CHAPITRE XII
Tension artérielle
Si l’on avait pressé Mma Ramotswe de s’exprimer en toute honnêteté, si on l’avait pressée avec insistance, sans doute eût-elle fini par admettre qu’en réalité il se passait fort peu de choses à l’Agence No 1 des Dames Détectives. Du moins, en règle générale. Il y avait néanmoins des pics d’activité, où, tout à coup, plusieurs problèmes se présentaient simultanément. Il s’agissait cependant d’exceptions : d’ordinaire, les investigations soumises à l’agence se révélaient très simples et Mma Ramotswe trouvait la solution assez vite. Il lui suffisait de poser à une personne une question directe, à laquelle elle obtenait une réponse tout aussi directe. C’était bien joli de la part de Clovis Andersen de s’étendre sur la complexité du travail d’investigation, et même sur les périls que certaines missions comportaient, mais cela ne concernait guère l’Agence No 1 des Dames Détectives.
Parfois, au contraire, pensait Mma Ramotswe, Clovis Andersen lui-même eût été impressionné par le nombre de problèmes importants que Mma Makutsi et elle avaient à régler, et les journées qui suivirent la visite à Mokolodi constituèrent une période de ce type.
Le lendemain même, en l’une de ces glorieuses matinées où le soleil ne se fait pas trop implacable, où l’air est clair et où les colombes, dans leur royaume de feuillage, semblent plus vives et plus alertes, ce matin-là, donc, Mma Makutsi annonça qu’elle voyait, de son poste de travail, une femme debout sur le seuil de l’agence et qui hésitait à frapper.
— Il y a une dame qui a envie d’entrer, indiqua-t-elle. Je pense que c’est l’une de ces personnes qui sont gênées de venir nous trouver.
Mma Ramotswe tendit le cou pour apercevoir la silhouette de la nouvelle venue.
— Allez-y et invitez-la à entrer, commanda-t-elle. Cette pauvre femme…
Mma Makutsi se leva, rajusta ses grosses lunettes rondes, puis se dirigea vers la porte. Après avoir salué la visiteuse avec courtoisie, elle l’interrogea :
— Vouliez-vous entrer, Mma ? Ou aviez-vous juste envie de rester un peu ici ?
— Je cherche Mma Ramotswe, reconnut la jeune femme. Êtes-vous cette dame ?
Mma Makutsi secoua la tête.
— Non, je suis une autre dame, répondit-elle. Je suis Mma Makutsi. Je suis l’assistante détective.
La jeune femme lui lança un rapide coup d’œil, puis détourna le regard. Mma Makutsi remarqua qu’elle jouait avec le mouchoir qu’elle tenait entre les mains, le tordant avec angoisse. Avant, se dit-elle, je faisais la même chose avec mon mouchoir quand j’étais angoissée. Je le tordais pendant les entretiens. Je le tordais pendant les examens. Cette pensée provoqua en elle un élan de sympathie envers cette femme qu’elle ne connaissait pas, quel que pût être le problème qui l’amenait devant cette porte. Il serait encore question d’un homme, bien sûr, c’était si souvent le cas ! Elle avait dû être traitée avec brutalité, peut-être par un individu à qui elle avait prêté de l’argent. Peut-être avait-elle pris de l’argent à son employeur pour venir en aide à cet homme sans scrupules. Cela se produisait si souvent qu’il ne valait même plus la peine d’en parler. Et voilà que cela recommençait…
Mma Makutsi posa une main légère sur le bras de la visiteuse.
— Si vous voulez bien m’accompagner, ma sœur, dit-elle, je vais vous conduire auprès de Mma Ramotswe. Elle est à l’intérieur.
— Je ne voudrais pas la déranger, répondit la femme. Elle doit être très occupée.
— Elle n’est pas occupée du tout en ce moment, assura Mma Makutsi. Elle sera très heureuse de vous recevoir.
— Combien est-ce que…
Mma Makutsi plaça un doigt sur ses lèvres.
— Inutile de parler de cela maintenant, coupa-t-elle. Ce n’est pas aussi excessif que vous l’imaginez. En plus, nous faisons payer les gens en fonction de leurs possibilités. Nous ne prenons pas très cher.
Ces paroles rassurantes produisirent l’effet souhaité. Lorsqu’elle pénétra dans l’agence en compagnie de Mma Makutsi, la jeune femme paraissait plus détendue. Et quand elle découvrit Mma Ramotswe assise à son bureau, souriante, ses craintes semblèrent s’apaiser encore.
— Mma Makutsi va nous préparer du thé, déclara cette dernière. Et il me semble que nous avons aussi des beignets. Y a-t-il des beignets ce matin, Mma Makutsi ?
— Oui, il y en a. J’en ai acheté trois, au cas où.
