Chapitre 11 - Enfer ou Paradis




1



    Quand Fabrice rouvrit les yeux, il eut l'impression très nette d'avoir quitté le Paradis pour se retrouver dans les bas-fonds de l'enfer. Il se sentait prisonnier d'un corps handicapé par de multiples blessures et il ressentait des milliers de picotements à l'intérieur de son crâne comme autant de balles de ping pong que l'on aurait introduit insidieusement à l'intérieur de sa tête et qui rebondissaient joyeusement d'un bout à l'autre de son cerveau. Pour parfaire ce formidable tableau, il avait bien du mal à fixer ses pensées, se sentait nauséeux, groggy et avait la bouche pâteuse, desséchée, comme s'il sortait d'une cuite monumentale. Bref, il n'était pas spécialement au paroxysme de sa forme.
    En découvrant son nouvel environnement, en remarquant non sans mal le décor spartiate de la chambre et les divers appareils médicaux qui l'entouraient et formaient un impressionnant rempart occultant une bonne partie de son champ de vision,il arriva au bout de quelques minutes à la conclusion qu'il était dans une chambre d'hôpital. Un coup d'œil à la fenêtre lui apprit aussi qu'il faisait nuit noire, information qui mit néanmoins un certain temps avant de lui parvenir et dont il se fichait éperdument. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il avait une soif du tonnerre.
    Il découvrit alors, sur une tablette près de son lit, une bouteille d'eau minérale qui semblait l'appeler silencieusement, tel un oasis au coeur du désert. Il tenta d'adopter une position assise. L'opération s'avéra très vite extrêmement délicate. La tête lui tournait et les innombrables fils attachés sur ses bras et son torse, et qui pendaient un peu partout, se révélaient autant de liens rendant la tâche encore plus pénible.
   Enfin parvenu à s'asseoir, il tendit la main afin d'atteindre la bouteille qui ne faisait décidément aucun effort pour se laisser apprivoiser. Il parvint à toucher cette maudite bouteille et se retint in-extremis de pousser un cri de victoire. Lequel cri serait venu indubitablement un peu tôt car c'est ce moment précis que choisit la bouteille, refusant toujours obstinément de se laisser attraper, pour chuter sur le sol carrelé avec un grand bruit sourd.
    Fabrice ne put se contenir et laissa échapper un juron bien senti. Mais ce n'était pas une vulgaire bouteille d'eau qui allait lui tenir tête. Il avait affronté bien pire, dernièrement.La tête lui tournait de plus en plus. Ses blessures se rappelaient aussi à son bon souvenir. Mais il avait une soif à boire sa propre urine s'il le fallait. Il n'était donc pas question de renoncer.
    La porte de la chambre s'ouvrit. Une petite infirmière apparut dans l'entrebâillement de la porte.
    - Vous êtes réveillé, Monsieur Latour ? C'est formidable. Mais que faites-vous ? Vous devriez rester couché. Vous n'êtes pas encore en état de vous lever, assura l'infirmière qui entreprit de le recoucher séance tenante.
    Fabrice tenta de lui répondre qu'il avait soif et qu'il voulait boire un verre d'eau mais il ne parvint qu'à baragouiner quelques mots inintelligibles.
    - Calmez-vous et reposez-vous. J'appelle l'interne de garde qui va venir vous examiner. Vous savez que vous nous avez fait une peur bleue ? C'est un miracle que vous vous en soyez sorti, je vous assure, un vrai miracle, jacassa l'infirmière qui vérifia d'un œil quelques appareils tout en le bordant sans ménagement.
    L'infirmière prit ensuite la direction de la porte laissant derrière elle un Fabrice affolé. Il leva la main pour l'appeler et prononça un « hé » peu explicite. Sans se retourner, l'infirmière lui décocha une dernière phrase :
    - Reposez-vous. On revient,cria-t-elle tout en fermant la porte d'un geste vif.
    Fabrice resta seul. Il fixa un moment la bouteille qui gisait toujours au pied du lit, inaccessible, fantasme inassouvi, territoire vierge et hors d'atteinte. Puis, de guerre lasse, il ferma les yeux. Il s'endormit alors en rêvant qu'il se noyait sous une cascade d'eau claire.


2



    Il n'aurait pu dire combien dura cette seconde période où il navigua sans cesse entre inconscience et conscience, entre rêve et réalité. Des jours peut-être, des heures certainement. De temps à autre, il refaisait un peu surface et voyait des visages penchés sur lui, puis il replongeait alors dans cette espèce de cauchemar éveillé, comme si une chape de plomb s'était abattu sur son corps et sur son esprit.
      Il finit néanmoins par émerger de cet étrange état par un bel après-midi. Fabrice rouvrit les yeux et, malgré une sensation de grande lassitude, de fatigue et de faiblesse généralisée, il se sentait plutôt bien. Il ne ressentait aucune douleur, certainement la conséquence des analgésiques et autres médicaments anti-douleurs. Mais le pire était cette nostalgie du paradis perdu qui l'habitait.Car il se souvenait de tout. Il se rappelait avec une précision extrême, jusque dans les moindres détails, la folle nuit qu'il avait passée avant de « décéder ». Il se rappelait son terrible combat contre celui qui se faisait appeler l'Antéchrist. Il se rappelait aussi sa chute et la prescience qu'il allait mourir, puis son réveil dans un champ de blé. Il se rappelait ces magnifiques sensations qu'il avait ressenties et ces discussions avec la lumière puis avec Gérard et Delphine. Cela lui manquait. Fabrice avait l'impression d'avoir connu le pire et le meilleur en moins de vingt-quatre heures. Tant d’évènements s'étaient produits ! Une chose était sûre : il avait changé et il avait mûri. Il n'était plus le même. Il avait beaucoup appris sur la vie, sur les autres ainsi que sur lui-même, par la manière forte qui plus est. Le problème était qu'il n'était plus sûr de vouloir continuer à vivre.


