Chapitre 5 - Dans la gueule du loup
1
- Dis, papa, elle est où, l'Amérique ?
La petite Clara scrutait fixement l'horizon,
tentant tant bien que mal d'apercevoir une Amérique que son papa
avait pourtant affirmé être en face de la pointe du Raz. Mais
d'Amérique, elle n'en voyait point. Seuls les flots immenses et
mouvants semblaient danser un étrange ballet jusqu'à perte de vue.
Elle fut déçue. Et comme beaucoup de petites filles de cinq ans,
elle ne tarda pas à faire part de sa frustration.
Devant cette remarque, ses parents éclatèrent de
rire.
- Mais, on ne peut pas la voir d'ici, répondit
papa. Elle est vraiment très loin !
- On peut y aller à la nage ?
- Oh, là, non ! C'est vraiment trop
loin ! Tu sais, il faudrait nager des jours et des jours.C'est
pas possible. Tu coulerais bien avant d'arriver ou tu serais
dévorée par les requins. T'as pas envie de couler ou de servir de
nourriture aux requins, non ? demanda papa, prenant un air
très sérieux.
Après avoir réfléchi pendant ce qu'elle crut
être un long moment, en fait pas plus de trois secondes, elle
secoua la tête de droite à gauche, l'air horrifié. Non, cela ne
devait pas être drôle de couler ou d'être le plat de ces affreuses
bestioles qu'elle avait vues à la télé. Devant cette impossibilité
pourtant bien tentante, elle se mit à bouder. Plus elle grandissait
et plus elle se rendait compte que le monde des adultes si
séduisant ne semblait être en réalité qu'interdictions, privations,
dangers potentiels et malheurs en tout genre.
Puis, comme toutes les petites filles, elle
oublia rapidement sa désillusion et se mit à courir sur ces
abruptes falaises bretonnes, désertées en ce mois de Novembre,
décidée à ne pas trop écouter les sempiternelles recommandations
maternelles l'incitant à la prudence, laissant un instant de côté
la terrible vie des adultes et leurs millions d'impossibilités.
Aujourd'hui, rien ne pourrait lui gâcher son plaisir. Entourée de
parents aimants, elle était pleinement heureuse comme peut-être
elle ne l'avait jamais été.
Ce vendredi soir, alors qu'il rentrait de son
travail, papa avait lancé à la cantonade cette idée de week-end en
Bretagne, histoire d'oublier l'air parisien quelque peu vicié et
surchargé en particules douteuses.La perspective de cette aventure
avait enthousiasmé Clara. Maman, d'abord franchement sceptique, se
laissa persuadée devant les assauts conjugués de papa et de Clara.
L'idée d'aller voir cette mer qu'elle n'avait encore jamais vue
avait excité Clara au plus haut point. Mais surtout, c'était la
première fois que maman avait l'air si heureuse et que papa
semblait être redevenu tout à fait normal. Oui, en cet instant
précis, Clara était comblée. Papa allait enfin devenir un papa
comme les autres.
Car papa n'était pas toujours comme les autres
papas. Quelquefois, il rentrait de son travail de méchante humeur.
Alors, il criait et faisait pleurer maman. Quelquefois aussi, il
tapait maman sans que Clara ne sut pourquoi. Souvent, elle tentait
de les séparer tant bien que mal car Clara savait que papa semblait
redevenir plus calme quand il voyait sa petite fille chérie.
C'était comme s'il sortait d'une longue nuit de sommeil. Il
laissait alors maman et Clara, seules avec leur peine, et s'en
allait dormir comme si de rien était.
Oh, papa n'était pas toujours comme cela !
Souvent d'ailleurs, il était le plus gentil des papas. Il rentrait
de son travail tout joyeux, faisait rire les deux femmes de sa vie,
comme il disait, et leur faisait tout plein de cadeaux. Mais voilà,
il y avait toujours les fois où il était méchant. Ces coups de
colère monstrueux, incompréhensibles et terrifiants, qui
déferlaient et détruisaient maman et Clara petit à petit.Ces crises
dont elles redoutaient toutes les deux tant la venue, même si maman
essayait tant bien que mal de ne rien montrer à Clara.
En fait, c'était comme si Clara avait deux
papas. Un gentil qu'elle adorait, et un méchant qui lui faisait
terriblement peur.
Un jour, sa grand-mère, la mère de maman, lui
avait dit que ce n'était pas la faute de papa, qu'il était malade.
Elle lui avait aussi dit qu'il fallait lui donner beaucoup d'amour
et qu'il fallait prier le petit Jésus pour que papa guérisse.
Alors, pleine d'espoir, Clara avait mis cette méthode à exécution.
Tous les soirs, elle avait prié avec ses mots de petite fille le
petit Jésus pour que papa aille mieux. Elle y avait mis tout son
cœur, tout son amour de petite fille.
Un soir, papa était rentré et avait annoncé que
plus jamais il ne serait méchant. Il avait dit que plus jamais il
ne touchera à l'alcool, ce truc qui rendait papa malade. Il l'avait
promis. Il l'avait juré. Maman avait accueilli la nouvelle avec
méfiance mais, pour la première fois depuis bien longtemps, Clara
vit de la lumière dans les yeux de maman. Clara, elle, ne doutait
pas de l'origine de ce changement. Ses prières avaient été
entendues.
