CHAPITRE XI
Après avoir étanché sa soif et procédé à de sommaires ablutions, Lee conduisit le louvet jusqu'à une petite pâture où il le mit à l'attache. Il le dessella, l'étrilla puis le récompensa en lui donnant ses derniers morceaux de sucre.
À la faveur du clair de lune, il inspecta du regard le poblado apparemment abandonné depuis des lustres puis lentement descendit la rue longue et étroite, bordée de bâtiments en ruine, qui n'était en fait qu'une section de la route traversant le sud des Llanos. Il contourna l'épave d'une carreta renversée qui pointait vers le ciel ses deux brancards semblables aux antennes d'un monstrueux insecte et arriva devant l'église que jouxtait un campo santo envahi par les mauvaises herbes.
Revenant sur ses pas, il avisa une casa croulante, y entra et alluma un petit feu de bois pour réchauffer ses haricots et son café. Son repas prêt, il jeta de la terre sur les braises puis mangea, sans cesser de surveiller les lieux par les brèches des murs de la maison. Après avoir mis de côté la moitié de ses haricots en prévision d'un breakfast froid, il grilla une cigarette et reprit le chemin des mares. Alimentée par une nappe souterraine, la pièce d'eau principale, bordée de lourdes dalles de pierre, écoulait son surplus dans une mare de moindre importance dont le trop-plein se déversait dans une rigole courant jusque derrière l'église où elle avait, en d'autres temps, irrigué un jardin devenu maintenant une véritable jungle.
C'est dans le plus simple appareil qu'il descendit vers la mare inférieure, son colt dans une main, sa Winchester dans l'autre. Ayant posé ses armes à portée de sa main, il entra dans l'eau tiède, profonde d'une trentaine de centimètres, et entreprit de se savonner à fond.
Sa toilette achevée, il se sécha au vent en contemplant les plaines nues qui miroitaient sous la lune. Il passa des vêtements propres, tailla sa barbe hirsute, puis, frais comme la rose, reprit le chemin de la vieille église, jetant au passage un coup d'œil à l'intérieur des bâtisses délabrées pour y chercher des traces d'occupation récente.
Parvenu sur le parvis, il perçut une affreuse odeur et entra dans la nef jonchée de débris. Une partie du clocher s'était effondrée dans le baptistère. Se fiant à son odorat, il continua à pas feutrés en direction du sanctuaire. La puanteur se précisa. « Le bâtard sacrilège » grommela-t-il, écœuré. Il trouva également des mégots dans la sacristie.
De retour aux mares, il alla se poster en haut de la pente pour étudier à la jumelle le llano qui, à perte de vue, s'étendait au-delà du canyon et des basses collines. Rien en vue ni au sud, ni à l'est, mais au nord, une forme sombre sur le sol clair retint son attention. « Nom d'un chien ! » s'exclama-t-il en redégringolant aussitôt vers la mare pour y prendre sa Winchester et l'un de ses deux bidons pleins. Au pas de course, il prit la direction du nord.
Ni l'un ni l'autre ne bougea à son approche. Leila reposait en travers de sa selle, tandis que Gil gisait le visage contre terre, tenant toujours les rênes du rouan dans sa main gauche. Quant au bai, il avait disparu. Lee souleva la tête de la jeune fille, constata qu'elle était évanouie. Il l'allongea sur le sol, puis, lui soutenant la tête d'une main, porta le bidon à ses lèvres. Ne parvenant pas à la faire boire, il dénoua son foulard, l'humecta et en mit un coin dans sa bouche. Elle mordilla par réflexe le tissu imbibé et il alla aussitôt s'occuper de son frère. Il le retourna sur le dos et lui leva la tête. Gil ouvrit les yeux, sourit à la vue du visage maigre et barbu penché sur lui et dit d'une voix enrouée :
— Je me doutais un peu que le Diable vivait dans ces parages, mais à présent j'en ai la certitude.
— Très drôle. Me vendras-tu ton âme pour un peu d'eau ?
