CHAPITRE PREMIER

Tante Emang résout les problèmes

Quand on a juste le bon âge, comme Mma Ramotswe, et quand on connaît un peu la vie, comme Mma Ramotswe, il y a assurément des choses que l’on sait. Et l’une des choses que savait Mma Ramotswe, unique fondatrice de l’Agence No 1 des Dames Détectives (la seule agence de détectives au féminin du Botswana), c’est qu’il existait, dans cette vie, deux catégories de problèmes. Tout d’abord, il y avait ceux – et c’étaient les plus graves – contre lesquels on ne pouvait pas grand-chose, sinon espérer, bien sûr. C’étaient les problèmes liés à la terre, les champs trop rocailleux, les terrains balayés par le vent ou les régions où les cultures ne poussaient pas, du fait de maladies inhérentes au sol. Parmi eux, celui de la sécheresse l’emportait sur tous les autres. C’était une sensation familière au Botswana que cette attente de la pluie, qui ne venait pas, parfois, ou qui arrivait trop tard pour sauver les récoltes. La terre creusée de cicatrices, à bout de forces, s’asséchait et se craquelait sous le soleil implacable et l’on avait le sentiment que rien, jamais, ne pourrait la faire renaître à la vie, sinon un miracle. Or, ce miracle finissait par survenir, il en a toujours été ainsi, et, en l’espace de quelques heures, la terre passait du brun au vert sous le baiser de la pluie. D’autres couleurs succédaient ensuite au vert : des jaunes, des bleus, des rouges surgissaient par petites touches sur le veld, comme si une main invisible avait effrité de gigantesques biscuits multicolores pour en répandre les miettes au hasard. C’étaient les couleurs des fleurs sauvages, restées tapies tout au long de la saison sèche en attendant les premières gouttes d’humidité qui les tireraient du sommeil. Ainsi, cette catégorie de problèmes, au moins, possédait sa solution, même s’il fallait endurer des mois très longs et très secs avant de voir celle-ci apparaître.

L’autre catégorie concernait les problèmes que les gens se créaient eux-mêmes. Ils étaient très courants et Mma Ramotswe en avait vu beaucoup dans l’exercice de sa profession. Depuis qu’elle avait ouvert son agence, avec, pour tout bagage, un exemplaire des Principes de l’investigation privée, de Clovis Andersen – mais aussi du bon sens en quantité –, pas un jour ou presque ne s’était écoulé sans qu’elle se trouve confrontée à des difficultés que les gens s’étaient attirées. Contrairement à ceux de la première catégorie – sécheresse et autres –, ces problèmes-là pouvaient être évités. Il suffisait de faire preuve de prudence et de bien se comporter pour y échapper. Mais, bien sûr, les gens ne se conduisaient pas comme ils le devaient.

— Nous sommes des êtres humains, avait dit Mma Ramotswe à Mma Makutsi, et les êtres humains ne peuvent pas faire autrement. Vous n’avez jamais remarqué cela, Mma ? Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire des choses qui nous attirent toutes sortes d’ennuis.

Mma Makutsi avait médité quelques instants ces paroles. En règle générale, elle estimait que Mma Ramotswe voyait juste en ce genre d’affaires, mais il lui semblait que cette assertion-là méritait un peu plus de considération. Certes, elle savait que certains individus ne parvenaient pas à faire de leur vie ce qu’ils auraient aimé qu’elle fût, mais il en existait beaucoup d’autres qui gardaient la maîtrise d’eux-mêmes. Pour ce qui la concernait, par exemple, elle s’estimait apte à opposer une résistance efficace à la tentation. Elle ne se considérait pas comme quelqu’un de particulièrement fort, mais elle ne se sentait pas faible non plus. Elle ne buvait pas, mangeait avec modération et ne se jetait pas sur le chocolat et les gourmandises. Non, l’observation de Mma Ramotswe était décidément trop radicale et Mma Makutsi allait devoir protester. Tout à coup, une pensée la frappa cependant : et une belle paire de chaussures neuves ? Saurait-elle y résister, même si elle en possédait déjà un grand nombre (ce qui, dans la réalité, n’était pas le cas) ?

— Je pense que vous avez raison, Mma, acquiesça-t-elle. Chacun d’entre nous a son point faible et, pour la plupart, nous n’avons pas le pouvoir d’y résister.

Mma Ramotswe examina son assistante. Elle avait sa petite idée de ce que pouvait être le point faible de Mma Makutsi et, qui sait, peut-être y en avait-il plus d’un…

— Prenez Mr. J.L.B. Matekoni, par exemple, poursuivit-elle.

