19
Bon, SOS, quoi, à la fin
Il est très difficile de faire entrer une femme dans sa quarantième année.
Et plus difficile encore de l'en faire sortir.
André Roussin
15 h 37
– Si je dois les subir, je préfère encore savoir à quelles souffrances je dois m'attendre. C'est quoi, concrètement, une soirée pyjama ? demande Jerry, toujours curieux dès qu'il s'agit d'intégrer une nouvelle information, quand bien même elle ne lui servira plus jamais de sa vie, comme ici.
Une nuée d'oiseaux indéterminés (je distingue à peine que quelque chose bouge dans le ciel, faut pas m'en demander plus) prend son envol brusquement, sans doute dérangés par un animal sur le point de les surprendre. Avec un peu de chance et un éclair bien placé, on aura peut-être droit à du poulet rôti, pour le goûter.
Clotilde (ravie). – Alors le concept est le suivant : on se réunit à plusieurs dans l'appartement d'une copine, on se fout toutes en pyjama pour être à égalité au niveau du look, et là, on se lâche, régression totale, free style  !
Jerry (levant un sourcil). – J'ai peur de comprendre. Qu'entends-tu par « on se lâche, régression totale, free style  » ?
Clotilde. – Ça varie. On se passe les tubes de notre adolescence en dansant dessus comme si nos parents nous avaient donné la permission de vingt-deux heures, on fait des tentatives de maquillage et de coiffures avant-gardistes, on fout en l'air notre régime en nous goinfrant de bonbecs et de gâteaux…
Moi (en soupirant). – Ça, c'est mon moment préféré.
Clotilde. – … et puis on fait des jeux débiles, genre action ou vérité, par exemple, ou bien on se tire les cartes pour deviner notre avenir. Bref, on met au placard nos habits de mères, d'épouses, ou de femmes actives…
Moi (en soupirant encore). – Ou les trois à la fois.
Clotilde. – … pour nous accorder le droit d'être futiles et irresponsables juste le temps d'une soirée, avant de nous endormir d'épuisement dans le salon aux premières lueurs de l'aube. On a déjà le coup des coiffures avant-gardistes…
Moi. – Tu m'étonnes.
Clotilde. – … Pour la musique, on peut chanter…
Basil (dans son coin). – Non merci, pitié.
Clotilde. – … Et on a déjà passé la nuit tous ensemble.
Jerry. – Donc en fait, c'est un truc que font les filles entre elles ?
Clotilde. – Oui, mais…
Jerry (soulagé). – Ah ! Trop dommage, je ne peux pas jouer avec vous : j'ai un pénis.
Clotilde. – Oui, mais…
Jerry. – Quand bien même je le planquerais entre mes cuisses, il reste un autre organe qui me disqualifie d'office : j'ai aussi un cerveau. Vraiment, je regrette du fond du cœur, mais ça sera sans moi.
15 h 40
Ma blonde amie s'approche de lui à quatre pattes, et le fixe droit dans les yeux, d'un air qui ne souffre pas de réplique.
Clotilde. – Action ou vérité ?
Sa voix est très proche du ton autoritaire qu'utilise la mère de Jerry, mais elle ne l'a pas fait exprès.
Jerry. – Pardon ? Je viens de te dire que…
Clotilde. – Attention, si tu refuses de répondre, tu as un gage.
Jerry. – Ah. C'est une soirée pyjama obligatoire ? Genre comme au bagne, on m'impose la tunique rayée d'office ?
Moi (répondant à sa place). – Il choisit vérité.
Coincé avec nous sans possibilité de fuir, il finit par capituler.
Jerry. – Misère…
Clotilde tape dans ses mains de contentement, attrape une de ses boucles emmêlées, la tortille en réfléchissant, lâche sa nouvelle dreadlock et dit :
– OK. Aaaalors… Quelle est la pire chose qu'on t'ait dite à propos de ton physique ?
– Et sinon, à quel moment c'est supposé être drôle ?
– Ça l'est pour nous. Réponds, homme à lunettes.
Jerry se gratte le menton, sur lequel une légère ombre blonde de deux jours commence à apparaître.
– Si j'ai bien compris le principe qui prévaut dans votre jeu de femelles souffreteuses en manque de glucose, c'est que si je réponds à votre question pourrie, j'ai le droit de vous en poser une après ?
