J’ai trouvé l’appartement que nous habitons aujourd’hui deux semaines après notre retour à Paris. Quelques jours plus tard, le bail signé, nous le visitions avec un artisan polonais recruté pour les peintures et la réfection de la cuisine quand le portable d’Hélène a sonné. Elle a dit oui, écouté quelques instants en silence, puis elle est passée dans la pièce voisine. Quand le Polonais et moi l’y avons retrouvée, elle avait les yeux pleins de larmes, son menton tremblait. Son père venait de lui annoncer que Juliette avait de nouveau un cancer. De nouveau, parce qu’elle en avait déjà eu un, adolescente. Cela, je le savais. Que savais-je d’autre, alors, à son sujet ? Qu’elle marchait avec des béquilles, qu’elle était juge, qu’elle habitait près devienne, dans l’Isère. Hélène voyait rarement sa sœur. Leurs vies ne se ressemblaient pas, il y avait toujours quelque chose de plus urgent à faire qu’aller à Vienne. Mais elle l’aimait. H lui était arrivé de me parler d’elle, avec tendresse et même avec admiration. Juste avant les vacances de Noël, elle avait eu une embolie pulmonaire, Hélène était inquiète mais la vague avait emporté cette inquiétude avec le reste de notre vie d’avant, depuis notre retour il n’en était plus question, et voilà, elle avait de nouveau un cancer. Du sein, cette fois, avec des métastases dans les poumons.
Nous sommes allés la voir, un week-end du mois de février, au début de sa chimiothérapie. Sachant qu’elle allait perdre ses cheveux, elle avait demandé à Hélène de lui acheter une perruque et Hélène avait couru les magasins spécialisés pour trouver la plus belle possible. Elle avait acheté aussi des robes pour ses trois nièces. Tout ce qui dans la famille relève de la coquetterie, de l’élégance et du paraître est le domaine d’Hélène. Ce n’était visiblement pas celui de Juliette et de son mari, qui habitaient un pavillon moderne dans un village sans charme, mi-campagne mi-banlieue. J’ai vu une jeune femme épuisée, amaigrie, qui ne se levait plus de son fauteuil, un mari élancé, doux, beau, un peu lunaire, et trois petites filles vraiment ravissantes dont l’aînée, qui avait sept ans, dessinait avec beaucoup de soin et une sûreté de trait étonnante pour son âge des cahiers entiers de princesses coiffées de pierres précieuses et vêtues de robes d’apparat. Elle suivait avec le même sérieux des cours de danse et je l’ai fait rire en improvisant avec elle des espèces d’entrechats balourds sur la musique du Lac des cygnes. Mise à part cette singerie bienvenue, un Mélange de paresse et d’embarras m’a fait rester en retrait de la conversation que la faiblesse de Juliette rendait de toute façon languissante. C’était l’hiver, on a allumé tôt les lampes, l’après-midi se tramait. J’ai inspecté, comme je le fais toujours quand j’arrive quelque part, les rayons de la petite bibliothèque, composée de manuels pratiques, d’albums pour enfants, d’essais grand public sur la justice et la bioéthique, de quelques romans qu’on achète comme on prend l’autoroute. Dans cet échantillonnage à mes yeux déprimant, j’ai déniché un livre plus solitaire, un récit d’un auteur que j’aime beaucoup, Béatrix Beck. Ce récit s’appelle : Plus loin, mais où ? En le parcourant, je suis tombé sur une phrase qui m’a fait rire, que j’ai lue à la cantonade : « Ça fait toujours plaisir, une visite, si ce n’est pas à l’arrivée c’est au départ. »
