CONCLUSION
Richelieu est un homme passionnant. Mais les Hommes
souffrent parfois de leurs passions, et, à n’en pas douter, il
était de ceux-là. À défaut de passion amoureuse, la passion
politique et la passion spirituelle (plus que religieuse) ont
gouverné sa vie, lui qui gouverna le royaume. Une intelligence
exceptionnelle, une redoutable habileté en ont fait un personnage
jalousé, une personnalité à la fois historique et légendaire. Parce
qu’elle est immense, l’oeuvre accomplie par Richelieu était vouée,
comme l’homme lui-même, à la haine autant qu’à l’admiration.
En 1648, le plus fidèle serviteur de Louis XIII
semble dicter les traités de Westphalie, grâce aux instructions rédigées neuf
ans plus tôt, pour la conférence de paix prévue à Cologne. Ainsi survit le cardinal, non seulement en
France, mais dans l’Europe entière. Grâce aux recommandations du père
Joseph, ses efforts, voués à la grandeur de la royauté, sont
récompensés. Entre tradition et modernité, il impose l’autorité
souveraine du roi très chrétien, entre dans la légende, et offre au
dauphin le plus prestigieux des héritages, la victoire posthume.
Richelieu contribue de manière décisive à la fondation d’une
histoire commune aux États européens. Par une action cohérente et
volontaire, il leur forge un passé culturel.
L’Europe de l’époque
moderne est pourtant une entité géographique difficile à définir.
Ses contours, à l’est et au sud-est, sont particulièrement flous.
Au xviie siècle, les frontières linéaires n’existent
pas. En revanche, l’espace limitrophe est bien réel. Les marges des
principautés font l’objet de luttes âpres et longues, et
participent à l’individualisation de régions particulières,
d’étendue et d’importance variables. L’Alsace et la Lorraine
sont deux exemples patents d’un régionalisme à échelle provinciale.
La mainmise des Habsbourg sur le Saint
Empire détermine quant à elle une ère d’influence à échelle
nationale, qui rassemble l’Autriche, la
Hongrie et la Bohême.
Europe, oeuvre de
fiction théâtrale commandée par Richelieu, est le reflet des
événements dramatiques qui marquent la guerre de Trente Ans.
Inspirée du récit mythologique qui fait d’elle la mère de Minos,
Europe, devenue « reine des reines », ne souhaite plus
que la paix des âmes. Mais Ibère, qui n’a de cesse de conquérir
l’héroïne, sans parvenir à la séduire, empêche son repos. L’amant
éconduit s’allie alors à Germanique, se rend maître d’Italie et obtient la trahison de Lorraine. Europe n’est sauvée que par
l’intervention de Francion, qui la sauve du chaos. L’allégorie
donne lieu à un tableau aux traits forcés, mais elle a le mérite
d’évoquer les particularismes nationaux en même temps que les
balbutiements d’un continent.
Il existe, aujourd’hui encore, un paradoxe
fondamental entre la spécificité européenne clairement définie aux
yeux du monde, et la diversité des États qui la composent, qui font
son identité. Historiquement, l’Europe est le principal foyer de la
démocratie et le berceau du christianisme. Elle s’est aussi
construite sur l’individualisme des souverainetés, puis sur les
prolongements politiques et juridiques de ce principe, l’État de
droit et les droits de l’homme. D’autres facteurs d’unité ont pris
le relais, comme les modèles artistiques originaux qui se sont
imposés à la Renaissance puis lors de la reconquête tridentine.
L’oeuvre et l’époque de Richelieu participent à la genèse d’une
identité religieuse qui se voulait fédératrice. Le principe de
protection envisagé par le cardinal, même s’il n’était pas dénué
d’arrière-pensées intéressées à la gloire de la royauté française,
a su tenir compte de la diversité des États et de leur culture
commune[1].
Richelieu, en son temps, a défendu l’idée d’une
Europe baroque patrie de l’État-nation.
Cette formidable intuition historique a fait de Richelieu un
véritable précurseur. Grâce à lui, la pluralité l’a emporté sur la
tentation unitaire hégémonique, et s’est harmonisée aux identités
nationales. En imposant l’autorité royale à l’échelle nationale et
européenne, en dotant la France
d’institutions financières et judiciaires efficaces, en combattant
la prédominance des Habsbourg d’Espagne
et des Habsbourg d’Autriche, le
cardinal-ministre a doté le futur Louis XIV d’une ambition
plus grande encore.
1-
La notion de ministériat peut également être citée
comme une caractéristique propre à l’espace européen : voir à
ce sujet l’étude de J. Bérenger, « Pour une enquête
européenne : le problème du ministériat au xviie siècle », Annales
ESC, 1974, no 29/1, p.
166-192.