— Marché conclu, dit Gil en se soulevant sur un coude. – Il tendit vers le bidon une main avide et but quelques gorgées du vivifiant breuvage. Il lorgna Lee de biais et ébaucha un sourire. – Vous n'auriez jamais cru que nous réussirions, hein, Kershaw ?
— Réussir ? Vous ne me paraissez pas tellement brillants, tous les deux. – Il retourna auprès de Leila, la prit dans ses bras puis le regarda : Te sens-tu capable de marcher ?
— Jusqu'où ?
— Un mile et demi.
— L'eau coule à flots là-bas ?
— À flots. J'y ai même pris un bain.
— Ce n'était pas du luxe, railla Gil en se levant de façon mal assurée. Les gens commençaient à jaser dans votre dos. Ceux qui se trouvaient dans le sens du vent, bien entendu.
— Bien entendu. Tu pétilles d'esprit, kid. Mais maintenant, trêve de bons mots. En route !
Il le regarda se mettre en marche en titubant, mais posant un pied devant l'autre avec une détermination farouche. Il remit Leila sur sa selle et emboîta le pas à Gil, conduisant par la bride la jument épuisée.
Lorsqu'ils eurent atteint la mare supérieure, Lee installa Leila sur une couverture et Gil lui lava le visage. Elle ouvrit les yeux, vit son frère, puis l'eau, et les leva enfin sur le visage d'aigle de Lee Kershaw.
— Je vous soupçonne d'avoir une baguette de sourcier.
Il secoua la tête.
— Tout le mérite revient à mon cheval. Je comptais gagner Ocho Jacales, une source intermittente située plus loin, vers l'est, ayant presque oublié le poblado où nous sommes. J'ai dû dévier à l'ouest plus que je ne l'avais pensé et ce fut le louvet qui me sauva.
Elle redressa la tête et promena ses regards à la ronde.
— Il n'est pas ici, dit Lee en s'asseyant sur une roche pour rouler une cigarette.
La cigarette terminée, il l'alluma et la plaça entre les lèvres de Gil. Celui-ci, béatement, inhala la fumée.
— Mais il est passé par ici ?
Lee acquiesça d'un signe de tête tout en confectionnant pour lui-même une autre cigarette.
« Vous en êtes sûr ? » insista Gil.
Il alluma sa cigarette et désigna le bas de la rue.
— Va donc voir dans l'église, mais bouche-toi les narines. Le respect de la religion n'étouffe pas Chad Mercer.
— Qu'est-ce qui vous fait croire que c'était lui ? dit Leila.
Il haussa les épaules.
— Aucun Mexicain ne se serait conduit de cette manière. Pas plus qu'un Apache ou un Yaqui.
— Les Indiens n'ont pas le sens religieux, objecta Gil.
— Tu te trompes. Il leur arrive parfois de piller une église, mais celle-ci est tabou à leurs yeux.
— Pourquoi ?
— À cause des morts. Pour eux, cet endroit est hanté. Pas de danger qu'ils s'en approchent, à plus forte raison la nuit. Au cas bien improbable où ils se montreraient, il te suffirait, pour les tenir à l'écart, de pousser le cri du hibou. Les âmes des trépassés qui n'ont pu trouver le repos s'expriment par la voix de Bú, le Hibou. Je ne saurais trop te conseiller de t'entraîner à ululer. Cela pourrait te servir un jour.
Il désigna du doigt des empreintes de pieds dans la terre molle.
« Quelqu'un s'est accroupi ici pour boire et remplir un bidon. »
— Qui vous dit que c'était Chad ? demanda Leila.
— Si ce n'était pas lui, il doit être mort de soif à l'heure qu'il est, ou en train d'agoniser lentement quelque part au milieu de ces steppes arides. À part Ocho Jacales, sans doute sec comme un os à cette saison, cette mare est l'unique point d'eau de la région. Comprende ?
— Je comprends, dit-elle.
— Vous avez faim ?
— Je trouverai bien une petite place dans mon estomac, répondit Gil avec empressement.
— Je n'en doute pas un seul instant… Mais c'est surtout à ta sœur que je pensais.
— Vous êtes bien comme les autres, repartit Gil.