3



    Dès qu'elle reçut l'autorisation de voir Fabrice, Elodie ne se fit pas prier pour se précipiter tête baissée dans la chambre de son petit ami. Le médecin avait retardé autant qu'il le pouvait toutes les visites. Pas seulement pour éviter à ce dernier toute fatigue supplémentaire que n'aurait pas manqué d'apporter l'émotion liée aux retrouvailles et les discussions quis'en seraient suivies, mais aussi parce que le vénérable chef du service chirurgie voyait en Fabrice un excellent sujet d'étude. En effet, le disciple d'Hyppocrate n'avait encore jamais observé de blessures cicatrisant aussi rapidement. La blessure infligée par le coup de couteau au plexus, non seulement n'avait causé aucun dégât irrémédiable mais n'était pour Fabrice quasiment plus qu'un mauvais souvenir vingt-quatre heures après son admission aux urgences, n'eut été la marque laissée par la pénétration de la lame. Quant aux blessures liées aux balles, si elles avaient aussi rapidement cicatrisé, elles faisaient encore souffrir Fabrice et l'handicapait sérieusement pour la marche. Excité au possible devant ce phénomène pour le moins singulier, le professeur sentait qu'il tenait là un excellent sujet d'étude qui lui permettrait d'écrire quantité d'articles qui ne manqueraient pas d'asseoir sa renomée.
    Il avait donc fallu attendre patiemment que le brave médecin ait achevé tous les examens qu'il souhaitait faire (et ils furent légions) pour qu'il autorisât enfin Elodie à rendre visite à Fabrice. Dès qu'elle le vit pour la première fois depuis les événements tragiques, elle ne put s'empêcher de se précipiter dans ses bras, mi-riante, mi-pleurante et déversant des milliers de mots qu'il eut du mal à assimiler. Mais il saisissait parfaitement le sens général et lui aussi était heureux de pouvoir la revoir.
    Elodie continuait à babiller sans cesse de tout et de rien.Il tenta un moment de l'écouter et surtout de comprendre le sens du monologue qui semblait aborder dans le plus pur désordre un millier de sujets tous plus inintéressants les uns que les autres. Il finit par éclater de rire. Elle s'arrêta net, surprise.
     – Arrête un instant, sinon tu vas finir par mourir si tu continues à parler sans respirer, finit-il par dire amusé.
    - Oui, t'as raison. Mais j'étais tellement inquiète. Tout s'est effondré autour de moi quand tu as...
    Elle ne put terminer sa phrase mais Fabrice comprenait ce qu'elle voulait exprimer. Il l'attira à lui, doucement. Il ne put s'empêcher de repenser à ce qu'il avait ressenti quand il l'avait crue morte. Ce vide incommensurable, cette douleur qui vous déchirait le cœur plus sadiquement que n'aurait pu le faire la lame d'un couteau ou la balle d'un revolver.
     - Tu ne peux pas savoir, reprit-elle au bout d'un moment. Quand je t'ai vu comme cela... étendu par terre, avec tout ce sang, le monde s'est effondré. Heureusement, les policiers et les pompiers, qui ont été averti par un vieux qui habite dans le coin, sont arrivés juste quand ton cœur commença à... Ils se sont acharnés sur toi pendant, je ne sais pas, je ne sais plus... cinq, dix minutes. Quand ils m'ont dit de me calmer, que ton cœur était reparti, je ne pouvais pas y croire. C'était si fabuleux. Et je suis si soulagée maintenant.
    - Je sais,lui assura-t-il doucement en lui prenant la main. Dis-moi, que s'est-il passé quand tu as quitté la pièce ? Quand je t'ai entendu crier, j'ai cru devenir fou de douleur.
    - Et bien, dans le grand hall, j'ai découvert un fusil. Je n'avais qu'une idée en tête : le prendre et retourner t'aider. Quand je me suis précipitée pour le ramasser, j'ai vu un rat. Un gros rat. Vraiment une sale bête. J'ai hésité un moment et je me suis rapprochée du fusil avec précaution, tout en fixant sans cesse ce gros rat poilu. J'ai tendu la main pour attraper le fusil mais c'est le rat qui l'a touché en premier. Et il a été électrocuté. Quelques secondes plus tôt et cela aurait été moi, raconta-t-elle en frissonnant.
    - Électrocuté ? l'interrogea Fabrice, surpris.
    - Oui, Électrocuté. Quand les flics ont examiné le truc, ils ont découvert que le fusil était relié au système électrique par je ne sais quel moyen. Ne me demande pas comment, je ne pourrais pas te répondre. Tout ce que je sais, c'est que c'était un système hyper-vicelard. Mais une chose est sûre : ce salopard s'attendait à ce que je ramasse le fusil et que j'y reste. Mon Dieu, mais qui était ce type ? lui demanda t-elle tout bas, frissonnante.
