Une fois, très tard dans la nuit, avec sa petite tondeuse rotative, il s’acharnait à sectionner les poils de ses narines pour rendre aussi net de végétation que l’est celui d’un singe ce nez qu’à la verticale de deux jambes bien vivantes, il ne promènerait plus par la grisaille des rues mornes, quand tout à coup — évadé peut-être du service de psychiatrie de ce même hôpital, à moins qu’il ne s’agît simplement d’un fou passant là par hasard — un personnage anormalement petit et maigre, mais avec, barbue à souhait, une face de pleine lune pareille à celle du bonze Bodhi-Dharma, s’assit sur le bord de son lit et, la bave aux lèvres, lui cria :
« Et toi, qu’est-ce que tu es au juste ? Qu’est-ce que tu es ? QU’EST-CE QUE TU ES ? »
De saisissement, il écarta brutalement de ses narines l’engin où quelques poils restaient pris entre gaine et couteaux et, la douleur avivant son irritation, le lança violemment, tournant à plein régime, à la tête de l’intrus. Tout en se débattant des épaules et du buste — car l’autre écrasait sous son poids les couvertures et lui interdisait tout mouvement des jambes — il hurla en réponse :
« Ce que je suis ? UN CANCER ! UN CANCER ! Le cancer même du foie, VOILÀ CE QUE JE SUIS ! »
Là-dessus, ouvrant son peignoir d’un geste impatient, il découvrit sa poitrine dont la peau, à présent marquée de vergetures, dessinait plus ou moins une araignée. Puis, comme il plantait sous le nez de l’autre ses deux paumes également violacées :
« Ah ! fit l’homme avec une courtoisie glaciale et pas tout à fait normale, veuillez m’excuser, je ne m’étais pas rendu compte que vous aviez l’esprit dérangé. »
Sur quoi la silhouette, en un clin d’œil, s’évanouit, sans le moindre bruit, telle une goutte d’eau bue par les sables.
La seule image qu’il eût enregistrée, c’était — sans plus —, dans son champ de vision rendu incertain par les verres sombres des lunettes de plongée sous-marine qui ne le quittaient plus —, à la périphérie du visage de pleine lune, les arabesques découpées dans les poils de barbe par les couteaux rotatifs de l’émondoir tournant à plein régime. De sorte que, si l’intrus de la nuit avait été rasé, lui n’aurait plus disposé du moindre indice pour étayer ses recherches. C’était d’ailleurs positivement le cas — encore qu’au fond de lui-même il eût l’impression de plus en plus nette d’avoir décelé dans le faciès de l’homme à la barbe une ressemblance avec L’AUTRE.
((« À quoi bon coucher par écrit de pareilles fadaises ? » demande la personne qui fait fonction d’« exécutrice testamentaire » et prend note de tout ce qu’« il » raconte. Mais les gens qui ne font que partager avec « lui » les heures présentes ont totalement cessé d’être à ses yeux des créatures vivant à ses côtés en ce monde : « il » ne les perçoit plus comme tels ; aussi ne tente-t-« il » même pas d’établir clairement si cette personne est sa femme, ou une infirmière, ou simplement une secrétaire officiellement dépêchée par le gouvernement ou les Nations unies avec mission d’enregistrer ce qu’« il » a à dire touchant sa Chronique de ce temps. Il s’en moque éperdument. Et à supposer que la dernière hypothèse fût la bonne, il ne serait assurément pas adroit de sa part de tirer la dame dans son lit, encore qu’« il » vienne de faire une grande consommation d’ail (son haleine empeste), pour tenter de convertir en dispositions sexuelles l’énergie qu’« il » a de reste, alors qu’à trente-cinq ans le voici qui touche presque au terme de son existence. Mais pour le moment il ne saurait être question de cela : la totalité de l’énergie dont « il » dispose en ses corps et âme passe dans son récit, dans la poursuite de son récit. Ni les médecins visitant à heures régulières leurs malades, ni les infirmières qui lui administrent des médicaments