Oh, petit Jésus, merci et fais que plus jamais papa tombe
malade !
Et puis, une quinzaine de jours après cette
annonce, alors que papa tenait toujours sa promesse, il y eut ce
petit week-end en Bretagne. Moment magique,moment de bonheur
absolu. Les nuages qui avaient détruit la petite famille semblaient
s'être éloignés et laissaient paraître à leur place un horizon
dégagé.
2
Cinq jours après leur petit périple breton, papa
rentra de son travail encore plus méchant qu'il ne l'avait jamais
été. Sa figure était rouge de partout. Quelques veines semblaient
vouloir sortir de son front. Ses yeux étaient injectés de sang.
C'était comme s'il s'était transformé en monstre.
La maladie était revenue, bien plus forte encore
qu'avant.
Il hurlait plein de gros mots et traitait maman de
« salope » et de « pute », mots dont Clara ne
comprenait pas le sens. Maman, des sanglots dans la voix, lui
implora de se calmer pour ne pas alerter les voisins. Papa n'en
cria que plus fort et commença à taper maman.
En larmes, Clara, qui n'avait pourtant que cinq
ans, vit s'envoler ses dernières illusions de fillette. Désespérée,
elle se précipita pour porter secours à maman et, geste dérisoire,
elle tenta même de frapper ce papa méchant avec ses petits poings.
Et pour la première fois de sa vie, ce dernier leva la main sur sa
petite fille adorée et la frappa. Sous la violence du coup,Clara
tomba à terre, évanouie. Heureusement pour elle, sinon, elle aurait
pu entendre maman hurler à s'en déchirer les cordes vocales,
affirmant qu'elle allait appeler la police et les pompiers, que
c'était fini, que c'était la dernière fois. Elle aurait vu son
père, immobile, ahuri et hébété, réalisant progressivement ce qu'il
avait fait. Elle aurait vu maman décrocher le téléphone, joignant
ainsi le geste à la parole pour l'amour de sa fille. Elle aurait vu
papa se prendre la tête dans les mains en marmonnant des mots
inintelligibles. Elle l'aurait alors vu monter dans sa chambre,
titubant, s'accrochant péniblement à la rampe d'escalier de ses
deux mains tremblantes afin de garder un semblant d'équilibre,
laissant derrière lui les deux femmes de sa vie.
Clara reprit conscience assez vite. Elle avait
d'abord pensé que tout cela n'était qu'un cauchemar, qu'elle allait
se réveiller dans son lit, tranquillement. Elle aurait tellement
voulu y croire ! Mais, découvrant sa maman en pleurs penchée
sur elle, elle comprit que ce n'en était pas un, qu'elle ne dormait
pas.
Maman lui dit que tout allait s'arranger, qu'elle
y veillerait, que c'était promis. Mais que valent les promesses des
adultes quand même le petit Jésus ne tient pas les
siennes ?
Alors que maman serrait encore très fort Clara en
lui répétant inlassablement de ne pas s'inquiéter, que tout irait
bien maintenant, elles entendirent un bruit terrible provenir de la
chambre parentale.C'était une détonation. Papa ne serait plus
jamais méchant.
Il n'y eut plus jamais de week-end en Bretagne
et Clara ne s'adressa plus jamais au petit Jésus.
3
L'Antéchrist étudiait sa proie avec un regard
glacé, n'exprimant rien d'autre qu'un intérêt purement
professionnel, comme un médecin établissant un diagnostic. Sauf que
dans le cas présent, il n'était nullement question de soigner.
Histoire de s'amuser encore un peu, l'Antéchrist
avait apporté un joli cadeau à Clara il y avait une heure à
peine : la tête de son amant dont les traits du visage
semblaient figés dans un rictus hideux exprimant toute la terreur
de ses derniers instants.
Pour Clara, ce fut un choc. Le choc de trop.
Elle avait atteint les limites qu'elle pouvait psychologiquement
supporter. À la vue de son amant, précisément d'une partie de son
ancien amant, elle avait pété les plombs, avait-il conclu dans un
langage peu médical. Dans un dernier cri, elle avait rompu les
derniers fils ténus qui la retenait à la réalité. Son esprit s'en
était allé se réfugier dans un des coins obscurs et inconnus du
mystérieux cerveau humain.
Elle restait étenduesur son lit, sans bouger,
respirant faiblement, les yeux inexpressifs, vides, semblant
regarder à travers le monde physique, dans un état que l'Antéchrist
jugea proche de la catatonie. Elle paraissait comme morte. Elle
avait certainement plongé dans les méandres de la folie.
L'Antéchrist fut déçu par cette réaction. Bien
sûr, il s'y attendait quelque peu mais il aurait tant aimé s'amuser
encore une fois ou deux. Aussi fut-il tenté de la tuer pour de bon.
L'idée était fort séduisante mais il se ravisa bien vite. Cette
pute pouvait encore lui être utile. Il ne savait d'ailleurs pas
précisément à quelle fin. Cependant Latour et ses misérables sbires
approchaient et ses années d'entraînement lui avaient appris à ne
négliger aucun détail, à ne pas se laisser dominer par ses
instincts, petits plaisirs égoïstes et réjouissants à court terme
mais qui pouvaient lui être fatal à plus long terme, il le savait.