— Mais les hommes sont faibles, coupa Mma Makutsi, c’est bien connu.

Elle s’interrompit. Depuis que Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni étaient mariés, il se pouvait que Mma Ramotswe ait découvert chez lui de nouveaux points faibles. Le garagiste possédait un tempérament calme, mais c’était souvent les personnes d’apparence douce qui faisaient les choses les plus insolites, en secret bien sûr. À quelle sorte d’extravagance pouvait bien se livrer Mr. J.L.B. Matekoni ? Il serait intéressant de le savoir.

— Les gâteaux, s’empressa d’affirmer Mma Ramotswe. C’est le gros point faible de Mr. J.L.B. Matekoni. Il est incapable de se contrôler quand il est question de manger des gâteaux. On peut lui faire faire n’importe quoi en lui mettant une assiette de gâteaux entre les mains.

Mma Makutsi se mit à rire.

— Mma Potokwane le sait bien, n’est-ce pas ? dit-elle. Je l’ai vue convaincre Mr. J.L.B. Matekoni d’accomplir toutes sortes de choses pour elle, rien qu’en lui offrant quelques tranches de son fameux cake aux fruits.

Mma Ramotswe leva les yeux au ciel. Mma Potokwane, la directrice de la ferme des orphelins, était son amie. Dans le fond, elle avait un grand cœur, mais dès l’instant où elle décidait d’obtenir quelque chose pour les enfants dont elle avait la charge, elle devenait impitoyable. C’était elle qui avait amené Mr. J.L.B. Matekoni à adopter les deux enfants qui vivaient désormais sous leur toit. Cela s’était révélé une bonne chose, bien sûr, et Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni les aimaient tendrement, mais Mr. J.L.B. Matekoni n’avait ni pris le temps de réfléchir à cette décision ni consulté Mma Ramotswe à son sujet. Par ailleurs, il y avait eu ces multiples occasions où Mma Potokwane l’avait obligé à consacrer des heures entières à réparer l’antique pompe à eau de la ferme des orphelins – une pompe qui datait de l’époque du Protectorat et qu’il aurait fallu depuis longtemps démonter et exposer dans un musée. Et si Mma Potokwane avait pu accomplir tout cela, c’était grâce à sa profonde connaissance des hommes : elle savait comment ceux-ci fonctionnaient et quelles étaient leurs faiblesses. Tel était le secret de bien des femmes qui réussissaient dans la vie : elles connaissaient les faiblesses des hommes.

Cette conversation avec Mma Makutsi avait eu lieu quelques jours plus tôt. À présent, Mma Ramotswe était installée sur la véranda de sa maison de Zebra Drive, on était samedi après-midi et elle lisait le journal. Elle se trouvait seule à la maison, chose inhabituelle pour un samedi. Les enfants étaient tous les deux sortis : Motholeli passait le week-end chez une amie dont la famille vivait à Mogiditishane. La mère de cette amie était venue la chercher en camionnette et avait hissé le fauteuil roulant à l’arrière, parmi de grosses pelotes de ficelle qui avaient éveillé la curiosité de Mma Ramotswe. Par politesse, celle-ci s’était toutefois abstenue de demander des explications. Mais que pouvait-on bien faire d’une telle quantité de ficelle ? s’était-elle interrogée en son for intérieur. La plupart des gens n’utilisaient, au cours de leur existence, que très peu de ficelle, voire pas du tout, mais cette femme, qui était esthéticienne, semblait en avoir un besoin immense. Les esthéticiennes faisaient-elles de la ficelle un usage particulier dont le commun des mortels ignorait tout ? s’était demandé Mma Ramotswe. Les gens parlaient de liftings du visage ; utilisait-on de la ficelle dans le lifting du visage ?

Puso, le garçon, dont le comportement imprévisible leur avait causé bien des soucis, mais qui s’était assagi depuis peu, avait accompagné Mr. J.L.B. Matekoni au stade pour assister à un match de football important. De l’importance, ce match n’en avait pas la moindre aux yeux de Mma Ramotswe – le football ne l’intéressait pas et elle ne voyait pas comment on pouvait estimer important de savoir qui allait réussir à envoyer le plus souvent un ballon dans des buts –, mais à l’évidence, Mr. J.L.B. Matekoni ne partageait pas ce point de vue. Il était fervent supporter des Zebras et suivait de près leurs performances, se rendant au stade chaque fois que l’équipe jouait. Par chance, les Zebras se comportaient bien en ce moment et c’était là, pensait Mma Ramotswe, une excellente chose. Il restait tout à fait possible, se disait-elle, que la dépression de Mr. J.L.B. Matekoni, dont il s’était bien remis, réapparaisse si lui ou les Zebras avaient à subir de graves contrariétés.