Laissant Leila près de la mare, les deux hommes se rendirent dans la casa d'adobe. Lee ralluma le feu et ajouta une autre boîte de haricots à ceux qu'il lui restait de son précédent repas. Il se tourna ensuite vers Gil qui contemplait, songeur, la rue par l'une des brèches.
— Je te conseille de te reposer ici avec ta sœur jusqu'à demain soir, avant de reprendre le chemin du retour. Avec un peu de chance, vous pouvez espérer atteindre à l'aube le trou d'eau situé du côté américain de la frontière.
— C'est trop risqué, fit Gil en hochant la tête.
— Tu préfères peut-être affronter les Yaquis ? Les Apaches ne t'ont pas suffi !
— Continuez, vous m'intéressez.
— Et Lopez, parlons-en… reprit Lee en posant la cafetière sur les braises. Il ravage la contrée comme la peste. Ses muchachos tuent, pillent et violent au cri de « Viva Lopez ! La Justice et la Liberté, ou la Mort ! » S'ils repèrent ta rouquine de sœur, avec sa peau de pêche, ses yeux verts, pour ne rien dire du reste, leur chef devra les écarter avec un flingue !
Une expression niaise se peignit sur le visage basané du jeune homme.
— Vous voulez dire que Lopez en personne la protégerait ? Je crains de ne pas très bien saisir.
Lee leva les yeux au ciel.
— Je vais finir par croire que tu es vraiment idiot ! Écoute-moi bien ! Tant que Lopez la voudra pour lui-même, il abattra sans pitié celui qui tenterait de la lui prendre. Mais Lopez se lasse vite de n'importe quelle femme, amigo, fût-elle ta sœur. Quand il en aura terminé avec elle, il laissera ses lieutenants la jouer aux dés chaque nuit et lorsque ces derniers en auront fini à leur tour, ils la flanqueront dehors à coups de botte et la jetteront toute nue à la populace.
— Pas si Chad Mercer est avec eux ! s'écria Gil. Lui présent, nul ne s'aviserait de toucher un cheveu de sa tête !
Lee secoua la tête d'un air résigné et lui montra la porte.
— Je te croyais quand même plus malin, kid. À présent, sors et va monter la garde pendant que je m'occupe de faire manger ta sœur.
Il la retrouva au bord de la mare, occupée à peigner ses longs cheveux roux.
— Alors, tout est réglé entre Gil et vous ? s'enquit-elle.
— Quien sabe ? répondit-il en lui remplissant une assiette.
— Autant que vous le sachiez tout de suite. Il fera ce que je lui demanderai de faire.
Il s'accroupit sur ses talons à côté d'elle.
— Vous voulez dire ce que vous lui direz de faire.
— Si vous préférez…
— Cela ne plaide pas en faveur de son intelligence !
— Je continuerai seule ! dit-elle avec véhémence.
— Dans ce cas, vous êtes encore plus bête que lui ! Vous ignorez tout de cette contrée, missy.
— Le Mexique est un pays civilisé !
— Bien sûr, bien sûr… Sauf dans les régions où sévit Lopez.
Elle lui lança un regard accusateur.
— Vous essayez simplement de me faire peur.
— Je crains bien que rien ne puisse vous faire peur, ni à vous ni à votre grand dadais de frère.
Elle termina ses haricots puis promena ses regards sur la rue morte baignée de lune.
— Pourquoi les gens sont-ils partis ?
Il alluma une cigarette.
— Allez donc jeter un coup d'œil derrière l'église. Un Campo Santo fournit presque toujours la réponse à une question semblable.
— Le Campo Santo ?
— Oui. Le cimetière. Environ soixante-quinze pour cent des tombes sont celles des mâles adultes qui ont péri ici au cours des vingt-cinq dernières années.
— Et alors ? Comment sont-ils morts ?
— De la main des Apaches et des Yaquis. J'ai vu certains de ces poblados où il était impossible de trouver un seul mâle entre dix et cinquante ans d'âge ni une seule jeune femme.
— Pourquoi ? demanda-t-elle avec curiosité.
Il réussit un rond de fumée parfait et le regarda s'envoler au-dessus de la mare.