À l’origine, c’était pour elle qu’elle avait acheté le troisième ; elle entendait le déguster sur le chemin du retour. Elle le donnerait toutefois de bon cœur à cette jeune femme, qui s’installait à présent sur la chaise, devant le bureau de Mma Ramotswe.
— Bon, lança Mma Ramotswe. De quoi s’agit-il, Mma ? Que peut faire pour vous l’Agence No 1 des Dames Détectives ?
— Je suis infirmière, commença la visiteuse.
Mma Ramotswe hocha la tête. Cela ne la surprenait guère. Il y avait, chez les infirmières, des détails qu’elle repérait sans peine : une certaine netteté, un soin tout clinique. Elle ne s’y trompait jamais.
— C’est un bon métier, commenta-t-elle. Mais vous ne m’avez pas dit votre nom.
La jeune femme contempla ses mains croisées sur ses genoux.
— Faut-il vraiment que je vous dise qui je suis ? Suis-je obligée ?
Mma Ramotswe et Mma Makutsi échangèrent un regard à travers le bureau.
— Ce serait mieux, répondit Mma Ramotswe avec douceur. Ce que l’on nous confie ici ne sort jamais de cette pièce, n’est-ce pas, Mma Makutsi ?
Mma Makutsi confirma. Toutefois, la jeune femme hésitait encore.
— Écoutez, Mma, reprit Mma Ramotswe. Nous avons entendu ici tout ce qu’il est possible d’entendre. Vous n’avez pas à avoir honte.
La visiteuse tressaillit.
— Mais je n’ai pas honte, Mma ! se récria-t-elle. Je n’ai rien fait de mal. Je n’ai pas honte.
— Bien, acquiesça Mma Ramotswe.
— En fait, j’ai peur, reprit la jeune femme. Je n’ai pas honte, j’ai peur.
Ces paroles restèrent suspendues quelques instants dans le silence. Assise à son bureau, les coudes sur la table, Mma Ramotswe avait fait glisser ses chaussures et se rafraîchissait la plante des pieds au contact du sol de béton ciré. Elle songeait : C’est la deuxième fois en deux jours que j’entends ces mots. Il y avait d’abord eu le cousin de Mokolodi et, à présent, cette femme. Dans la claire lumière du jour, quand les gens étaient pris par leurs activités et que le soleil brillait dans le ciel, on parvenait à évoquer la peur, mais elle n’en donnait pas moins le frisson. Elle considéra la femme qui lui faisait face, cette infirmière qui travaillait dans un monde de murs blancs et de désinfectant et qui, malgré cela, se trouvait en butte à quelque chose de sombre et d’inquiétant. Ainsi en allait-il avec la peur : elle attaquait par l’intérieur, indifférente à ce qui se passait au-dehors.
Mma Ramotswe adressa un signe à Mma Makutsi. Il fallait mettre la bouilloire en marche et préparer le thé. Quel que fût le problème qui troublait cette jeune femme, le thé la libérerait d’une part de ses angoisses. C’était comme ça : le thé avait cet effet-là.
— Vous n’avez pas à avoir peur ici, déclara Mma Ramotswe d’un ton bienveillant. Nous ne vous voulons que du bien. Vous n’avez pas à avoir peur.
La jeune femme la considéra quelques instants, puis prit la parole.
— Je m’appelle Boitelo, dit-elle. Boitelo Mampodi.
Mma Ramotswe eut un hochement de tête encourageant.
— Je suis heureuse que vous me l’ayez dit, commenta-t-elle. Maintenant, Mma, nous allons boire le thé ensemble et vous pourrez me raconter ce qui vous effraie. Prenez votre temps. Personne n’est pressé, ici. Prenez tout le temps qu’il vous faut pour m’expliquer ce qui vous trouble. D’accord ?
Boitelo acquiesça.
— Je suis désolée, Mma, dit-elle. J’espère que je ne vous ai pas donné l’impression que je n’avais pas confiance en vous.
— Je ne l’ai pas pensé un seul instant, assura Mma Ramotswe.
— C’est juste que vous êtes la première personne à qui je parle de… de ces choses-là…
— Ce n’est pas facile, confirma Mma Ramotswe. Il n’est jamais facile de parler de choses qui nous préoccupent. Parfois, on ne peut même pas se confier à ses amis.
Du fond de la pièce leur parvint le sifflement de la bouilloire indiquant que l’eau était prête. Au-dehors, dans les branches de l’acacia qui déployaient leur ombre sur le mur arrière du bâtiment, une colombe grise appelait son compagnon en roucoulant. Elles s’unissent pour la vie, se surprit à penser Mma Ramotswe. Les colombes s’unissent pour la vie.
— Cela vous ennuie si je commence par le début ? interrogea Boitelo.