– Exactement, dit Clotilde.
– À chacune ?
Je réponds en regardant ma copine, qui acquiesce de bonne humeur.
– Eh bien… oui.
– Ça me va, opine-t-il en échangeant un drôle de regard avec Basil, adossé à l'autre bout de l'abri en pierre. Donc la pire chose que l'on m'ait dite à propos de mon physique c'est : « Tu as l'air de Rocky Balboa, qui aurait juste l'œil au-dessus de son coquard. »
– C'est tout ? je demande.
– C'est déjà beaucoup, me répond-il avec un large sourire ironique. Donc, maintenant : à moi.
Il se frotte les mains de satisfaction perfide, en émettant un petit rire genre « huhuhuuu… ! », qui se veut machiavélique, mais qui ressemble en réalité aux gloussements d'un évadé de La Cage aux folles .
– Alors on commence : Anouchka, action ou vérité ?
Pas si vite. Je connais mon cousin, je sais qu'il n'hésitera pas une seconde à me demander de faire un truc ignoble si je choisis « action », genre m'ordonner d'aller déterrer un ver de terre pour m'en flageller la paupière, faire la chandelle allongée sur un tapis de boue, ou l'embrasser sur la joue (là où il y a du pus).
– Véritééééé !
Son sourire s'élargit.
C'est étonnant.
– J'aime ton courage. Bien, alors, Anouchka, ma question, celle à laquelle tu dois répondre en disant la stricte vérité, est : es-tu attirée sexuellement par Basil ?
Réjoui, il croise ses mains derrière son crâne et s'adosse contre le mur de pierre, ses deux nez (le violet et le rose) pointés vers moi, attendant ma réponse.
Oh l'ordure.
Je tire sur mon oreille, signe évident de gêne (normalement je tire sur mes cheveux, mais leurs bouts sont si haut qu'ils me sont actuellement difficiles d'accès), sous les regards scrutateurs de Clotilde et de Basil, qui s'est approché discrètement et a cessé de se gratter (signe que sa curiosité le démange davantage que son éruption).
Moi (outrée). – Mais enfin… non, certainement pas ! T'es malade, ou quoi ? Je suis folle amoureuse d'Aaron, mon mari je te le rappelle, sale morpion.
Jerry (secouant l'index). – Tut-tut, ne laisse pas ton inconscient s'exprimer par cette image indigne de la femme fidèle que tu prétends être. J'ai bien remarqué les petits regards que tu lui lançais ce matin…
Alors là, je suis partagée entre l'envie de le baffer pour qu'il taise ses inepties, et l'envie de le baffer juste pour le plaisir. Je crois que je vais le baffer pour les deux raisons, ça fera d'une claque deux coups.
Moi (sidérée). – Pardon ? Quels regards ? Je bigle tellement que je pourrais aller taper la discut avec un arbre en croyant que c'est toi. Note que ce serait peut-être la seule fois où nous aurions une conversation intéressante.
Jerry. – Tu digresses.
Moi. – Car tu m'agresses.
Jerry. – Tu progresses…
Moi. – Et tu stress ?
Jerry. – Je suis en liesse !
Moi. – Face de fesse.
Clotilde s'interpose :
– Stoop, c'est bon, arrêtez vos gentillesses, on laisse tomber, vous avez gagné, ce jeu est nul. De toute façon, il n'y a plus d'éclairs, je crois qu'on va pouvoir y aller.
15 h 51
Effectivement, l'orage a cessé. Mais Jerry n'a pas dit son dernier mot. Tel le génie dont on aurait frotté la lampe pour rigoler, il refuse de retourner dans sa cafetière tant que l'on n'aura pas honoré notre promesse d'une seconde réponse.
Alors, tranquillement, il s'approche de Clotilde, la surmonte de ses six centimètres de différence, et lui demande :
– Action ou vérité ?
Je chuchote à l'oreille de ma copine :
– Prends action, qu'on se débarrasse. Il va te demander de faire un tour sur toi-même à cloche-pied, il va faire « honk honk honk » avec son gros rire d'orang-outang, et on pourra partir.
Mais Clotilde se sent trop faible pour faire un tour sur elle-même à cloche-pied.
Alors elle choisit « vérité ».
Elle n'aurait pas dû, et elle va immédiatement comprendre à quel point.
