.

Il ne fait aucun doute que la nostalgie d’une patrie mythique était constamment présente chez Ôé ; il est plus que probable qu’elle a pris naissance, parallèlement à sa colère, précisément en écoutant l’Empereur s’exprimer avec la voix d’un mortel. C’est une chose que l’on ne peut manquer de sentir dans l’une de ses premières et plus belles nouvelles : Gibier d’élevage. Le village montagnard où un soldat noir américain est gardé prisonnier n’existe nulle part dans le Japon réel. Au lieu de rizières, on y trouve des « champs » ; au lieu de cochons et de vaches, des « chiens sauvages des montagnes ». L’odeur d’excréments et d’engrais humain qui, à la campagne, flotte dans l’air de tous les villages est remplacée par la senteur des vieilles feuilles de mûrier, des céréales et des abricotiers ; le seul adulte du village qui apparaisse n’est pas un fermier, mais un chasseur ; le terme utilisé par Ôé pour désigner le maire du village est un vieux mot désignant le chef d’une tribu. Mais ce qui prouve indiscutablement que la peinture de Ôé a un caractère mythique et ne restitue pas la réalité stricte, c’est la scène — vers la fin du récit, juste avant que l’enfant qui relate les faits ne soit trahi par le soldat noir — où les gosses du village emmènent le prisonnier par la main jusqu’au bassin de la source qui alimente le village, afin d’y prendre un bain « initiatique ».

« Ce noir était à nos yeux une sorte de magnifique animal domestique, une bête géniale. Mais comment pourrais-je donner une idée de l’adoration que nous avions pour lui ? des éclats de soleil sur nos peaux lourdes et ruisselantes en ce lointain après-midi d’un été resplendissant ? des ombres épaisses sur les dalles de pierre ? de l’odeur de nos corps et de celui du soldat noir ? des voix rauques de joie ? Comment dire la plénitude, et le rythme, de tout cela ? Nous avions le sentiment que l’été qui dénudait ainsi cette musculature puissante, à l’éclat éblouissant — l’été qui, tel un puits de pétrole nous barbouillant de lourd naphte noir, faisait gicler la joie à profusion dans un jaillissement soudain —, que cet état-là durerait éternellement, qu’il ne finirait jamais. »

L’extase de cet instant, sa « plénitude » et son « rythme », c’est l’extase d’un rite d’initiation, et de quelle pâte le mythe est-il pétri, sinon de rituel initiatique ? À ce point de son récit, et pour la première et unique fois, le narrateur doit sortir de la structure temporelle à l’intérieur de laquelle l’histoire se développe et, dans son effort pour rendre compte de l’instant, faire effectuer à sa mémoire un retour en arrière. La raison en est que le mythe n’a d’autre existence que dans le monde de la réminiscence, dans un temps lointain « primordial », antérieur au temps historique, et qu’il échappe toujours à l’expérience concrète.

Plus récemment, ce mythique village de montagne cerné par une forêt primitive a pris une dimension de plus en plus considérable dans l’imagination de Ôé, pour devenir son district de Yoknapatawpha — ce lieu où ses héros, en quête d’eux-mêmes, se trouvent inéluctablement entraînés. Dans le premier important récit qui ait suivi Un cas très personnel — Football en l’an 1860 —, le jeune père d’un enfant demeuré quitte son foyer de Tôkyô et retourne au village de son enfance avec l’espoir d’y trouver « une vie nouvelle ». Sur le chemin de son village à travers la forêt, il s’arrête un moment à cette fontaine montagnarde qui, dans Gibier d’élevage, était lointaine source de félicité.