ne parviennent le moins du monde — encore qu’« il » se prête à tout — à retenir son intérêt. Alors comment s’expliquer que cette nuit-là, très précisément le 1er juillet 1970, à deux heures du matin, l’intrus se soit fait remarquer de « lui » ? Car même à présent, il n’est guère possible de tirer au clair si la grosse face barbue s’est véritablement manifestée, ou si cette forme a surgi d’un instant du passé, au sein de ce mélange de conscience et d’inconscient dont « il » entend délibérément faire son seul univers réel ? « Et maintenant, ma fille, trêve de bavardages ! Remets-toi au travail ; enregistre, et rondement ! Mon temps est mesuré, tu comprends ? Car c’est peut-être demain que je m’en vais entrer dans le coma final ! Quand ça se produira, suis bien les instructions contenues dans le “testament” : décroche le téléphone, appelle tout de suite le bureau de postes de la haute vallée forestière et passe la “Bande enregistrée pour le moment où j’entrerai dans le coma”. Je tiens aussi à ce que toutes dispositions soient prises pour le billet d’avion ; c’est pour moi d’une importance capitale, vois-tu, si je veux couper l’herbe sous le pied à ma montagnarde de mère et la posséder comme il faut, dit-“il”. Allons ! prends ton crayon, sans mordre davantage sur le temps dont dispose encore cette piteuse essence de cancer du foie que je suis ! »))
Si l’apparition de la nuit, si l’intrus n’étaient qu’un rêve, comme le soutenaient mordicus les gens se dépensant à son chevet, alors c’était bien la première fois — depuis qu’il s’était replié dans cette « demeure de la fin » avec, tel un Bantou, un foie en capilotade malgré sa jeunesse — qu’un rêve laissait une empreinte aussi nette dans sa mémoire ; c’était probablement aussi — il en avait la conviction solidement ancrée en lui — la dernière.
D’aucuns rapportaient qu’il lui arrivait souvent, dans son sommeil, de pousser des gémissements — la raison en étant, selon eux, que ses rêves le mettaient pour la première fois en face du triste état dans lequel présentement il se trouvait. À vrai dire, c’étaient les mêmes gens qui par ailleurs allaient répétant avec obstination que, mon Dieu ! il s’était tout simplement monté la tête avec son cancer du foie ; qu’il avait seulement une cirrhose et que, sans pour autant prétendre que la guérison serait facile, il y avait tout de même moyen de l’en sortir. Mais lui de son côté s’opiniâtrait à prétendre qu’il n’y avait rien dans ses rêves qu’il se rappelât avoir été de nature à lui arracher des gémissements. En fait, ajoutait-il, tout le temps qu’il demeurait éveillé, il n’était environné que de pensées heureuses, il ne respirait que le bonheur. Souvent, à l’intention de ceux qui allaient et venaient autour de son lit et ne doutaient pas de prolonger indéfiniment les jours d’un patient qui, lui, attendait, étendu sur sa couche, l’instant de sa mort comme une chose concrètement programmée, et en usait avec eux comme si, pour lui, ils avaient déjà été authentiquement morts, il chantait — non pas spécialement pour faire parade de son bonheur, mais à seule fin de se délecter des sons qui, partis de ses cordes vocales qui ne demandaient que cela et propagés le long de son maxillaire, arrivaient jusqu’à son oreille, ou de jouir des résonances mêlées et secrètes de ses viscères où proliféraient à présent les cellules malignes —, il chantait en anglais la chanson : Voici revenus les jours de bonheur ! Bien entendu, comme il l’exécutait, ce refrain, dans une tonalité extrêmement haute, venait-il à l’attaquer par erreur trop haut, il en résultait comme des sanglots stridents qui non seulement effrayaient tout le monde autour de lui, mais le remplissaient lui-même, jusqu’au tréfonds de ses entrailles, d’une singulière sensation de malaise. Il en était fermement convaincu : son foie, appelé à se muer bientôt définitivement en une sorte de bloc de pierre, fonctionnait comme un véritable haut-parleur au-dedans de lui et, tout en répercutant à plein volume les notes les plus hautes, expulsait de la musique émanée de ses viscères les dissonances produites par des causes essentiellement organiques. Donc il chantait : « Let us sing a song of cheer again ; happy days are here again », dont le refrain se présente ainsi :

