CHAPITRE XX

La pluie, poussée en nappes obliques par le vent froid, déferlait comme un mer houleuse sur la sombre vallée de Querencia. Lee Kershaw traversa le pont de la rivière puis monta la côte qui aboutissait aux portes de son ranch. Une douce lumière jaune filtrait à travers les fenêtres embuées de la vieille estancia. Il conduisit le louvet à l'écurie et le dessella. Il y avait quatre autres chevaux dans les stalles, dont ceux de Gil et de Leila, et le vieux gris d'Anselmo. Mais ce fut le quatrième qui accapara son attention tandis qu'il pansait le louvet. Ce cheval était en effet le superbe alezan de Chad Mercer, celui qu'il montait le soir où il était venu au Querencia demander l'aide de son ami Lee Kershaw.

Le louvet étrillé, il pataugea dans la boue jusqu'à l'arrière de la casa et tambourina sur la porte de la cuisine. Gil vint lui ouvrir.

— Où est Leila ? lui demanda-t-il à voix basse.

— Elle se repose.

— Et Anselmo ?

— En train de cuver son brandy en rêvant au bon vieux temps où il était un bien parecido.

Lee entra. Il accrocha son chapeau à une patère puis enleva sa veste trempée.

— Vous avez mangé ?

— Steak et maïs aux tomates. Il en reste. Leila n'y a guère touché et Anselmo a surtout siroté.

— J'espère que le vieux ne m'a pas sifflé toute ma gnôle ?

— Il y a encore deux bouteilles dans le placard.

— Qu'attends-tu pour aller en prendre une ? dit Lee en s'asseyant à la table.

Anselmo ouvrit son œil unique.

 Gracias, murmura-t-il.

— Por Nada, rétorqua Gil en souriant.

Puis, reprenant son sérieux, il s'installa en face de Lee.

— Alors ?

Lee le regarda droit dans les yeux.

— Il est mort.

— Vous ?

Lee secoua la tête et vida son verre.

— Ley del fuego.

— Cela ne me surprend guère, dit Gil. – Il but et remplit les deux verres. – Vous désirez le lui apprendre vous-même ?

Sans répondre, Lee baissa le regard sur son verre.

— Il m'a appelé Judas. C'est la dernière parole qu'il m'ait dite.

— Vous n'avez fait que votre boulot.

— Je ne pensais pas qu'ils le tueraient ainsi.

Le jeune homme haussa les épaules.

— Comme vous me le dites souvent : vous n'êtes pas très malin…

— Était-il coupable ?

— Quien sabe ?

Gil vida son verre et tendit derechef la main vers la bouteille.

— Vas-y doucement, kid.

— Buvez de votre côté, moi je bois du mien !

— Voilà ce qui s'appelle parler en homme, murmura Lee.

Il but et secoua la tête comme Gil s'apprêtait à lui remplir son verre. Puis :

« Ta sœur et toi feriez bien de rester ici pour un temps. »

— Avec vous ?

— Je repars.

— Quand ?

— Ce soir.

— Et le Querencia ?

— Il est à moi.

— Ce n'est peut-être pas l'avis de mon père.

Les yeux bleus se durcirent.

— Il est à moi.

— Très bien, Lee. Puisque vous le dites. – Il jeta un regard vers le couloir. – Elle n'acceptera peut être pas de rester seule ici avec Anselmo.

— Elle sera avec toi.

— Mon œil ! Je vous accompagne !

— Pas question ! Je n'ai pas de partenaire dans mon jeu de chasse à l'homme.

— J'aimerais un peu de cette bonne galette…

— L'argent de Judas ? dit Lee en remplissant son verre.

— Cela finira de payer le Querencia, pas vrai ?

Lee se leva et se dirigea vers le poêle. Il ôta le couvercle de la rôtissoire, se servit et revint prendre place à la table.

— Eh bien ? insista Gil. N'est-ce pas là l'idée ?

— Reste avec ta sœur, elle aura besoin de toi, dit Lee en se retournant vers Leila qui venait d'entrer sans bruit dans la pièce.

— Qu'est-il arrivé à Chad ? s'enquit-elle.

— Autant que tu le saches, dit Gil. Il est mort. Ley del fuego.

— Papa, n'est-ce pas ?

— Morgan Beatty et ses « gars », rectifia Lee.

— Je m'y attendais, dit-elle calmement.

— Vous et votre frère pouvez rester aussi longtemps qu'il vous plaira.

— Vous repartez donc ?

Il fit signe que oui, repoussa son assiette, vida son verre et se leva.