Elle se trouvait donc seule et la maison lui paraissait bien silencieuse. Elle s’était préparé du thé rouge, qu’elle avait bu pensivement tout en contemplant le jardin par-dessus sa tasse. L’arbre à saucisses, le moporoto, auquel elle n’avait jamais prêté grande attention, s’était mis cette année à produire des fruits abondants. Quatre lourdes cosses en forme de saucisse pendaient ainsi à l’extrémité d’une branche, qui ployait sous leur poids. Il allait falloir faire quelque chose, songea-t-elle. Chacun savait qu’il était dangereux de s’asseoir sous ces arbres, dont les fruits lourds pouvaient briser un crâne en deux s’ils s’avisaient de tomber sur une personne placée au-dessous. C’est ce qui était arrivé à un ami de son père, bien des années plus tôt : le choc lui avait fêlé le crâne et endommagé le cerveau, rendant son élocution difficile. Elle se souvenait du jour où, enfant, elle l’avait vu chercher désespérément à se faire comprendre ; son père lui avait alors expliqué que l’homme s’était endormi sous un arbre à saucisses et que l’on en constatait là le résultat.

Elle se promit de mettre les enfants en garde et d’envoyer Mr. J.L.B. Matekoni détacher les fruits avec une perche avant que quelqu’un ne soit blessé. Puis elle retourna à sa tasse de thé et à la lecture du Daily News déployé sur ses genoux. Elle avait déjà achevé les quatre premières pages et parcouru les petites annonces avec autant d’attention que d’ordinaire. Il y avait beaucoup à apprendre des petites annonces, des offres de tuyaux d’irrigation pour les fermiers, de camionnettes d’occasion, d’emplois en tout genre, de terrains avec permis de construire et de meubles bon marché. Non seulement se tenait-on ainsi informé de la valeur des choses, mais on engrangeait aussi quantité de renseignements relatifs à la vie du pays. Ce jour-là, par exemple, un certain Mr. Herbert Motimedi prévenait qu’il ne devrait plus être tenu pour responsable des dettes contractées par Mrs. Boipelo Motimedi, ce qui signalait au public que Herbert et Boipelo n’étaient plus intimes – ce qui, soit dit en passant, ne surprenait guère Mma Ramotswe. Elle avait toujours pensé que ce mariage n’était pas une bonne idée, sachant qu’avant de rencontrer Herbert, Boipelo Motimedi avait eu trois maris, dont deux s’étaient retrouvés ruinés. Elle sourit et parcourut les autres annonces, avant de tourner la page et de se concentrer sur la rubrique qui l’intéressait plus que toutes les autres.

Quelques mois plus tôt, le journal avait annoncé à ses lecteurs la création d’une nouvelle rubrique. « Si vous avez un problème, pouvait-on lire, écrivez à notre nouvelle chroniqueuse exclusive, Tante Emang, qui vous conseillera sur ce qu’il convient de faire. Non seulement Tante Emang est titulaire d’une licence de l’université du Botswana, mais elle possède la sagesse d’une femme qui a vécu cinquante-huit ans et qui connaît tout de la vie. »

Cette publicité avait valu au journal un afflux de courrier, de sorte qu’il avait fallu élargir l’espace dédié aux bons conseils de Tante Emang. Celle-ci était devenue si populaire qu’on la considérait désormais comme une sorte d’institution nationale. On avait même cité son nom au Parlement, lorsqu’un membre de l’opposition, critiquant une proposition de loi soumise par un infortuné ministre, avait affirmé que celle-ci n’aurait jamais obtenu l’approbation de Tante Emang.

Mma Ramotswe avait gloussé en lisant cela, comme elle gloussait à présent en découvrant les tourments d’un jeune étudiant, auteur d’une déclaration d’amour enflammée, mais dont la lettre avait été transmise par erreur à la sœur de sa bien-aimée. « Je ne sais pas quoi faire, écrivait-il à Tante Emang. Je pense que la sœur est très contente d’avoir reçu cette lettre, car elle me sourit sans arrêt. Sa sœur, la fille que j’aime en réalité, ne sait pas que je l’aime et, d’ailleurs, sa propre sœur lui a peut-être parlé de la lettre qu’elle a reçue de moi. Elle croit donc maintenant que je suis amoureux de sa sœur et ne sait pas que c’est elle que j’aime. Comment me sortir de cette terrible situation ? »