Jerry (qui réajuste ses lunettes pour mieux profiter du spectacle). – Clotilde, je me demandais, tu as quel âge, en réalité ?
Ses yeux étonnés clignent plusieurs fois, très vite, et je m'approche d'elle pour ne pas qu'elle nous fasse un malaise. Ou qu'elle nous fasse une simulation de malaise.
– Eh bien… j'ai trente-cinq ans, dit-elle d'une voix blanche.
– Si tu mens, tu as un gage. Et sache que j'ai beaucoup d'imagination.
– J'ai… trente-cinq ans et demi.
– C'est ta réponse ?
Cette fois, je m'énerve.
– Bon, ho, Jerry, tu nous gonfles les gonades, avec ton insistance douteuse.
Il se recule, et époussette nonchalamment sa veste si sale que son geste est comiquement inutile.
– Hier, je ne dormais pas.
– Mais… quelle espèce de sale petit fouineur ! je m'exclame, outrée, en me tournant vers Clotilde.
Dont les yeux sont baignés de larmes.
Les miens s'écarquillent.
– Heeu… ma poulette… je…
Elle nous tourne brusquement le dos, les bras serrés autour d'elle, et prend une grande inspiration, le nez au vent.
Basil, aux premières loges, cueille un brin d'herbe détrempé, le met dans sa bouche, et le mastique en observant la jeune femme d'un regard aussi vide que désormais totalement marron. Et dire que parfois, on confond le vide et le mystère…
J'avise mon cousin comme si je venais subitement de le découvrir, et commence à lui mettre de petites calbotes sur la tête :
– Mais ça t'amuse de battre chaque jour ton record de médiocrité ? C'est pas possible ! Tu te dopes, ou quoi ?
– Aïe… aïïïe… mais aïïe-euh ! couine-t-il en les évitant. Ça va, c'est pas de ma faute si elle est complexée !
– Non, par contre c'est ta faute si tu es con !
Clotilde retient ma main, alors que je m'apprêtais à lui mettre la claquouille suprême.
15 h 54
– Je suis fatiguée, me dit-elle. Viens, on s'en va.
– Je ne bougerai pas d'ici tant que cet abruti ne t'aura pas fait des excuses.
– Tchao ! crie Jerry qui se dirige vers l'entrée de l'abri en recoiffant ses cheveux courts.
– JERRY BERDUGO ! Un pas de plus et je te JURE que je… je…
– Tu ? dit-il en se retournant.
– JE NE SAIS PAS QUOI MAIS JE TE JURE QUE CE SERA TERRIBLE ! je hurle, les dents serrées en agitant les poings.
Lentement, il se passe la main sur le visage en poussant un profond soupir.
Décidément, on ne s'aime vraiment bien que quand on se voit peu.
Derrière lui, Basil glousse bêtement.
Ce type fait définitivement partie des hommes beaux tant qu'ils n'ont pas ouvert la bouche.
– Je n'ai aucune excuse à lui faire, car je n'ai proféré aucune insulte, s'insurge Jerry.
– Si !
Il soupire de nouveau, secoue la tête, et s'adresse à Clotilde :
– Désolé si ton âge te pose un problème, mais… (Il hausse les épaules.) Eh ben quoi ? On vit dans une société où l'espérance de vie est telle qu'atteindre les soixante-dix balais n'a plus rien d'exceptionnel. Alors tu as le choix entre passer les quarante prochaines années à vivre frustrée, ou bien t'assumer, être bien dans ta peau, ne pas te soucier des imbéciles, et profiter de tout ce que l'existence t'a apporté d'expérience et de maturité à fond les narines.
Clotilde est décontenancée par le ton impératif qu'a employé Jerry.
Moi aussi, d'ailleurs. Qui aurait pu penser que sommeillait un tel caractère sous sa carapace d'amorphe ?
Ma copine triture nerveusement son bracelet, les yeux baissés.
Il s'approche d'elle, tandis qu'elle lui répond :
– Mon âge ne me pose pas de problème. C'est juste un rappel du temps qui passe, et de tous les rêves que je n'ai pas accomplis encore, l'annonce que les marques qui rayent mon visage vont aller en s'amplifiant…
Jerry prend maintenant un air concentré, repousse ses lunettes contre l'arête de son nez, en joignant les paumes de ses mains.