— Vous pourrez avoir votre bébé ici.

 Gracias, Lee.

— Por nada, Leila. Je vais chercher du linge sec. Pendant ce temps-là, Gil, prépare-moi un sac de victuailles, et n'oublie pas d'y adjoindre la dernière bouteille de Jerez.

— Vous buvez trop, dit Leila.

— Je me demande plutôt si je bois assez.

En passant devant elle pour gagner le couloir, il vit l'expression que reflétaient ses grands yeux verts et sentit sa gorge se serrer.

Leila rejoignit son frère à la table.

— Alors, Gil ?

— Nous restons. Je n'ai aucune envie de rentrer à Cibola pour annoncer à Papa que tu vas avoir l'enfant de Chad Mercer au Querencia. Surtout pas après l'« exécution ».

— Chad était mon mari.

Sans lui répondre, Gil se leva. Il remplit un sac de boîtes de conserve, y ajouta farine, café et autres denrées de première nécessité puis le posa sur la table avec la bouteille de Jerez.

Un tintement d'éperons dans le corridor annonça le retour de Lee dans la cuisine. Il s'était changé et portait sous le bras un baluchon de linge de rechange enveloppé dans une toile. Il décrocha un ciré d'une patère, l'endossa puis glissa dans sa poche la bouteille de brandy. Il jeta le sac sur son épaule.

— Bonne chance, Leila. Tout se passera bien.

Il se tourna vers Anselmo Campos.

— Au revoir, l'ancien.

Anselmo leva la tête et lampa son verre d'un trait.

— Vaya con Dios, patrón !

Lee lui pressa l'épaule puis reporta son regard sur Gil.

— Veille à ce qu'il ait son brandy, kid. Il n'en demande pas plus. – Il se dirigea vers la porte. – J'enverrai l'argent pour payer les échéances. En temps voulu… ajouta-t-il en souriant.

Il sortit sous la pluie et gagna l'écurie, sella l'alezan de Chad puis entassa dans ses sacoches ses vêtements et ses provisions.

La porte de l'écurie grinça sur ses gonds rouillés.

— Elle voudrait que vous restiez, Lee, dit Gil.

Lee sortit son tabac et commença à rouler une cigarette.

— Non. Plus tard, peut-être, mais pas maintenant.

Le jeune homme l'observait avec attention.

— Vous êtes sûr que ce n'était pas un vrai prêtre ?

— Affirmatif !

— Dois-je lui dire ?

— C'est à toi de voir.

— Bon Dieu ! C'est votre avis que je veux !

Il haussa les épaules.

— Qu'est-ce que ça change, maintenant ? Le Padre Antonio et Chad sont morts tous les deux. Toi et moi sommes les seules personnes à connaître la vérité. Il faut bien que ce gosse ait un nom.

— Il aura également besoin d'un père un jour. – Il fit courir une main sur l'encolure de l'alezan. – Un homme tel que vous, par exemple.

— Leila aurait peut-être son mot à dire.

— Vous n'êtes pas très malin, amigo

Lee prit les rênes et conduisit l'alezan vers le portail. Il pleuvait toujours à verse.

— Je rédigerai un testament, dit-il par dessus son épaule. Vous aurez le Querencia, ta sœur et toi, si jamais il m'arrivait quelque chose.

— Cela n'est pas nécessaire.

— Je n'ai personne d'autre. Je te demande seulement de prendre bien soin d'Anselmo.

Il fit sortir le cheval et l'enfourcha.

— Vous reviendrez, n'est-ce pas ?

— Est-ce que je ne reviens pas toujours au Querencia ?

— Si vous le dites…

— Au revoir, kid.

— Vaya con Dios, amigo !

Campé dans l'entrée de l'écurie, Gil regarda Lee s'éloigner lentement sous la pluie. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, sortit de la poche de son ciré la bouteille de brandy et but une longue rasade. Il remit la bouteille dans sa poche, s'essuya la bouche du dos de la main, puis s'enfonça dans la nuit.

Gil éteignit la lanterne et referma le portail de l'écurie. Il regagna la maison en pataugeant dans la boue. À l'abri sous le toit de la ramada, il laissa errer son regard au-delà des pentes sombres en direction du pont de la rivière, dont il entendait gronder les flots tumultueux. Des voix chuchotaient sur les ailes du vent, mais il ne pouvait pas plus les comprendre qu'il ne comprenait Lee Kershaw. Il referma la porte derrière lui, effaçant le rectangle de lumière jaune, et les ténèbres se refermèrent sur la vallée détrempée du Querencia.

Fin