Chapitre 12

Désenchantements

Dans le chaos qui accompagne la victoire militaire de 1975, Pham Xuân Ân n’a guère le temps de se poser beaucoup de questions. Sa femme et ses quatre enfants sont aux États-Unis où il ne peut pas, ou ne veut pas, les rejoindre : s’il tentait de le faire, il pourrait être victime, en cas de succès, d’une dénonciation. Sa marge de manœuvre est étroite. Quelques années auparavant, un de ses amis sud-vietnamiens, le général Nguyên Chanh Thi, exilé en Amérique depuis 1966 à la suite d’une rébellion militaire avortée, lui avait écrit. Nguyên Chanh Thi lui avait indiqué que ses propres enfants avaient pris de mauvaises habitudes en Amérique. Pham Xuân Ân décide de donner à sa famille le choix entre le retour et l’exil. Sa femme et ses enfants regagneront le Viêt Nam l’année suivante. Entre-temps, Pham Xuân Ân et sa mère malade ont quitté le Continental puis déménagé pour s’installer dans la maison mise à sa disposition par les autorités, où sa mère rendra l’âme et où il loge depuis.

L’« affaire » du Dr Trân Kim Tuyên, que Pham Xuân Ân est parvenu de justesse à mettre dans le dernier hélicoptère de la CIA, est apparemment enterrée. Pham Xuân Ân affirme, à ce propos, qu’on ne lui a rien reproché. Il est même catégorique. Il n’a pas demandé à ses supérieurs l’autorisation d’aider le Dr Trân Kim Tuyên à partir. « J’ai pensé que l’affaire était peu importante. Après la Libération, nos services de sécurité ont cherché à arrêter Trân kim Tuyên. Des gens leur ont dit : “Pham Xuân Ân l’a aidé à partir.” Les Vietnamiens sont bénévoles et humanitaires. Quand nous sommes envahis, nous sommes prêts à combattre l’ennemi jusqu’à notre dernier souffle. Mais, après la guerre, nous ne cherchons jamais à nous venger », a-t-il dit, en ajoutant : « Personne n’a jamais abordé le sujet. » Pham Xuân Ân se sent « la conscience tranquille ». Il ne pouvait pas abandonner, dit-il, un homme qui l’avait aidé et protégé, même s’il s’agissait de l’ancien chef des services secrets de Sài Gòn. Dont acte.

En attendant que sa famille revienne, il se sent seul. « En compagnie d’un cameraman, je me suis rendu à Hoc Mon, là où les généraux (du régime de Sài Gòn) étaient internés. Par la suite, ils ont été envoyés au Nord. La plupart de mes amis étaient partis. D’autres étaient en rééducation », raconte-t-il. Il retrouve, en revanche, ses compagnons des services de renseignements communistes avec lesquels il avait travaillé pendant plus de quinze ans sans pouvoir, la plupart du temps, communiquer directement avec eux.

« Vous attendiez-vous à des lendemains de victoire si difficiles ?

— J’étais préparé, répond-il, car j’étais au courant de ce qu’avaient fait les communistes de 1945 à 1975. Je savais que ce serait dur mais je pensais qu’il serait possible de vivre sous leur régime. Cependant, j’avais beau savoir ce qui s’était passé lors de la réforme agraire de 1955-1956 dans le Nord, je ne m’attendais pas à tant d’erreurs sur le plan économique. »

En 1978, il est convoqué à Hà Nôi pour y suivre des cours de rééducation à l’Institut politique de l’Armée populaire. « J’y apprends le vocabulaire communiste en langue vietnamienne », me dit-il avec humour. Pham Xuân Ân a alors la cinquantaine et c’est la première fois qu’il suit les cours du PC. « Un de mes amis m’a dit de faire attention. Pour des raisons de pudeur, je ne pouvais m’habituer à laver mon linge en compagnie de mes camarades. Ce comportement avait été qualifié de “petit-bourgeois” », se rappelle-t-il en souriant. Le « My Con », ou « fils d’Américain », est censé se débarrasser des influences néfastes auxquelles il a été soumis au contact des étrangers pendant de si nombreuses années. Telle est encore l’ambiance à l’époque…

Auparavant, il ne s’était rendu à Hà Nôi qu’une seule fois, brièvement, pour assister au IVe Congrès du mouvement communiste, en 1976, au cours duquel le Parti des travailleurs est devenu officiellement le Parti communiste. Cette fois, il y séjourne neuf mois. Quand l’armée vietnamienne envahit le Cambodge en décembre 1978, on lui propose de regagner le Sud. Il répond, prudemment, qu’il préfère rester à Hà Nôi pour y terminer sa rééducation. Une rééducation « gentille », dit-il.

