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Branle-bas de combat !
Je suis devenue une mère au
foyer, et il n'y a pas de meilleur job.
Céline Dion
6 heures
Lever bondissant (en sursaut) sitôt que retentit
la sonnerie du réveil.
El Marido à côté de moi n'a pas bougé d'un cil,
les écouteurs du casque plaqués contre ses oreilles diffusant en
boucle son album préféré, telle une berceuse perpétuelle.
6 h 01
Électrisée mais dans le coaltar, j'enfile un jean
sur mon pyjama, et me fais attaquer par ma chienne de cinq kilos
qui veut que je la sorte.
6 h 05
Je la supplie à voix basse de ne pas se soulager
sur le parquet. Le taux de probabilité pour qu'elle accepte est
déterminé par son humeur du moment. OK je ne me brosse pas les
dents, OK je ne prends même pas de petit déj, mais pitié, pitié
Chochana, laisse-moi au moins faire pipi avant toi.
6 h 07
Comme chaque matin, mon cerbère miniature aux
fesses, j'ai encore battu un record de fulgurance aux toilettes. Et
dire que si j'avais été un homme, j'aurais pu m'en vanter auprès de
mes potes… En même temps, de savoir que les garçons éprouvent une
gloire quelconque à rivaliser au sujet de la puissance de leur jet
d'urine donne-t-il vraiment envie d'être une des leurs ?
6 h 08
Non, hein ?
Merci mon Dieu de m'avoir faite femme.
6 h 15
La Choch' s'ébroue gaiement sur la pelouse de la
résidence ornée d'un petit panneau, ignoré de tous, portant la
mention « Interdit aux chiens ».
6 h 15 mn et 20 s
Hop, je dégaine mon portable et compose le numéro
de ma mère, fort heureusement aussi matinale que moi. Comme
d'habitude, à la seconde où j'entends sa voix, une pulsion
irrépressible me pousse à lui raconter tout ce que j'ai vécu la
veille (y compris ce que je m'étais promis de taire), quand bien
même je sais qu'elle va me donner (m'imposer ?) son point de
vue.
Ma maman, c'est mon sérum Pentothal à moi.
La conversation se déroule à voix basse, pour ne
pas informer mes voisins du rez-de-chaussée de l'évolution de ma
vie privée depuis hier.
Je les en informe quand même en haussant le ton
lorsque le papotage tourne au vinaigre.
Car pour que son bonheur soit complet, il ne
manque plus à cette femme qu'un joystick pour diriger ma vie. En
effet, ma mère, qui vit pleinement mes anecdotes par procuration,
commence systématiquement ses phrases par « Dis-lui
que… », « Réponds-lui que… », « Tu n'as
qu'à… ».
Ça m'énèèèrve, cette manie qu'elle a d'employer
l'impératif pour me donner les conseils que je ne lui ai pas
demandés !
Je comprends maintenant d'où je tiens cette façon
de parler.
6 h 32
Bien sûr, je n'échappe pas aux informations
météorologiques qu'elle m'inflige depuis l'enfance, consistant
invariablement à m'ordonner de me couvrir en prévision d'un cyclone
de froid ou d'une tempête de pluie sur le point de s'abattre sur
nos têtes, quand bien même le ciel est d'un bleu limpide et la
température printanière.
Sa chanson préférée ? « Fous ta
cagoule ».
En fait, ma génitrice est probablement la seule
personne au monde qui considère le réchauffement climatique comme
une bénédiction.
6 h 40
Retour au bercail, où je peux enfin bénéficier du
luxe suprême de m'octroyer dix minutes pour faire ma toilette, et
avaler une tartine à la confiture.
Sans pain, puisque j'ai oublié d'en acheter.
6 h 50
Allumage des lumières dans la chambre des minus,
accompagné d'un doux murmure sollicitant leur réveil.
7 h 15
El Marido se lève pesamment, les cheveux en
bataille et la tronche chiffonnée, me faisant signe de ne pas lui
adresser la parole le temps qu'il ouvre les yeux, c'est-à-dire dans
une heure. Ça fait long quand on a des choses à dire. (Raconter ce
qui s'est passé dans notre vie entre 6 heures et
7 h 15, par exemple.)
7 h 20
Retour dans la chambre des pygmées, claquement
dans les mains avec ton un peu plus vigoureux pour qu'elles se
bougent.