Il devait d'autant plus se contrôler qu'il avait une mission
capitale à accomplir. Cette Clara pouvait être un bon moyen de
pression sur ce méprisable envoyé divin. La mise à mort pouvait
donc attendre un peu.
Sa décision arrêtée, il resta encore un moment à
la contempler. Il se demanda si elle pensait et à quoi
pensait-elle. Il se demanda s'il était parvenu à s'incruster en
elle jusque dans les profondeurs de l'inconscient, s'il hantait les
cauchemars de la jeune fille. Il possédait bien quelques talents
télépathiques mais les pensées de Clara lui étaient refusées.Elles
étaient certainement trop faibles, imperceptibles, fugitives
lucioles de vie intelligente dans un ensemble incohérent, détraqué.
Il savait qu'il l'avait marquée au fer rouge, qu'elle porterait
éternellement toutes les cicatrices, physiques et psychologiques
qu'il lui avait infligées. Savoir était une chose, vérifier par
soi-même en était une autre. Il ne pouvait pas se le permettre.
Dommage.
Bien sûr, il connaissait des méthodes
infaillibles qui lui auraient permis d'accéder jusqu'à la plus
infime parcelle du cerveau de sa victime mais, là encore, il ne
pouvait pas se permettre de les appliquer. Cela lui prendrait trop
d'énergie, trop de temps. Toute son attention devait maintenant se
concentrer sur Latour et uniquement sur lui.
Cette salope avait bien rempli son rôle.
Peut-être n'était-il pas fini, car la véritable partie allait se
jouer. Dans les heures à venir, l'Antéchrist devait être digne de
la confiance que ses alliés de l'au-delà lui avaient accordée. Pas
un seul instant, il ne doutait de sa réussite mais il devait le
montrer sans conteste. Son nom restera à jamais écrit dans les
plans invisibles supérieurs, il en était persuadé. Il sera à jamais
celui qui aura vaincu Dieu.
Allez Latour, approche. Tout est dorénavant
en place. Viens rechercher ta punition.
4
Assis à la place du mort, à côté d'Elodie qui avait tenu à
assumer le rôle de chauffeur, Fabrice essayait de se concentrer
tant bien que mal sur son rôle de copilote.
Sa fenêtre entièrement baissée afin de profiter
de l'air incroyablement doux de cette nuit estivale, il espérait
que les bouffées d'air qui venaient lui fouetter délicatement le
visage lui remettraient les idées en place. Peine perdue.
- Bon, bientôt, on devrait arriver à un
carrefour et ce s'ra à gauche, direction Beauvais sur Matha. Tiens,
c'est là ! signala-t-il.
- Oui, je vois, répondit Elodie d’un ton sec,
visiblement peu encline à se lancer dans une discussion à bâtons
rompus.
Si la départementale D 939 qui reliait Angoulême
et Saint Jean d'Angely était légèrement fréquentée par quelques
voitures qui semblaient perdues, la petite D 133 qui s'ouvrait
devant eux s'avérait quant à elle absolument déserte. Seuls les
phares de la Ford semblaient vouloir percer les ténèbres
environnantes.
Si Fabrice s'était déjà demandé s'il n'était pas
en train de perdre la tête dans la salle d'attente de Delphine, il
s'interrogeait vraiment pour savoir s'il ne l'était pas devenu
complètement depuis. Ce qu'ils faisaient là était pure folie, comme
l'avait fait remarquer Elodie avec justesse. Oui, il fallait avoir
une case en moins pour prendre la décision d'aller voir de
lui-même,comme s'il partait faire une promenade, et, par la même
occasion, d'entraîner avec lui trois autres personnes. Or, si l'on
croyait les propos de la voyante, leur petite virée nocturne ne
ressemblait en rien à une visite touristique. Loin s'en fallait.
Ils allaient tout bonnement dans ce qui semblait être l'antre d'un
fou furieux. Le pire dans tout cela, c'était qu'il n'avait aucune
idée de ce qu'ils pourraient bien faire une fois sur place. Il
pensa que la cellule capitonnée n'était peut-être plus très loin,
tout compte fait.
Tu n'as plus toute ta raison, abruti
fini, s'admonesta-t-il.
Mais ce qui était peut-être le plus fort de
tout, c'était qu'une partie de lui-même (certainement la partie du
cerveau atteinte, supposait-il) considérait ce sauvetage précipité
comme s'inscrivant dans la logique des choses. Il essaya de ne plus
penser et de se concentrer sur ce qu'il devait maintenant
faire.
Une chose l'agaçait cependant au plus haut
point : quand il avait appris que Clara avait manifestement de
sérieux ennuis, il n'avait pas hésité une seule seconde à se
précipiter tête baissée à sa rescousse. Il avait foncé sans
réfléchir, sans se préoccuper de logique, sans se soucier du mal
qu'il pouvait infliger à Elodie. Il se comportait encore comme le
fidèle chevalier servant de son ancienne maîtresse. Au fond de lui,
malgré tout ce qu'il avait pu dire à Elodie, son intérêt pour
Clarademeurait bien trop grand pour être tout à fait honnête. Il
chassa cette idée de sa tête et essaya de se convaincre qu'il ne
faisait cela que pour porter secours à quelqu'un en danger, rien.