    - Je ne sais pas, lui répondit-il. Je ne sais vraiment pas. Mais tout cela est maintenant fini et bien fini. Il est mort et il ne nous emmerdera plus.
    Il lui déposa un tendre baiser sur le front.Malgré les épreuves qui s'étaient abattues sur eux, ils étaient toujours ensemble, tous les deux. Fabrice se sentait plus sage, plus mûr, plus conscient de certaines choses et il sentait qu'Elodie avait beaucoup changé, elle aussi.   
    Nietzsche avait raison, pensa-t-il. Ce qui ne me tue pas me rend plus fort.
    Alors qu'il tenait Elodie dans ses bras et qu'il lui parlait doucement, il sut que, quoi qu'il puisse arriver, quels que soient les drames que l'on puisse affronter et quelque soit ce qui peut nous attendre au bout du chemin, la vie valait quand même la peine d'être vécue.


4



     - Vous avez eu de la chance de vous en être tiré, Monsieur Latour.
     Fabrice ne prit même pas la peine de répondre. Depuis qu'il s'était réveillé, cela devait faire un bon millier de fois qu'on lui rabâchait inlassablement cette phrase. À croire qu'ils s'étaient tous donnés le mot : les médecins, les infirmières, les amis, la famille. Sa mère devait bien le lui avoir seriné plus d'une trentaine de fois à elle seule, et ce n'était certainement pas fini. Il soupira.
    Celui qui venait de prononcer cette phrase était inspecteur de police de son état.Un certain Laville. Jeune trentenaire sympathique et dynamique, quoi que donnant l'impression de brasser beaucoup d'air pour rien, ce Laville venait lui donner des nouvelles de l'enquête en cours.
    - Celui qui vous voulait tant de mal, déclara Laville, était un dénommé Eric Bergensteim. Le connaissez-vous ?
    Fabrice n'avait jamais entendu ce nom de toute son existence. Il interrogea néanmoins ses souvenirs, tenta de se rappeler quelqu'un, une image, une parole qui pourrait le mettre sur la voie. Rien. Non, il ne connaissait pas ce Bergensteim ni d'Eve ni d'Adam. Il en informa l'inspecteur Laville qui eut l'air déçu mais ce dernier n'en continua pas moins son exposé.
     - Bergensteim... Ah ! Voilà, fit-il en relisant les notes qu'il avait prises sur un calepin d'un jaune pisseux particulièrement repoussant. 26 ans. Célibataire. Sans emploi. Sans famille connue à ce jour. Un marginal qui vivait à Angoulême. Il avait emménagé dans le même immeuble que vous six mois plus tôt. Deux étages plus bas. Surprenant, non ? Et vous ne le connaissez pas ?
    Fabrice fut estomaqué. Ainsi donc celui qui lui avait voué une haine aussi farouche et destructrice avait été presque un voisin. Mais pourquoi ? Qu'est-ce que Fabrice avait bien pu lui faire ? Rien sans doute. C'était cela qui était le plus aberrant dans cette histoire.Fabrice avait dû le croiser peut-être une ou deux fois sans faire plus attention à lui, sans quoi il l'aurait reconnu par la suite. Tout juste lui avait-il peut-être lancé un ou deux « bonjour » et l'autre avait conçu une haine indescriptible tout droit sortie d'un esprit dérangé. Aujourd'hui, on vit souvent replié sur soi, sur son petit cercle d'amis et de relations, jetant à peine un regard aux voisins. Le pire était que l'un deux pouvait fort bien être un pédophile, un meurtrier en puissance, un détraqué ou un psychopathe sans que personne véritablement n'y prenne garde. Bonjour l'angoisse.
    - Cela ne vous dit toujours rien ? insista l'inspecteur.
    - Non, Monsieur l'inspecteur. Toujours rien. C'est effrayant, c'est tout ce que je peux vous dire.
    - Ouais, répondit le policier, manifestement peu convaincu.
    - Je ne suis pour rien dans cette affaire. Elodie et moi sommes des victimes, rien de plus, affirma Fabrice, s'efforçant de rester courtois alors que cet inspecteur commençait à l'énerver singulièrement.
    - Ne vous méprenez pas. J'espère que vous ne nous avez rien caché, c'est tout. Mais si cela peut vous rassurer, nous ne pensons pas du tout que vous êtes coupable de quoi que ce soit. Ce jeune homme était un passionné des sciences occultes, des démons, des sorciers et tout le toutim. Son appartement regorgeait de livres sur ce thème.Une vraie petite bibliothèque municipale. Ces lectures lui sont certainement montées au cerveau et il a pété les plombs. Malheureusement, de nos jours, c'est une histoire qui a tendance à devenir banale. On vit vraiment une époque bizarre, vous ne trouvez pas, Monsieur Latour ?
    Monsieur Latour trouvait aussi que l'on vivait une époque particulière mais dans le sens où chaque époque devait bien avoir ses singularités et ses étrangetés. Mais il n'éprouvait que très modérément l'envie de se lancer dans une discussion philosophico-historique avec ce jeune coq. Il préféra rester silencieux.
    - Bien, puisque vous n'avez visiblement rien à me dire au sujet de notre assassin, je vais prendre congé. Vous devez être fatigué, je présume.