Juliette ne tenait pas à ce que nous revenions trop vite : pas avant qu’elle soit remise de la chimiothérapie. Deux mois ont passé, au cours desquels Hélène et elle ne se sont parlé qu’au téléphone. Juliette était plutôt du genre à rassurer ses proches qu’à les inquiéter, cela rendait les nouvelles d’autant moins rassurantes. Les médecins, disait-elle, étaient optimistes, la combinaison de la chimiothérapie et d’un traitement récent, l’herceptine, semblait faire reculer la maladie. Mais on parlait de rémission, pas de guérison, et même si elle l’espérait longue c’est dans le temps de cette rémission que Juliette projetait désormais sa vie. Quand Hélène proposait de venir, elle disait : attendez un peu, attendez qu’il fasse beau, on sera dans le jardin, ce sera plus agréable, et puis pour le moment je suis trop fatiguée. Ces conversations déchiraient Hélène. Elle me disait, avec une sorte de stupeur : ma petite sœur va mourir. Dans six mois, dans un an, mais c’est sûr, elle va mourir. Je la serrais dans mes bras, je serrais son visage entre mes mains, je disais : je suis là, et c’est vrai, j’étais là. Je me souvenais qu’à peine un an plus tôt l’aînée de mes sœurs à moi avait failli mourir, et la cadette aussi, longtemps auparavant : ces souvenirs m’aidaient à éprouver un peu ce qu’elle éprouvait, à être un peu plus avec elle, mais sauf dans ces moments où elle m’en parlait, ou quand, sans qu’elle m’en parle, je voyais qu’elle avait pleuré, la vérité est que je n’y pensais guère. A cette menace près, notre vie était gaie. Pour célébrer notre emménagement, nous avons donné une grande fête et plusieurs semaines après tous nos amis nous ont répété que des fêtes aussi joyeuses, il n’y en avait pas souvent. J’étais fier de la beauté d’Hélène, de son ironie, de son indulgence, j’aimais sans le redouter son fond de mélancolie. Le film que j’avais tourné l’été précédent allait être présenté au festival de Cannes. Je me sentais brillant, important, et cette semi-belle-sœur cancéreuse dans sa petite maison au fond de son patelin de province, cela me faisait de la peine, bien sûr, mais c’était loin. Cette vie qui s’éteignait n’avait rien à voir avec ma vie à moi où tout semblait s’ouvrir, se déployer. Ce qui m’ennuyait le plus, c’est que cela minait Hélène et me retenait un peu – très peu, à vrai dire – de donner devant elle libre cours à l’euphorie légèrement mégalomane qui m’a soulevé tout ce printemps-là.
Entre Cannes et la sortie du film, il y avait encore une station sur le chemin qui me conduisait vers la gloire, c’était un autre festival, à Yokohama. Je voyagerais en classe affaires, il y aurait le gratin du cinéma français, je me voyais déjà fêté en japonais. Comme Hélène travaillait, elle ne pouvait m’y accompagner, mais elle avait projeté, en mon absence, de faire enfin un saut à Vienne : Juliette disait aller un peu mieux, il ferait beau, on pourrait se tenir dans le jardin. Je devais partir le lundi et, le vendredi, j’ai enregistré la voix off d’un documentaire que j’avais tourné avec un ami au Kenya – je faisais beaucoup de choses à ce moment-là, et j’avais l’impression que je n’arrêterais plus. Enregistrer ma voix et la maîtriser mieux que je ne le fais dans la vie me procure un plaisir narcissique certain, j’étais parvenu à caser dans le commentaire la phrase qui me faisait rire sur les visites qui font toujours plaisir, si ce n’est pas à l’arrivée c’est au départ, en sorte que Camille, ma monteuse, et moi sommes sortis du studio très contents de notre après-midi et de nous-mêmes. Nous sommes allés boire un verre à une terrasse, j’ai tapé une cigarette à une fille à la table voisine, elle a plaisanté, j’ai plaisanté, Camille qui est toujours bon public pour moi a ri de bon cœur, et à ce moment-là mon portable a sonné. C’était Hélène. Elle appelait de la télévision, elle partait à la gare de Lyon sans repasser par la maison : Juliette était en train de mourir.
