CHAPITRE IV

L'alezan tombait d'épuisement lorsque Lee fut enfin à même de contempler au bas des pentes noyées dans une brume de chaleur la lointaine ligne sombre des saules délimitant à l'est le cours du Rio Grande. De l'autre côté du fleuve, les Monts Fra Cristobal offraient à la vue leurs couleurs aux reflets changeants. Plus au sud s'étirait la ligne floue des Monts Caballo. Il se retourna sur sa selle et regarda vers l'ouest, incapable de chasser de son esprit l'idée qu'on le suivait, qu'on l'observait peut-être, en ce moment même, du haut de l'un de ces rochers.

Il amorça sans se hâter la longue descente. Derrière lui, au-delà de l'extrémité méridionale de la Black Range : Silver City. Sur sa droite, Las Cruces, à quatre-vingts miles, et à quarante miles au sud, la ville frontière d'El Paso. En face l'État de Chihuahua… et, très certainement, Lopez. Il apparaissait pour le moins douteux que Mercer eût suivi la rive Ouest du Rio Grande. Les messages de Bennett Luscombe devaient maintenant avoir alerté toutes les forces de police opérant dans le sud du Nouveau-Mexique.

Ayant atteint la route creusée d'ornières, il fit arrêter sa monture pour étudier les lieux environnants.

— Je parierais que ce salaud aura pris vers l'amont, dit-il tout haut. Il est bien capable de traverser le fleuve à Valverde Crossing.

Il flatta l'encolure ruisselante de sueur du malheureux animal.

 Encore un petit effort, amigo. Nous arrivons bientôt.

Le soleil effleurait la cime des montagnes lorsqu'il distingua la petite estancia nichée dans un repli de terrain de la vallée. Il mit pied à terre et sortit ses jumelles pour inspecter les pentes à l'ouest de la route. Il discerna un mince panache de poussière. « Deux cavaliers… » murmura-t-il d'un air songeur. Il se remit en selle et se dirigea vers l'estancia.

Un homme coiffé d'un sombrero l'accueillit avec le sourire.

 Señor Kershaw ! Quel plaisir de vous voir ! Vous cherchez peut-être votre compañero, le Señor Mercer ?

— Tu le sais bien, José, dit Lee en descendant de cheval. J'ai l'impression que tu as pris du poids, mon ami.

— C'est que je me suis marié depuis notre dernière rencontre, répondit fièrement le Néo-Mexicain.

— J'imagine que nous ne sommes pas toujours les plus forts… Où est passé le Señor Mercer ?

— Il s'est dirigé vers Valverde Crossing après avoir changé de chevaux chez moi, ce matin, de bonne heure. Il m'a pris un rouan et un bai. Mais il n'a pas précisé qu'il vous attendait, Señor Kershaw.

— Il sait très bien à quoi s'en tenir sur ce point, rétorqua Lee en souriant. T'a-t-il dit, par hasard, où il allait ?

José hésita.

— Il a dit qu'il faisait route vers les Pecos.

— Il traverserait le Jornado et la Lava Flow par cette chaleur ?

— Cela m'a bien paru un peu bizarre. Et il avait l'air joliment pressé.

Lee fit passer sa selle du dos de l'alezan à celui du louvet. Il conduisit les deux chevaux à l'auge et remplit ses bidons pendant qu'ils s'abreuvaient.

José s'éclaircit la gorge.

— Qu'est-ce qu'il a fait ?

— Vol de chevaux.

Le Mexicain pâlit et jeta un coup d'œil anxieux vers son corral.

« Ces chevaux portent bien la marque du Rolling R, amigo ? »

— C'est vrai.

— Sais-tu quel est le patron de ce ranch ?

— Je dois avouer que non, répondit José en esquissant un pâle sourire.

— C'est le shérif Bennett Luscombe.

— Bonne Mère !

— Je puis arranger les choses de manière à ce que tu gardes ces chevaux, Joselito, mon ami.

Le Mexicain lança un regard vers le fleuve.

— Je n'aime pas beaucoup parler de ce qui concerne le Señor Mercer, dit-il d'une voix enrouée. – Il pointa l'index vers le sud. – Il a traversé le fleuve à Valverde. Il m'a demandé de répondre à quiconque m'interrogerait qu'il se dirigeait vers la Pecos River en passant par le fornado del Muerte. J'ai dans l'idée que c'était vraiment son intention.

Lee hocha la tête.

— Quatre-vingt-dix miles sans eau dans cette fournaise ?

— Vous oubliez l'Ojo del Muerte qui n'est peut-être pas à sec. Il se peut que Mercer tente sa chance.