    L'inspecteur lui serra la main et prit la direction de la porte.
     - Attendez un instant, je vous prie, l'interpella Fabrice. Je me pose quelques questions à son sujet. Peut-être saurez-vous me répondre. Je me suis toujours demandé comment il a pu être aussi rapide. Je veux dire... Il se rendait tellement vite d'un point à un autre. C'était phénoménal.
    - Oh ça, nous avons trouvé la réponse car nous aussi cela nous a intrigué. Nous avons trouvé par hasard tout un réseau souterrain de galeries construites très certainement au Moyen-Âge. D'après les habitants du coin, cette vieille maison a été bâtie sur les ruines d'un ancien château fort dont les propriosdevaient se servir de ces trucs au Moyen Âge. Il y a des galeries souterraines partout dans le coin qui vont souvent de la maison au village mais pas seulement : certaines débouchent sur la campagne, sur des chemins vicinaux ou dans la forêt la plus proche. Bien sûr, la plupart sont impraticables mais certaines tiennent encore debout par on ne sait quel miracle. Celui qui a fait construire cette baraque connaissait l'existence de ces souterrains et il a fait creuser des passages de la cave de cette maison vers eux. Quant à l'assassin, il a découvert leur existence. Cela lui permettait de se rendre très rapidement d'un point à un autre et sans que vous ne puissiez le voir. On ne sait pas encore comment il a pu découvrir l'existence de ces galeries, mais on y travaille, Monsieur Latour. Comme vous pouvez le constater, il n'y a rien de paranormal là-dedans. Vous aviez affaire à un petit futé qui a su profiter de toutes les cartes dont il disposait. Rien d'anormal et de mystérieux. Rien du tout, expliqua l'inspecteur avec un petit sourire ironique.
    - Elodie m’a aussi dit qu’un fusil était relié au système électrique ? Quand nous avons visité cette maison, l’électricité ne fonctionnait pas du tout. Ce qui est normal vu qu’elle doit être inhabitée depuis longtemps.
    - Et bien je peux vous assurer que le système électrique fonctionne très bien. Il avait réussi à le remettre en marche. Nous ne savons pas encore comment il a pu accomplir cet exploit, vu l’état du système,ni comment il a pu détourner une partie de l’approvisionnement électrique de Perressac, mais il l’a fait sans qu’E.D.F ne remarque rien. C’était un sacré malin. OK, il lui manquait une ou deux cases mais les autres fonctionnaient à plein régime. Apparemment, d’après ce que vous me dites, il avait coupé le courant lors de votre premier passage. Peut-être pour que vous restiez dans le noir. Le noir augmente la sensation de peur. Puis, il l’a ensuite remis pour que son petit piège prenne. Votre petite amie aussi a eu de la chance.
    Les explications laissaient Fabrice dubitatif. Bien sûr, ces interprétations rationnelles le soulageaient. Elles lui donnaient des points de repère. Mais plus il y réfléchissait, et plus il se rendait compte que la rationalité ne pouvait pas tout expliquer dans cette histoire, même si elle était fort bienvenue. Il se souvenait très bien de ses expériences à lui, bien peu rationnelles, telle cette expérience de mort imminente. Il se souvenait aussi trop bien des appels télépathiques du fou. Bien sûr, l'expérience de mort imminente ne pouvait n'être qu'un rêve, lui-même n'étant qu'un vestige d'activités cérébrales avant que le sang ne cesse d'irriguer le cerveau. Les conversations mentales avec le meurtrier ne pouvaient être aussi que des illusions nées de la peur ambiante, de la tension nerveuse extrême ou alors de la forte impression que lui avaient laissé les talents de Delphine Fullain, ouvrant ainsi une brèche dans ses propres convictions. Il n'était pourtant pas convaincu par ces explications rationnelles.Il ne put s'empêcher de frissonner en repensant aux appels mentaux qu'il avait subis. Non, assurément, la science ne pouvait tout expliquer.
    Une autre question lui vint d'un coup à l'esprit :
    - Et, heu, avez-vous retrouvé un livre rouge devant la maison ?
    Laville regarda Fabrice, les yeux soudain écarquillés, visiblement étonné par la question. Puis, il se mit à sourire.
    - Et bien, oui, nous avons retrouvé un livre sur le perron. Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne. Une très vieille édition. 1912, je crois. Il y avait vos empreintes et celles de ce Bergensteim. C'est curieux. Un autre jour, il faudra me dire ce que ce livre peut bien avoir de si important, Monsieur Latour.
      Sans un mot de plus, pas même un « au revoir », l'inspecteur quitta la chambre.
    Ce dernier n'était pas le seul à s'interroger. Perplexe, Fabrice se demandait lui-aussi pourquoi le tour du monde en 80 jours de Jules Verne avait eu un telle importance pour le meurtrier.


5



      Couchée sur ce lit d'hôpital, le visage marqué par de multiples cicatrices,les yeux boursouflés par la fatigue et les soucis, la peau cireuse, Clara Witoski n'était plus que l'ombre de celle qu'elle avait été jadis. Fabrice éprouvait d'ailleurs les plus grosses difficultés à la regarder en face. Elle n'était qu'une poupée usée et déchirée. Mais elle était toujours vivante. Comme pour Fabrice, cela tenait du miracle, encore que, dans le cas de Clara, le miracle s'appelait ici courage, volonté, détermination, soif de vivre.