Il aurait agi ainsi pour n'importe qui. Il ne servait à de
s'obscurcir l'esprit avec des pensées oiseuses. Fabrice tenta alors
de se concentrer sur les événements à venir et sur la meilleure
façon de les appréhender. Il se dit qu’il était grand temps de
réfléchir davantage.
S'il n'avait pas plus de tête qu'un moineau, un
autre que lui avait pris certaines dispositions ; à l'arrière,
Gérard Vrioux passait joyeusement en revue un arsenal à faire pâlir
d'envie n'importe quel militaire, sous le regard intrigué et
perplexe de la jolie voyante.
Fervent amateur de tir, fréquentant assidûment
un club où se croisait tous les taquineurs de la gâchette et fier
possesseur d'un permis de port d'armes obtenu on ne savait trop
comment, Vrioux n'hésitait pas à passer quelques jours par an aux
États-Unis, le paradis des amateurs d'armes et des cow boys en
manque de sensations fortes, dans l'unique but d'agrandir sa
sinistre collection d'armes, sa deuxième marotte après le
rock'n'roll.
Le radiesthésiste vérifiait l'état de ses armes
puis les chargeait sans pouvoir s'empêcher de commenter à haute
voix les magnifiques performances de ces mortels engins et de
conter l'histoire entachée de sang de ces jouets à tout le moins
particuliers.
Il y avait donc là un fusil
d'apparencevieillotte appelé Waterfowl Special qui pouvait,
paraît-il, tirer dix coups et transformer en légume peu ragoûtant
tous les crétins se trouvant dans la ligne de mire, un Mauser de
une sinistre réputation au cours de la Seconde Guerre Mondiale, un
P.45 E.A.A. Witness qui portait un bien drôle de nom car celui qui
s'en servait n'avait manifestement pas l'intention de n'être qu'un
témoin, un Beretta TomCat parfaitement adapté à la gent féminine
selon les dires de Vrioux, objet délicat dans des mains délicates
pour un résultat quant à lui fort éloigné du délicat, et pour finir
un autre Beretta, un 92 F.S., innocemment placé dans une mallette
grise et discrète, genre trousse à outils du parfait bricoleur du
dimanche. Inutile de dire que toute cette artillerie était en
parfait état de fonctionnement et capable de calmer le premier
excité venu en l'envoyant derechef ad patres. Ne manquait que la
mitraillette et le lance-roquettes pour que la panoplie du parfait
Rambo fût complète.
Si Fabrice avait plus ou moins partagé la
philosophie de Vrioux sur le fait de s'opposer à toute forme de
violence, il se demanda tout d'un coup si Vrioux n'entendait pas
par là rendre coup pour coup. Il ne fallait pas être grand clerc
pour comprendre où Vrioux avait pêché ses idées sur
l'auto-défense : dans l'empire des marchands d'armes. Cela,
Fabrice ne pouvait pas l'accepter. La violence engendre la
violence. Mais si l'homme est bien souvent un loup pour l'homme,
faut-il vraiment devenir loup afin de devenir homme ?Fabrice
en doutait.
- Vous vous servirez de vos armes si cela vous
chante, Monsieur. Sachez que moi, je n'utiliserai aucun de vos
engins de malheur.
- Si tu veux, mon jeune ami, si tu veux. Mais il
semblerait que notre homme soit dangereux, déséquilibré. Que
feras-tu s'il te menaçait ou menaçait ton amie ? Le
laisserais-tu faire ? Bien sûr, il se peut qu'il prenne
conscience de la folie de ses actes et qu'il se rende de lui-même à
la police. Mais il y a peu de chances. Pour ma part, je ne pense
pas qu'il soit encore dans les parages. Ses pulsions assouvies, il
a dû rentrer sagement chez lui. Mais, admettons qu'il soit encore
dans le coin et qu'il nous prenne pour cible ? Mon garçon,
vraiment, tu t'es engagé dans cette histoire sans tenir compte des
conséquences. C'est bien dommage, riposta Vrioux.
Fabrice fut profondément blessé par le ton
professoral et grinçant qu'avait employé Vrioux mais aussi par le
peu de réponses qu'il avait à fournir. En vérité, Fabrice n'avait
jamais été directement confronté à la violence aveugle, gratuite.
Bien sûr, il avait connu quelques bagarres de potaches à l'école
primaire et au collège, rien de très sérieux, mais il n'avait
jamais vraiment réfléchi à la question.Depuis qu'Elodie partageait
son toit et que le jeune couple parlait quelquefois d'enfants, il
se sentait un plus concerné, quoi que confusément, et il avait
quelquefois peur en découvrant les faits divers souvent macabres
qui emplissaient les journaux, peur pour ses futurs enfants, peur
de la marche de l'humanité qui semblait vouloir se précipiter droit
dans l'abîme avec une belle constance. Mais il ne s'était jamais
posé la question de savoir ce que lui ferait en cas où la violence
déciderait de le frapper lui ou l'un des siens. Il fallait pourtant
en convenir ; c'était de bonnes questions.