Lee roula une cigarette et tendit à José sa blague à tabac. Il dirigea ses regards vers le sud, le long de la vallée du Rio Grande.

— Ojo del Muerte, murmura-t-il songeur. L'Œil de la Mort. Il n'y a pas eu par là-bas d'ennuis avec les Apaches, ces temps-ci ?

— Non, sauf avec quelques Mescaleros. Ils ont volé des mules aux soldats, ce printemps.

Lee reporta son attention sur les pentes embrumées qui dominaient la route de la vallée. Il crut distinguer un petit nuage de poussière.

— On va venir te demander des renseignements sur mon compte, dit-il d'une voix calme. Conduis ces chevaux du Rolling R dans les bas-fonds, où tu les mettras à l'attache. Fais l'âne, mon ami.

— J'excelle à ce jeu, Señor Kershaw !

— Je n'en doute pas un seul instant, dit Lee en lui tendant un billet de dix dollars.

José siffla doucement et Lee l'attira par les revers de veste.

— À présent, ouvre bien tes oreilles, amigo. Ne te tracasse pas pour ces chevaux. Je ferai en sorte que tu n'aies pas d'ennuis à cause d'eux. En échange, bouche cousue, compris ?

— Parole d'honneur !

Lee enfourcha le louvet et, tirant l'alezan par la bride, s'éloigna lentement pour ne pas soulever de poussière. Il suivit le creux de la vallée sous le couvert des buissons et des saules puis atteignit au crépuscule les abords de Valverde Crossing, un large gué de faible profondeur. Il sortit alors sa Winchester du fourreau et la tint levée au-dessus de sa tête tandis qu'il traversait le fleuve, les yeux rivés sur la ligne sombre de la berge opposée où Chad Mercer était peut-être en train de le coucher en joue.

Une fois sur la rive orientale, il conduisit ses deux chevaux jusqu'à un bosquecillo de peupliers d'où il observa le versant qui descendait en pente douce vers les eaux glauques du fleuve. Au-delà d'un espace découvert, se dressaient les ruines de l'ancienne bourgade de Valverde, mystérieux et solitaire endroit hanté par les esprits de ceux qui avaient péri là – Apaches, Espagnols, Mexicains ou Texans.

Il fit descendre les chevaux dans un ravin situé sur le côté Sud de l'immense cuvette, puis remonta la pente à pied en scrutant le sol pour y chercher, mais en pure perte, des traces du passage de Mercer.

Le vent tourna et se mit à souffler de l'ouest, lui apportant un faible bruit d'éclaboussures. Il décida d'éloigner les chevaux, pour ne pas que ceux-ci trahissent sa présence. Puis, carabine en main, il gravit le flanc du ravin jusqu'à un endroit abrité d'où il pouvait, sans être vu, surveiller la région. Les minutes s'égrenèrent lentement. La lune fit à l'orient une pâle apparition. Un cheval hennit près du gué. Il perçut des voix lointaines et, peu après, le bruit sourd de sabots sur le sol sablonneux. Un bref éclair de lumière fusa à travers la fenêtre d'une maisonnette d'adobe. Un cheval souffla dans l'obscurité. La lumière tremblota à l'intérieur de la maison où bientôt crépita un feu de bois, puis une silhouette passa entre le feu et la fenêtre.

L'un des chevaux près de la maison poussa un hennissement aigu auquel répondit aussitôt l'alezan. Lee jura en sourdine et se laissa glisser au bas du ravin pour courir vers ses deux montures.

— Ne bougez pas ! cria une voix sortie des ténèbres depuis le bord Nord du profond ravin. Éloignez-vous de ces chevaux ! Lâchez votre fusil ! Pronto !

Cette voix lui parut familière. Il lâcha son arme et recula.

« Dégrafez votre ceinture et laissez-la tomber au sol ! »

Lentement il obtempéra puis leva les bras en l'air.

— Montez, maintenant !

Docilement il gravit la pente d'un pas lourd. Le faible clair de lune lui révéla un homme planté derrière un peuplier, avec un fusil dans les mains.

— Marchez vers la bicoque !

Il lui jeta au passage un regard oblique.

— Salut, Gil ! dit-il d'une voix aimable. On est bien loin de Cibola, ce me semble. À quoi jouons-nous ? Aux cow-boys et aux Indiens ?

— Grouillez-vous ! Entrez dans cette maison !