Face à la plupart des clients, on ne pouvait en demander autant, se félicita Mma Ramotswe. En général, les gens commençaient par la fin, ou quelque part vers le milieu. Très peu de personnes présentaient les événements dans l’ordre et expliquaient clairement ce qui se passait. Mais bien sûr, Boitelo était infirmière, et les infirmières savaient comment s’y prendre pour faire raconter leur histoire aux gens, en passant sur les détails inutiles afin de parvenir au fond du problème. Elle fit signe à Boitelo de commencer, tandis que Mma Makutsi plaçait le thé rouge dans une théière et le noir dans l’autre (pour elle). Il est important de laisser le choix aux clients, songeait l’assistante. Mma Ramotswe s’imaginait que tout le monde aimait le thé rouge, alors que rien n’était moins sûr. Elle-même, par exemple, préférait le thé ordinaire, tout comme Phuti Radiphuti… Phuti Radiphuti ! À la seule évocation de ce nom, elle sentit une vague de chaleur et de contentement l’envahir. Mon homme ! pensa-t-elle. J’ai un homme… Et bientôt, j’aurai un mari ! Ce qui est bien plus, je le soupçonne, que ce que possède cette pauvre Boitelo.
— Je viens d’un petit village, commença Boitelo. Par là-bas, du côté de Molepolole. Je ne pense pas que vous le connaissiez, parce qu’il est minuscule. J’ai été formée à l’hôpital de Molepolole – ça, ça vous dit quelque chose, n’est-ce pas ? C’est celui que l’on appelait autrefois le Scottish Livingstone Hospital. Celui où travaillait le Dr Merriweather.
— C’était un excellent homme, fit remarquer Mma Ramotswe.
La réponse de Boitelo fusa.
— Certains médecins sont d’excellents hommes, confirma-t-elle.
Il y avait dans sa voix une note qui alerta Mma Ramotswe. Oui, c’est cela ! conclut-elle aussitôt. Le vieux problème des infirmières. Les médecins leur font des avances. Cette jeune femme est harcelée par un médecin. Voilà pourquoi elle a peur. C’est très simple. En fait, il n’y a pas grand-chose d’original dans la marche du monde. Les mêmes phénomènes se reproduisent sans cesse.
— Pensez-vous qu’un docteur puisse être malhonnête ? interrogea alors Boitelo.
Mma Ramotswe se souvint des deux hommes qu’elle avait connus quelques années auparavant, ces jumeaux impliqués dans une fraude fort rémunératrice, partageant un seul diplôme entre eux. Oui, les docteurs pouvaient être malhonnêtes. Ces deux-là l’étaient : ils n’avaient pas manifesté le moindre souci pour la santé de leurs patients, tout comme ces médecins dont on parlait dans les journaux, ceux qui tuaient leurs malades par bravade. Ces histoires étaient choquantes, car elles représentaient le pire abus de confiance imaginable, mais elles n’en semblaient pas moins véridiques. L’espace d’un instant, Mma Ramotswe envisagea la dramatique possibilité que Boitelo se soit retrouvée à travailler au service de l’un de ces hommes, ici même, à Gaborone. Cela lui donnerait de vraies raisons d’avoir peur. En songeant à cette éventualité, Mma Ramotswe avait déjà la chair de poule.
— Oui, répondit-elle. Je le pense. Il existe des médecins très malveillants qui ont même tué leurs patients.
Elle s’interrompit, hésitant à poser la question.
— Vous n’êtes pas tombée sur une histoire de ce genre, si ?
Elle espérait entendre Boitelo la détromper aussitôt, mais ce ne fut pas le cas. Pendant un moment, la jeune femme sembla réfléchir à la question, puis elle répondit enfin :
— Pas tout à fait.
Derrière elle, Mma Makutsi tressaillit. Elle était allée chez le docteur quelques jours plus tôt et il lui avait donné une petite boîte de cachets blancs qu’elle prenait religieusement. Il était si simple pour un médecin de faire avaler aux gens des produits fatals si l’envie lui en prenait, sachant que les patients suivraient ses prescriptions en toute confiance. Mais quel intérêt cela pouvait-il présenter ? Qu’est-ce qui pouvait pousser un médecin à tuer ceux qu’il était censé sauver ? Une folie quelconque ? Un besoin que l’on avait tous, de temps à autre, de faire des choses bizarres et dénuées de sens ? Elle-même, il lui était arrivé, à une ou deux reprises, d’avoir envie de jeter une théière à la tête de Mr. J.L.B. Matekoni. Elle avait été étonnée qu’une idée aussi odieuse ait pu pénétrer son cerveau, mais c’était bel et bien le cas, et elle était restée immobile, à se demander ce qui se passerait si elle saisissait la théière posée sur la table et la lançait de toutes ses forces sur le pauvre Mr. J.L.B. Matekoni, qui buvait paisiblement son thé de l’après-midi, l’esprit encombré de boîtes de vitesses, de systèmes de freinage et de toutes ces choses dont sa tête était pleine. Bien sûr, elle n’était pas passée à l’acte, et cela n’arriverait jamais, mais l’idée s’était trouvée là, visiteuse indésirable dans un cerveau d’ordinaire parfaitement rationnel. Peut-être étaient-ce des choses du même ordre qui arrivaient aux médecins qui tuaient délibérément leurs patients…
— Pas tout à fait ? répéta Mma Ramotswe. Vous voulez dire que…
Boitelo secoua la tête.