    Elle était sortie de son étrange état qui oscillait entre la catatonie et le coma deux jours auparavant, à la grande surprise des médecins. Elle avait demandé à le voir, ce que Fabrice n'aurait certainement pas manqué de faire de toutes les manières. Alors que sa sortie n'était plus qu'une question d'heures, juste le temps aux médecins de procéder à d'ultimes analyses, il avait donc accédé de bonne grâce à la demande de Clara et s'était rendu à son chevet, cahin-caha, à l'aide de deux béquilles afin de soutenir ses jambes faibles et de plus en plus douloureuses au fur et à mesure que les médecins diminuaient les doses d'analgésiques.
    - Je ne suis plus aussi désirable qu'avant, n'est-ce pas ? lui demanda-t-elle tout de go d'une voix traînante et pâteuse.
    - Non, ce n'est pas cela. De toutes les façons, tu retrouveras vite ton visage d'antan, mentit-il avec aplomb.  Et puis, je n'ai pas spécialement une gueule de mannequin ces temps-ci. Je trouve qu'il y a quelque chose en toi qui a changé,répondit-il.
    - Vraiment ?   
    - Oui, vraiment, et je ne sais pas quoi... laissa-t-il en suspens.
    - Si je tenais à te voir, continua-t-elle en changeant radicalement de sujet, c'est que je voulais te demander pardon.
    Fabrice fut interloqué. S'il y avait quelque chose que Clara n'avait jamais demandé à aucun être vivant, c'était bien pardon.
    Il comprit alors ce qui avait changé chez elle. La carapace qu'elle s'était construite avec application avait fini par sauter. Elle apparaissait telle qu'elle était intérieurement, sans faux-fuyant, sans cette attitude hautaine, méprisante voire agressive qu'elle avait prisée durant tant d'années. Ses défenses avaient été brisées et elle montrait aujourd'hui ce qu'elle avait toujours été au fond d'elle mais qu'elle avait toujours refusé de révéler aux autres. Fabrice vit alors distinctement ce qui l'avait attiré et qui avait piégé bien des hommes. Bien sûr, comme tant d'autres, il avait aimé sa plastique irréprochable à se damner, sa beauté qu'elle avait exhibée bien des fois comme une arme mais il avait aussi été fou de cette hyper-sensibilité pourtant dissimulée au plus profond de son être, de cette peur de l'amour, cette peur surtout de ne pas être aimée et d'être abandonnée, qui la rendait systématiquement distante face à toute démonstration de tendresse. Fabrice comprit alors qu'il avait voulu la protéger,qu'il avait aussi voulu être celui qui briserait cette maudite carapace. Mais il avait échoué. Il en avait souffert, non seulement avait-il été blessé dans son orgueil de mâle mais elle n'avait pas hésité à jouer avec lui, quitte à le blesser en retour. Elle prenait le dessus de peur qu'on ne prenne le dessus sur elle. Elle blessait avant qu'on ne la blesse.
    Dans cette chambre d'hôpital, il comprit tout. Il lui en voulait même d'avoir jouer ce jeu comme il s'en voulait d'y avoir participer. Mais pourquoi ? Seule la cause exacte de cette attitude destructrice lui demeurait encore inconnue.
    - Pourquoi avoir agi comme cela ? Pourquoi ?
    - Tout cela remonte à bien longtemps, commença-t-elle, hésitante. Comme toutes les petites filles, je suppose, j'ai adoré mon père. Mais c'était un alcoolo qui battait régulièrement ma mère. Il nous rendait si malheureuses. Puis, alors que je n'étais encore qu'une gamine, dans un dernier délire d'ivrogne, il a fini par se suicider. J'avais juré que jamais je ne me laisserai dominer par un homme même si, paradoxalement, je recherchais sans cesse leur compagnie. Voilà... dans les grandes lignes... Mais j'ai changé, enfin... je crois. Me pardonnes-tu ?
    - Oui, finit-il par répondre, ne sachant que dire d'autre. Oui, je te pardonne. Si ça peut te faire plaisir.
    - Oui, c'est vachement important pour moi.    - Mais je ne savais pas ce qui était arrivé. Tu aurais pu m'en parler. J'aurais peut-être pu t'aider, murmura Fabrice.
    - Parler aurait été me découvrir. Me découvrir aurait été une faiblesse. Mais, tu sais, Fabrice, même si je ne te l'ai jamais avoué, même si je ne me le suis jamais avoué, je t'ai aimé. J'étais seulement incapable de le montrer.
    - Que de temps perdu !
    - Oui, que de temps on perd à vouloir se cacher qui on est. Mais la vie sert peut-être à cela, à découvrir son véritable " moi " et à affronter ses peurs et ses faiblesses. Quand on passe sa vie à jouer à l'autruche, la mort vient alors un beau jour vous dévoiler qui on est vraiment. La mort fait tomber tous les masques. J'ai vu la mort de près, Fabrice, tout comme toi, d'après ce qu'on m'a dit, et elle m'a ôté mon masque.
    - Tu es devenu bien philosophe, à ce que je vois, fit-il en riant.
    - Comme quoi, tout arrive, rétorqua-t-elle en s'efforçant de sourire à son tour. Alors, amis ?
