CHAPITRE XVII

Le cheval gris s'était effondré une heure plus tôt et ce fut cette fois au tour du bai de buter et de s'abattre. Chad réussit de justesse à dégager ses pieds des étriers et à atterrir sans dommage.

— Le diable t'emporte, Kershaw ! dit-il en tendant les poignets. J'aurais pu me rompre le cou ! Enlève-moi ces maudits bracelets !

— Ce ne sont pas les menottes qui t'empêcheront de marcher.

Gil sauta à terre et regarda les mâchoires de sa mule qui étaient couvertes d'écume.

— À ce train-là, nous serons tous à pied avant minuit. Ces pauvres bêtes ont encore plus besoin d'eau que nous. Laissons-leur au moins le temps de souffler.

Lee se retourna et scruta la contrée sur laquelle la nuit tombait. Il entrevit une minuscule lueur qui s'éteignit presque aussitôt.

— Pas quand les Federales nous suivent à moins de cinq miles.

— Diaz vous a donné vingt-quatre heures.

— Et tu l'as cru !

— Il a conclu un marché ! C'est un officier et un homme d'honneur !

— Tu es bien naïf, dit Lee en se laissant glisser de sa selle.

— Un marché ! Quel genre de marché ? s'enquit Leila en sautant à bas de l'alezan.

De la tête, Lee lui désigna son frère.

— Eh bien, Gil ? fit-elle d'une voix cassante.

— Il nous était impossible, à deux, de vous faire sortir, toi et Chad, de ce poblado. Lee s'est donc rendu au camp du colonel Diaz et il lui a proposé de le conduire à Lopez à l'insu des Yaquis, pour lancer par le sud une attaque surprise. En échange, Diaz a accepté de nous laisser vous emmener, avec un sauf-conduit de vingt-quatre heures pour la frontière.

— Tu peux oublier cette dernière clause du contrat, dit Lee.

Leila lui lança un regard indigné.

— Vous avez lâché Diaz et sa meute sur Lopez, ses hommes et leurs femmes, sachant ce qu'il leur ferait ?

— Ce n'était plus en fait qu'une question de temps, répondit Lee en haussant les épaules. La chance a quitté définitivement le camp de Lopez à la suite de ce raid sur Galeana. Diaz aurait fini par l'avoir, de toute manière.

— Mais ils ont massacré ces gens !

— J'ignorais que Diaz avait prévu le degüello jusqu'à ce qu'il fasse sonner le clairon.

— Vous mentez ! Vous auriez fait n'importe quoi pour arriver à vos fins !

Lee s'adossa au flanc de son louvet.

— En tout cas, nous vous avons, vous, sortie de ce guêpier.

— Je me trouvais très bien là où j'étais !

Il secoua la tête.

— Combien de temps croyez-vous que Lopez aurait permis à Chad Mercer de vous garder dans ce camp comme compagne attitrée ? Dans une semaine, chacun de ses officiers aurait joui de vos faveurs, après Lopez, bien sûr, et dans un mois, vous auriez été jetée sur la plaza avec les femmes, prête à coucher avec n'importe lequel de ces soudards pour un croûton de pain et une gamelle de haricots.

— Ce n'est pas vrai !

Chad bâilla et s'étira.

— Dis-lui, Leila.

— Nous avons été mariés au poblado, annonça-t-elle d'un air de défi.

Gil se retourna vivement.

— Tu ne me l'avais pas dit… Légalement ?

— Par l'aumônier du général Lopez.

Lee reporta son regard sur Chad Mercer. Un petit sourire dansait dans ses yeux.

— Le Padre Antonio ? s'enquit-il.

— Oui, dit Leila. Ainsi, vous voyez, nous sommes mari et femme. Même le général Lopez aurait respecté notre union.

S'étant de nouveau tourné vers le sud, Lee entrevit une seconde fois cet infime point lumineux. Pendant qu'ils restaient là à discuter, les Federales en profitaient pour se rapprocher.

— En route ! Nous sommes encore au moins à quinze miles de la frontière.

Il reprit la piste puis, après quelques centaines de mètres, obliqua vers le nord-ouest.

— Où comptes-tu aller ? demanda Chad.

— Tanques perdidos.

— Les Puits Perdus ? Tu n'es pas malade ! Ils sont à sec en cette saison !

— C'est un risque à courir.

— Tu n'as pas le droit de jouer avec nos existences !

— Tu préfères peut-être attendre les Federales ? C'est moi qui commande. Andale !