« Comme je me penchais au-dessus du bassin pour y goûter une gorgée d’eau vive, une sensation de certitude s’empara de moi. Le bassin était encore éclairé, comme si la clarté du jour finissant était concentrée sur ce seul endroit ; et j’eus la certitude que j’avais déjà vu, vingt ans plus tôt, sans en excepter un, chacun des petits cailloux ronds, bleutés, blancs, vermillon, se détachant sur le fond brillant — et le même sable impalpable en suspension dans l’eau et qui la voilait légèrement —, et les rides imperceptibles de la surface — tout. L’eau même, en son flux incessant, était exactement la même qui sourdait dans la vasque autrefois — sensation des plus paradoxales, mais pour moi absolument convaincante. Et cette sensation en engendra un peu plus tard une autre : la personne actuellement penchée au-dessus du bassin n’était pas la même que l’enfant qui jadis s’était accroupi sur ses genoux nus — il n’y avait aucune continuité entre ces deux moi celui de maintenant n’avait rien à voir avec mon moi authentique, était un parfait étranger… Ici même, en ce moment, j’avais perdu ma véritable identité. Et rien, ni au-dedans de moi ni au-dehors, ne m’indiquait la voie pour la recouvrer. »

La certitude qui s’empare du narrateur est partagée aussi par tous les héros récents de Ôé. Mais nul d’entre eux n’est plus ardemment certain que le salut doit être trouvé dans une version mythique du passé de chacun que le narrateur de Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes — le plus long des récits publiés dans ce recueil et l’ouvrage de Ôé dont la datation est la plus difficile et laisse le plus perplexe. Le narrateur est couché sur un lit d’hôpital, attendant fiévreusement de mourir d’un cancer du foie, probablement imaginaire. Il porte des lunettes de plongée sous-marine dont les verres, recouverts de cellophane sombre, l’empêchent de bien voir ; mais peu lui importe, car il a « cessé d’exister dans le temps actuel ». Au cours de ces journées qui sont — il insiste là-dessus — les dernières qu’il ait à vivre, tout ce qu’il a de conscience est entièrement consacré à revivre un moment de son passé où, juste avant la fin de la guerre, il a accompagné son père à moitié fou lors d’une mission suicide visant à sauver le Japon de la défaite. Le 15 août 1945 (un jour clé des jeunes années de Ôé), son père, à la tête d’un groupe de déserteurs, est descendu de son village de montagne pour gagner le « chef-lieu » qui est le théâtre de l’insurrection. Le long de la route du col qu’il faut franchir pour sortir de la haute vallée et rejoindre le monde « réel », ils chantent, en allemand, le refrain d’une cantate de Bach qu’ils ont appris, au cours de la nuit précédente, grâce à un vieux disque : Et Il viendra Lui-même essuyer mes larmes. Lorsque le narrateur lui demande le sens des paroles, son père lui explique que « Heiland » (« Sauveur », en allemand) fait référence à « Sa Majesté Impériale ».

« TRÄNEN signifie, vois-tu, larmes et TOD, mourir. C’est de l’allemand. Sa Majesté l’Empereur, de Son Auguste Main, daignera essuyer mes larmes. Ô Mort, viens vite, ô Mort, sœur du Sommeil, viens vite ; Sa Majesté l’Empereur, de Son Auguste Main, daignera essuyer mes larmes. Voilà ce qu’ils chantent. J’attends avec espoir que S.M. l’Empereur, de Ses Augustes Doigts, daigne venir essuyer mes larmes. »

Cette première et absurde distorsion, entre beaucoup d’autres, n’est pas mal venue dans la mesure où les rebelles ont l’intention de se sacrifier au nom de l’Empereur et sont convaincus — et le jeune garçon qui les accompagne avec plus de ferveur qu’aucun d’eux — que l’Empereur, qui est un dieu vivant, non seulement acceptera, mais consacrera leur sacrifice. L’épisode — qui continue de vivre dans l’imagination du narrateur comme l’unique moment exaltant de son existence au temps où il savait exactement qui il était et ce qu’il faisait là — atteint son point culminant à l’instant où son père, « l’Autre », est abattu et où se manifeste d’une manière mystique le signe que sa mort a réellement reçu sa consécration.