— Je veux dire que je ne pense pas que le médecin dont je parle irait jusqu’à injecter une dose de morphine mortelle à un patient. Non, ce n’est pas cela. Malgré tout, je pense que ce qu’il fait n’est pas bien. Mais, ajouta-t-elle après un temps d’arrêt, je voulais commencer par le début, Mma. Êtes-vous d’accord ?
— Oui, approuva Mma Ramotswe. Et je ne vous interromprai plus. Allez-y, commencez. Mais auparavant, Mma Makutsi va vous servir du thé. C’est du thé rouge, Mma. Cela vous va ?
— Le thé rouge est très bon pour la santé, affirma Boitelo en prenant la tasse que lui tendait Mma Makutsi. Ma tante, qui est décédée, en buvait toujours.
Mma Ramotswe ne put réprimer un sourire. Il semblait étrange de dire qu’une chose était bonne pour la santé tout en précisant, dans la même phrase, que la personne qui en prenait était morte. Il n’y avait pas nécessairement de rapport, bien sûr, mais cela n’en restait pas moins étonnant. Elle imagina une publicité : Thé rouge : la boisson très appréciée des morts. Cela ne ferait pas un bon slogan, lui semblait-il, quelle que fût l’intention qui le sous-tendait.
Boitelo but une gorgée de thé et reposa sa tasse sur la table.
— Lorsque j’ai eu mon diplôme, poursuivit-elle, je suis allée travailler à l’hôpital Princess Marina. J’assistais les chirurgiens pendant les opérations et je pense que j’étais très efficace dans ce rôle. Mais au bout d’un certain temps, j’en ai eu assez de rester tout le temps debout derrière les docteurs, à leur passer les instruments. Et puis, les lumières me donnaient mal à la tête. Je ne crois pas qu’elles soient très bonnes pour les yeux, ces lumières-là. Quand je sortais de la salle d’opérations et que je fermais les yeux, je voyais des cercles brillants, comme si elles étaient encore là. J’ai donc décidé de changer de travail et j’ai lu une annonce disant que l’on recherchait une infirmière pour un cabinet de généraliste. Cela m’intéressait. Le cabinet n’était pas loin de chez moi et je pouvais même y aller à pied. Je me suis donc présentée pour l’entretien d’embauche.
« L’entretien devait avoir lieu un lundi après-midi, après les consultations du médecin. J’étais censée travailler ce jour-là, mais j’ai pu changer avec une autre infirmière. J’y suis donc allée et j’ai rencontré pour la première fois le Dr…
Elle s’interrompit au moment où elle allait donner le nom du médecin. Mma Ramotswe se souvint qu’elle avait confessé avoir peur.
— Vous n’avez pas besoin de me le dire, intervint-elle.
Boitelo parut soulagée.
— Le docteur était là. Il a été gentil et m’a dit qu’il était très content de voir que j’avais travaillé en salle d’opérations, car il estimait que ces infirmières-là étaient très sérieuses et qu’il serait bon d’en avoir une comme assistante. Puis il m’a expliqué en quoi consisterait mon travail. Il m’a demandé si je savais ce qu’était la confidentialité, le fait qu’il ne fallait pas parler à l’extérieur de ce que je pouvais voir ou entendre dans le cadre du cabinet. Je lui ai répondu que oui.
« Et puis, il m’a dit : “J’ai un ami qui vient de se faire opérer au Princess Marina. Peut-être pouvez-vous me donner de ses nouvelles ?” Il m’a dit le nom de son ami, qui est célèbre parce qu’il joue très bien au football et qu’il est très beau. J’avais assisté à l’opération et j’ai failli lui répondre que je pensais que tout s’était bien passé. Mais tout à coup, j’ai compris que c’était une ruse et que je ne devais rien révéler. Alors, j’ai répondu : “Je suis désolée, mais je n’ai pas le droit d’en parler. Excusez-moi.”
« Il m’a regardée et j’ai cru un moment qu’il était en colère et qu’il allait crier parce que je refusais de lui répondre. Mais finalement, il a souri et il m’a dit : “C’est très bien de respecter le secret médical. La plupart des gens n’y arrivent pas. Je pense que vous serez une infirmière parfaite pour ce cabinet.”
Boitelo prit une gorgée de thé.