– Si on considère, dit-il comme s'il s'apprêtait à résoudre un problème de logique mathématique, les rides comme les cicatrices de ton vécu, peut-être que ton souci n'est pas de commencer à en avoir, mais de regretter ce que tu as vécu ?
– Non, je ne crois pas, je ne regrette pas grand-chose…
– Alors pourquoi ça te travaille dans ce cas ? Si tu as des rêves, tu n'as qu'à te réincarner dans ta propre vie, tout changer, tout recommencer, absolument rien ne t'en empêche. Pourquoi avoir besoin de ressembler à quelqu'un de lisse, qui n'a encore rien connu ?
Elle s'offusque, sidérée qu'il ne comprenne pas de lui-même.
– Mais parce qu'il le faut ! La société nous l'impose, tu ne peux pas aller à contre-courant, c'est débile. C'est l'époque qui veut ça, tu DOIS paraître jeune, pour ne pas te faire distancer dans tous les domaines, en amour, au boulot…
Jerry éclate de rire.
– Tu connais la mode ?
– Un peu, minus, c'est mon métier, j'te f'rais dire. Je suis styliste.
– Donc tu connais bien ce truc mercantile et futile qui impose aux autres comment s'habiller, en dépit même de leur morphologie. C'est facile, ça change toutes les saisons. Hier, la couleur verte était honnie ? – sauf ton respect, hein, Clotilde. Aujourd'hui c'est LA couleur à porter absolument sur tes robes et tes chaussures. Hier, les jeans étaient exclusivement taille haute ? Aujourd'hui tu as l'air d'un plouc si tu portes autre chose qu'un taille basse, même si ton corps n'est pas fait pour et que ton bourrelet ventral dépasse. Porter des strings il y a trente ans, c'était être lubrique. Ne pas en porter aujourd'hui, c'est être has been .
– Tu portes des strings, Jerry ? je demande, stupéfaite.
– Ne m'interrompt pas, petite sotte. Tout ça ne date pas d'aujourd'hui : les femmes subissent ça depuis des lustres. Un certain siècle tu es considérée comme un thon si tu n'as pas des hanches larges et des petits seins, un autre siècle tu es regardée comme une vilaine si tu n'as pas la taille fine et de gros lolos, dans un certain pays tu es un monstre si tu as de grands pieds, alors tu dois te les faire bander parce que les moignons, c'est plus mignon, dans un autre pays tu es affreuse si ton cou possède une taille standard, alors il te faut l'allonger avec des colliers en métal, même si ça fait mal. Tu as la peau mate ? Inadéquate ! L'époque est au cachet d'aspirine, il faut te farder de poudre blanche pour avoir l'air classe. Tu manques de mélanine ? Tant pis rouquine ! L'époque est au cuivré, il faut que tu te brûles pour avoir l'air bonnasse. Aujourd'hui, au lieu d'être évoluées et de s'être libérées de ces critères esthétiques déformants qui leur étaient imposés, les gonzesses se mutilent de leur plein gré à coups de bistouri, pour se faire faire une tronche qui ressemble à un masque en carton inexpressif.
Clotilde croise les bras, sur la défensive.
– J'ai rarement entendu une argumentation aussi débile.
Mais Jerry est lancé, et dans ces cas-là, il est aussi difficile de l'arrêter qu'une locomotive lancée à toute vapeur à quelques mètres de laquelle on tendrait un panneau « stop ».
– Ah oui ? Tu verras, demain : vieillissement de la population oblige, les rides redeviendront tendance par la grâce d'un créateur un peu moins con que les autres. Parce que ça arrivera forcément, la mode est cyclique, c'est comme ça que ça marche. Hier on respectait les aînés, aujourd'hui on valorise les jeunes, demain on redécouvrira les vieux. Il suffira juste de ne plus parler de « rides », mais de les renommer d'une façon plus glamour, comme « les sillons de l'expérience », « les lignes de vie », « les stigmates de la connaissance », « les traits aimés », ou que sais-je…
Je l'interromps :
– Jerry. « Les stigmates de la connaissance » ? Tu ne te fous pas un peu de notre gueule, là ?
– Les rides de la personne que tu aimes, proclame-t-il le doigt levé, sont comme les cicatrices sur un doudou : même avec sa tronche toute rapiécée, on a tellement de souvenirs avec lui qu'on n'en voudrait pas un neuf !