Le premier véritable tournant, après 1975, ne se produit qu’une dizaine d’années plus tard. En raison des guerres au Cambodge et sur la frontière chinoise, de la collectivisation, l’économie est au bord de la ruine. La production est en chute libre et l’inflation atteint 480 %. Le seul point d’appui est un empire soviétique à bout de souffle. L’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir à Moskva en 1985, qui veut réformer l’empire pour le sauver, intervient sur ces entrefaites.

À l’été 1986, donc à la veille du VIe Congrès du PC vietnamien, une délégation vietnamienne se rend à Moskva. Elle est dirigée par Truong Chinh, car le secrétaire général depuis 1956, Lê Duân vient de mourir. Ce qui attend cette délégation au Kremlin est un choc aussi grand que celui de l’attaque chinoise de 1979.

« Nous étions orphelins de mère, nous nous sommes retrouvés orphelins de père », résume Pham Xuân Ân.

Moskva, dit Gorbatchev aux délégués Vietnamiens, n’a plus les moyens de financer l’intervention militaire vietnamienne au Cambodge. L’URSS va également réduire son aide économique. Le Viêt Nam devra se débrouiller rapidement seul. La meilleure manière d’y parvenir : se réconcilier avec la Chine, donc se retirer du Cambodge, et entreprendre des réformes économiques tout en ouvrant le Viêt Nam aux investissements occidentaux.

Le PC vietnamien est pris à contre-pied et le réveil est brutal. Truong Chinh réagit toutefois avec sang-froid. Celui qui avait été limogé pour avoir été jugé responsable des excès de la réforme agraire de 1955-1956, et qui n’est de nouveau secrétaire général qu’à titre intérimaire, fait preuve à la fois de courage et de lucidité. Dans une autocritique radiodiffusée à la mi-septembre, il dit que le PC doit « changer » et que l’occasion de « faire du neuf » doit être la tâche de son VIe Congrès, prévu en décembre. L’économie de guerre, dit-il, doit être remplacée par une économie de paix.

« Dôi moi », « Changer pour faire du neuf » – traduit en français par « renouveau » –, est le slogan de l’heure. La préparation du Congrès en est bouleversée. S’il est hors de question de remettre en cause le pouvoir absolu du Parti, il faut trouver les moyens de sa survie. L’exercice, qui revigore les luttes de clans, débouchera sur un inévitable compromis. « Dôi moi », le slogan, aura au moins pour avantage de réintroduire la notion d’économie de marché et d’ouvrir le Viêt Nam, une douzaine d’années après la victoire communiste, sur le monde extérieur. Le pays amorce ainsi sa réintégration au sein de la communauté internationale. Pour la première fois, une lueur est visible au bout du tunnel.

Pham Xuân Ân reste sceptique. En 1979, il a rejoint sa famille à Hô Chí Minh Ville. Il vit chichement. Même quand il est promu général, il refuse les avantages auxquels il a droit. Ni voiture ni chauffeur. Il circule en chevauchant une mini-Honda rafistolée dans l’ancien Sài Gòn où les deux-roues, avec ou sans moteur, dominent le pavé. Autour de lui, il voit les changements s’opérer. Même les militaires et les policiers se lancent dans les affaires. Pour Pham Xuân Ân, la sortie de l’immobilisme débouche sur la « pagaille ». Sài Gòn se développe n’importe comment. Le recours aux drogues, parmi les jeunes, devient un problème. L’instruction publique se désagrège peu à peu. Son domicile continue d’être surveillé encore quelque temps et rares sont les étrangers autorisés à lui rendre visite. La détente n’intervient que plus tard, au tournant des armées 1990.

J’ai dû attendre longtemps pour le revoir chez un ami commun, Ngô Công Duc, ancien jeune et courageux leader de l’opposition parlementaire au président Nguyên Van Thiêu. Originaire de Trà Vinh dans le delta du Mékong, Ngô Công Duc était la bête noire du Président Nguyên Van Thiêu. Sa vie étant menacée, il avait été contraint de s’enfuir en exil en 1971. « Il aurait été assassiné s’il ne l’avait pas fait », explique Pham Xuân Ân qui l’avait encouragé à partir. Ngô Công Duc avait réussi à traverser le Cambodge pour gagner la Thaïlande où il était venu, un beau matin, sonner à la porte de mon domicile à Bangkok. Dans la foulée, il avait été condamné par contumace à trois ans de travaux forcés. Cet ancien éditeur du très populaire quotidien d’opposition saigonnais Tin Sang (« Les Nouvelles du matin ») est revenu au Viêt Nam en 1975, après la victoire communiste.