- Je ne sais pas. Je n'ai jamais réfléchi,
finit-il par admettre piteusement.
- Il serait peut-être temps, obtint-il pour
seule et unique réponse.
Le silence retomba dans le petit habitacle de la
voiture.
- C'est là, s'exclama Delphine en pointant d'un
doigt tremblant un panneau à peine visible malgré l'éclairage
puissant des phares blancs. Sur la pancarte en piteux état on
pouvait lire :
Peressac. 1.5 km.
La Bonté. 0.7 km
- Le mieux est que l'on fasse les sept cent
mètres qui restent à pied pour éviter de se faire repérer par le
bruit de la voiture, argumenta Fabrice qui tenait orgueilleusement
à reprendre l'avantage.
Tout le monde acquiesça
silencieusement. - Gare-toi là, Elodie.
Elodie obtempéra sans mot dire, rangea la Ford
Fiesta sur le bas-côté, puis coupa le moteur.
En homme de son époque, habitué à un planning
surchargé, incapable de vivre sans connaître l'heure à la minute
près, Fabrice jeta un coup œil machinal sur la pendule de la Ford
fixée au milieu du tableau de bord. Un peu plus de trois heures du
matin.
Ils descendirent du véhicule, peu rassurés. Même
le spécialiste du pendule semblait avoir perdu de sa superbe et
restait coi. Entouré du petit groupe, Gérard Vrioux rassembla son
artillerie en jetant de temps à autre quelques coups d'œil à
Fabrice. Les yeux brillants et profonds du vieil homme parlaient
pour lui. On pouvait y lire cette question muette :
- Alors mon jeune ami, que décides-tu ? Tu
t'y rends les mains dans les poches ou tu protèges tes
arrières ?
Fabrice contempla le plafond étoilé. La nuit
était vraiment agréable.
Puisse-t-elle le rester,
pensa-t-il.
Il rapporta son attention sur ses compagnons. Sa
décision était prise :
- Filez-moi un de vos putains de truc.
5
Ils arrivaient.
Ils étaient là, tout près. L'Antéchrist
pouvait sentir leur odeur. Il pouvait voir mentalement leurs
visages livides et leurs pas incertains. Il pouvait se délecter de
leurs hésitations, leurs craintes et leurs doutes. Il était
pleinement satisfait. Ils ne pourraient pas l'arrêter.
L'Antéchrist avait parfaitement joué son coup.
Non seulement il avait amené Latour sur son propre terrain mais,
visiblement, ce dernier n'était toujours pas prêt. Tant pis pour
lui. Tout était en place. Dans les moindres détails.
Bien sûr, il ne devait pas crier victoire trop
tôt ; négliger le formidable potentiel latent de Latour
pourrait se retourner contre lui. Il ne devait pas oublier que
Latour avait un formidable potentiel latent. Mais les forces du
Bien n'avait pas trouvé le moyen d'informer Latour de ses dons et
de l'aider à libérer ce potentiel. Cela n'étonna pas trop
l'Antéchrist. Les amis du Dieu Bouffon avaient toujours montré leur
incapacité à aider les hommes malgré le nombre de promesses
incalculables formulées. La Bible regorgeait de belles paroles mais
les actes ne suivaient guère. Il n'allait tout de même pas s'en
plaindre. Cela lui laissait le champ libre.
Latour et ses acolytes seraient éliminés sans
difficulté. Il leur réservait d'ailleurs à chacun un traitement
particulier. On allait bien s'amuser.Après cette étape, la voie
serait libre, personne ne pourrait se mettre en travers de sa
route. Il deviendrait officiellement le bras armé de Satan et
pourrait alors entreprendre en toute sérénité la conquête du monde.
Le Plan était simple. Dans un premier temps, aidé par Satan et de
ses acolytes, il prendrait en catimini le contrôle de quelques
mouvements sur la surface de la planète ou en créerait peut-être
quelques autres, toujours en demeurant dans l'ombre. Puis, dans le
deuxième temps de la manoeuvre, il devrait rassembler tous les
marginaux, les déçus, les laissez pour compte, les
malheureux, les inadaptés : l'armée des rejetés du monde. Ce
n'était pas ce qui manquait : leur nombre était immense. Puis
il les lancerait à l'assaut.
Beaucoup de mortels avaient la prescience d'une
Troisième Guerre Mondiale et certains croyaient même qu'elle
coïnciderait avec l'Apocalypse. Ils voyaient juste. Par contre, une
idée répandue était que cette guerre serait certainement comme les
deux dernières : pays contre pays, états contre états ou blocs
contre blocs. C'était faux. Ce sera ville contre ville, maison
contre maison, famille contre famille. Le paisible citoyen aura
pour ennemi son voisin de palier, sa femme, son fils ou encore les
trois réunis, qui n'auront de cesse de le détruire. L'ennemi était
déjà à côté, formidable bombe à retardement prête à l'emploi créée
par cette société aveugle et à deux vitesses. Il n'y avait plus
qu'à s'emparer de la bombe.L'Antéchrist y veillera. Le chaos
s'installera partout sur la surface de la planète. Il faudra alors
un homme fort pour y mettre de l'ordre et contrôler ceux qui en
sortiront vivants. Et ce sera lui, l'Antéchrist.