— Je devais normalement donner un préavis d’un mois au Princess Marina, mais j’ai pu me débrouiller pour commencer tout de suite dans mon nouveau travail. Ce que je faisais me plaisait beaucoup. Je n’avais plus à rester debout pendant des heures dans une salle d’opérations et l’on me confiait des tâches que, souvent, les infirmières ne sont pas autorisées à accomplir. Je faisais par exemple de petits actes chirurgicaux, comme soigner des ongles incarnés ou brûler des verrues. J’adorais brûler les verrues, parce que j’aime le contact glacé de la neige carbonique sur mes doigts.
« J’étais vraiment très heureuse dans mon nouveau travail et je pensais être l’une des infirmières les plus chanceuses du pays, avec ce médecin qui me permettait de faire tout cela. Seulement, il s’est passé quelque chose et j’ai commencé à me poser des questions. Un détail m’a paru bizarre, et j’ai décidé de vérifier. C’est à ce moment-là que j’ai compris une chose qui m’a beaucoup perturbée. Tellement perturbée, que j’ai décidé de venir vous voir, Mma Ramotswe, parce qu’on dit que vous êtes quelqu’un de bien et que vous êtes très gentille avec les gens qui viennent vous parler de leurs problèmes. Voilà pourquoi je suis ici.
Absorbée par le récit, Mma Ramotswe avait laissé refroidir sa tasse. Elle aimait boire son thé rouge très chaud, alors qu’il venait d’être servi et qu’il brûlait la langue. À présent, il avait tiédi. L’histoire de Boitelo lui était familière, du moins dans la mesure où elle suivait un schéma qu’elle avait très souvent rencontré. Tout commençait bien et soudain… soudain, on croisait quelqu’un et rien n’était plus comme avant. Elle avait elle-même vécu cela, avec son premier mari, Note Mokoti, joueur de jazz et homme à femmes, qui l’avait fait passer, en l’espace d’une brève période, d’un monde de joie et d’optimisme à un univers de souffrance et de peur. De telles personnes – des hommes comme Note – traversaient l’existence en propageant le désespoir autour d’eux, tels des herbicides tuant les fleurs et toutes ces belles choses qui poussaient dans la vie des gens et qu’ils desséchaient par leur malveillance et leur mépris.
À peine sortie de l’enfance, elle avait été trop naïve pour soupçonner le mal chez autrui. Les jeunes, pensait Mma Ramotswe, croient que les gens sont bons. Ils ne se doutent pas que certaines personnes de leur entourage, des gens de leur âge, peuvent être malfaisantes et sans valeur. Et puis, soudain, ils le découvrent, ils voient de quoi ces autres sont capables, à quel point ils peuvent se montrer égoïstes, insensibles dans leurs actes. Cette découverte est parfois douloureuse, comme dans son cas à elle, mais il importe de la faire. Bien sûr, cela ne signifiait pas qu’il faille se réfugier dans le cynisme ; bien sûr que non. Mma Ramotswe avait appris à être réaliste face aux gens, ce qui ne voulait pas dire que l’on ne pût pas déceler du bon chez la plupart d’entre eux, même si ce côté positif était obscurci par le reste. Avec de la persévérance, si l’on donnait aux individus une chance de montrer leurs bons côtés et – c’était important – si l’on était prêt à leur pardonner, ils pouvaient manifester une remarquable aptitude à modifier leur comportement. Bien sûr, il y avait l’exception de Note Mokoti. Celui-ci ne changerait jamais, bien qu’elle lui eût pardonné, la dernière fois, lorsqu’il était venu la voir et lui avait réclamé de l’argent. Il avait montré que son cœur, en dépit de tout, restait plus dur que jamais.
Mma Ramotswe s’aperçut que Boitelo l’observait. Sans doute se demandait-elle à quoi elle réfléchissait. Elle ne pouvait se douter que la femme qui lui faisait face, la détective de constitution traditionnelle dont la tasse de thé refroidissait rapidement, songeait à la nature humaine, au pardon et à ces sortes de choses.
— Excusez-moi, Mma, dit Mma Ramotswe. J’ai parfois l’esprit qui vagabonde. C’est une chose que vous avez dite. Maintenant, il est avec vous. Maintenant, il vous écoute de nouveau.
— L’une des tâches que je ne faisais jamais, reprit Boitelo, c’était prendre la tension des patients. N’importe quelle infirmière sait faire ça. Il y a un appareil que l’on passe autour du bras du patient, puis on pompe avec une poire. On a déjà dû vous prendre la tension, Mma, non ? Vous savez sûrement de quoi je parle…
C’était vrai. Mma Ramotswe s’était fait prendre la tension, et cela avait amené son médecin à lui expliquer qu’elle devait tenter de perdre du poids. Elle avait suivi son conseil pendant une brève période, mais n’avait pas tenu. C’était difficile. Parfois, les médecins ignoraient à quel point c’était difficile. Les médecins de constitution traditionnelle le savaient, bien sûr, mais pas ces jeunes docteurs gringalets, qui se souciaient peu de tradition.