— Les Apaches et les Yaquis ne font jamais de prisonniers blancs adultes. Quant aux jeunes mâles de moins de dix ans, ils s'imaginent pouvoir les former à leur manière. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qui arrive aux jeunes femmes. – Il ajouta, après une pause : Et puis, il y a toujours Lopez…
— Il est venu ici ?
Il acquiesça.
— La place était alors sur le déclin. Il y avait autrefois des mines dans ces collines. C'était l'époque où le camino passait par ici et où un trafic intense s'opérait vers le nord. Peu à peu les mines s'épuisèrent et les Apaches et les Yaquis s'enhardirent. Ils stoppèrent toute circulation sur les Llanos de Carretas. Le poblado commença à tomber en décadence mais quelques centaines d'habitants y demeurèrent, bien qu'ils n'y eussent aucun avenir, mais simplement parce qu'ils étaient ici chez eux. Puis vint Lopez. Il y a cinq ans déjà.
— Vous étiez avec lui ?
— Pas cette fois-là. Les Federales le recherchaient et il s'était terré dans les collines, à l'ouest du village. Les habitants d'alors commirent l'erreur de leur révéler sa retraite. Lopez en réchappa de justesse mais perdit la plupart de ses hommes. Il lui fallut un an avant de réorganiser ses forces. Une petite garnison Federale était restée cantonnée ici. Lopez confia à l'un de ses détachements la mission de l'attirer dans les collines et la poussière de leur départ était à peine retombée qu'il faisait irruption dans le poblado avec ses muchachos. – Sa voix s'éteignit et il contempla pensivement sa cigarette. – C'est l'un de ses gars qui me raconta l'histoire…
— Chad était-il avec Lopez à cette époque ?
Sans lui répondre, il laissa errer son regard sur les bâtisses en ruine.
« Lee ?… »
— Demandez-le-lui quand vous l'aurez rejoint.
Sur ce, il se leva et s'éloigna en direction de l'église.
Il trouva Gil sur le parvis.
— Il est effectivement passé par ici, dit le jeune homme en exhibant dans le creux de sa main une tabatière en cuivre ornée des initiales C. R. M.
— Voyez-vous ça !
— Chadwick Robert Mercer… Leila la lui avait donnée il y a tout juste deux mois.
Lee le regarda droit dans les yeux.
— Tu sais maintenant que vous devez continuer, toi et ta sœurette. Héroïques jusqu'au bout…
— De la m… !
Lee s'adossa au portail et regarda vers le sud.
— À dix miles d'ici, il existe une ligne secondaire, un embranchement de la route locale de la diligence. Elle ne fonctionne que lorsque les Yaquis se tiennent tranquilles, mais même alors, elle a habituellement une escorte de Rurales. Vous pouvez réussir à atteindre cette ligne si vous vous relayez pour monter la jument. Une fois là-bas, hélez une diligence. Elle vous conduira à Galeana sur le Rio Santa Maria. De Galeana, vous pourrez gagner Ojo Laguna ou Villa Ahumado d'où vous prendrez la diligence du nord pour Juarez. Il vous suffira ensuite de traverser le Rio Grande pour vous retrouver à El Paso.
— Et vous ?
— Je suis venu ici pour affaires. Je n'en ai pas encore terminé.
— Qui vous dit qu'une fois à Galeana, nous n'informerons pas les Rurales de votre présence au Mexique ?
— D'ici là, j'aurai eu le temps de me retourner.
— Chad se trouve peut-être à Galeana…
— C'est peu probable. Il évitera les agglomérations tant qu'il n'aura pas rejoint Lopez.
— Et si Lopez y était ?
— Dans ce cas, vous ferez bien, toi et ta petite sœur chérie, de fuir cette ville comme la peste !
Il entreprit de remonter la rue et Gil suivit le mouvement.
— Vous voulez que j'assure le service de garde ?
— Je t'ai déjà dit que ni les Apaches ni les Yaquis ne s'aventureraient ici la nuit.
— Vous en êtes bien certain ?
— S'ils viennent, tu auras toujours la ressource de ululer… Non, repose-toi plutôt. De mon côté je vais en faire autant. La journée de demain sera longue pour nous tous.