Puis il se prenait à penser : Alors que je m’apprête à ressusciter enfin mes « happy days » à moi, que je ne vis que dans cette perspective, il n’y a personne ici qui les ait partagés avec moi ; le seul être qui ait été le témoin direct de leur réalité — ma mère —, qui vit comme une recluse dans son val au cœur de la forêt, ne cesse d’émettre à haute fréquence toujours les mêmes signaux de haine absolue en direction de mes antennes viscérales. Quand j’y réfléchis, je me dis que c’est à cela que je dois sans doute mon cancer. Mais alors il faut absolument que je mette à profit mon existence de grabataire, dont les jours s’écoulent dans la solitude, pour donner une relation complète de ces « happy days » ; il me faut encore — afin de mettre mon récit en position objective de me survivre après ma mort — relater comment après l’écroulement de mes « happy days » d’autrefois, mon esprit, obstinément, n’a cessé de faire retour vers eux dans un mouvement aussi désespéré que ceux d’un modèle réduit d’avion tombant en vrille.
Et il était maintenant bien déterminé à le faire. Toutefois il était malade, et au bord du trépas, investi qu’il était par ce cancer du foie qu’il avait la certitude de receler en lui — ou, à tout le moins, par cette cirrhose très avancée — en tout état de cause admise. Il n’était donc pas question qu’il prît la plume lui-même pour écrire. Quand, au début, il insistait sur ce point et réclamait quelqu’un pour sténographier ses dires, il entendait autour de son lit des voix lui répondre qu’il se faisait des idées, que, pour peu qu’il retrouvât une « conscience normale » lui faisant apparaître qu’il se trouvait non dans la section des cancéreux, mais dans le service de neurologie et qu’il n’était pas malade au point de ne pouvoir tenir un crayon, il pourrait écrire des heures durant sans s’interrompre, et même avec un instrument aussi lourd que son stylo géant de marque « Pélikan » sans doute rapporté d’un voyage à l’étranger pour en mettre plein la vue aux gens. Le stylo en question, ainsi que les lunettes de plongée dont, même alité, il ne se défaisait pratiquement plus jamais, avec leur monture mangée de vert-de-gris et leurs verres ovales, chacun au bout de son pédoncule (on avait collé dessus, bien longtemps avant l’entrée en usage des rubans synthétiques, une pellicule de cellophane vert foncé, et il les utilisait tels quels ; de sorte que, cette nuit, tandis qu’il maniait sa tondeuse à narines avec, sur le visage, cette espèce de masque où saillaient, en un relief fortement accusé, au niveau des yeux et du nez, trois courts cylindres de métal légèrement coniques, il devait être apparu à son visiteur inattendu comme un être débarqué d’une autre planète), étaient les reliques d’un mort sur le compte de qui sa mère et lui s’opposaient furieusement, mais qu’ils avaient fini par nommer d’un commun accord : L’AUTRE. Ici, parce que — premièrement — les termes dans lesquels on avait parlé des reliques de L’AUTRE maintenant en sa possession étaient indiscutablement injurieux, et parce que — secondement — on avait plus ou moins suggéré que s’il devait vraiment tomber bientôt dans un état comateux et mourir, toute sa relation personnelle des « happv days » ne servirait strictement à rien, la moutarde lui avait monté au nez.