- Amis ? Je ne sais pas ce que demain nous réserve mais je ne crois pas, Clara, que nous puissions être un jour des amis. J'ai trop souffert. Aujourd'hui je comprends et je te pardonne mais je dois tourner définitivement la page. Tu ne fais pas partie de mon avenir. Pas dans l'immédiat, en tout cas. C'est dommage.
- Mais un jourpeut-être ?
- Peut-être. Quand nos routes se recroiseront, si jamais elles se recroisent. Repose-toi maintenant.
    Il sortit de la chambre. C'était étonnant mais il avait l'impression d'être soulagé d'un énorme poids. En quittant la pièce, il tira un trait sur tout un pan de son existence. Enfin. Il regagna rapidement son étage, le cœur léger. Elodie ne devait pas tarder à arriver.Il quitterait alors cet hôpital. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit une table de nuit, prit son portefeuille et l'ouvrit. Il trouva la photo de Clara et la déchira. Il avait eu aujourd'hui les réponses à ses questions, il pouvait dès lors se détacher définitivement du passé et se projeter vers l'avenir.


6



    Alors qu'ils se tenaient tous les deux devant la tombe de Delphine Fullain, Elodie ressentit l'impérieuse envie de serrer encore plus fort la main de Fabrice. Elle avait besoin de ressentir encore plus intimement le contact de la main chaude et virile de son petit ami. Elle détourna son attention de la pierrre tombale nouvellement installée, encore pleine de fleurs, petites attentions colorées qui rendaient l'ensemble moins lugubre, et elle regarda Fabrice. Il avait les yeux mi-clos, ses lèvres remuaient comme pour articuler des mots mais aucun son ne sortaitde son larynx. À quoi pensait-il ? Que murmurait-il ? Elle aurait donné cher pour le savoir mais elle n'osait pas le déranger.
    Comme il se sentait observé, il rouvrit les yeux et tourna son regard vers elle. Clara sentit alors tout l'intérêt qu'il lui portait, tout l'amour qu'il éprouvait pour elle.
      Mon Dieu, cette histoire est bien finie.
    Elle se rendit compte qu'elle avait pensé « Mon Dieu » alors qu'elle n'y croyait plus du tout, ni à Dieu, ni à Jésus, ni à Marie, ni à tous les saints du Paradis. L'enfer s'était abattu sur eux, elle avait demandé de l'aide au Seigneur Tout-Puissant et les Cieux étaient restés silencieux. Elle ne s'était pas bien sûr attendue à ce qu'une armée d'anges volât à son secours mais elle avait espéré quelque chose. Elle n'aurait su dire quoi avec exactitude. Quelque chose. N'importe quoi. Mais elle et Fabrice avaient réussi à s'en sortir. Et sans Dieu. À partir d'aujourd'hui, Dieu et les siens pouvaient faire ce qu'ils voulaient, si toutefois ils existaient, elle avait décidé de ne plus s'en soucier. Pourquoi prier si personne ne vous entend ? Pourquoi prier si personne ne vous répond ? À quoi bon s'échiner en pure perte ?
    - On y va? suggéra doucement Fabrice.
    Elodie acquiesça. Ils laissèrent Delphine dans sa dernière demeure et commencèrent à regagner la sortie tranquillement, Fabrice tout absorbé par la tâche de coordonner tant bien que mal ses deux jambes etses deux béquilles, ce qui n'allait pas sans mal.
    Dès sa sortie de l'hôpital, Fabrice avait tenu à faire cette tournée des cimetières. Ils s'étaient d'abord rendus sur la tombe de Kevin, le jeune adolescent tué parce qu'il eut le malheur de passer par là, puis sur celle de Gérard et terminaient donc leur macabre revue par celle de Delphine. Ils leur restait une dernière chose à faire : Fabrice voulait rendre une visite au mari de Delphine afin de lui présenter ses condoléances et pour lui dire un mot en particulier sur sa femme. Elodie, toujours curieuse, lui avait demandé ce dont il s'agissait mais Fabrice avait refusé de dévoiler quoi que ce fût, laissant sa compagne dans une ignorance totale.
    Alors qu'ils marchaient vers la Ford, Elodie ne put s'empêcher de penser à tout ce qu'ils avaient vécu. Ils mettraient du temps à s'en remettre : l'orage qu'elle avait vaguement senti venir avait été rude, d'une nature bien plus terrible qu'elle n'avait pu l'imaginer, mais ils s'en étaient tirés et, peut-être le plus important pour elle, le lien qui les unissait tous les deux avait été renforcé. Elle le sentait dans la manière dont Fabrice la regardait, dont il lui parlait, dont il lui prenait la main. Elle sentait que, pour la première fois depuis qu'ils étaient ensemble, Clara n'était plus une menace. Elle était pleinement heureuse. Elle se sentait la force de déplacer les montagnes. Pour la première fois de sa vie, elle était sûre d'elle même, de Fabrice, de leur relation et elle était prête à braver tousles dangers quels qu'ils fussent. Rien ne pourrait l'arrêter.
    Arrivés à la Ford, alors que Fabrice avait entrepris, par pure galanterie de lui ouvrir la portière, il se retourna soudainement vers elle et, lâchant ses béquilles, mit un genou à terre, opération qui prit un certain temps.
    - Ma chère, voulez-vous épouser le pauvre hère que je suis ? demanda-t-il, emphatique.
    Même si Fabrice mettait un point d'honneur à saupoudrer sa déclaration de quelques exagérations théâtrales qui se voulaient comiques, elle percevait combien cette demande était tout sauf un jeu.