- Tremblez, braves gens, demain je serai à votre
porte. Il vous faudra choisir votre camp. Le mien ou la mort.
Il avait hâte. Le temps était venu. Demain, il
sera le maître du monde.
- Et toi, qu'en penses-tu ?
demanda-t-il.
Pas de réponse. Il ne fut pas plus surpris que
cela.
Assis derrière un vieux bureau de style Louis
Philippe en acajou de Cuba dont l'état général, proche du
délabrement, laissait effectivement penser qu'il avait été fabriqué
sous le règne du roi des Français, l'Antéchrist resta un instant
songeur, les yeux admiratifs contemplant le Livre des Anges
Libérés, la main droite tapotant négligemment une des joues de son
interlocuteur muet.
- Tiens, je te fais mon bras droit. Tu seras mon
assistant particulier. Cela ne te fais pas plaisir ? On se
ressemble toi et moi. Vraiment.
Toujours pas de réponse. Le manque de respect et
de courtoisie avait toujours pour effet d'énerver considérablement
l'Antéchrist. Il fallait punir comme il se devait le malpoli. Il
administra un uppercut violent sur la joue qu'il avait tapotée
gentiment un peuplus tôt. La tête de Thomas Andrieux fut éjectée du
bureau et alla rouler maladroitement jusqu'à un coin de la pièce
chichement éclairée par deux bougeoirs aux formes monstrueuses.
Bien qu'il avait tapé avec force, il avait eu le
temps de ressentir le froid cadavérique qui s'était emparé de ce
qui restait du commercial autrefois si fringuant. Sensation
désagréable que l'Antéchrist n'aimait pas du tout, bien qu'il ait
acquis depuis belle lurette l’art de manipuler les macchabées.
Trêve de plaisanterie. Ils arrivaient. Il
souffla sur les deux bougeoirs. Que le spectacle commence.
6
Après une petite leçon de Gérard sur le
fonctionnement des armes et la distribution de ces dernières entre
les deux hommes et Delphine, Elodie ayant refusé obstinément de
prendre « un de ses machins » comme elle avait dit d'un
air dégoûté, le groupe s'était mis en marche vers le lieu où la
jeune Clara Witoski était supposée être prisonnière et maltraitée.
Pour Delphine, "supposée" n'était pas le terme adéquat. Elle savait
que ses visions ne l'avaient pas trahie et était sûre que
l'ancienne conquête de Fabrice subissait les pires tortures à
quelques centaines de mètres de là. Elle pouvait même ressentir les
vibrations négatives qui imprégnaient l'atmosphère.
Les nerfs à fleur de peau, à l'affût du moindre
bruit, sursautant néanmoins quand ce dernier survenant, les quatre
offraient l'image d'un bien étrange commando en mission spéciale.
Et quel commando ! Un vieil excentrique, un jeune étudiant un
brin naïf, la petite amie de ce dernier ne laissant pas un seul
mètre entre elle et son amoureux, et elle-même, nettement plus à
l'aise avec un jeu de cartes qu'avec une arme à feu. Des amateurs
paraissant bien inoffensifs. C'était comique, mais Delphine n'avait
pas envie de rire. Vraiment pas. Surtout que, jetant un énième coup
d'oeil à son mobile, elle put constater que le téléphone ne captait
pas du tout le réseau SFR. Elle apprit aussi que les téléphones
d'Elodie et de Fabrice, branchés sur le réseau Itinéris, n'étaient
pas logés à meilleure enseigne. Ils étaient pour ainsi dire coupés
du monde. Bonjour l'angoisse.
Avant de se mettre en route, Gérard avait
pourtant tenté de rassurer tout le monde en expliquant qu'ils ne
risquaient pas grand chose, qu'il n'y avait aucune raison que le
dingue s'attendît à être repéré.
- De plus, avait précisé Gérard, ce genre de mec
est plutôt lâche. S'il est encore là, ce dont je doute, dès qu'il
nous verra, il filera ventre à terre sans demander son reste. Il
aura bien trop peur.
Delphine n'avait rien dit mais elle avait des
doutes, de gros doutes. En regardant le jeune étudiant, elle avait
lu dans ses yeux que lui aussi était loin de partagerl'optimisme
exacerbé de Gérard. Mais, comme elle, il s'était abstenu du moindre
commentaire.
Elle se rappela que Fabrice lui avait expliqué
qu'il avait eu,lui aussi, une sorte de vision. Sur le moment, elle
n'y avait pas trop prêté attention mais, en y repensant, elle se
demandait ce qu'il avait bien pu voir. Un peu tard pour les
questions. Ils avaient foncé droit devant sans prendre la peine de
mettre en commun toutes les informations dont ils disposaient.
Espérons qu'on ne va pas le regretter.
Espérons qu'on ne fonce pas droit dans la gueule du loup,
pensa-t-elle. Tant pis, j'ai fait une promesse à mon père sur
sa tombe. Je dois la respecter.