— Ma tension était un peu élevée, avoua Mma Ramotswe.
— Dans ce cas, il faut maigrir, rétorqua Boitelo. Vous devez faire un régime, Mma Ramotswe. C’est ce que je dis à beaucoup de dames qui viennent au cabinet. Beaucoup d’entre elles sont… sont comme vous. Faites un régime et réduisez le sel. Plus de biltong ni d’aliments trop salés.
Mma Ramotswe crut entendre Mma Makutsi ricaner derrière elle, mais elle ne se retourna pas. Jamais encore une cliente ne lui avait conseillé de se mettre au régime et elle se demanda ce que ferait Clovis Andersen dans une telle situation. Il ne cessait d’insister sur la nécessité de se montrer courtois envers le client – un chapitre entier traitait de ce thème dans Les Principes de l’investigation privée –, mais il ne disait pas un mot sur les clients qui vous conseillaient de maigrir.
— Je vais y réfléchir, Mma, répondit-elle poliment. Merci du conseil. Mais revenons à cette découverte que vous avez faite. Quel rapport cela a-t-il avec la tension ?
— Eh bien, déclara Boitelo, j’étais assez étonnée que l’on ne me demande jamais de prendre la tension des patients. C’était toujours le médecin qui le faisait et il conservait le tensiomètre dans son cabinet de consultation, dans un tiroir de son bureau. Je le voyais parfois l’utiliser quand j’entrais pour lui apporter quelque chose, mais il ne me laissait jamais y toucher. Je pensais que c’était peut-être parce qu’il aimait actionner la poire – vous savez que les hommes ont parfois des comportements de petits garçons – et je n’y réfléchissais pas trop. Mais un jour, j’ai fini par utiliser l’instrument, et là, j’ai eu une grosse surprise.
« C’était un vendredi, je crois, mais cela n’a pas vraiment d’importance, Mma. Cependant, c’est parce qu’on était vendredi que le docteur n’était pas là. Le vendredi, il aime aller déjeuner avec des amis à l’Hôtel Président, et souvent, il ne revient pas avant trois heures. Il y a d’autres médecins ougandais qui travaillent en ville et ils aiment bien se retrouver. Leur déjeuner se prolonge parfois assez longtemps.
« Je ne donne jamais de rendez-vous entre deux et trois heures le vendredi, afin de lui laisser le temps de rentrer. Mais ce vendredi-là, le patient prévu pour trois heures est arrivé très en avance. C’était un monsieur qui travaillait au ministère de l’Eau, un homme très gentil qui fréquente l’église à côté de chez moi. Je le vois souvent passer le dimanche avec sa femme et son petit garçon. Leur chien les suit et il les attend devant l’église pendant toute la durée de l’office. C’est un chien très fidèle…
« Ce monsieur avait donc une demi-heure à attendre et il a commencé à bavarder avec moi. Il m’a dit qu’il s’inquiétait au sujet de sa tension : il faisait beaucoup d’efforts pour la faire baisser, mais le docteur affirmait qu’elle restait trop élevée. La porte du cabinet était ouverte et j’ai aperçu le tensiomètre posé sur le bureau. J’ai pensé qu’il n’y avait pas de mal à ce que je prenne la tension de ce patient, parce que cela m’intéressait et que j’avais envie de garder la main. Je le lui ai donc proposé, et il a tout de suite remonté la manche de son bras droit.
« J’ai fait gonfler la bande autour de son bras et j’ai observé le mercure. La tension était parfaitement normale. J’ai donc recommencé, et j’étais sur le point de dire au patient que tout était rentré dans l’ordre, quand une idée m’a traversé l’esprit : je me suis dit que, si je faisais cela, il expliquerait au docteur que je lui avais pris la tension et qu’elle était redevenue normale. J’ai eu peur que le docteur se mette en colère contre moi en apprenant que j’avais fait quelque chose sans sa permission. J’ai donc prétendu que je ne parvenais pas à comprendre les chiffres et j’ai reposé l’instrument sur le bureau avant le retour du médecin.
« Comme il n’y avait pas beaucoup de travail ce jour-là, j’ai entrepris de classer les dossiers des patients. De temps en temps, je fais cela pour m’assurer qu’ils sont bien dans l’ordre. Le docteur se met en colère s’il n’a pas tous les dossiers du jour sur son bureau quand les patients arrivent en consultation. Donc, j’ai rangé les dossiers et je suis tombée sur celui de l’homme qui était venu au rendez-vous de trois heures. Et j’ai remarqué que les dernières notes concernaient la consultation qu’il venait d’avoir.
Boitelo marqua un temps d’arrêt. Mma Ramotswe demeura immobile, tout comme Mma Makutsi. L’infirmière avait une façon de parler simple et directe et les deux femmes s’étaient laissé captiver par son récit.