– Par pitié, dis-je en soupirant, tu es vraiment obligé de nous parler sans arrêt de ta mère ?
Clotilde, les yeux parfaitement secs maintenant, attrape sa veste en s'énervant.
– Désolée mec, mais je continue de trouver ton raisonnement à côté de la plaque.
– Ah oui ? fait Jerry.
– OUI !
Je secoue mes mains devant leurs visages rouges, pour attirer leur attention.
– Pause ! Vous m'attendez une seconde ? J'ai besoin d'aller faire pipi, je reviens et on se casse. Ne partez pas sans moi, hein ?
16 h 05
Il ne pleut plus, les nuages se sont éparpillés, et le soleil darde ses rayons dans un ciel à nouveau limpide. Je file à toutes jambes, en prenant garde toutefois de ne pas me vautrer sur le sol glissant et gorgé d'eau. Mes pieds nus s'enfoncent directement dans la terre humide. C'est une sensation étrange, à la fois répugnante et voluptueuse. Ce n'est pas pire que de fouler le sable d'une plage, c'est juste plus froid et plus crade.
Devant moi se trouvent des arbres par centaines, et une végétation si touffue entre de gros rochers que je n'ai que l'embarras du choix pour décider quel bosquet aura l'honneur et le privilège de me voir m'accroupir derrière.
Quand j'y pense, me dis-je en soulevant ma jupe, c'est vrai qu'il y a des trucs où il n'a pas tort, cet abruti de Jerry. OK, il flippe moins de la ptôse de ses nichons ou de ses bajoues, essentiellement parce qu'il n'a pas de nichons. Mais n'empêche, ai-je tant la nostalgie que ça de ces années de promiscuité où je partageais la chambre de mon frère, où je devais rendre des comptes à mes parents, où j'enchaînais les jobs pourris sans vraiment savoir ce que j'allais faire de ma vie, où j'étais en tel apprentissage de moi-même, que je ne mesurais ni mes forces, ni mes faiblesses…
La réponse est : non.
Clotilde a raison sur un point : l'âge véritable, c'est celui qu'on a dans la tête.
Et dans la mienne, j'ai trente ans pour longtemps.
Tant pis si je me fringue parfois comme une gamine, si j'emploie les expressions de mon adolescence en croyant qu'elles sont encore tendance, ou si j'aime danser toute seule sur la musique qu'écoutent mes filles. L'important est juste que je sois en accord avec mon tempérament.
OK, je ne peux pas empêcher mon corps de vieillir. Mais qui m'oblige à me comporter comme une vieille ?
16 h 07
À part ça, et je le dis sans exagération aucune, si on n'est pas rentrés d'ici ce soir, je m'en fous, je bouffe une cuisse de Jerry. Après tout, il… (je percute) IL… OH PURÉE DE BORDEL DE MERDE.
16 h 08
Voilà, finito el pipito. Vite, courir.
16 h 09
Attends, c'est bien par là que je suis arrivée ?
16 h 10
Huum… j'ai un doute. Par là, alors ?
16 h 11
Oh nan-nan-nan-nan-nan. C'est l'attaque de la mouise géante, là : j'ai pas été dressée à distinguer quoi que ce soit juste avec mon odorat. Toute cette végétation se ressemble tellement… Calme-toi, ma fille. Tu vas compter jusqu'à trois, et ensuite tu paniques.
Un, deux…
16 h 12
Tr…
Une main se pose sur mon épaule.
– AAAH, Basil, qu'est-ce que tu fais là ? ?
– Je te cherchais.
– Ho ?
– Oui, je voulais te dire…
– Le chemin. Dis-moi d'abord où est le chemin pour revenir aux autres, et je t'écoute pour le reste.
Il a une drôle de voix, Basil.
Il a aussi une drôle d'attitude. Je le sens comme énervé.
– Anouchka, prononce-t-il sans bouger alors que je le tire par la manche. Je n'ai pas beaucoup apprécié ce que tu as dit tout à l'heure, à propos de mes cheveux.
– Tes chev… non, mais on s'en fout, de tes cheveux ! Vite, il faut rentrer tout de suite !
Sa main agrippe mon poignet et le serre.
– Non, pas tout de suite.