En 1989, lors d’un passage à Sài Gòn, un guide officiel s’étonne que je n’en profite pas pour rencontrer Pham Xuân Ân et que ce dernier éprouve de la « déception ». C’est sa manière de m’indiquer qu’un feu vert est intervenu. Enfin, car j’ai déjà demandé à le rencontrer, mais sans succès. Nous nous retrouvons un dimanche, pour la première fois depuis 1974, dans la propriété que Ngô Công Duc a aménagée en bordure d’une poterie, à Thu Duc, à proximité de Hô Chí Minh Ville. En apercevant Pham Xuân Ân, un doute me saisit : tout à coup, je ne me rappelle plus si, en français, je tutoyais ou vouvoyais cet aîné qui m’a toujours un peu intimidé. Il règle tout de suite le problème en me vouvoyant.

Pham Xuân Ân n’a pratiquement pas changé. Plus maigre, un peu plus voûté. Mais même ses déceptions n’ont pas affecté l’humour du « général Givral ».

La tradition, dans le Sud, veut que l’on se réunisse autour de quelques petits plats et d’une bouteille – à l’époque, il s’agit d’un vin rouge bulgare qui décape l’estomac. Pham Xuân Ân ne boit pas et mange déjà très légèrement mais il accepte de nous tenir compagnie. Depuis, ce genre de réunion s’est répété à l’envi et nous sommes même allés en famille, en 1991, passer quelques jours à Nha Trang, la station balnéaire. En dépit de cette familiarité, je garde l’impression, en sa compagnie, d’être un élève face à un professeur. Sa mémoire est si précise qu’on peut l’écouter pendant des heures raconter par le menu tel personnage ou telle circonvolution de l’histoire.

Le climat, chez les politiques, est alors à la désorientation. Mikhaïl Gorbatchev est perçu par les cadres du PC comme le fossoyeur de l’Union soviétique. Des écrivains talentueux commencent à raconter la guerre vécue d’en bas et les lendemains de victoire qui déchantent. D’autres rapportent les terribles plaies de la brutale réforme agraire de 1955-1956 dans le nord du pays. Dans les années 1990, Hà Nôi est le cœur d’un renouveau littéraire mais la plupart des écrits sont bannis. L’émergence de cette génération d’écrivains, souvent d’anciens combattants et même des membres du PC, porte un coup sans doute définitif à la littérature officielle qui se nourrit de réalisme socialiste. Au début du XXIe siècle, une nouvelle génération s’affirme et reflète les préoccupations d’une population jeune : les deux tiers des Vietnamiens, en 2005, n’ont pas vécu la guerre, sauf sur la frontière chinoise.

« La mélancolie du passé est fondée sur des désillusions. La mise en valeur des traditions a pour objet de donner une fierté nationale aux jeunes. En même temps, le PC sait qu’il est coupé de sa base. Il veut se remettre à l’écoute, d’où une campagne qui a pour objet d’améliorer la qualité des cadres », explique Pham Xuân Ân.

Avec le rétablissement, dans les faits, de la propriété privée – « comme un rêve devenu réalité », dit-il –, les réformes amorcées fin 1986 finissent par avoir des effets.

« Ce sont les dirigeants qui gagnent les guerres, pas les peuples », avait auparavant constaté Nguyên Quang Thiêu, écrivain de Hà Nôi, paraphrasant Nguyên Duy, poète contemporain.

« Les années de guerre ont été une époque héroïque, sans individualisme. Les membres du Parti communiste étaient toujours les bons. Mon père me disait : “Si tu ne veux pas devenir membre du Parti, tu es mauvais.” Aujourd’hui, les attitudes ont changé. On peut parler de soi-même, la littérature circule », dit Nguyên Quang Thiêu. Le Viêt Nam s’habitue à la paix.

Que pense Pham Xuân Ân des changements ?