Il se remit en chemin et Gil, qui tirait la mule par la bride, vint se porter à sa hauteur. Il se retourna pour regarder sa sœur et Chad qui marchaient maintenant côte à côte et s'enquit :

— Vous pensez réellement qu'ils sont mariés ?

— En un sens, répondit Lee en crachant le jus de sa chique.

— Que diable entendez-vous par là ? Ou ils sont mariés ou ils ne le sont pas !

— Un prêtre a béni leur union. Est-ce que cela ne suffit pas ?

— J'ai bien vu votre expression lorsqu'elle nous l'a annoncé.

— Tu as l'esprit trop soupçonneux, fiston.

Le jeune homme l'étudia longuement puis demanda d'une voix très calme :

— Lee… Était-ce un vrai prêtre ?

— Quien sabe ?

— Vous le savez, vous, n'est-ce pas ?

— Toi aussi.

— Puisse-t-il brûler éternellement dans les flammes de l'enfer !

Lee lui pressa l'épaule.

— Ne dis rien à ta sœur.

— Très bien. Mais un de ces jours, Mr Mercer et moi aurons ensemble une petite explication.

— Il se peut qu'il s'explique d'abord avec une corde !

Quittant les Llanos de Carretas, ils s'enfoncèrent au cœur des collines écrasées de chaleur. Une atmosphère sinistre régnait dans les canyons. De temps à autre, Gil lançait un regard furtif au grand gaillard apparemment inépuisable qui marchait à côté de lui dans la nuit sans jamais ralentir le pas.

Lorsque la lune se fut levée, Lee donna le signal de la halte. Il sortit d'une sacoche une bouteille de brandy et la tendit à Gil qui déclina son offre. Il s'octroya alors une longue rasade.

— Laisse-m'en une goutte, dit Chad Mercer.

Lee lui jeta un coup d'œil puis vida la bouteille et la lança dans les rochers.

 Gracias, dit Chad.

— Por nada.

— Regardez ! s'écria Gil.

Derrière eux, sur la piste qu'ils avaient quittée pour sortir des Llanos, se profilaient de sombres silhouettes en mouvement.

— Les Federales… dit Lee.

— J'espère qu'ils trouveront de l'eau vers le nord, dit Gil avec un sourire épanoui.

— Ils en trouveront.

— Quoi ?

Lee reprit les rênes du louvet.

— Aurais-tu oublié ce poblado abandonné, avec ses deux pièces d'eau ? Ils en sont à moins de cinq miles.

— Dieu du Ciel ! Pourquoi n'y sommes-nous pas allés ?

— Tout simplement parce qu'ils s'y attendaient. Diaz n'aura pas manqué de télégraphier à la garnison cantonnée à l'est du poblado pour prévenir de notre arrivée. Allez, en route !

— Sainte Mère ! gémit Chad. Il nous conduit à la mort !

— Retourne-t'en, Chad, lui suggéra Gil. Cela épargnerait au comté les frais d'un jugement et d'une pendaison.

Lorsqu'il se fut éloigné, Leila proposa :

— Nous pourrions retourner tous les deux. Les Federales nous feraient-ils vraiment du mal ?

— À toi, non ! Mais avec moi, ils ne perdraient pas de temps. Ils ont des ordres de Diaz.

— Mais nous serions au moins sûrs d'avoir de l'eau. Nous ne pouvons continuer ainsi !

— Eh bien, pars, sapristi ! Ne pense plus qu'à ta petite personne et oublie-moi ! Après tout, je ne suis que ton mari !

Elle regarda vers le haut de la pente où son frère avait rejoint Lee.

— Tu pourrais t'évader maintenant…

— Avec ces menottes et un cheval prêt à crever ? Où irais-je ? Me jeter dans les bras des Federales installés à l'unique point d'eau ? Sers-toi donc de ta damnée caboche, femme !

Elle étudia un moment son visage dur et amer puis hocha la tête.

— Je vais m'en servir, n'aie crainte, dit-elle d'une voix calme en prenant les rênes de l'alezan.

Sans se retourner, elle commença de gravir la pente du canyon. Chad laissa errer son regard sur les llanos. Il leva les mains et, de toutes ses forces, tira sur les menottes jusqu'à ce que le sang coulât sur ses poignets.

— Maudit soit-il ! dit-il avec hargne. Oh, oui ! Mille fois maudit !

À la suite de Leila, il entreprit l'ascension.