Avec colère il avait insisté une fois de plus sur ce qu’il voulait : « Ce que je veux qu’on prenne sous ma dictée, c’est une Chronique de ce temps ; c’est quelque chose qui va bien au-delà de souvenirs personnels et de l’arbitraire qui s’y rattache. Si L’AUTRE, qui est un des personnages de cette histoire, n’avait pas été tué, juste avant la défaite, dans un chef-lieu de district, au cours d’une bataille de rue, il est plus que probable qu’il aurait été cité comme témoin devant le tribunal militaire de la région Extrême-Orient, réuni en session extraordinaire et contraint de se déplacer jusqu’au fond de la vallée forestière. Dès lors mon récit ne peut manquer de présenter le plus vif intérêt pour les Nations unies bien sûr, mais aussi, mais surtout pour l’actuel pouvoir politique de notre pays, qui est aux mains d’incontestables criminels de guerre réchappés de la tourmente. » C’est là-dessus qu’il avait mis l’accent. À présent, il disposait d’une personne « faisant fonction d’exécutrice testamentaire », laquelle, près de son lit, enregistrait ses dires ; il disposait également désormais d’un texte manuscrit de sa Chronique de ce temps, où l’ordre chronologique n’était pas respecté. Il va sans dire que le port des lunettes de plongée, avec leurs tubes proéminents évoquant des jumelles de théâtre, avec leurs verres de surcroît habillés de cellophane vert sombre, sans lui rendre impossibles la relecture et la révision du manuscrit, lui rendait néanmoins la tâche effroyablement difficile.
((« Mais pourquoi toujours parler comme si vous aviez un cancer inguérissable ? comme si vous entriez dans le coma de la fin ? Alors que votre état véritable contredit formellement tout cela ! Quand j’inscris, mot pour mot, tous ces détails, j’ai l’impression que chaque signe que je dessine se rebiffe littéralement et repousse mes doigts loin du papier », dit l’« exécutrice testamentaire ». Elle s’attire cette rebuffade. « Même si c’est le médecin qui t’a donné l’ordre de me rebattre les oreilles de mensonges au sujet de mon cancer, crois-moi, ces mensonges-là, à peine sortis de ta bouche, prennent corps, voltigent autour de ta tête et tu ne tarderas guère à te trouver engluée sur place, au milieu d’un essaim de mensonges pareils à une nuée de moustiques. »))
Quand il avait commencé à s’apercevoir que le cancer allait se développant dans la cavité de son corps avec l’exubérance du malt en fermentation, il avait pris conscience qu’il se libérait peu à peu de toutes ses entraves, par le seul jeu de la nature et de son pouvoir. Et pour cela il n’avait nul besoin de se forcer à accumuler refus sur refus ; il lui suffisait de rester tranquillement allongé : même pendant son sommeil, le cancer qui l’habitait et lui ouvrait la voie de la liberté poursuivait imperturbablement sa croissance. Souvent, lorsque sa tête était brûlante de fièvre, non seulement ce qui, de la réalité, entrait dans le champ de son regard, mais aussi les formes créées par son imagination, lui apparaissaient comme voilés de brume, dans un espace au sein duquel son cancer prenait l’aspect d’un massif d’hyacinthes ou de chrysanthèmes jaunes dont une faible lueur violette baignait les corolles épanouies. Dans ces moments-là et jusqu’à ce que la fatigue atteignît le centre de son cerveau, il respirait avec une concentration particulière et, rassemblant dans ses narines toutes ses puissances de sensation, il s’efforçait de percevoir l’odeur d’hyacinthe ou de chrysanthème de son cancer. Cette chose qui toute seule, par ses propres moyens, croissait en lui, cette existence qui, sans autre ressort que la force logée en elle-même, allait le conduire au-delà des limites connues, en un lieu dont son esprit était incapable de se faire une image un peu précise — existence, qui plus est, dont il était en mesure de vérifier la présence dans sa chair et dans son sang, sous la forme de très authentiques sensations —, tout cela constituait à ses yeux l’expérience par excellence qu’il eût vécue depuis l’éveil de sa sexualité. Pareille analogie l’amenait à rêver d’une nouvelle flambée de sa sensualité, qui couvait encore sous la cendre. Et du fait que sa mort était là toute proche, sous ses yeux, le désir lui venait de ramener à la surface, de reconsidérer et de rendre à la liberté chacune des choses que, pendant les trente-cinq années de sa vie, il avait contraintes à l’état de tabous ; et il lui semblait qu’alors pourrait monter des profondeurs et gagner de proche en proche tout un univers de sexualité surgi, de façon imprévue, de la faible lueur violette où baignait le massif jaune de son cancer en plein épanouissement.