Lee passa le seuil et ouvrit de grands yeux. Près de l'âtre se tenait une jeune femme armée elle aussi d'un fusil. Ses cheveux d'un blond vénitien retombaient sur son dos en deux longues nattes épaisses. Elle l'étudiait de ses immenses yeux verts et il ne put retenir un sifflement d'admiration. Le canon d'un revolver s'enfonça aussitôt dans ses reins.

— Ça a marché comme sur des roulettes, dit le jeune en se rengorgeant. On aurait dit un gosse surpris en train de voler des pommes ! Lee Kershaw ! Le fameux chasseur d'hommes ! L'homme capable de déjouer les ruses d'un Apache !

— Votre petit frère à une bien grande gueule, fit observer Lee à Leila Luscombe.

— Il vous a quand même eu, non ?

— Allez vous mettre dans ce coin, ordonna Gil.

Lee alla se placer à l'endroit indiqué, et leva les mains sur sa tête.

— Vous savez que vous vous opposez tous les deux à un officier de police dans l'exercice de ses fonctions, dit-il en réalisant piteusement qu'il venait de répéter comme un perroquet les paroles de Morgan Beatty.

Il lorgna avec envie la casserole de haricots qui chauffait sur le feu.

« Je prendrais bien une assiette de ces fraises mexicaines… »

— Où est Chad Mercer ? demanda Leila.

Il la regarda en plissant les yeux. Il la trouvait de plus en plus à son goût.

— C'est ce que j'aimerais bien savoir, ma'ame.

— A-t-il traversé le Rio Grande ?

— C'est probable.

— Où est-il maintenant ?

— Sans doute en train de foncer à bride abattue vers le sud du Jornado. Trêve de gamineries ! Mangez vos fayots et laissez-moi faire mon boulot.

Elle secoua la tête.

— Vous allez rester ici bien sagement avec nous, mister, jusqu'à ce que Chad ait pu gagner le Mexique.

Il lança un regard à Gil par-dessus son épaule.

— Que diable signifie tout ceci ? Tu sais que ton père m'a pris comme adjoint et qu'il m'a donné un mandat d'arrêt pour Mercer. N'étais-tu pas censé aller à Cibola pour envoyer ces messages qu'il t'avait confiés ?

Gil se fendit d'un grand sourire.

— C'est ce qu'il pensait, Kershaw.

— Ne crois-tu pas que tu as passé l'âge de faire des farces ?

— Il ne s'agit pas de farces, mister, mais d'une partie plus sérieuse que vous ne l'aviez prévu. Vous vous êtes fait battre à votre propre jeu.

Lee se tourna vers Leila.

— Mercer a assassiné Frank. Chaque minute qui passe augmente son avance. S'il est exact que votre frère n'a pas envoyé ces messages, il y a de fortes chances pour qu'il soit hors d'atteinte quand votre père découvrira le pot aux roses.

Leila appuya son fusil dans l'angle, près de l'âtre, et s'agenouilla pour remuer les haricots.

— Chad n'a pas tué mon frère, dit-elle d'une voix ferme.

— Ce n'est pas l'avis de votre père.

— Il ne le croirait même pas si Frank sortait de sa tombe pour le lui dire, répliqua-t-elle amèrement.

Il les regarda tour à tour avec stupeur.

— C'est une véritable histoire de fous. Que manigancez-vous ?

Gil arbora de nouveau son sourire exaspérant. « Il grimace comme un vieux singe » songea Lee, et brusquement un détail lui revint. Il se souvint des bruits de sabots qu'il avait entendus sur la route de la vallée, le soir où il avait quitté son estancia. Deux chevaux galopant ventre à terre dans la nuit en direction du sud où personne n'habitait. Il avait maintenant une idée assez nette de l'identité des deux cavaliers.

— Vous m'avez suivi dans le San Mateos, dit-il. Puis vous m'avez filé vers la vallée du Rio Grande.

— Vous croyiez bien nous avoir semés là-bas, railla Gil. C'était trop gros pour qu'on coupe dans le panneau !

— Vraiment… Combien avez-vous payé José pour lui faire dire que j'étais passé par-là et que je me dirigeais vers Valverde Crossing ?

— Pas un peso. J'avais pris soin de reconnaître les lieux avant d'aller le trouver. Comme par hasard, j'étais tombé sur quelques malheureux chevaux du Rolling R attachés dans le creux de la vallée. J'ai dit à José qui nous étions et lui ai mis sous le nez mon étoile de deputy. Vous auriez dû voir sa tête.

— Quel âge as-tu, Gil ?

— Dix-huit ans. Je vais sur dix-neuf.