— Je vois, dit Mma Ramotswe. Le dossier. Oui. Je vous en prie, continuez, Mma. C’est une histoire très intéressante.
Boitelo baissa la tête.
— Le docteur, déclara-t-elle, avait pris la tension et noté le résultat. Elle était très élevée.
Mma Ramotswe fronça les sourcils.
— Est-ce que la tension monte et descend comme cela, à quelques minutes d’intervalle ?
L’infirmière haussa les épaules.
— Cela peut arriver. Quand on est très excité, la tension peut monter d’un coup, mais cela ne paraît pas très probable, si ?
Ce fut à Mma Makutsi d’intervenir.
— Peut-être que l’appareil ne marchait pas bien, suggéra-t-elle. Ces machines compliquées, vous savez, il arrive qu’elles se détraquent.
Boitelo se tourna à demi pour s’adresser à elle.
— Ces appareils-là sont très simples, répondit-elle doucement. Ce ne sont pas des machines compliquées.
— Dans ce cas, il a pu y avoir une erreur, hasarda Mma Ramotswe. Est-ce que le médecin boit beaucoup quand il déjeune avec ses amis ?
— Il ne boit jamais, affirma Boitelo. Il dit qu’il n’aime pas le goût de l’alcool et qu’en plus c’est beaucoup trop cher. Il dit que l’eau coûte moins cher.
Un court silence s’installa, au cours duquel Mma Ramotswe et Mma Makutsi réfléchirent aux différentes possibilités. Ni l’une ni l’autre ne comprenaient très bien la signification de la mauvaise lecture – à supposer que ce fût bien de cela qu’il s’agissait. Cela semblait important, mais pourquoi ? Les médecins commettaient souvent des erreurs, comme tout le monde, alors pourquoi l’infirmière semblait-elle bouleversée ? Le plus important, sans doute, était encore à venir, et Boitelo reprit son récit, en effet.
— J’étais très perplexe, expliqua-t-elle. Comme vous l’avez dit, cela pouvait être une erreur, mais il y avait tout de même quelque chose qui m’amenait à me poser des questions. Cela paraissait bizarre que le médecin tienne tant à ce que je ne prenne jamais la tension des patients, et puis qu’il commette lui-même une erreur aussi grossière. J’ai donc décidé de mener ma petite enquête. J’ai une amie qui est aussi infirmière. Elle travaille dans une clinique et elle m’avait dit un jour qu’il y avait là-bas du vieux matériel qui ne servait plus et que l’on conservait dans un placard. Je lui ai demandé s’il y avait un tensiomètre et elle m’a promis de vérifier. Lorsqu’elle m’a dit qu’elle en avait trouvé un, j’ai demandé à l’emprunter quelques semaines. Elle a été surprise, mais elle a accepté.
« J’ai caché le tensiomètre dans le tiroir de mon bureau, et puis, j’ai attendu qu’une occasion se présente. Je lisais tous les dossiers à présent, et chaque fois que je les sortais pour le docteur, je regardais s’il s’agissait d’un cas de tension élevée. En fait, il y en avait beaucoup et cela me paraissait bizarre. Tous ces patients prenaient le même médicament, un produit assez cher. C’est au cabinet même qu’ils l’achètent.
Mma Ramotswe se redressa et manqua de renverser sa tasse.
— Maintenant, Mma, s’exclama-t-elle, je crois savoir ce qui se passe ! Le médecin fournit aux patients des résultats erronés. Il leur dit qu’ils ont beaucoup de tension alors qu’en fait ce n’est pas vrai. Et il leur vend un médicament très onéreux. Ce doit être une affaire juteuse pour lui.
Boitelo la dévisagea.
— Non, Mma, rétorqua-t-elle, catégorique. Ce n’est pas ce qui se passe.
— Alors pourquoi a-t-il noté un mauvais résultat ? Pourquoi a-t-il fait ça ?
— Il a dû se tromper pour de bon, affirma Boitelo.
Mma Ramotswe poussa un soupir.
— Mais vous avez dit vous-même que vous aviez des soupçons ! Vous ne pensiez pas qu’il s’agissait d’une erreur !
Boitelo acquiesça.
— C’est vrai, dit-elle. Vous avez raison, Mma. Je n’y croyais pas. Mais maintenant, si. Voyez-vous, j’ai fait deux autres essais. Dans chaque cas, j’ai attendu que le médecin soit occupé avec un patient pour prendre, en salle d’attente, la tension d’une personne dont la fiche indiquait une tension élevée. Ensuite, j’ai comparé les résultats obtenus avec ceux que le docteur a notés dans le dossier plus tard.
— Et alors ?
— Eh bien, c’étaient les mêmes.