Seulement, même pour accéder, toute honte bue, à une absence totale de vergogne est indispensable une préparation minutieuse, progressive, un entraînement graduel qui ménage des étapes. Or la nature ne l’ayant pas doté du génie de l’obscénité, on ne pouvait guère attendre de lui qu’avec une entière indifférence aux regards indignés d’autrui, il devînt plus qu’un vagin en chaleur ; que, comme une anémone de mer évoluant librement en pleine eau, il pût jouir inlassablement de l’agitation fébrile de ses tentacules et de son humide turgescence. Le temps dont il disposait encore lui était, à l’évidence, mesuré ; ses innovations sexuelles restaient à l’état de pures anticipations : et il avait tout, sur son lit, d’une taupe abstinente.
((Visiblement ces remarques choquent l’« exécutrice testamentaire ». « Aurais-tu peur par hasard que je ne te demande tout à coup de me masturber ? Peur que je ne te demande des choses abracadabrantes ? Par exemple, si tout mon corps n’était plus qu’un vagin en chaleur, d’enfourner un bâton dans l’anémone de mer et de fourrager là-dedans ? » Il y a du pathétique dans cette façon de la rabrouer, mi-railleuse, mi-quémandeuse.))
À peine décelait-il, soit dans ses organes, soit sur sa peau, quelque signe avant-coureur de douleur ou de démangeaison qu’il criait aux personnes se trouvant à son chevet d’aller réclamer pour lui une piqûre de morphine ; il n’avait pas le moindre doute que toutes les piqûres qu’on lui faisait fussent des piqûres de morphine. De fait, c’est seulement alors qu’il était à même, par la « morphine », de couper court à l’arrivée de la douleur — une douleur simplement annoncée —, qu’il devenait l’homme ressassant sans fin l’air des « jours heureux », qu’il devenait un homme heureux. Après chaque injection, il sombrait dans un sommeil comparable au coma, et c’était le sommeil plein de sécurité, niché au creux de sensations douces, qu’il n’avait plus connu depuis le temps où il était bébé. Quand il rouvrait les yeux au sortir d’un tel sommeil, c’était pour contempler la photographie — découpée dans un livre de Georges Bataille — d’un Chinois sous narcotique et qui semble en extase pendant qu’on le déchire et le démembre. Se regardant dans une glace, il cherchait à découvrir si son visage avait ou non pris quelque ressemblance avec le supplicié de la photo — ce visage tressé de souffrance et de volupté comme une corde de ses divers brins, sans rien de commun avec les airs pâmés des estampes érotiques, empreint au contraire du plus pur tragique. Le sien était blafard, hérissé d’une barbe noir de laque, drue, pareille, autour des lèvres, aux piquants d’un oursin ; de plus, du fait qu’il restait allongé sur le dos, la peau en était toute tirée, sans une once de chair ou de graisse au-dessous : il avait l’impression d’avoir retrouvé son vrai visage, celui qu’il avait possédé naguère et à la possession duquel il avait, à son insu, perdu tout droit. Dans son champ de vision considérablement réduit par la cellophane vert sombre de ses lunettes sous-marines à pédoncules métalliques, il détaillait avec minutie un visage où il retrouvait jusqu’à la laideur des traits tirés et cocasses de l’enfant qu’il était lorsque au fond du val forestier il remontait de ses plongées aux abîmes de la rivière à la poursuite du poisson. Et cet examen le satisfaisait.