— Tu seras bientôt un homme…

— J'ai bien été assez homme pour capturer Lee Kershaw !

— Passons… Tu as prêté serment devant ton père et tu as désobéi à ses ordres. Tu t'es servi illégalement de cette étoile. Sais-tu ce que cela signifie, bougre d'idiot ? On peut te fourrer au bloc pour ce que tu as fait !

— C'est mon père qui m'a assermenté.

— C'est le shérif du comté. Il ne peut pas changer la loi, fiston.

— Mon père le peut, dit Gil en souriant.

Lee hocha la tête.

— Il se peut que tu aies raison sur ce point. Mais pourquoi m'empêcher d'essayer de rattraper Mercer ?

— Demandez plutôt à ma sœur.

Lee regarda Leila et comprit aussitôt.

— C'est donc ça ! Votre père est-il au courant ?

Gil acquiesça.

— Nous pensons que c'est pour cette raison qu'il a subitement tenté de faire endosser à Chad le meurtre de Frank.

— Et tu as alors accepté d'être adjoint pour connaître les projets de ton père. Pendant tout ce temps ta sœur attendait derrière l'estancia que tu viennes lui faire ton rapport.

Gil fit à nouveau un signe d'assentiment.

— Nous n'étions pas certains que mon père vous embaucherait pour traquer Chad. Dès que nous l'avons su, nous avons jugé préférable de donner à Chad un petit coup de main.

— Dans quel but ?

— Chad possède un rancho au Chihuahua, intervint Leila d'un ton calme. Notre intention est de l'y rejoindre.

— Dieu tout-puissant ! s'exclama Lee. J'aurai tout entendu !

— En tout cas, Leila, nous lui avons déjà retiré une bonne épine du pied, hein ? fit Gil en souriant à sa ravissante sœur.

— Ma'ame, dit Lee, vos haricots sont en train de brûler.

Instinctivement Gil tourna la tête pour regarder la casserole sur le feu. Aussitôt Lee prit son Stetson de la main gauche et le lui balança à travers la figure tandis que de la droite il empoignait vivement le canon du fusil du jeune homme. Le tirant à lui, il le lui arracha des mains mais Gil, remis de sa surprise, eut le réflexe de lancer un coup de pied qui envoya voler l'arme à l'autre bout de la pièce. Il serra un poing gros comme un jambon mais se trouva soudain en train de regarder droit dans les deux canons superposés d'un derringer.

— Et maintenant tu vas reculer bien gentiment, en bon petit gentleman que tu es.

— D'où sortez-vous ce rigolo ?

— Recule, bon Dieu !

Emporté par la fougue propre à la jeunesse, Gil commit l'erreur de lancer un swing depuis la hanche. Lee eût pu le tuer sur-le-champ, mais il n'en avait pas envie et il était probable que le gosse avait sciemment pris ce risque. Il recula en chancelant et reçut en prime un crochet du gauche sur l'oreille. Lee glissa dans une de ses poches le petit revolver, para aisément un direct du droit et revint à la charge avec un uppercut du gauche qui ébranla Gil jusqu'aux talons. Gil étendit les bras pour garder l'équilibre et Lee lui expédia un « une-deux » parfaitement minuté – ventre et mâchoire – qui l'envoya s'affaler lourdement dans un coin.

Il eut juste le temps d'arracher le fusil des mains de Leila et de le lancer par la fenêtre la plus proche avant que le grand gaillard ne se fût remis sur ses pieds. Il chargea tel un taureau qui voit rouge. L'impétuosité même de cette attaque, tout inexpérimentée qu'elle fût, eut pour effet d'envoyer Lee s'écraser contre l'un des murs où il reçut trois coups de poing qui lui fendirent la lèvre inférieure, lui cassèrent une molaire et firent affluer les larmes à ses yeux.

Gil sauta en arrière, à la manière d'un ours dressé, et mit à boxer dans le vide, en souriant d'une oreille à l'autre.

— Approchez donc, espèce de sale faux jeton !

Se décollant du mur, Lee feinta du gauche pour prendre en défaut la garde du gosse et lui lança un fulgurant direct du droit qui le fit tomber sur un genou. Gil se releva aussitôt, renâclant et soufflant, mais le genou de Lee le cueillit au menton et une manchette entre les yeux le fit retomber dans son coin. Il tenta bien de redresser la tête mais un coup de talon derrière l'oreille le réexpédia au tapis pour le compte.

— Vous auriez pu le tuer ! cria Leila.

Lee essuya sa bouche en sang et la dévisagea froidement.

— Il ne m'a pas précisément fait de gâteries, ma'ame, répondit-il d'une voix rauque.