7 h 30
Debout devant la télé, je fais danser le fer à
repasser sur les habits de tout le monde en commentant l'actualité
qui défile dans Télématin .
El Marido, assis une tasse de café à la main, me
fait taire d'un « chhht… » impérieux, rappelant que pour
émerger, tel le nouveau-né accouché dans l'eau, il a besoin d'un
environnement calme, paisible, et dénué de toute trace de parasites
sonores en provenance de ma bouche.
7 h 31
Docile, je me tais, tout en prenant conscience que
le vêtement sur lequel je suis en train de m'escrimer est sa
chemise.
Pourquoi ?
Parce qu'il me l'a tendue.
7 h 32
Si je voulais, je n'aurais qu'un seul geste à
faire pour…
7 h 34
… être une bonne épouse.
Je la défroisse donc soigneusement et la lui rends
avec un sourire tolérant agrémenté d'un bisou silencieux.
7 h 37
Pour le divorce, je crois que je vais attendre un
peu : c'est déjà mon second mari. À force de changer de
nom tous les cinq ans, je finis par ne plus savoir comment je
m'appelle. Il y en a qui deviendraient schizos pour moins que ça.
Il est temps de prendre sur moi et…
7 h 38
… je percute. Chloé ne commence pas à
8 heures, aujourd'hui ?!
7 h 38 mn et 1 s
Ruade dans la chambre des petites, et gueulantes
au son de mon jingle quotidien : « Dépêchez-vous de vous
lever, on n'a jamais été aussi en retard de notre
vie !! »
7 h 45
Branle-bas de combat, vêtements enfilés au pas de
charge et brioches sous plastique à la main, le checking des sacs
et cartables se fait dans la joie et la bonne humeur (« T'as
pas oublié ton livre d'histoire ? ? »,
« Comment ça, gym ? Il est où, ton
survêt ? ! »).
7 h 55
Dévalage de l'escalier en mode turbo, ponctué de
« Maman, si je suis en retard, tu me fais un mot,
hein ! ».
8 h 05
El Marido, qui a pris tranquillement sa douche,
part travailler.
8 h 40
Retour à la maison, enfin vide. Je contemple d'un
œil éteint le foutoir qui m'entoure, et décide que le mieux à faire
est encore d'aller moi aussi vaquer à mes occupations, dans la
pièce du fond.
Lorsqu'ils me demandent quel est mon métier, ma
réponse embarrasse toujours les gens.
Aussi je m'amuse à ne pas en varier, répliquant,
l'air énigmatique : « Je travaille chez moi. »
Soit ils se disent : « Comment elle se
la pète, celle-là, à s'imaginer qu'elle travaille, alors que c'est
juste une vulgaire femme au foyer. »
Soit ils pensent : « Ah bon ? Mais
quel métier peut-on exercer chez soi ? Elle fabrique des
bijoux fantaisie ? Elle tricote des écharpes qu'elle vend sur
les marchés ? Elle garde les enfants des
autres ?… »
Généralement, ils finissent par interpréter :
« … ou bien alors, rhooo, elle ferait pas commerce de ses
charmes, quand même ? ! » (Au moment où je vois
leurs pupilles se dilater, je me plais à ne pas les détromper, et
leur décoche un petit sourire du genre : « Ne rêve pas,
bouseux, je suis trop chère pour toi. »)
En réalité, vous savez, je ne fais rien de tout
cela.
Je fais pire, bien pire que tout ce que vous
pourriez imaginer.
Planquée dans mon repaire, protégée par une
feuille de papier blanc accrochée à ma porte où j'ai écrit en
lettres majuscules « Ne pas déranger, sinon ça va
chier ! », j'élabore des choses atroces, abominables. Des
choses qui me terrifient moi-même, et m'empêchent souvent de
m'endormir la nuit. Des choses dont je ne me serais jamais crue
capable, qui m'ont fait parfois me demander si mon esprit n'était
pas malade, des choses dont je ne dois pas parler, que je ne peux
partager avec personne.
Je façonne des choses qui, lorsque vous les
découvrirez, hanteront vos journées et peupleront vos
cauchemars.
Mais vous en redemanderez.
Vous en redemandez toujours.
C'est même ce qui a fait ma renommée.
Je m'appelle Anouchka Davidson, et je suis auteur
de romans d'épouvante.