Mais surtout, parce qu’il voulait pousser jusqu’au bout, sur lui-même, l’expérience de la situation sans issue dans laquelle, à trente-cinq ans, il avait été précipité, il lui arrivait de s’installer, avec une pleine et claire conscience, dans un cauchemar où la mort menait le jeu. Un matin de bonne heure, après s’être assuré qu’il n’y avait pas âme qui vive autour de son lit, il se fit à lui-même cette réflexion qu’il était cramponné à l’espoir minable et parfaitement creux que s’il pouvait, d’une manière ou d’une autre, ne fût-ce que cinq minutes, s’arracher aux mâchoires ignoblement baveuses du mal démoniaque qui lui livrait de furieux assauts comme un mâtin fou de terreur, il serait du même coup délivré de ce cancer qui lui rongeait le foie. Comme il se débattait pour échapper aux crocs du chien-cancer démoniaque qui avait bondi sur son lit, le besoin d’uriner le prit ; il se leva, mais il avait perdu tout sens de l’orientation. Dans la clarté crépusculaire de fond marin qu’il voyait à travers ses lunettes de plongée, il se dirigea vers la porte qu’il s’attendait à trouver ouverte comme elle l’était toujours ; mais ce qu’il découvrit, juste devant son nez, presque à toucher ses verres au bout de leur pédoncule, ce fut, brutalement, la masse compacte d’un mur qui blanchoyait vaguement dans la pénombre verte. Ce qu’il éprouva alors, en réaction, fut une sensation de blocage total, d’impossibilité de se mouvoir : pour la première fois dans sa vie réelle venait de surgir sournoisement, mais d’une manière étonnamment concrète, la mort. Semblable à un automate grossier incapable de changer de direction, il restait debout face à ce mur, stupidement figé dans la même posture, les deux mains comme gelées, placées en écran devant ses yeux, hors d’état de toucher simplement ce mur qu’on eût dit chargé d’une force de répulsion gigantesque. Dans la demi-clarté renvoyée par la paroi, chacun de ses doigts, en son extrémité mince et verdâtre, lui apparaissait comme une sorte de patte de grenouille, en forme de spatule arrondie et avec ventouse. Épouvanté par le jeu qu’il avait lui-même instauré, dans un mouvement de panique aveugle, il se rejeta en arrière jusqu’à son lit où il s’écroula et dont il inonda les draps d’un flot d’urine incontrôlé.
Toutefois, même dans ces moments-là, il parvenait à rêver avec plaisir à l’incroyable et féroce remue-ménage que l’approche de la mort provoquerait dans tous les tissus de son corps — présentement bien vivants et constamment régénérés — qui se disputeraient à qui mieux mieux l’honneur de se décomposer les premiers. À la fin de la bande magnétique que son « exécutrice testamentaire » passerait sitôt qu’il serait entré dans le coma, il aurait souhaité enregistrer, à l’intention de sa mère venue solitairement de la maison du haut val forestier, le texte suivant : Je t’en prie, assure-toi de tes propres yeux que ma carcasse est en voie de décomposition. Si possible, j’aimerais que tu observes de même mes entrailles décomposées et toutes boursouflées en train de faire éclater la peau de mon ventre dans une éruption de gaz et de bouillie liquide. Mais d’une part il n’était pas facile d’articuler de tels propos sans donner l’impression de tomber dans un masochisme de mauvais goût ; et puis, s’il arrivait que, l’enregistrement à peine commencé, l’état de son estomac le fît roter, que sa voix eût un manque ou tremblât, n’était-ce pas la promesse de connaître, même au royaume des morts, un insurmontable dépit ? Aussi se borna-t-il à ruminer ces phrases dans sa tête, sans en dire mot.