Et Tante Emang, avec sa vigueur habituelle, répondait : « Cher angoissé de Molepolole, la réponse à votre question est simple : vous ne pouvez pas vous en sortir. Si vous dites à l’une des filles qu’elle a reçu une lettre destinée à sa sœur, elle sera très triste. Sa sœur (celle à qui vous vouliez écrire au départ) pensera alors que vous avez été méchant avec sa sœur et que vous l’avez blessée. Elle vous en voudra pour cette raison et ne vous aimera pas. La solution, c’est qu’il faut cesser de voir ces jeunes filles et consacrer votre temps à travailler pour vos examens. Lorsque vous aurez un bon métier et que vous gagnerez de l’argent, vous pourrez trouver une autre jeune fille et en tomber amoureux. Mais si vous souhaitez alors lui écrire, assurez-vous avec beaucoup de soin que vous faites parvenir la lettre à la personne voulue. »

Il y avait deux autres questions. L’une émanait d’un garçon de quatorze ans qui avait décidé d’écrire à Tante Emang parce que son professeur l’avait pris en grippe.

« Je suis un élève très studieux, expliquait-il. Je fais toujours mes devoirs avec application. Je ne crie pas en classe, je ne pousse jamais les autres (comme le font la plupart des garçons). Quand mon professeur parle, je l’écoute toujours et je lui souris. Je n’embête pas les filles (comme le font la plupart des garçons). Je suis un très bon élève dans tous les sens du terme. Pourtant, mon professeur s’en prend à moi dès que quelque chose ne va pas et il me met de mauvaises notes. Je suis désespéré. Plus j’essaie de lui faire plaisir, moins il m’aime. Y a-t-il quelque chose que je fais mal ? »

Pas une chose, pensa Mma Ramotswe, toutes. Là est le problème : tu as tout faux. Mais comment expliquer à un garçon de quatorze ans qu’il ne devait pas faire autant d’efforts ? C’étaient ses efforts acharnés qui irritaient son professeur. Mieux valait, songea-t-elle, être un tout petit peu mauvais dans cette existence, et non pas parfait. Les gens parfaits suscitaient justement ce type de réaction, même s’il était vrai qu’un professeur devrait tout de même être au-dessus de cela. Toutefois, se demanda-t-elle, qu’allait répondre Tante Emang ?

« Jeune homme, écrivait Tante Emang, sache que les professeurs détestent les élèves dans ton genre. Il faut arrêter de dire que tu n’es pas comme les autres garçons, sinon, les gens vont trouver que tu ressembles à une fille. »

C’était là toute la réponse que Tante Emang semblait disposée à fournir – ce qui avait un côté un peu dédaigneux, estima Mma Ramotswe. À présent, ce pauvre garçon dévoré d’angoisse allait penser que non seulement son professeur ne l’appréciait pas, mais que Tante Emang ne l’aimait pas non plus. Cependant, le journal manquait peut-être d’espace pour autoriser une analyse du problème en profondeur, car il restait une troisième lettre à publier, et celle-ci n’était pas courte.

« Chère Tante Emang, disait-elle. Il y a quatre ans, ma femme a donné naissance à notre premier enfant. Nous essayions d’avoir ce bébé depuis longtemps et nous avons été très heureux quand il est arrivé. Lorsqu’il a fallu lui choisir un prénom, ma femme a proposé de lui donner celui de mon frère, qui habite à Mahalapye, mais qui vient nous voir tous les mois. Elle disait que ce serait une bonne chose, car mon frère n’était pas marié et qu’il était bon de donner à un enfant le nom d’un membre de la famille. J’ai trouvé cela très bien et j’ai accepté.

« Depuis la naissance de mon fils, mon frère se montre très attentionné avec lui. Il lui apporte toujours des cadeaux et des paquets de bonbons quand il vient le voir. Le garçon adore son oncle et il écoute attentivement les histoires qu’il lui raconte. Ma femme trouve que c’est une bonne chose… et que tous les petits garçons devraient aimer leur oncle comme ça.