Ses parents nous attendaient à la gare de Perrache. Ils avaient quitté en catastrophe la maison du Poitou où ils passaient quelques jours de vacances et venaient de traverser la France en voiture. J’ai pensé, sur le moment, qu’ils avaient attendu pour appeler Hélène d’avoir couvert au moins la moitié du trajet afin qu’elle n’arrive pas avant eux mais j’ai trouvé plus tard, sur notre répondeur à la maison, une série de messages de plus en plus pressants qui m’ont rappelé ceux que j’avais trouvés sur le mien vingt ans plus tôt, quand ma sœur cadette a eu un grave accident de voiture. J’étais rentré tard et trop soûl pour les écouter, je ne les ai découverts que le lendemain matin. À l’horreur de la nouvelle s’ajoutait, même si cela ne changeait rien, la honte d’en avoir été indûment protégé toute une nuit, d’avoir dormi du sommeil de l’ivrogne, sinon du juste, alors que ma mère, que j’ai si souvent accusée de taire la vérité pour protéger les siens, avait tout fait pour me prévenir. Hélène et moi sommes montés à l’arrière et j’ai eu l’impression que les choses reprenaient un cours perdu depuis très longtemps : les parents devant, les enfants derrière. La route jusqu’à l’hôpital de Lyon-Sud a été assez longue, avec des rocades sans fin, des panneaux qu’on voyait trop tard, des bretelles de sortie qu’on ne prenait pas à temps, alors on prenait la suivante, puis la rocade en sens inverse. Ces difficultés d’orientation permettaient de parler de choses neutres. Pour les parents d’Hélène, comme pour les miens, la bonne éducation consiste en premier lieu à garder pour soi ses émotions mais leurs yeux étaient rouges et les mains de Jacques, le père, tremblaient sur le volant. Juste avant d’arriver, Marie-Aude, la mère, a dit sans se retourner que ce serait sans doute, ce soir, la dernière fois que nous verrions Juliette. Peut-être le lendemain encore, on ne savait pas.
Elle était au service de réanimation. Hélène et ses parents sont entrés dans la chambre, j’ai voulu rester sur le seuil mais Hélène m’a fait signe de la suivre, de rester derrière elle, tout près, tandis qu’elle s’approchait de sa sœur et prenait sa main percée par l’aiguille de la perfusion. À son contact, Juliette qui gisait immobile, la tête renversée en arrière, s’est légèrement tournée dans sa direction. Ses poumons ne fonctionnaient presque plus, tout ce qui lui restait d’énergie était mobilisé par l’acte devenu effroyablement difficile de respirer. Elle n’avait plus de cheveux, son visage était émacié et cireux. J’avais vu beaucoup de morts d’un seul coup, à Tangalle, mes premiers morts, mais je n’avais toujours pas vu quelqu’un mourir. Là, je voyais. Ses parents et sa sœur lui ont parlé tous les trois sans qu’elle puisse leur répondre mais elle les regardait et semblait les reconnaître. Je ne me rappelle pas ce qu’ils lui ont dit. Sans doute répété son prénom, qui ils étaient, qu’ils étaient là. Juliette, c’est papa. Juliette, c’est maman. Juliette, c’est Hélène. Et ils pressaient ses mains, ils touchaient son visage. Tout à coup, elle s’est redressée dans son lit, arquant le dos. Elle a fait plusieurs fois le même geste brutal et maladroit pour arracher le masque à oxygène, comme si au lieu de l’y aider il l’empêchait de respirer. Affolés, nous avons cru qu’il ne marchait plus, qu’elle allait mourir à l’instant, faute d’air. Une infirmière est arrivée, a dit que non, l’appareil marchait bien. Hélène, qui maintenait Juliette dans ses bras, l’a aidée à reprendre sa position de gisante. Elle s’est laissé faire. Ce sursaut l’avait épuisée. Elle semblait moins calmée qu’éloignée, hors d’atteinte. Nous sommes restés un moment tous les quatre à son chevet. L’infirmière, ensuite, nous a dit que dans l’après-midi, quand elle pouvait encore parler, elle avait demandé à voir ses filles, mais seulement après la fête de leur école, qui devait avoir lieu le lendemain matin. Les médecins pensaient pouvoir la maintenir jusque-là. On ferait en sorte, cette nuit, qu’elle puisse se reposer. Tout cela avait été planifié par elle et son mari. Elle ne voulait pas mourir hébétée par les médicaments, en même temps elle comptait sur eux pour que l’excès de souffrance ne lui vole pas sa mort. Elle voulait qu’on l’aide à tenir pour faire ce qu’il lui restait à faire mais pas au-delà. Plus encore que son courage, sa lucidité et son exigence impressionnaient l’infirmière.