Mma Ramotswe réfléchit quelques instants. Elle n’était pas statisticienne, mais elle avait lu Clovis Andersen sur le sujet des occurrences exceptionnelles. Qu’une chose se produise une fois, écrivait l’auteur des Principes de l’investigation privée, ne signifie pas qu’elle se reproduira. N’oubliez pas que certains événements sont de pures exceptions. Des hasards extraordinaires. Des coïncidences. Ne fondez pas toute une théorie là-dessus. En règle générale, Clovis Andersen ne se trompait pas, mais s’il disait vrai dans ce cas particulier, c’est qu’il ne se passait, en fait, rien d’anormal. Mais alors, pourquoi Boitelo était-elle venue ?
— Vous vous demandez sans doute ce qui s’est passé, déclara Boitelo.
— En effet, Mma, répondit Mma Ramotswe. Je ne suis plus sûre de bien comprendre. Je le croyais, mais à présent…
— Eh bien, je vais vous expliquer. Je vais vous expliquer ce qui s’est passé. L’un de nos patients a eu une attaque. Ce n’était pas très grave, et il s’en est très bien remis. Mais il a eu une attaque. Et il était l’un de ceux qui avaient une tension élevée.
Mma Ramotswe hocha la tête.
— J’ai entendu dire que c’est le risque quand on a beaucoup de tension.
Elle remua sur sa chaise. C’était pour cette raison que le médecin lui avait demandé de perdre du poids. Il lui avait parlé des problèmes cardiaques et des attaques, et ses explications l’avaient mise très mal à l’aise. Quel intérêt pour un docteur de mettre les gens mal à l’aise ? s’était-elle demandé. Les docteurs étaient là pour rassurer, au contraire, et c’était précisément leurs paroles réconfortantes qui faisaient que l’on se sentait mieux. Tout le monde savait cela.
— Oui, poursuivit Boitelo. Une tension élevée peut provoquer des attaques. Et ce patient s’est retrouvé à l’hôpital pendant quelques jours. Je ne pense pas qu’il ait été en réel danger, mais le docteur semblait très nerveux. Il m’a demandé de lui sortir le dossier du patient en question et il l’a conservé quelque temps avec lui. Et puis, il me l’a rendu pour que je le remette à sa place.
— Alors vous l’avez regardé ? interrogea Mma Makutsi.
Boitelo sourit.
— Oui, Mma. J’étais curieuse. Je l’ai regardé.
— Et y avait-il quelque chose d’anormal ? demanda Mma Ramotswe.
Boitelo répondit avec lenteur, consciente, sans doute, de l’effet dramatique que produisaient ses paroles.
— J’ai découvert que les chiffres avaient été modifiés.
Une grosse mouche atterrit sur le bureau. Mma Ramotswe la regarda progresser vers le bord. L’insecte hésita, puis reprit son envol avec un bourdonnement à peine audible. Boitelo, qui l’avait regardé elle aussi, le balaya d’un geste devenu inefficace.
— Il les avait gommés ? s’enquit Mma Ramotswe. Il restait des traces sur la fiche ?
— Non, répondit Boitelo. Rien. Il avait dû faire cela avec beaucoup de soin.
— Alors comment le savez-vous ? la défia Mma Makutsi. Comment pouvez-vous dire qu’il a modifié les chiffres ?
Boitelo sourit.
— Parce que ce patient est l’un de ceux dont j’avais pris la tension en salle d’attente, pendant que le docteur était occupé. Précisément. Et j’avais noté les résultats sur un papier que je gardais dans mon tiroir. Je me souvenais d’avoir comparé ces chiffres avec ceux que le docteur avait inscrits ce jour-là et ils étaient identiques. Mais là, les chiffres avaient été modifiés. Un résultat élevé avait été remplacé par un résultat normal.
Boitelo s’adossa à sa chaise et contempla Mma Ramotswe.
— Je pense, Mma, dit-elle, je pense que ce docteur fait quelque chose de très malhonnête. Je suis allée voir quelqu’un du ministère de la Santé pour lui expliquer tout cela. Mais il m’a dit que je n’avais aucune preuve. En fait, je ne crois pas qu’il m’ait crue. Il m’a raconté que, de temps en temps, ils reçoivent des plaintes d’infirmières qui n’aiment pas le médecin pour lequel elles travaillent. Il m’a dit qu’ils étaient obligés de se méfier, et que si je ne revenais pas avec quelque chose de plus concret, je ferais bien de ne pas raconter n’importe quoi.
Elle dévisagea Mma Ramotswe, sur la défensive, comme si elle craignait de la voir traiter son histoire par le mépris. Mais ce n’était pas le cas. Mma Ramotswe était occupée à noter quelque chose sur une feuille de papier et elle n’eut aucune réaction lorsque Boitelo lui expliqua qu’elle était venue soumettre cette affaire à l’attention de l’Agence No 1 des Dames Détectives par devoir civique et que, dans ces circonstances, elle espérait qu’elle n’aurait rien à payer, d’autant que, de toute façon, elle n’en avait pas les moyens.