« Il y a toutes sortes de capitalistes, les rouges, les bleus », ironise-t-il, en constatant que Sài Gòn est devenu le nerf d’une nouvelle guerre, la croissance économique. « On envisage même, comme les Chinois, d’accepter les capitalistes dans les rangs du Parti, poursuit-il. En autorisant les hommes d’affaires à rejoindre les paysans, les ouvriers et les intellectuels, on justifie le capitalisme rouge », dit-il en songeant aux motions qui défilent sur son bureau dans le cadre de la préparation du Xe Congrès du PC, annoncé pour mai ou juin 2006. D’un côté, « le PC cherche à faire un pas en avant, parce qu’il doit tenir compte des relations avec l’Amérique et l’Europe, ou de l’entrée au sein de l’OMC ». De l’autre, la fondation du « capitalisme rouge » est la terre – dont « on dispose au nom du peuple » ou qui, dans le Sud, a été parfois confisquée en 1975 pour être redistribuée à des éléments méritants du PC. Tout cela ne lui paraît ni sain ni juste.

Le Viêt Nam connaît une nouvelle mue. Même s’il part de très loin, son économie est la plus vibrante d’Asie après la chinoise. Surtout, il dispose d’un potentiel humain exceptionnel. Les Vietnamiens se comptaient quelque cinquante millions en 1975. Trente ans plus tard, ils sont quatre-vingt-deux millions. Près de trente mille jeunes, dont de nombreux rejetons de familles communistes, étudient à l’étranger, souvent dans les meilleures universités occidentales. Le pays a réussi son intégration internationale.

« Au temps de Sài Gòn, avant la Libération, la politique était très compliquée. Il y avait tant de factions, de partis, de manœuvres, de manipulations. Mais je crois que c’est encore plus compliqué aujourd’hui », dit Pham Xuân Ân, que les statistiques n’impressionnent qu’à moitié.

Les questions se bousculent. À quel point la corruption freine-t-elle le développement ? Comment créer des contrepoids pour réduire un monolithisme politique rongeur ? Le Viêt Nam est-il mûr pour de nouveaux changements ? Pham Xuân Ân semble toujours sceptique.

« Vingt ans après “dôi moi” – des réformes économiques accompagnées de réalignements diplomatiques – s’ouvre le débat sur “dôi moi chinh tri”, les réformes politiques. Qu’en pensez-vous ?

— Comment faire ? La campagne actuelle en faveur de davantage de démocratie au sein du Parti se heurte à de fortes pressions en faveur d’un compromis, pour sauver la face. Si vous poussez trop fort en direction de réformes politiques, vous risquez de déstabiliser le Parti, répond-il. Le principal problème est la corruption. Mais si vous allez trop loin dans l’étouffement de la corruption, vous risquez de déstabiliser le régime. Pour les anciens révolutionnaires, l’important reste de préserver la stabilité du régime tout en progressant économiquement »

Telle est sa réponse. La marge de manœuvre est bien mince.

Pham Xuân Ân a obtenu les plus hautes distinctions. Le système lui a également tout opposé : l’impératif du secret, la méfiance, la solitude, la rééducation, si « gentille » soit-elle, la surveillance, la mise à l’écart. Il en sort meurtri mais pas défait. J’ai l’impression qu’il en revient à la raison première, la seule, de son engagement : le nationalisme. Il a défié le pouvoir américain. Il a pris des risques insensés et fait d’énormes sacrifices. Il s’est révélé un stratège de premier ordre et l’un des plus grands espions de son temps. Il se retrouve aujourd’hui dans la peau de l’adolescent qui, un beau jour de 1945, a opté pour la cause nationale. Dinh Q. Lê, artiste de la diaspora vietnamienne, a dit récemment, à propos de la société vietnamienne, que ce qui la « distingue » en Asie du Sud-Est est « une impulsion à s’améliorer soi-même, à faire quelque chose de votre vie ». Pham Xuân Ân a également besoin qu’une lueur d’espoir donne un sens à tout ce qu’il a sacrifié au service de son pays.

Pour la quatrième et sans doute dernière fois, Phan Xuân Ân est retourné à Hà Nôi, très brièvement, en mars 2002. La convocation avait pour objet de lui faire signer les documents concernant sa retraite. Vingt-sept ans après la victoire, à l’âge de soixante-quinze ans, il a donc été officiellement mis en disponibilité. Le seul changement pratique : il est dispensé de la séance hebdomadaire et collective d’autocritique. Dans son esprit, la boucle est presque bouclée. Mais, à un journaliste qui lui a demandé un jour comment « un simple observateur » comme lui avait pu récolter des médailles, il aurait répondu : « parce que je les ai méritées ». Qu’on lui rende ce qui lui est dû au soir de sa vie.