Quant à l’incinération, lorsqu’il y réfléchissait, surtout à l’incinération pratiquée dans le plus complet affolement, avant même que les cellules de l’organisme ne soient suffisamment décomposées, cela le mettait dans une colère telle qu’il en avait le corps tout noué — ce corps qui vivait encore. Dans cette réaction physique entrait en jeu — ainsi le ressentait-il — la rage manifestée pour son propre compte, et indépendamment de sa claire conscience à lui, par l’ensemble de son tissu cellulaire en insurrection. De même, la seule pensée de son cadavre traité contre la putréfaction avant d’être disséqué le remplissait d’horreur et d’indignation. Qu’on laisse donc tranquillement s’abandonner, en masse et en détail, à l’œuvre de décomposition ce qui est voué à se décomposer ! Que l’homme ne vienne pas porter atteinte à la majesté de la décomposition ! Pressant de ses deux paumes, avec amitié, son foie pareil à un coussin de pierre qu’on lui aurait cousu dans le ventre, il confiait encore à l’« exécutrice testamentaire » une autre tâche, qui exigerait d’elle beaucoup de persévérance : dès l’instant où la structure maligne logée dans son foie aurait, au point culminant de son action, stoppé toutes ses fonctions de vie et où la décomposition aurait commencé son œuvre, elle veillerait à ce qu’on n’opposât pas le moindre obstacle à l’évolution toute copernicienne de la métamorphose — à ce qu’il fût épargné totalement à son foie mal en point et hypertrophié une incinération trop hâtive et les destructions perpétrées, par souci d’hygiène, par des médecins ayant conservé de leur temps d’internat un esprit d’expérimentateurs.
Réfléchissant à cette partie de lui-même qui subsisterait ici-bas après sa mort, il se prenait d’une admiration pleine de tendresse pour la coutume de l’inhumation, à laquelle étaient associés les oiseaux et le vent. Il prisait grandement aussi ce qu’il avait vu sur les bords du Gange, dans la ville sainte des Hindous, à Bénarès : évoquant ces cadavres débonnaires gonflés comme des poissons-lunes qui, en pleine putréfaction partie des entrailles, descendaient, à demi immergés, au fil de l’eau rapide et boueuse, il se disait que, tout bien considéré, c’était le comportement, si rempli de sagesse, des gens de l’Inde qui était le plus judicieux, qu’il était le seul qui convînt à ce peuple méditatif qui, tout au long de son histoire, s’était le plus longuement, le plus adéquatement, dans un climat propice à la méditation, adonné avec suite à la méditation.
((« Lorsque vous voyagiez dans l’Inde, est-il vrai que, dans la ville sainte de Bénarès, vous ayez vu des cadavres dériver au fil de l’eau ? demande l’“exécutrice testamentaire”. — Eh bien ! depuis le jour où je me suis, dit-“il” rendu compte que ce qui allait de travers dans mon foie avait un caractère incurable, je me suis proclamé, vois-tu, libéré de tous les liens me rattachant à ce monde réel qui ne me retenait plus que du bout des doigts. Aussi suis-je bien incapable de savoir si, oui ou non, ce que je raconte, je l’ai réellement, authentiquement, vécu. Cela étant, la notion même de concordance avec les faits réels est totalement dépourvue de signification. Au vrai, si tandis que je remonte à toute force le cours de ma vie passée à la rencontre de mes “happy days” cela s’avère indispensable pour ramener à la surface, dans la clarté, tel détail du temps écoulé, je suis tout prêt à modifier, au gré de ma plus entière fantaisie, l’être que j’étais dans la réalité. Par exemple, quand je m’efforce de ramener des profondeurs de ma mémoire les bagarres de mon enfance, je me persuade que l’homme de trente-cinq ans alité avec un foie malade — non seulement le foie, mais tous les viscères, ou presque, ravagés et en lambeaux — est un boxeur professionnel poids coq retiré, depuis bien longtemps, de la compétition. Lorsque je règle ma machine intérieure à remonter le temps pour retrouver le garçon que j’étais il y a vingt-cinq ans, en train de se battre avec les garnements de la vallée plus âgés que lui, en recourant aux techniques de la boxe que lui avaient apprises les cadets du corps des pilotes-suicide montés au village pour récolter l’huile des racines de pin, ressuscite en moi, de concert avec l’activité convulsive des cellules cérébrales de ma jeune tête enfiévrée, la passion de devenir bientôt boxeur en même temps que soldat, et il m’est vraiment impossible d’imaginer que j’aie pu, jusqu’à ce jour, embrasser une autre profession que celle de boxeur.