Leila avait étendu ses couvertures dans un jacal à proximité des pièces d'eau. Elle demanda depuis le seuil :
— Alors, Chad est-il oui ou non venu ici ?
— Il est bien venu, rétorqua Lee. Il a même laissé un petit souvenir. Une jolie tabatière en cuivre avec ses initiales gravées. S'il y tient vraiment, peut-être reviendra-t-il la chercher.
Sans faire preuve d'aucune réaction de nature à montrer qu'elle avait saisi l'allusion, elle s'assit sur ses couvertures et entreprit de retirer ses bottes.
— Vous ne le rattraperez plus maintenant. Il dispose d'une trop grande avance.
— Si bien que rien ne vous empêche plus désormais d'aller le rejoindre et de roucouler sur son épaule pendant le restant de vos jours ?
Elle s'allongea et noua ses mains derrière sa nuque.
— Qu'est-ce que Chad a bien pu vous faire pour que vous le haïssiez à ce point ?
— Je ne le hais pas.
— J'ai du mal à le croire si j'en juge par le fait que vous n'hésitiez pas à risquer votre vie pour le capturer.
— C'est mon boulot.
— Vous auriez pu refuser à mon père.
— Et perdre le Querencia ?
Elle l'étudia attentivement.
— Le Querencia revêt-il donc tellement d'importance à vos yeux ? Au point que, pour le conserver, vous alliez jusqu'à traquer un homme qui fut jadis votre meilleur ami ?
— C'est une raison qui en vaut une autre, dit-il en haussant les épaules.
— Mais pas la vraie raison ?
Il chercha dans ses poches sa blague à tabac.
— Je vous trouve bien sociable ce soir.
Elle se rassit et s'adossa au mur.
— Vous êtes seul ! lança-t-elle soudain d'une voix véhémente. Vous avez toujours été seul ! C'est pour cela que vous êtes revenu au Querencia ! C'est pour cela que vous gardez avec vous le vieil Anselmo Campos !
— C'est aussi pour cela que je poursuis Chad Mercer, ajouta-t-il tranquillement.
Perplexe, elle secoua la tête.
— Votre jugement a été faussé pendant une grande partie de votre vie, Lee. La faute en est à toutes ces années passées loin de votre foyer, à errer par monts et par vaux, à pourchasser des hommes contre lesquels vous n'aviez aucun grief, à combattre dans des révolutions où vous n'aviez aucun intérêt personnel. Et, en fin de compte, vous étiez toujours seul.
Il alluma sa cigarette.
— Vous êtes une grande spécialiste de la nature humaine, fit-il observer, pince-sans-rire.
Ses yeux papillotaient tandis qu'elle étudiait ce visage de rapace, ces yeux bleus de glace, en quête, mais vainement, d'une expression qui lui fournît la clé de ses conceptions sur la vie.
— C'est le jeu, pas vrai ? dit-elle enfin. Un homme contre un autre homme ; le chasseur et la proie. Vous ne vous souciez pas réellement de savoir si Chad a oui ou non assassiné Frank, n'est-ce pas ?
— J'aimais bien Frank.
— Mais vous aimiez encore mieux Chad !
D'un geste très féminin, elle repoussa de son front ses beaux cheveux défaits.
« Combien Papa vous paie-t-il ? »
— Mille dollars pour la première semaine. Cinq cents pour chaque semaine supplémentaire.
— Vous pourriez faire traîner la chasse à plaisir ?
— Je livre la marchandise dans les meilleurs délais.
— La marchandise ?
— L'homme, si vous préférez.
— Je préfère ! Écoutez, Gil et moi-même avons un tas d'argent. Nous pourrions vous dédommager de vos ennuis, et au-delà. Oubliez Chad. De toute manière, vous ne le rattraperez plus. Vous pourriez retourner au Querencia. Vous libérer de vos dettes envers Papa…
D'une chiquenaude, il envoya voler sa cigarette dans l'âtre.
— Dormez un peu, dit-il. Vous aurez besoin de forces pour demain.
— N'espérez pas que je rebrousse chemin, rétorqua-t-elle d'une voix ferme.