    - Tenez, si vous le désirez, gente demoiselle, ô, fleur de ma vie, ô princesse adorée, ô, vous la source de mon intarissable amour, je suis prêt à me rendre dans une église, continua-t-il sur sa lancée.
    -Vous, mon cher, dans une église ? Auriez-vous changé d'opinion ? Seriez-vous devenu croyant ? demanda-t-elle sur le même ton.
    - Croyant, c'est beaucoup dire. Peut-être pas autant que vous...
    - Je ne crois plus en Dieu, Fabrice. Plus du tout, le coupa-t-elle sèchement.
    Décontenancé, Fabrice se releva tant bien que mal, donnant l'impression d'être désarticulé. Il ramassa ses béquilles avec l'aide d'Elodie puis, tout en se reposant sur elles, il prit les mains d'Elodie dans les siennes.    - Que s'est-il passé ?
    - Pas envie d'en parler. Pas maintenant. Mais oui, pour répondre à ta première question, je veux t'épouser, dans une mairie, une église, une mosquée, ici, au Zaïre ou au fin-fond de la Sibérie, où tu veux, Fabrice. M'en fous. Mais à une condition : il faudra que tu me donnes un peu de ta semence pour faire un enfant.
    - Cela peut s'envisager. J'y pense depuis un bon moment déjà.
    Il l'embrassa tendrement sur la bouche.
    - Dis-moi, s'enquit-elle. As-tu vu des choses quand tu étais cliniquement mort ?
    Il ne s'était ouvert à personne de ce qu'il avait vu durant sa mort clinique. Pas même à elle. Il avait eu peur qu'on ne le prît pour un fou. Ce qu'on appelait des E.M.I déclenchaient bien des réactions diverses, de la sympathie à l'incrédulité, en passant par le mépris ou les rires. De plus, il trouvait que c'était une des expériences les plus intenses qu'il n'ait jamais connue, si ce n'est la plus intense, et il ressentait le besoin de réfléchir, de laisser passer un peu de temps avant de pouvoir, peut-être, se confier un jour à quelqu'un.
     - Et bien, oui, j'ai vu des choses. Plein de choses, si tu veux savoir, répondit-il énigmatique.
    - As-tu vu Dieu ?
    - Mmmmm,je ne sais pas. J'ai vu quelqu'un ou quelque chose d'extraordinaire. D'une puissance difficilement concevable mais aussi d'un amour immense. C'était peut-être Dieu. Et pourquoi cette question ? Es-tu vraiment sûre de ne plus croire ? la taquina-t-il gentiment.
    - Je ne sais pas. Je ne sais plus. Non. Certainement que non. Tout était si facile avant. Je ne me posais pas de questions. Tout coulait de source. Mais maintenant... Et si tout ce que tu avais vu n'était qu'un rêve ?
    - Alors je réclame le droit au rêve. Être un homme, après tout, c'est peut-être aussi être capable d'imaginer, de rêver, d'aller regarder au-delà des apparences.
    - Mais on peut se tromper.
    - Peut-être. Mais vivre, c'est aussi prendre le risque de croire, de s'engager, et donc forcément prendre le risque de se tromper. Je crois en ton amour, c'est pour cela que je veux m'engager encore plus avec toi. Aujourd'hui, bien plus qu'hier, je suis un homme de croyances, je veux me fier à elles, quitte à me planter. Et puis, qui est sûr de ne jamais se tromper ?
    - Tu as changé, remarqua Elodie.
    - C'est probable. M'aimes-tu moins ?
    - Non, au contraire. Je crois que je préfère ce Fabrice-là. Mais, si par hasard, un jour, je retrouve ma foi, sur quoi allons-nous nous disputer ? plaisanta-t-elle.
    - Je ne saispas. Attends voir que je réfléchisse. OK, j'ai trouvé, finit-il par répondre sur un ton faussement jubilatoire. Sur tes talents de cuisinière. T'en as aucun, ma pauvre, ce que tu fais à bouffer est parfaitement immangeable.
    - C'est pas vrai, tenta-t-elle de répondre sans pouvoir s'empêcher de s'esclaffer.
    Oui, elle était parfaitement heureuse. Comme peut-être jamais elle ne l'avait été.


7



    René Balluret arrêta sa 4L devant le garage. Il ne put s'empêcher de pousser un « ouf » de soulagement tellement il avait été peu sûr d'arriver à bon port. Bien qu'il serrât le volant avec toute la force dont il était encore capable à son âge, il sentait le volant trembler par l'effet du contact de ses deux mains qui étaient la proie d'une nervosité peu commune. Le cocktail alcool/peur était détonnant. Seul Karl Marx devait savoir combien de pressions il avait descendues aujourd'hui et surtout combien il avait eu peur au cours de cette dernière semaine.
    Il sortit de la voiture tant bien que mal, s'agrippant à tout ce qui pouvait bien l'aider à rester debout. L'air lui fit instantanément du bien. Max, son fidèle compagnon, devait se douter que quelque chose n'allait pas,car il ne le quittait pas d'une semelle et ne cessait de regarder son maître, attentif au moindre mouvement de ce dernier.
    - Ça va aller, mon chien, ça va aller, assura René, pourtant bien peu sûr de lui.