Il se sentait soudain très las. Trop d'heures passées en selle, le manque de sommeil et de nourriture avaient drainé ses réserves plus qu'il n'en avait eu conscience.

« Bon. Parlons sérieusement, reprit-il. Votre père affirme détenir la preuve formelle que Mercer a tué votre frère Frank, mais vous-même et Gil proclamez qu'il est innocent et vous êtes prêts à risquer la prison pour l'aider à échapper à la justice. Vous m'avez suivi jusqu'ici pour m'empêcher de le capturer. C'est bien cela, n'est-ce pas ? »

— C'est parfaitement exact, dit-elle avec fougue.

Il s'adossa au mur et roula une cigarette.

— Les vraies raisons de votre conduite ne me regardent pas, Miss Luscombe, mais je vous conseille de ne pas recommencer votre petit jeu, du moins pas avec moi. Compris ? Vous m'avez déjà fait perdre assez de temps comme ça.

— Vous ne l'attraperez jamais, dit-elle tranquillement. Il est plus malin que vous, Lee Kershaw.

— Dans ce cas, pourquoi ne pas me laisser le champ libre ? Après tout, je me borne à gagner honnêtement ma vie, dans la branche où je suis le plus apte, du moins selon votre père. Pourquoi me mettre des bâtons dans les roues ?

— Je déteste ceux de votre espèce, dit-elle d'une voix sourde. Chasseur d'hommes ! Vous tuez pour de l'argent !

Il se tapota la poitrine.

— Le mandat dont je suis porteur dit « Mort ou Vif ». Ces termes ne sont pas de moi, ma'ame. J'ai l'intention de ramener Chad vivant.

— Et mort s'il n'y a pas moyen de faire autrement !

Il secoua la tête.

— Cela ne dépend pas de moi, mais de lui.

— Vous n'êtes qu'un robot.

— Mon travail prend fin aussitôt que j'ai remis Chad à la garde de votre père.

Elle lui lança un regard venimeux.

— Combien de temps croyez-vous qu'il vivra lorsqu'il sera aux mains de mon père et de ses prétendus adjoints ?

Il haussa les épaules et gagna la sortie. Arrivé à la porte, il se retourna.

— Quand votre frérot se réveillera, il aura mal au crâne et souffrira en outre de quelques menues contusions. Nourrissez-le bien. C'est un garçon en pleine croissance. Demain matin, il pourra retraverser le fleuve. José se fera un plaisir de lui fournir deux des chevaux du Rolling R.

— Nous avons des chevaux, mister !

— Vous en aviez, rectifia-t-il en arborant un grand sourire.

— Vous n'oseriez pas !

— Je vais me gêner…

Il jeta un regard à Gil.

— N'ayez crainte, il s'en remettra. La marche lui fera le plus grand bien.

— Je devrais peut-être vous dire merci !

— Savez-vous que vous êtes encore plus belle quand vous êtes en colère ? On dirait un pivert venant de planter son bec dans un clou. Buenas noches, señorita !

— Foutez le camp !

Une fois sorti, il passa la tête par la fenêtre ouverte.

— Un tel vocabulaire est indigne d'une lady

Il se retira hâtivement avant que la casserole de haricots ne vînt s'écraser contre le châssis de la fenêtre. Après avoir détaché les deux chevaux des Luscombe, il les conduisit à l'endroit où il avait laissé les siens. Il ceignit ses hanches de son ceinturon, récupéra sa Winchester et se mit en selle.

— Attendez, sacrebleu !

Levant la tête, il vit Gil perché sur le rebord du ravin, un fusil entre ses grosses mains, les yeux fous, le visage en sang.

— Écoute-moi bien, fiston, dit-il calmement. Je t'ai laissé jouer là-bas ta petite comédie jusqu'au bout. Dorénavant, je te conseille fortement de ne plus me chercher noise. J'en ai ma claque, de toi et de ta frangine, et j'en ai suffisamment encaissé comme cela. Comprende ?

Pendant un long moment, le gros garçon resta campé là, dans l'indécision, à contempler en contrebas l'homme au masque de marbre, assis sur son louvet, en train de guetter sa réaction. Dieu ! qu'il aurait aimé provoquer Lee Kershaw !

D'une pression des talons, Lee fit avancer le louvet et entreprit de gravir le versant opposé du ravin, les trois autres chevaux à sa remorque. Ce n'est que lorsqu'il eut disparu que Gil tourna les talons et reprit d'un pas raide, la rage au cœur, le chemin de la maisonnette.