« Et puis, il n’y a pas longtemps, quelqu’un m’a dit : Ton fils ressemble beaucoup à ton frère. On dirait presque que c’est son fils. Alors, pour la première fois, j’ai pensé : mon frère serait-il le père de mon fils ? Je les ai regardés tous les deux alors qu’ils étaient assis côte à côte et j’ai trouvé moi aussi qu’ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

« J’aime beaucoup mon frère. C’est mon jumeau et nous avons toujours tout fait ensemble. Seulement, l’idée qu’il puisse être le père de mon fils ne me plaît pas du tout. Je voudrais lui en parler, mais je ne veux pas risquer de causer des problèmes dans la famille. Vous êtes quelqu’un de sage, ma tante : que pensez-vous que je doive faire ? »

Mma Ramotswe acheva sa lecture et songea : si c’est un jumeau, il doit bien comprendre ce que sa question a d’absurde. Après tout, le père et l’oncle sont jumeaux ! Si Tante Emang avait ri en parcourant cette lettre, cela ne transparaissait pas dans sa réponse.

« Je regrette que vous vous fassiez du souci pour cela, écrivait-elle. Regardez-vous dans un miroir. Ressemblez-vous à votre frère ? »

Et, là encore, elle n’en disait pas davantage.

Mma Ramotswe réfléchit à ce qu’elle venait de lire. Il semblait que Tante Emang et elle-même possédaient au moins une chose en commun : toutes deux s’occupaient des problèmes d’autrui et on leur demandait de trouver une solution. Toutefois, la similitude s’arrêtait là. Tante Emang avait le rôle le plus facile : il lui suffisait de réagir de façon concise aux faits qui lui étaient présentés. Dans le cas de Mma Ramotswe, les détails importants étaient souvent inconnus et il était nécessaire de déployer des trésors d’habileté pour les tirer de l’ombre. Une fois cela réalisé, elle devait fournir bien davantage qu’une suggestion habile ou dédaigneuse. Il lui fallait amener l’affaire jusqu’à sa conclusion, et cette conclusion n’était pas aussi simple que pouvait se le figurer une personne comme Tante Emang.

Il serait tentant, songea-t-elle encore, d’écrire à Tante Emang la prochaine fois qu’un problème particulièrement complexe lui serait soumis. Mma Ramotswe lui demanderait ce qu’elle ferait dans une telle situation. Voilà, Tante Emang, essayez un peu de me résoudre ça ! Oui, ce serait intéressant, pensa-t-elle, mais totalement antiprofessionnel. Lorsqu’on était détective privé, comme Mma Ramotswe, on ne pouvait dévoiler au monde entier les problèmes de ses clients. D’ailleurs, Clovis Andersen avait son mot à dire à ce sujet : « N’ouvrez pas la bouche, avait-il écrit dans Les Principes de l’investigation privée. N’ouvrez pas la bouche, quoi qu’il arrive, mais en même temps, incitez les autres à faire exactement le contraire. »

Mma Ramotswe avait retenu le conseil et elle avait dû reconnaître que, même si cela pouvait ressembler à de l’hypocrisie (il était hypocrite de faire une chose et de pousser ses interlocuteurs à faire le contraire), inciter les gens à parler était à la base d’un bon travail de détection. Les gens adoraient parler, surtout au Botswana, et il suffisait de leur en donner l’occasion pour qu’ils vous livrent tout ce que vous vouliez savoir. Mma Ramotswe l’avait constaté dans bon nombre de ses enquêtes. Lorsqu’on cherchait la réponse à une question, il fallait interroger quelqu’un. Cela avait toujours fonctionné.

Elle mit le journal de côté et rassembla ses esprits. Il était bien beau de rester là, assise sur la véranda, à penser aux problèmes des autres, mais le temps passait et il y avait des choses à faire. Dans la cuisine, à l’arrière de la maison, un paquet de haricots verts attendaient d’être lavés et coupés en morceaux. Le potiron n’allait pas cuire tout seul. Les oignons devaient être placés dans une marmite d’eau bouillante et mis à mijoter jusqu’à devenir tendres. Il en était ainsi lorsqu’on était une femme, songea-t-elle. On n’avait jamais terminé. Même si l’on pouvait s’asseoir pour boire une tasse de thé rouge, voire deux, on savait toujours qu’une fois la tasse terminée, quelqu’un attendait quelque chose. Les enfants et les hommes attendaient d’être nourris ; un sol sale pleurait pour être nettoyé ; une jupe froissée réclamait d’être repassée. Et cela continuerait ainsi. Le thé n’était qu’une solution temporaire aux soins à apporter au monde, même s’il aidait indéniablement. Peut-être pourrait-elle écrire à Tante Emang pour lui expliquer cela. La plupart des tourments pouvaient être apaisés en buvant du thé et en réfléchissant pendant ce temps. Et même si cela ne résolvait pas les problèmes, cela permettait de souffler un peu, ce qui se révélait parfois nécessaire, vraiment nécessaire.