    Quand, quelques jours auparavant, il avait pris la décision d'aller vérifier d'où provenaient les détonations qu'il avait entendues, il ne s'était pas douté de ce qu'il allait découvrir. Un frisson lui parcourait l'échine rien que d'y penser. Il avait trouvé un jeune adolescent étendu sur une petite route de campagne, étendu près de son scooter. Il avait rencontré la Mort. Il l'avait clairement vue dans les yeux du jeune garçon quand, dans un suprême effort avant de s'endormir pour l'éternité, ce dernier avait rouvert les yeux pour murmurer d'une voix rauque, presque inaudible :
    - La fille... dans la maison abandonnée... faut l'aider...
    Dernières paroles d'un adolescent qui aurait dû avoir la vie devant lui si quelqu'un n'en avait pas décidé autrement. Quelqu'un lui avait pris ce qu'un homme avait de plus sacré en lui infligeant deux coups de couteau. Quand l'adolescent avait définitivement fermé les yeux, René avait senti la mort tout autour de lui. Il l'avait senti physiquement. Il avait aussi senti qu'elle allait bientôt venir pour lui.
    René avait alors laissé le jeune homme et était retourné chez lui, sa maison étant la plus proche des lieux du crime,puis il avait alerté la police. Les représentants de l'ordre arrivèrent rapidement pour voir un autre spectacle auquel René se félicitait de ne pas avoir participer : la fille dont avait parlé le jeune homme, hurlant à s'en déchirer les cordes vocales, au milieu de deux hommes, morts eux aussi. René avait appris par la suite que le petit ami de la fille s'en était tiré. Tant mieux pour lui. L'assassin, par contre, était définitivement hors circuit, ce qui convenait parfaitement à René, par ailleurs fervent partisan de la peine de mort.
    Depuis ce drame sanglant, René vivait dans la peur de la mort. Bien sûr, à son âge avancé, il avait déjà vu des dizaines de cadavres, il avait enterré un grand nombre de personnes qu'il aimait, familles ou amis. Plus les années passaient et plus il voyait le rang de ses proches se réduire comme peau de chagrin. Il avait l'habitude. Il savait aussi qu'il allait mourir. Bien sûr. Comme tout le monde. Mais là, c'était autre chose. Peut-être était-ce dû au fait de voir une mort violente, une mort qui, comme on dit, n'était pas dans l'ordre naturel des choses. Une mort comme il en vit quelques unes jadis, pendant la guerre. Une de ces morts qui vous rappelait combien vous n'étiez rien sur cette terre.
    Il avait pris une décision. Une décision importante. Il gagna la porte d'entrée et l'ouvrit. À cette heure, sa femme qui répondait à l'affreux prénom de Paule, devait regarder son émission fétiche, l'insupportable « Questions pour un champion » présentée par le non moins insupportable Julien Lepers.Il rentra doucement et alla dans le salon où elle devait certainement être vautrée sur le canapé, gobant chaque mot qu'elle entendait.
    - Ça va ? lança-t-il gaiement.
    Elle releva la tête et le dévisagea, étonnée devant cet enthousiasme presque juvénile qui n'était plus de mise dans leurs conversations depuis fort longtemps.
    - Oui, ça va. Où étais-tu ? Au bar, comme à l'habitude ? lui demanda-t-elle d'un ton dédaigneux en reportant son attention sur le petit écran.
    Il décida de ne pas relever cette petite agression verbale lourde de sous-entendus, bien décidé qu'il était à rester fidèle à ses nouvelles résolutions.
    - Oui, c'est vrai, admit-il penaud. Dis-moi, que dirais-tu de faire un voyage ?
    Elle releva une nouvelle fois la tête et le regarda d'un air ahuri, hébété. Il l'aurait boxée qu'elle n'aurait pas eu une autre attitude.
    - T'es fou, mon vieux. Et où veux-tu aller ?
    - J'avais pensé à Venise.
    René savait qu'il avait fait mouche. S'il était bien vrai qu'il ne connaissait plus beaucoup sa femme, il savait au moins une chose d'elle : c'était une inconditionnelle de Venise. Elle regardait toutes les émissions et collectionnait tous les livres consacrés à la célèbre ville.Même sa chambre à coucher était entièrement décorée de posters et de cartes postales de la capitale du romantisme par excellence.
     - Faut y réfléchir, mais pourquoi pas ? On a fait tellement peu de voyages... toujours rester là, à travailler, soupira-t-elle. Mais pourquoi cette soudaine envie de voyager ?
    - Peut-être bien que demain il sera trop tard.   
    - Au fait, cela va mieux, toi ? Tu as un peu récupéré ? demanda-t-elle d'une voix douce, presque affectueuse, qu'il n'avait plus entendue depuis des années.
    - Oui, cela va un peu mieux maintenant, merci. On reparle du voyage à un autre moment ?
    - Oui, après l'émission, s'il te plaît.
    Il trouva sage de la laisser regarder son émission favorite. En refermant la porte du salon, il referma la porte sur leur solitude. Temporairement, espéra-t-il. Il venait de comprendre qu'avant de vouloir changer le monde, il valait mieux commencer par changer sa propre vie.
      Il regarda son chien, toujours présent à ses côtés, toujours fidèle, qui le regardait comme s'il était la personne la plus importante du monde.         
    - Allez, viens Max, on va aller faire un petit tour. Je me sens de bonne humeur tout à coup.