Elle pensa à Christophe, son mari, qui devait
être rentré de son travail depuis longtemps et qui avait
certainement trouvé le mot qu'elle avait laissé à son
intention :
Christophe,
Je suis restée dormir chez Gégé qui a encore un
coup de blues. Comme j'ai peur qu'il ne fasse des bêtises, je ne le
lâche pas d'une semelle. Mais je serai là à ton réveil, tu peux y
compter. Ne t'inquiète pas, tout va bien. Je t'aime.
Elle avait écrit que tout allait bien. La bonne
blague. Elle aurait dû plutôt écrire un truc du genre :
Nous allons tenter de sortir une jeune femme des griffes d'un
fou dangereux. Mais pas de problème, tout va bien. Tout
est sous contrôle.
Tant pis. Elle avait fait une promesse. Elle se
demanda quand même vaguement si toutes les promesses du monde
valaient que l'on se jetât tranquillement dans la gueule du
loup.
7
Le quatuor arriva dans une cour laissée à l'état
sauvage. Devant eux se tenait une haute et vieille bâtisse de deux
étages qui était, selon toute vraisemblance, abandonnée depuis des
dizaines d'années. Cette dernière semblait livrer un combat perdu
d'avance contre le passage inexorable du temps qui attaquait et
détériorait l'œuvre humaine de toutes parts, lui infligeant des
dégâts de plus en plus lourds et irréparables.
Le faisceau de la lampe torche de Vrioux se
promena un instant nerveusement sur la façade qui offrait à la vue
du petit groupe tous les signes de l'abandon : vitres cassées
ou fêlées, volets en piteux état quand ils étaient encore en place,
lézardes qui semblaient dessiner sur les murs de gigantesques
éclairs noirs et quelques tuiles se chevauchant les unes les autres
et donnant l'impression de vouloir rejoindre le sol à tout
moment.
Aucun bruit. Aucun signe d'une quelconque
présence.
L'édifice donnait mêmel'impression dérangeante
de capter le peu de lumière qu'offrait la nuit, de l'absorber pour
la transformer en ténèbres absolues tel un effrayant trou noir.
Le faisceau lumineux s'attarda sur la porte
d'entrée. Elle était ouverte. Sous l'effet d'une légère brise, elle
couina d'une manière lugubre contribuant ainsi à faire frissonner
les quatre compagnons. Le bruit n'était pas très fort, aucun
d'entre eux n'y aurait d'ailleurs prêté attention en d'autres
circonstances mais, à cet instant précis, le grincement, pourtant à
peine audible, venait renforcer le silence qui les entourait,
prenant ainsi des proportions beaucoup plus importantes, comme
amplifié. La porte donna aussi le sentiment de bouger sous l'action
des courants d'air pourtant peu violents, comme si cette dernière
possédait une vie propre, comme si elle se mouvait par sa propre
volonté.
Se tenant en rang, serrés les uns contre les
autres, épaule contre épaule, afin de se rassurer, les quatre
compagnons observaient la porte d'entrée qui semblait les appeler,
les incitant à pénétrer dans l'obscurité profonde qu'elle laissait
perfidement entrevoir et que même les rayons lumineux de la lampe
de Vrioux n'arrivaient curieusement pas à percer.
- Bon, on y va. Je répète les règles. On se
sépare pas. On est là pour vérifier que Clara est bien ici. Si
c'est le cas, on la sort le plus vite possible et éventuellement on
fait déguerpir l'autre salaud.Quoiqu'il arrive, personne ne part
seul. Les filles, si vous voulez, il est temps de regagner la
bagnole et de nous attendre, chuchota Fabrice prenant garde à ce
que sa voix ne portât pas loin.
- Et puis quoi encore, sergent ? railla
Delphine d’une voix chevrotante. L'égalité des sexes, tu connais
pas ?
- Je ne partirais pas non plus, affirma aussi
Elodie alors que ses yeux semblaient vouloir exprimer autre
chose.
- Bon, très bien, soupira Fabrice. Mais vous
restez entre Gérard et moi. Et personne ne quitte le groupe.
- Comme je m'y connais un peu plus en armes, je
prends la tête, chuchota Vrioux.
- OK, je reste à l'arrière. En route.
Les quelques paroles échangées, bien que
prononcées à voix basse, leur avaient redonné un peu d'ardeur. Ils
se mirent donc en route doucement, précautionneusement, Gérard
Vrioux en tête, tenant fermement sa Waterfowl, suivi de Delphine,
puis d'Elodie et enfin de Fabrice qui fermait la marche.
Bien qu'ils s'efforçaient d'avancer avec la plus
grande prudence et de faire le moins de bruit possible, Fabrice
avait l'impression que le crissement des graviers sous leurs pas
devait s'entendre à des dizaines de kilomètres à la ronde. Il
soupira. Autant crier à tue-tête qu'ils arrivaient, cela aurait été
du pareil au même. Tant pis. Il fallait faire avec. De toutes les
façons,si agresseur il y avait, il devait certainement dormir à
cette heure tardive. En toute logique, il ignorait que quelqu'un
était sur ses traces. Il n'y avait plus qu'à miser là dessus.
Sinon...