« En forçant un peu les choses, il ne serait pas du tout exclu qu’une sorte de lutin flottant dans un maillot de sport marron, déchiré, couvert de taches, dans une culotte courte deux fois trop grande pour lui, serrée à la taille par une ficelle et dont le bas de chaque jambe serait retroussé — crachant dans un sifflement un mélange de salive et de sang au cours d’une bataille avec de robustes vauriens venus jeter à la dérobée un regard sur les déjections de L’AUTRE —, qu’un tel lutin surgisse, avec son visage dilaté en forme de pleine lune, du plus profond, du plus intime de mon corps pour administrer un bonne raclée à ce moi complètement avachi dans ce lit », dit-« il ».))
Comme, dans l’état où il se trouvait, il n’acceptait d’autre contrainte que celle d’être étendu sur un lit d’agonie avec le handicap de son foie malade, il n’avait à balayer aucun obstacle gênant sa liberté d’imaginer n’importe quelle existence de son choix. Et il eût été malaisé de concevoir, pour une conscience en quête de libération, une situation plus favorable à sa projection, comme par un ressort, vers toutes les formes de liberté que celle où l’individu est allongé sur son lit de mourant avec un foie pareil à un bloc de pierre qu’il aurait bien du mal à soutenir entre ses deux bras.
Ce qui ne veut pas dire qu’à l’égard de ces « happy days » qui constituaient le point central de son passé, il se permît de les choisir à sa guise entre cent autres possibilités ; et il était fermement déterminé à ce que les choses ne se passent pas ainsi. Aussi bien, s’il eût dû évoquer ces « happy days » en tant que manifestation du passé assez ambiguë pour pouvoir prendre n’importe quel sens, il eût perdu pour moitié ses raisons de prolonger davantage une existence où il lui fallait tenir bon contre les souffrances imposées par un foie qui, de façon latente, le harcelait sans discontinuer. Inversement, résolu comme il l’était à faire revivre ses « happy days » avec l’exactitude la plus rigoureuse, pour parvenir à cette exactitude rigoureuse, peu lui importait de faire subir au présent les distorsions nécessaires. Cela dit, et bien que — le jour comme la nuit quand il ne dormait pas — il dirigeât sa pensée, très clairement, selon ce principe-là, il lui arrivait, au cours de son sommeil, de pousser des gémissements. Il répétait d’une voix plaintive les mêmes sons : « … cli… la cli… » qui faisaient partie d’un ensemble organisé. L’« exécutrice testamentaire » lui en rendait compte : « Vous n’arrêtez pas de geindre comme une cigale en répétant ça ! » Cependant si ses efforts pour tirer cela au clair ne provoquaient pas la débâcle de ses cauchemars, ses rêves manifestement le ramenaient en droite ligne à un point précis du passé ; et comme c’étaient les mêmes mots plaintifs qui revenaient invariablement, leur sens finit par apparaître d’une façon plus nette. Naturellement lui-même était bien incapable de se rappeler le contenu de ses rêves ; c’est donc l’« exécutrice testamentaire » qui, en fin de compte, établit le sens de ses cris : Ah ! Ah ! la clique… L’homme… laissé tomber… l’a laissé tomber… Ah ! Ah ! La clique… L’homme… laissé tomber… oui, oui… laissé tomber…