Il pivota sur un talon et sortit du jacal.
Une fois dehors, il étala bâche et couverture sur un terrain approprié derrière le Campo Santo. Le vent lui apportait par instants les paroles échangées par Gil et sa sœur, mais sans qu'il pût saisir le sens de leur dialogue. Après avoir enroulé les rênes du louvet autour de son bras gauche, il s'allongea et s'assoupit tandis qu'au clair de lune succédait une nuit d'encre. Le vent mourut et un silence absolu retomba sur le vieux poblado.
Réveillé en sursaut, il leva la tête puis se mit à plat ventre. Il surprit un mouvement le long du mur du Campo Santo. Lâchant les rênes, il se faufila par une brèche dans le cimetière et s'accroupit sur les talons auprès d'un mausolée en ruine.
Il y eut un crissement de pas de l'autre côté du mur et comme il se levait il entendit remuer derrière l'église. Rasant le mur, il le contourna jusqu'à ce qu'il eût atteint le parvis de l'église. Il entra, traversa la nef à pas feutrés jusqu'à la porte du fond qui s'ouvrait sur la sacristie. Une ombre passa devant lui. Il bondit et sa main gauche se referma sur le poignet de Leila tandis que sa droite se plaquait sur sa bouche. Il regarda d'un air d'attente vers le mur du Campo Santo.
Le louvet poussa un hennissement aigu. Il y eut une bousculade sur le sol dur, bottes et sabots alternés. Le cheval se cabra et se jeta de côté. Gil jura et repassa la brèche en chancelant.
— Fiche la paix à mon cheval ! cria Lee.
Gil se tourna de côté et parut se tasser sur lui-même.
« Et laisse ton colt tranquille ! Je tiens ta sœur, mon gars. Viens par ici ! Les mains en l'air ! »
Lentement Gil marcha vers l'arrière de l'église. Comme il se rapprochait, ils purent voir le sang qui coulait sur l'une de ses joues.
— Cette saleté de cheval m'a mordu !
— C'est un excellent chien de garde, répondit Lee en souriant.
— Style indien, hein ? Je ne m'étais pas trompé en vous prenant pour un métis !
Lee inclina un peu la tête.
— Je ne te crois pas bête à ce point, dit-il posément.
Il délesta Leila de son revolver puis la relâcha.
— Et maintenant ? demanda Gil en essuyant le sang de son visage.
— Je te l'ai déjà dit : hélez une diligence sur la route de Galeana et de là gagnez la grand-route de Chihuahua. Si vous partez deux heures avant le lever du soleil, vous serez sur la route de Galeana vers le milieu de la matinée.
— Et vous ?
Il tendit le bras et lui prit son colt.
— Je partirai dès que je le pourrai. Maintenant, écoutez-moi bien ! Je ne tolérerai plus désormais aucune ingérence de votre part ! Ne vous avisez pas de vous trouver sur ma route, à moins que vous ne soyez décidés à vous expliquer à coups de fusil !
Il revint dans l'obscurité vers les mares, prit les deux carabines et retourna vers l'église. Il déchargea les quatre armes, conduisit le louvet à la mare et le fit boire. Il pouvait entendre les deux Luscombe s'affairer dans les ténèbres, au-delà de la seconde pièce d'eau. Après avoir attaché son bidon plein à sa selle, il alla chercher la jument et la sella puis mit les colts dans une sacoche, glissa l'une des Winchester dans son fourreau, et l'autre sous une courroie de la sangle. Il conduisit ensuite les deux chevaux au bas de la rue, se sachant, tout ce temps, observé par les deux jeunes gens.
Parvenu à un mile au sud du poblado, il remit la jument en liberté et la fit partir d'une claque sur la croupe. Docilement elle revint au trot vers le hameau. Lee galopa pendant un grand quart d'heure avant de mettre pied à terre. Il coupa une chique de Wedding Cake et se mit à la mâchonner tout en contemplant derrière lui les contours flous des basses collines environnant le canyon. Il cracha, s'essuya la bouche et sourit. « Ce jeune bougre, tout de même, quel culot ! », marmonna-t-il avant de continuer vers le sud-ouest.