Gérard Vrioux grimpa les deux marches du perron,
toujours suivi comme son ombre par ses trois compagnons
d'infortune. Ils étaient serrés les uns contre les autres au point
qu'on aurait pu les croire collés à l'aide d'une glu d'une
redoutable efficacité. Fabrice sentait même Elodie trembler sous
l'effet de la peur. Il mit une main sur la hanche gauche de sa
petite amie afin de lui apporter un peu de réconfort, sa main
droite restant crispée sur la crosse du Beretta 92 F.S. que Vrioux
lui avait attribué.
Hésitant, le radiesthésiste marqua un temps
d'arrêt avant de franchir le seuil de la porte. Il balaya de sa
lampe l'intérieur du hall. Rien. Tout était vide, désert. Il
inspira et expira fortement puis pénétra dans le hall d'une
démarche résolue. Delphine le suivit plus timidement. Elodie et
Fabrice s'engagèrent à sa suite.
8
Les quatre étaient maintenant dans cette immense
salle d'entrée envahie par la poussière et d'innombrablestoiles
d'araignée. À droite et à gauche se trouvaient deux portes. Devant
eux ils pouvaient voir un escalier dont les premières marches
étaient encombrées d'un monticule de débris et de planches de bois.
Un autre tas de planches vermoulues se dressait sur leur
droite.
Agissant sous l'effet de la curiosité, Fabrice
appuya sur l'interrupteur électrique tout en rondeur qui se
trouvait sur sa gauche. Pas de lumière. Cela n'avait rien
d'étonnant. Il aurait été plus que surpris de voir son geste être
suivi d'effet.
Oubliant les règles que le petit groupe s'était
imposé, il abandonna ses coéquipiers et s'approcha de l'escalier
afin d'examiner les débris qui s'y trouvaient. Il vit alors des
morceaux qu'il identifia comme appartenant à la rampe. Il alluma sa
lampe de poche et la braqua vers le haut de l'escalier. Une partie
de celui-ci, visiblement la partie haute, entre le premier et le
deuxième étage, s'était effondrée.
Vrioux le rejoignit et, sans un mot, désigna les
deux portes. Ce dernier tenait manifestement à inspecter tout le
rez-de-chaussée avant de poursuivre les investigations aux étages
supérieurs. Fabrice acquiesça. C'était une sage décision. Il
regagna sa place tout en affichant un sourire enjôleur dont le seul
but était de rassurer les deux jeunes femmes qui, à en juger leur
visage opalin, n'en menaient pas large.
Vrioux décida de tenter sa chance en ouvrant
d'abord la porte de droite.Cette dernière refusa obstinément
d'obtempérer et ne céda pas à la pression exercée par Vrioux sur la
poignée en fer forgé. Elle semblait coincée. Comme le vieil homme
n'était pas du genre à se laisser intimider par une porte, il
s'arc-bouta et poussa la porte de l'épaule. La porte récalcitrante
consentit enfin à s'ouvrir dans un bruit sourd. Vrioux, qui prenait
appui sur elle, s'en trouva totalement déstabilisé. Il chuta
lourdement à terre en poussant une petite exclamation de surprise.
Delphine se précipita pour l'aider à se relever. Le radiesthésiste
rocker à ses heures perdues se remit debout difficilement l'air
hébété, pourtant aidé dans cette opération par Delphine et par sa
précieuse carabine transformée pour l'occasion en béquille.
Bien que la scène pouvait prétendre à être une
des fameuses séquences vidéos permettant de gagner dix mille francs
dans l'inénarrable émission de TF1 vidéo-gag, Fabrice était
anxieux. Tout ce remue-ménage n'était vraiment pas la meilleure
façon de passer inaperçu.
Bon Dieu, entends gueuler un bon coup qu'on
est là, se dit-il au comble de l'énervement.
Une fois que Vrioux se fut remis tant bien que
mal en position debout, le quatuor reprit sa lente progression.
Ils étaient dans ce qui devait avoir été une
cuisine en d'autres temps à en juger la présence d'un vieil évier.
Hormis ce vestige,la pièce était entièrement vide. Ils
rebroussèrent chemin jusqu'au couloir et allèrent dans la pièce
située en face de la cuisine. Cette fois-ci, l'ouverture de la
porte ne présenta aucune difficulté particulière, à la grande
satisfaction de Vrioux, et ils se retrouvèrent dans le salon. La
pièce était vaste et chichement meublée d'une imposante table
rustique en chêne massif et de deux chauffeuses négligemment
abandonnées devant une imposante cheminée en pierre. Mais aucune
présence humaine ici non plus.
Ils retournèrent une nouvelle fois dans le hall
d'entrée et entreprirent de monter au premier étage toujours en
file indienne, toujours serrés les uns contre les autres et emmenés
par Vrioux.
Bien qu'ils progressèrent sur la pointe des
pieds, l'escalier fatigué émettait des craquements plus lugubres
les uns que les autres. Ils arrivèrent enfin sur le pallier du
premier étage. Le faisceau lumineux vagabonda dans le couloir.
Plusieurs portes s'offraient à leurs yeux, toutes fermées. Après un
instant de réflexion, Gérard Vrioux se dirigea vers celle située
juste en face de l'escalier. Tenant fermement son fusil devant lui,
il ouvrit la porte.
Ils découvrirent alors, stupéfaits, celle qu'ils
étaient venus chercher.