« À la seconde de sa mort, lors du bond qui portait L’AUTRE au-delà des bornes de son individualité, apparut, assez haut pour couvrir la totalité des îles japonaises, une fleur de chrysanthème jaune d’or de 675 000 kilomètres carrés, nimbée d’une aurore pourpre. Ceux de l’autre camion ayant ouvert le feu les premiers et en un clin d’œil massacré, autour du jeune garçon, tous les hommes du commando, il était le seul survivant. L’AUTRE en avait adressé la requête aux Dieux d’En Haut parce qu’il était indispensable qu’il y eût quelqu’un, quelqu’un de choisi, pour certifier qu’à l’instant de sa mort un chrysanthème d’or avait rempli de son éblouissante clarté les espaces du ciel. Et c’est la vérité : l’enfant aperçut, sur un vaste fond de lumière pourpre, un resplendissant chrysanthème d’or qui, bien loin d’occulter les rayons du soleil, comme le ferait un nuage, rendit leur éclat plus brillant encore dans l’azur parfaitement pur du ciel d’été. Et quand l’éclat de cette fleur illumina le massif de ses happy days ils se transformèrent instantanément en un édifice fait d’un bloc de lumière, éternel, à jamais indestructible. À dater de cet instant, il devait vivre chaque minute des vingt-cinq dernières années de son existence côte à côte avec l’inaltérable construction de lumière de ses happy days »

Il y a de la parodie dans les excès de cette prose. Ôé a écrit ces lignes en 1972, dans l’ombre du suicide de Yukio Mishima par hara-kiri. Dans une certaine mesure, c’est une parodie irritée de Mishima, une implacable caricature de la mini-révolte qui rendit possible pour Mishima « l’acte de s’ouvrir le ventre et de mourir ». Il y a cependant là plus que de l’irritation — certainement aussi la nostalgie — qualitativement pas tellement différente de celle de Mishima — des douces certitudes d’une foi non raisonnée en une divinité. À mesure que le narrateur reconstitue les détails de ses « happy days », il est mis en présence d’un autre témoignage, plus objectif que le sien et qui l’accule en fin de compte à reconnaître que sa version à lui des faits est totalement fausse. Il n’en reste pas moins inébranlable, parce que ce qu’il a revécu, ce n’est pas un moment d’histoire, mais un mythe radieux — celui de sa propre appartenance, de son identité elle-même ; et parce qu’il est convaincu — qu’on y voie ou non un signe de folie — que le cancer ne tardera pas à le mettre hors de la portée du temps, à force de ronger « la vaine enveloppe extérieure de ses corps et âme, qui dissimulait depuis le 16 août 1945 sa vraie substance » tandis qu’il chuchotera d’une voix qui, comme une broche, fera sa percée depuis le tréfonds de son corps jusqu’à son âme : « Eh bien ! voilà ce que tu es ; il n’était pas question que tu deviennes un autre que celui que te voici être ! Let us sing a song of cheer again, Happy days are here again. »

Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes nous communique, plus qu’aucun de ses autres récits, ce qu’il y a chez Ôé, d’essentiel. La stupéfiante puissance de l’ouvrage tient à la charge d’énergie qui jaillit d’un pôle à l’autre — celui de la colère et celui de la nostalgie, qui constituent le nœud de ce qu’il y a de contradictoire dans sa vision des choses. Ce qu’il y a dans ce récit d’extraordinairement personnel — c’est d’ailleurs ce qui le rend si malaisé à suivre et a découragé maints lecteurs japonais d’aller jusqu’au bout — est à l’image de la farouche intimité qui a de plus en plus isolé Ôé et son fils du monde extérieur. Semblable au narrateur tout entier à revivre un moment du passé n’existant que dans son imagination, Ôé est devenu une sorte de mineur creusant droit en direction de la souffrance qui occupe le centre de son univers personnel. Chez un écrivain de moindre dimension, ce serait limitation fatale. Mais Ôé a assez de force pour nous faire éprouver sa propre souffrance. La vie telle que nous la connaissons peut n’être pas aussi sombre que lui la perçoit. Mais la désorganisation, la fureur et en fin de compte la folie qu’il a sans cesse sous les yeux sont là aussi pour nous tous, jamais si absentes de notre propre expérience que nous soyons incapables de les reconnaître…

John Nathan

(Traduit de l’américain par Marc Mécréant)