A l’hôtel, cette nuit-là, Hélène était couchée contre moi mais murée, hors d’atteinte elle aussi. Quelquefois elle se levait pour fumer une cigarette près de la fenêtre entrouverte et je me levais aussi, je fumais une cigarette aussi. C’était interdit dans la chambre que nous occupions et nous utilisions en guise de cendrier un verre à dents de plastique avec un fond d’eau, pour qu’il ne brûle pas. Cela faisait une tisane répugnante. Nous avions tous les deux l’intention d’arrêter de fumer, plusieurs vaines tentatives à notre passif et, d’un commun accord, plutôt que de réessayer à un mauvais moment, d’échouer encore une fois et de nous décourager, nous avions décidé d’attendre et de saisir, afin d’arrêter pour de bon, un moment vraiment opportun, c’est-à-dire un moment sans trop de stress. Cela voulait dire pour moi après la sortie de mon film et pour Hélène, je m’en rends compte à présent même si ce n’était pas formulé, après la mort de Juliette qu’elle voyait approcher depuis plusieurs mois avec une angoisse médusée. Nous nous levions, fumions, nous recouchions, nous relevions, pratiquement sans parler. À un moment, Hélène m’a dit : c’est bien que tu sois là, et cela m’a fait du bien qu’elle me le dise. En même temps, je pensais à Yokohama. Je me disais que comme c’était parti il y avait peu de chances que je puisse prendre l’avion lundi et j’essayais en vain de calculer ces chances. Je pensais aussi au Sri Lanka, à la façon dont nous nous étions embrassés sous la douche de l’Alliance française en décidant de ne plus nous quitter. La chambre de ses parents était dans le même couloir, à trois numéros de la nôtre. Ils ne s’étaient pas quittés, eux, ni les miens. Ils vieillissaient ensemble et même s’ils n’étaient pas des modèles pour nous je trouvais que c’était quelque chose, de vieillir ensemble. Ils devaient être allongés sur leur lit, en silence. Peut-être se serraient-ils l’un contre l’autre. Peut-être pleuraient-ils tous les deux, tournés l’un vers l’autre. C’était la dernière nuit de leur enfant, ou l’avant-dernière. Elle avait trente-trois ans. Ils étaient venus là pour sa mort. Et les trois petites filles, à quelques kilomètres d’ici ? Est-ce qu’elles dormaient ? Qu’est-ce qui se passait dans leur tête ? Cela veut dire quoi, quand on a sept ans, de savoir que sa mère est en train de mourir ? Et quand on a quatre ans ? Un an ? À un an, on ne sait pas, on ne comprend pas, dit-on, mais on doit même sans mots deviner qu’il se passe quelque chose d’immensément grave autour de soi, que la vie est en train de basculer, qu’il n’y aura plus jamais vraiment de sécurité. Une question de langage me tournait dans la tête. Je déteste qu’on emploie le mot « maman » autrement qu’au vocatif et dans un cadre privé : que même à soixante ans on s’adresse ainsi à sa mère, très bien, mais que passé l’école maternelle on dise « la maman d’Untel » ou, comme Ségolène Royal, « les mamans », cela me répugne, et je devine dans cette répugnance autre chose que le réflexe de classe qui me fait tiquer quand quelqu’un dit devant moi « sur Paris » ou, à tout bout de champ, « pas de souci ». Pourtant, même pour moi, celle qui allait mourir, ce n’était pas la mère d’Amélie, de Clara et de Diane, mais leur maman, et ce mot que je n’aime pas, ce mot qui depuis si longtemps me rend triste, je ne dirais pas qu’il ne me rendait pas triste mais j’avais envie de le prononcer. J’avais envie de dire, à voix basse : maman, et de pleurer et d’être, pas consolé, non, mais bercé, juste bercé, et de m’endormir ainsi.